La Renaissance de la littérature hébraïque (1743-1885)
Chapter 1
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LA RENAISSANCE
DE LA
LITTÉRATURE HÉBRAÏQUE
(1743-1885)
ESSAI D'HISTOIRE LITTÉRAIRE
PAR
NAHUM SLOUSCHZ
(BEN-DAVID)
_Thèse présentée à la Faculté des Lettres de Paris pour le Doctorat de l'Université_
PARIS
SOCIÉTÉ NOUVELLE DE LIBRAIRIE ET D'ÉDITION
(_Librairie Georges Bellais_)
17, RUE CUJAS, Ve
1902
À Monsieur PHILIPPE BERGER
Membre de l'Institut
Professeur de langues et littératures hébraïques et syriaques au Collège de France
ET
À Monsieur ISRAËL LÉVI
Maître de Conférences de Littérature talmudique et rabbinique à l'École pratique des Hautes-Études
En témoignage de reconnaissance affectueuse.
N. S.
TABLE DES MATIÈRES
* * * * *
INTRODUCTION
CHAPITRE I
EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO
La littérature hébraïque du Moyen-âge.--Période de transition en Italie.--M.-H. Luzzato et ses drames. Son génie poétique.--La renaissance du style biblique.--Son influence
CHAPITRE II
EN ALLEMAGNE.--LES MEASSFIM
Les idées humanistes parmi les juifs allemands.--Les premiers cercles des Maskilim.--La laïcisation de la langue hébraïque.--Le _Meassef_, organe de la renaissance littéraire et de l'humanisme.--N.-H. Wessely, le Malherbe de la poésie hébraïque.--_Schiré Tifereth_ ou la Moïsiade.--L'action humaniste de Wessely.--David Franco Mendès et ses drames.--Les autres meassfim.--S. Papenheim et l'élégie _les Quatre Coupes_.--Le style précieux.--Les meassfim polonais.--L'influence des meassfim.--En Italie et en France. Élie Halfen Halévy à Paris
CHAPITRE III
EN POLOGNE ET EN AUTRICHE.--L'ÉCOLE DE GALICIE
Les juifs polonais.--Leur caractère, leur constitution sociale et religieuse.--L'autonomie du régime rabbinique.--La terreur des Cosaques et la décadence des écoles talmudiques.--La recrudescence du mysticisme et la secte des Hassidim.--La Galicie et les réformes de Joseph II.--L'humanisme en Galicie.--Les recueils littéraires.--S.-J. Rapoport et sa carrière. _La science du judaïsme._--L'hégélianisme et N. Krochmal. La philosophie de la mission spirituelle du peuple juif.--Isaac Erter, poète satirique. _Le Voyant de la maison d'Israël._--M. Letteris, poète lyrique et traducteur. La note sioniste.--L'influence de l'École galicienne.--Autres pays: S. Molder à Amsterdam.--Yettelis à Prague.--S. Levison en Hongrie.--L'École italienne: I.-S. Reggio.--Rachel Morpurgo. Ses poésies. _La Cithare de Rachel._--S.-D. Luzzato, sa carrière et sa philosophie. Le romantisme juif. Atticisme et judaïsme. Son influence.--Aperçu général.
CHAPITRE IV
L'HUMANISME EN RUSSIE.--LA LITHUANIE
Le pays juif.--Les juifs en Lithuanie et leur caractère particulier.--Causes extérieures favorables à l'éclosion d'un milieu national juif.--Élie de Vilna et l'apogée des écoles rabbiniques.--La résistance au mouvement mystique et la tolérance des rabbins.--L'humanisme allemand à Sklow. Premier contact avec les autorités russes.--Les guerres napoléoniennes et la réaction politique.--Vilna, la Jérusalem de la Lithuanie.--Les premiers humanistes.--L'École de Vilna.--A.-B. Lebenson, le «père de la poésie». Poète raisonneur. Pessimisme à outrance. L'amour de l'hébreu. _Les Chants de la langue sacrée._ _Emeth we Emonna._--M.-A. Ginzbourg, vulgarisateur. Son style réaliste.--Le cercle littéraire d'Odessa. J. Eichenbaum, poète lyrique.--Isaac Ber Levenson, l'apôtre de l'humanisme en Russie.--Aperçu général.
CHAPITRE V
LE MOUVEMENT ROMANTIQUE.--ABRAHAM MAPOU
La réaction politique et ses conséquences.--La diffusion de la littérature moderne.--Le folklore hébraïque et son caractère sioniste.--Le romantisme littéraire.--C. Schulman. Traduction des _Mystères de Paris._ Une révolution littéraire. La vulgarisation des sciences et le style puriste.--La création artistique. M.-J. Lebenson. La _Destruction de Troie._ Les Chants de la fille de Sion.--Abraham Mapou, le rêveur du ghetto. _L'Amour de Sion_, premier roman original. La résurrection du passé prophétique. L'apothéose de l'ancienne Judée. Le _Péché de Samarie_.--A.-B. Gottlober.--E. Werbel.--Israël Roll.--B. Mandelstam.--Aperçu général.
CHAPITRE VI
LE MOUVEMENT ÉMANCIPATEUR.--LES RÉALISTES
L'origine de la presse hébraïque.--Son caractère humaniste et sa portée.--Sciences et Lettres.--Le libéralisme russe et son influence.--L'antagonisme entre les maskilim et les fanatiques.--La campagne dans la presse et le roman réaliste.--L'_Hypocrite_ de Mapou. Les Tartufes du ghetto.--S.-J. Abramovitz. Les _Pères et les Fils_. Le style réaliste.
CHAPITRE VII
JUDA L. GORDON.--LA LUTTE CONTRE LE RABBINISME
J.-L. Gordon. Débuts romantiques. Poèmes historiques. David et Michal. David et Barsilaï. Osnath.--Fables. Mischlé Jéhuda.--L'humanisme militant. Autres poèmes historiques: Dans les profondeurs de la mer. _Sédécie en prison._ Patriotisme saillant et haine de la tradition religieuse.--Poèmes réalistes et polémistes: _Kolzo schel Yode_, la femme juive et les rabbins. _Deux Joseph ben Simon._ Les aberrations du régime du ghetto.--Les _Petites fables pour les grands enfants_. Les _Contes_.--La réaction politique et la déception de Gordon.--L'antirabbinisme quand même. Le scepticisme de Gordon
CHAPITRE VIII
RÉFORMATEURS ET CONSERVATEURS.--LES DEUX EXTRÊMES.
La critique biblique et religieuse en Galicie. Schorr et A. Krochmal.--Le réalisme.--La critique littéraire.--A. Kovner et autres.--M.-L. Lilienblum et les réformes religieuses. _Les voles du Talmud. L'union entre la vie et la foi. Les Péchés de jeunesse._ L'Odyssée d'un réformateur militant.--La déception des réformateurs.--Braudès et _Hadate wehahaïm_.--La faillite de l'humanisme. --L'absence d'idéal. L'utilitarisme.--Les conservateurs et le peuple.--Journalisme. Le _Lébanon_. Le _Maguid_.--David Gordon.--Michel Pinès, l'antagoniste de Lilienblum. La foi intégrale. L'optimisme national et religieux.--Les extrêmes se touchent.
CHAPITRE IX
L'ÉVOLUTION NATIONALE ET PROGRESSIVE. PEREZ SMOLENSKY
P. Smolensky. Sa carrière. Ses débuts à Odessa. Ses impressions d'Occident.--Le formalisme religieux des réformateurs et le fanatisme des orthodoxes. --La fondation du _Schahar_ à Vienne.--La parole du ghetto. Nationalisme progressif.--Le _Peuple Éternel_. L'hébreu est la langue nationale du peuple juif.--La laïcisation de l'idéal messianique d'Israël. Son caractère politique et moral. Le retour vers la tradition prophétique. La prévision de l'antisémitisme.--La campagne contre l'école humaniste.--La revanche du peuple.
CHAPITRE X
LES COLLABORATEURS DU «SCHAHAR»
La création originale.--M. A. Brandstaetter et ses contes.--Mandelkern, Levin et autres.--La science et la critique. David Cahan. S. Rubin.--L'époque du Schahar. A. H. Weiss.--Le style puriste. Friedberg.--Traductions.--Journalisme. La revue _Haboker Or_.--Les débuts de Ben-Jeuda.--La jeunesse universitaire et Smolensky.
CHAPITRE XI
LES ROMANS DE SMOLENSKY
L'_Errant à travers les voies de la vie_. Le miroir du ghetto. Sépulture d'âne.--Autres romans.--Aperçu général
CHAPITRE XII
LES CONTEMPORAINS.--CONCLUSION
La révolution dans l'esprit public.--L'idéal sioniste dans la vie et dans la littérature.--La mort de Smolensky. Temps d'arrêt.--Le génie national et la floraison de la littérature contemporaine.--Coup d'oeil sur le développement de la littérature contemporaine.--L'hébreu parlé.--Résumé et conclusion.
INTRODUCTION
Longtemps on a cru à l'extinction de l'hébreu en tant que langue littéraire moderne. Le fait que les juifs des pays occidentaux avaient eux-mêmes, en dehors de la synagogue, renoncé à l'usage de leur langue nationale n'a pas peu contribué à donner du crédit à cette présomption. On estimait communément que la langue hébraïque avait vécu; elle ne relevait plus que du domaine des langues mortes, au même titre que le grec et le latin. Et lorsque de temps en temps quelque nouvel ouvrage en hébreu, voire même une publication périodique, parvenait à une bibliothèque, on les classait systématiquement à côté des traités théologiques et rabbiniques sans même se rendre compte du sujet de ces ouvrages. Or, le plus souvent, c'était tout autre chose que des ouvrages de controverse rabbinique.
Il est vrai que parfois tel hébraïsant se montrait étonné et émerveillé à la vue d'une traduction hébraïque d'un auteur moderne. Mais il en restait à son étonnement et n'essayait même pas d'apprécier cette oeuvre au point de vue critique et littéraire. À quoi bon? se disait-il. L'hébreu n'est-il pas depuis longtemps une langue morte, et son usage ne constitue-t-il pas un anachronisme?--Il ne voyait donc là qu'un travail de curiosité, un tour de force littéraire, et rien de plus.
La possibilité même de l'existence d'une littérature moderne en hébreu paraissait si étrange, si invraisemblable, que dans les cercles les mieux informés on ne consentit pas pendant longtemps à la prendre au sérieux. Et peut-être non sans une apparence de raison.
L'histoire de l'évolution de la littérature hébraïque moderne, son caractère, les conditions extraordinaires au milieu desquelles elle s'est développée, son existence même ont de quoi surprendre tous ceux qui ne sont pas au courant des luttes intérieures, des courants d'esprit qui ont agité le judaïsme de l'Est de l'Europe pendant ce dernier siècle.
Réputée rabbinique et casuistique, la littérature hébraïque moderne présente, au contraire, un caractère nettement rationnel; elle est anti-dogmatique, anti-rabbinique. Elle s'est proposé pour but d'éclairer les masses juives restées fidèles aux traditions religieuses, et de faire pénétrer les conceptions de la vie moderne dans le sein des communautés.
Le ghetto, qui, depuis la Révolution française, a fourni des combattants vaillants, des politiciens, des tribuns, des poètes qui participèrent à tous les mouvements contemporains, a aussi donné le jour à toute une légion d'hommes d'action, issus du peuple et restés dans le peuple, qui livrèrent ces mêmes batailles--au nom de la liberté de conscience et de la science--dans le sein même du judaïsme traditionnel.
Toute une école de lettrés humanistes entreprend et poursuit pendant plusieurs générations avec un zèle admirable l'oeuvre de l'émancipation des masses juives. L'hébreu devient entre leurs mains un excellent instrument de propagande. Grâce à eux, la langue des prophètes, non parlée depuis près de deux mille ans, est portée à un degré frappant de perfection. Elle se montre pourtant assez souple, assez développée, pour traduire toutes les idées modernes.
Et nous assistons à la formation d'une littérature sans maîtres, sans protecteurs, sans académies ni salons littéraires, sans encouragement d'aucune nature, entravée au surplus par des obstacles inimaginables, depuis les fraudes d'une censure ridicule, jusqu'aux persécutions des fanatiques, où seul l'idéalisme le plus pur et le plus désintéressé pouvait se donner carrière et triompher.
Tandis que les juifs émancipés de l'occident remplacent l'hébreu par la langue de leur pays adoptif, tandis que les rabbins se défient de tout ce qui n'est pas religion et que les Mécènes se refusent à protéger une littérature qui n'a pas droit de cité dans les sphères élevées de la société, c'est le _Maskil_ (intellectuel) de la petite province, c'est le _Mechaber_ (auteur) polonais vagabond, dédaigné et méconnu, souvent même martyr de ses convictions, qui s'acharne à maintenir avec honneur la tradition littéraire hébraïque et à rester fidèle à la véritable mission de la langue biblique, dès ses origines.
* * * * *
C'est la reprise de l'ancienne littérature des humbles, des déshérités, d'où sortit la Bible; c'est la répétition du phénomène des prophètes-tribuns populaires, que nous retrouvons dans l'adaptation moderne de la langue hébraïque.
Le retour à la langue et aux idées du passé glorieux marque une étape décisive dans le chemin agité du peuple juif. Il est le réveil de son sentiment national.
* * * * *
C'est ainsi que l'histoire de la littérature hébraïque moderne forme une page extrêmement instructive de l'histoire du peuple juif. Elle est surtout intéressante au point de vue de la psychologie sociale de ce peuple, et fournit des documents précieux sur la marche que les idées nouvelles ont suivie pour pénétrer dans un milieu qui s'est toujours montré réfractaire aux courants d'esprit venus du dehors. Cette lutte, qui dure depuis plus d'un siècle, de la libre-pensée contre la foi aveugle, du bon sens contre l'absurdité consacrée par l'âge, exaltée par les souffrances, nous révèle une vie sociale intense, un choc continuel d'idées et de sentiments.
* * * * *
Cette littérature nous montre le spectacle douloureux de poètes et d'écrivains qui constatent avec anxiété que la littérature hébraïque doit disparaître avec eux et qui s'acharnent quand même à la cultiver avec toute l'ardeur du désespoir. Mais à côté d'eux nous voyons aussi des rêveurs optimistes, dignes disciples des prophètes, qui, au milieu de la débâcle de tous les biens du passé et de l'effondrement de toutes les espérances, demeurent plus que jamais pleins de foi dans l'avenir de leur peuple et dans sa régénération prochaine.
Puis nous assistons aux péripéties de la lutte suprême engagée au sein même de grandes masses juives que les perturbations de la vie moderne ont profondément ébranlées. Une passion ardente pour une vie sociale meilleure s'empare de tous les esprits. La conviction que le peuple éternel ne peut disparaître semble renaître plus forte que jamais, et des tendances nouvelles vers son auto-émancipation agitent ces masses.
Là est la véritable littérature du peuple juif. C'est le produit du ghetto, c'est le reflet de ses états d'âme, l'expression de sa misère, de ses souffrances et aussi de son espoir. Le peuple de la Bible n'est certainement pas mort, et c'est dans sa langue propre que nous devons chercher le véritable esprit juif, son âme nationale.
Ne cherchez pas, dans ces poésies lyriques souvent monotones, dans ces romans prolixes et didactiques, la perfection de la forme, l'art pur. Les auteurs du ghetto ont trop senti, trop souffert, trop subi une vie misérable sous un régime semi-asiatique, semi-moyen-âgeux, pour s'adonner au culte de la forme. Est-ce que le Cantique des cantiques est moins un document littéraire de premier ordre parce qu'il n'égale pas la perfection artistique des drames d'Euripide? L'artiste recherche avant tout la forme achevée, et avec raison, mais au philosophe, à l'écrivain social, c'est la marche des idées qui importe surtout.
* * * * *
Nous n'avons pas, dans cet essai d'histoire littéraire, la prétention de donner un exposé détaillé du développement de la littérature hébraïque moderne, accompli dans les conditions sociales et politiques les plus complexes et dans un milieu social demeuré inconnu au grand public. Cela nous entraînerait trop loin.
Nous n'avons même pas la possibilité de donner une idée suffisante de tous les auteurs dignes d'une mention spéciale.
Rien ou presque rien n'a encore été fait pour faciliter notre tâche[1].
[Note 1: En effet, nous ne pourrions citer que les excellentes monographies de R. Brainin sur Mapou, la vie de Smolensky, etc., celles de M. S. Bernfeld sur Rapaport, etc., en hébreu, et un aperçu de M. Klausner en langue russe. En outre, un article dans la _Revue des Revues_, de M. Ludvipol, à Paris. Malgré la diversité des écoles et des milieux que nous traitons pour la première fois au point de vue de l'histoire littéraire moderne, le lecteur se persuadera facilement que le sujet ne manque ni de cohésion ni d'unité. Il va sans dire que, dans ce premier essai d'histoire de l'hébreu moderne, le groupement des mouvements et des écoles, emprunté par nous aux littératures occidentales, ne saurait être que très relatif.]
Dans cette étude nous nous proposons seulement de retracer les diverses étapes parcourues par cette littérature, de dégager les idées générales qui ont agi sur elle et d'étudier, dans l'oeuvre des écrivains «représentatifs» de cette époque, la valeur littéraire et sociale de leurs écrits.
Nous voulons montrer, en un mot, comment, sous l'influence des humanistes italiens[2], la poésie hébraïque s'affranchit de la tradition du Moyen-âge, se modernise et sert de modèle à tout un mouvement de renaissance littéraire en Allemagne et en Autriche. Dans ces deux pays les lettres hébraïques s'enrichissent et se perfectionnent sous le rapport de la forme aussi bien que du fond, et finalement, grâce à des circonstances favorables, l'hébreu s'impose comme langue littéraire et nationale aux masses juives de la Pologne et surtout de la Lithuanie.
[Note 2: Surtout de «Gloire aux Justes», de M.-H. Luzzato, paru en 1743, qui nous sert comme point de départ.]
Dans cette marche vers l'Orient, la littérature hébraïque n'a presque jamais failli à sa mission. Deux courants d'idées, plus ou moins distincts, caractérisent cette littérature: d'une part, l'émancipation intellectuelle des masses juives tombées dans l'ignorance et, par conséquent, la lutte contre les préjugés et le dogmatisme rabbinique, et, d'autre part, le réveil du sentiment national et de la solidarité juive. Ces deux courants d'idées finiront par se fondre dans la littérature contemporaine, par la création du mouvement national juif avec ses diverses nuances. Depuis une vingtaine d'années, par la force des événements, l'émancipation nationale des masses juives s'impose aux lettrés. Elle a su rendre à la langue hébraïque une situation prédominante dans toutes les questions vitales qui agitent le Judaïsme, et amener une floraison littéraire vraiment significative.
CHAPITRE PREMIER
EN ITALIE.--M.-H. LUZZATO.
On ne peut donner le nom de Renaissance, dans le sens précis du mot, au mouvement qui s'est effectué dans la littérature hébraïque à la fin du XVe siècle, pas plus que celui de Décadence ne convient pour désigner l'époque qui l'a précédé.
Longtemps avant Dante et Boccace, et notamment depuis le Xe siècle, les lettres hébraïques avaient atteint, principalement en Espagne et partiellement aussi en Provence, un degré de développement inconnu aux langues européennes du Moyen-âge.
Les persécutions religieuses qui anéantirent vers la fin du XIVe et du XVe siècle les populations juives de ces deux pays ne réussirent pas à interrompre complètement ces traditions littéraires. Les débris de la science et des lettres juives furent transplantés par les réfugiés dans leurs pays d'adoption. Des écoles furent fondées de bonne heure aux Pays-Bas, en Turquie, en Palestine même.
Un renouveau littéraire n'était en effet possible qu'en Italie. Partout ailleurs, dans les pays arriérés du Nord et de l'Orient, les juifs, encore sous le coup des malheurs récents, s'étaient repliés sur eux-mêmes et réfugiés dans le plus sombre des mysticismes ou tout au moins dans le dogmatisme le plus étroit. Grâce à des conditions extérieures plus supportables, les communautés italiennes ont pu reprendre la tradition littéraire judéo-espagnole. Nous y voyons surgir des penseurs, des écrivains, des poètes tels qu'Azarie di Rossi, le créateur de la critique historique, Messer Léon, philosophe subtil, Élie le Grammairien, Léon di Modena, le puissant rationaliste, Joseph del Medigo, esprit encyclopédique, les frères poètes Francis, qui combattirent le mysticisme, et beaucoup d'autres qu'il serait trop long d'énumérer[3]. Ceux-ci et les quelques rares écrivains de la Turquie et des Pays-Bas ont donné un certain éclat à la littérature hébraïque pendant tout le XVIe et le XVIIe siècles. Héritiers de la tradition espagnole, ils tendent cependant à réagir contre l'esprit et surtout contre les règles de la prosodie arabe qui enchaînaient la poésie hébraïque. Ils essayent d'introduire des formes littéraires et des conceptions nouvelles en hébreu.
[Note 3: Pour la plupart de ces écrivains, voir Karpeles, dans son _Histoire de la Littérature juive_ (édit. française chez Leroux, 1901).]
Mais ils réussissent à peine dans leur tâche. La majeure partie de lettrés juifs, peu familiarisée avec les littératures étrangères, devait rester en plein Moyen-âge jusqu'à une époque beaucoup plus avancée. Quant aux autres, ils préféraient s'exprimer dans la langue de leur pays qui offrait moins de difficultés que l'hébreu.
Celui qui devait assumer la lourde tâche de rompre les chaînes qui gênaient l'évolution de la langue hébraïque dans un sens moderne, et devenir ainsi le véritable maître initiateur de la Renaissance hébraïque fut un juif italien, doué de facultés surprenantes.
Moïse-Hayim Luzzato naquit en 1707 à Padoue. Il était issu d'une famille célèbre par les autorités rabbiniques et par les écrivains qu'elle avait donnés au Judaïsme, tradition à laquelle elle n'a pas failli jusqu'à nos jours.
Une éducation strictement rabbinique, consacrée principalement à l'étude du Talmud sous la direction d'un maître polonais--nous sommes déjà à une époque où les rabbins polonais sont en grande estime--qui l'initie de bonne heure aux mystères de la Cabbale; une enfance triste passée dans l'air étouffant du ghetto, voilà quelles furent les premières années de notre poète. Heureusement pour lui que ce ghetto était un ghetto italien d'où les études profanes n'étaient pas complètement bannies.
À côté des études religieuses, l'enfant fait connaissance avec la poésie hébraïque du Moyen-âge et aussi avec la littérature italienne de son temps. Là est sa supériorité sur les lettrés hébreux des autres pays, qui n'avaient subi aucune influence extérieure et étaient demeurés fidèles aux formes et aux idées surannées.
Dès sa jeunesse, il montre des aptitudes remarquables pour la poésie. À l'âge de 17 ans, il compose un drame en vers intitulé: «Samson et Dalila», drame qui ne devait jamais être imprimé. Peu de temps après, il publie son «Art poétique», _Leschon Limoudim_[4], dédié à son maître polonais. Le jeune poète se décide enfin à rompre avec la poésie du Moyen-âge qui entravait le développement de la langue hébraïque. Son drame allégorique _Migdal Oz_[5] (La Tour de la Victoire) fut le signal de cette réforme. Le style hébraïque y révèle une élégance et un éclat non atteints depuis la Bible. Ce drame, inspiré du _Pastor fido_ de Guarini, par le souffle poétique qui l'anime et par le goût artistique qui distingue son auteur, est encore très goûté des lettrés, malgré ses prolixités et l'absence de toute action dramatique.
[Note 4: Mantoue, 1727.]
[Note 5: Le drame, très lu en manuscrit, n'a paru qu'en 1837, à Leipzig, par les soins de M. Letteris.]
C'était alors un monde nouveau que l'auteur venait de révéler par cette exaltation de la vie rurale dans une littérature dont les représentants les plus éclairés se refusaient de voir dans le Cantique des cantiques autre chose qu'un symbolisme religieux, à tel point que toute notion réelle de la nature avait dégénéré chez eux.
À l'instar des pastorales de l'époque, mais peut-être avec un sentiment plus réel, le poète fait l'éloge de la vie du berger:
Qu'il est doux, le sort du jeune berger toujours en tête de ses troupeaux! Il va, il court, joyeux dans sa pauvreté, heureux de l'absence de tout souci.
Pauvre et toujours gai!
La jeune fille qu'il aime, l'aime, elle aussi; ils jouissent du bonheur, et rien ne vient troubler leur plaisir.
Point d'obstacles, point de séparation; ils jouissent du bonheur en pleine sécurité. Accablé par la fatigue du jour, il s'oublie sur le sein de sa bien aimée.
Pauvre et toujours gai!
Hélas! cet appel à une vie plus naturelle, après tant de siècles de dégénérescence physique et d'avilissement de tout sentiment de la nature, ne pouvait pas être compris ni même pris au sérieux dans un milieu auquel l'air, le soleil, le droit même à la vie avait été refusé ou strictement mesuré. L'ouvrage même, resté manuscrit, n'a pas été connu du grand public.