Chapter 6
J'avais pris de l'humidité; j'étais dans une circonstance critique; j'avais tout le corps meurtri; depuis plusieurs jours je n'avais pris que quelques gouttes d'eau avec un peu de pain. Je crus que cette persécution serait la dernière que j'aurais à souffrir. C'est par l'effet momentané de ces secousses violentes qui montrent combien la nature a de force dans les jeunes personnes, que je revins en très-peu de temps; et je trouvai, quand je reparus, toute la communauté persuadée que j'avais été malade. Je repris les exercices de la maison et ma place à l'église. Je n'avais pas oublié mon papier, ni la jeune soeur à qui je l'avais confié; j'étais sûre qu'elle n'avait point abusé de ce dépôt, mais qu'elle ne l'avait pas gardé sans inquiétude. Quelques jours après ma sortie de prison, au choeur, au moment même où je le lui avais donné, c'est-à-dire lorsque nous nous mettons à genoux et qu'inclinées les unes vers les autres nous disparaissons dans nos stalles, je me sentis tirer doucement par ma robe; je tendis la main, et l'on me donna un billet qui ne contenait que ces mots: «Combien vous m'avez inquiétée! Et ce cruel papier, que faut-il que j'en fasse?...» Après avoir lu celui-ci, je le roulai dans mes mains, et je l'avalai. Tout cela se passait au commencement du carême. Le temps approchait où la curiosité d'entendre appelle à Longchamp la bonne et la mauvaise compagnie de Paris. J'avais la voix très-belle; j'en avais peu perdu. C'est dans les maisons religieuses qu'on est attentif aux plus petits intérêts; on eut quelques ménagements pour moi; je jouis d'un peu plus de liberté; les soeurs que j'instruisais au chant purent approcher de moi sans conséquence; celle à qui j'avais confié mon mémoire en était une. Dans les heures de récréation que nous passions au jardin, je la prenais à l'écart, je la faisais chanter; et pendant qu'elle chantait, voici ce que je lui dis:
«Vous connaissez beaucoup de monde, moi je ne connais personne. Je ne voudrais pas que vous vous compromissiez; j'aimerais mieux mourir ici que de vous exposer au soupçon de m'avoir servie; mon amie, vous seriez perdue, je le sais, cela ne me sauverait pas; et quand votre perte me sauverait, je ne voudrais point de mon salut à ce prix.
--Laissons cela, me dit-elle; de quoi s'agit-il?
--Il s'agit de faire passer sûrement cette consultation à quelque habile avocat, sans qu'il sache de quelle maison elle vient, et d'en obtenir une réponse que vous me rendrez à l'église ou ailleurs.
--À propos, me dit-elle, qu'avez-vous fait de mon billet?
--Soyez tranquille, je l'ai avalé.
--Soyez tranquille vous-même, je penserai à votre affaire.»
Vous remarquerez, monsieur, que je chantais tandis qu'elle me parlait, qu'elle chantait tandis que je lui répondais, et que notre conversation était entrecoupée de traits de chant. Cette jeune personne, monsieur, est encore dans la maison; son bonheur est entre vos mains; si l'on venait à découvrir ce qu'elle a fait pour moi, il n'y a sorte de tourments auxquels elle ne fût exposée. Je ne voudrais pas lui avoir ouvert la porte d'un cachot; j'aimerais mieux y rentrer. Brûlez donc ces lettres, monsieur; si vous en séparez l'intérêt que vous voulez bien prendre à mon sort, elles ne contiennent rien qui vaille la peine d'être conservé.
Voilà ce que je vous disais alors: mais, hélas! elle n'est plus, et je reste seule...
Elle ne tarda pas à me tenir parole, et à m'en informer à notre manière accoutumée. La semaine sainte arriva; le concours à nos ténèbres fut nombreux. Je chantai assez bien pour exciter avec tumulte ces scandaleux applaudissements que l'on donne à vos comédiens dans leurs salles de spectacle, et qui ne devraient jamais être entendus dans les temples du Seigneur, surtout pendant les jours solennels et lugubres où l'on célèbre la mémoire de son fils attaché sur la croix pour l'expiation des crimes du genre humain. Mes jeunes élèves étaient bien préparées; quelques-unes avaient de la voix; presque toutes de l'expression et du goût; et il me parut que le public les avait entendues avec plaisir, et que la communauté était satisfaite du succès de mes soins.
Vous savez, monsieur, que le jeudi l'on transporte le Saint-Sacrement de son tabernacle dans un reposoir particulier, où il reste jusqu'au vendredi matin. Cet intervalle est rempli par les adorations successives des religieuses, qui se rendent au reposoir les unes après les autres, ou deux à deux. Il y a un tableau qui indique à chacune son heure d'adoration; que je fus contente d'y lire: La soeur Sainte-Suzanne et la soeur Sainte-Ursule, depuis deux heures du matin jusqu'à trois! Je me rendis au reposoir à l'heure marquée; ma compagne y était. Nous nous plaçâmes l'une à côté de l'autre sur les marches de l'autel; nous nous prosternâmes ensemble, nous adorâmes Dieu pendant une demi-heure. Au bout de ce temps, ma jeune amie me tendit la main et me la serra en disant:
«Nous n'aurons peut-être jamais l'occasion de nous entretenir aussi longtemps et aussi librement; Dieu connaît la contrainte où nous vivons, et il nous pardonnera si nous partageons un temps que nous lui devons tout entier. Je n'ai pas lu votre mémoire; mais il n'est pas difficile de deviner ce qu'il contient; j'en aurai incessamment la réponse. Mais si cette réponse vous autorise à poursuivre la résiliation de vos voeux, ne voyez-vous pas qu'il faudra nécessairement que vous confériez avec des gens de loi?
--Il est vrai.
--Que vous aurez besoin de liberté?
--Il est vrai.
--Et que si vous faites bien, vous profiterez des dispositions présentes pour vous en procurer?
--J'y ai pensé.
--Vous le ferez donc?
--Je verrai.
--Autre chose: si votre affaire s'entame, vous demeurerez ici abandonnée à toute la fureur de la communauté. Avez-vous prévu les persécutions qui vous attendent?
--Elles ne seront pas plus grandes que celles que j'ai souffertes.
--Je n'en sais rien.
--Pardonnez-moi. D'abord on n'osera disposer de ma liberté.
--Et pourquoi cela?
--Parce qu'alors je serai sous la protection des lois: il faudra me représenter; je serai, pour ainsi dire, entre le monde et le cloître; j'aurai la bouche ouverte, la liberté de me plaindre; je vous attesterai toutes; on n'osera avoir des torts dont je pourrais me plaindre; on n'aura garde de rendre une affaire mauvaise. Je ne demanderais pas mieux qu'on en usât mal avec moi; mais on ne le fera pas: soyez sûre qu'on prendra une conduite tout opposée. On me sollicitera, on me représentera le tort que je vais me faire à moi-même et à la maison; et comptez qu'on n'en viendra aux menaces que quand on aura vu que la douceur et la séduction ne pourront rien, et qu'on s'interdira les voies de force.
--Mais il est incroyable que vous ayez tant d'aversion pour un état dont vous remplissez si facilement et si scrupuleusement les devoirs.
--Je la sens cette aversion; je l'apportai en naissant, et elle ne me quittera pas. Je finirais par être une mauvaise religieuse; il faut prévenir ce moment.
--Mais si par malheur vous succombez?
--Si je succombe, je demanderai à changer de maison, ou je mourrai dans celle-ci.
--On souffre longtemps, avant que de mourir. Ah! mon amie, votre démarche me fait frémir: je tremble que vos voeux ne soient résiliés, et qu'ils ne le soient pas. S'ils le sont, que deviendrez-vous? Que ferez-vous dans le monde? Vous avez de la figure, de l'esprit et des talents; mais on dit que cela ne mène à rien avec la vertu; et je sais que vous ne vous départirez pas de cette dernière qualité.
--Vous me rendez justice, mais vous ne la rendez pas à la vertu; c'est sur elle seule que je compte; plus elle est rare parmi les hommes, plus elle y doit être considérée.
--On la loue, mais on ne fait rien pour elle.
--C'est elle qui m'encourage et qui me soutient dans mon projet. Quoi qu'on m'objecte, on respectera mes moeurs; on ne dira pas, du moins, comme de la plupart des autres, que je sois entraînée hors de mon état par une passion déréglée: je ne vois personne, je ne connais personne. Je demande à être libre, parce que le sacrifice de ma liberté n'a pas été volontaire. Avez-vous lu mon mémoire?
--Non; j'ai ouvert le paquet que vous m'avez donné, parce qu'il était sans adresse, et que j'ai dû penser qu'il était pour moi; mais les premières lignes m'ont détrompée, et je n'ai pas été plus loin. Que vous fûtes bien inspirée de me l'avoir remis! un moment plus tard, on l'aurait trouvé sur vous... Mais l'heure qui finit notre station approche, prosternons-nous; que celles qui vont nous succéder nous trouvent dans la situation où nous devons être. Demandez à Dieu qu'il vous éclaire et qu'il vous conduise; je vais unir ma prière et mes soupirs aux vôtres.»
J'avais l'âme un peu soulagée. Ma compagne priait droite; moi, je me prosternai; mon front était appuyé contre la dernière marche de l'autel, et mes bras étaient étendus sur les marches supérieures. Je ne crois pas m'être jamais adressée à Dieu avec plus de consolation et de ferveur; le coeur me palpitait avec violence; j'oubliai en un instant tout ce qui m'environnait. Je ne sais combien je restai dans cette position, ni combien j'y serais encore restée; mais je fus un spectacle bien touchant, il le faut croire, pour ma compagne et pour les deux religieuses qui survinrent. Quand je me relevai, je crus être seule; je me trompais; elles étaient toutes les trois placées derrière moi et fondant en larmes: elles n'avaient osé m'interrompre; elles attendaient que je sortisse de moi-même de l'état de transport et d'effusion où elles me voyaient. Quand je me retournai de leur côté, mon visage avait sans doute un caractère bien imposant, si j'en juge par l'effet qu'il produisit sur elles et par ce qu'elles ajoutèrent, que je ressemblais alors à notre ancienne supérieure, lorsqu'elle nous consolait, et que ma vue leur avait causé le même tressaillement. Si j'avais eu quelque penchant à l'hypocrisie ou au fanatisme, et que j'eusse voulu jouer un rôle dans la maison, je ne doute point qu'il ne m'eût réussi. Mon âme s'allume facilement, s'exalte, se touche; et cette bonne supérieure m'a dit cent fois en m'embrassant que personne n'aurait aimé Dieu comme moi; que j'avais un coeur de chair et les autres un coeur de pierre. Il est sûr que j'éprouvais une facilité extrême à partager son extase; et que, dans les prières qu'elle faisait à haute voix, quelquefois il m'arrivait de prendre la parole, de suivre le fil de ses idées et de rencontrer, comme d'inspiration, une partie de ce qu'elle aurait dit elle-même. Les autres l'écoutaient en silence ou la suivaient, moi je l'interrompais, ou je la devançais, ou je parlais avec elle. Je conservais très-longtemps l'impression que j'avais prise; et il fallait apparemment que je lui en restituasse quelque chose; car si l'on discernait dans les autres qu'elles avaient conversé avec elle, on discernait en elle qu'elle avait conversé avec moi. Mais qu'est-ce que cela signifie, quand la vocation n'y est pas?... Notre station finie, nous cédâmes la place à celles qui nous succédaient; nous nous embrassâmes bien tendrement, ma jeune compagne et moi, avant que de nous séparer.
La scène du reposoir fit bruit dans la maison; ajoutez à cela le succès de nos ténèbres du vendredi saint: je chantai, je touchai de l'orgue, je fus applaudie. Ô têtes folles de religieuses! je n'eus presque rien à faire pour me réconcilier avec toute la communauté; on vint au-devant de moi, la supérieure la première. Quelques personnes du monde cherchèrent à me connaître; cela cadrait trop bien avec mon projet pour m'y refuser. Je vis M. le premier président, madame de Soubise, et une foule d'honnêtes gens, des moines, des prêtres, des militaires, des magistrats, des femmes pieuses, des femmes du monde; et parmi tout cela cette sorte d'étourdis que vous appelez des _talons rouges_, et que j'eus bientôt congédiés. Je ne cultivai de connaissances que celles qu'on ne pouvait m'objecter; j'abandonnai le reste à celles de nos religieuses qui n'étaient pas si difficiles.
J'oubliais de vous dire que la première marque de bonté qu'on me donna, ce fut de me rétablir dans ma cellule. J'eus le courage de redemander le petit portrait de notre ancienne supérieure; et l'on n'eut pas celui de me le refuser; il a repris sa place sur mon coeur, il y demeurera tant que je vivrai. Tous les matins, mon premier mouvement est d'élever mon âme à Dieu, le second est de le baiser; lorsque je veux prier et que je me sens l'âme froide, je le détache de mon cou, je le place devant moi, je le regarde, et il m'inspire. C'est bien dommage que nous n'ayons pas connu les saints personnages, dont les simulacres sont exposés à notre vénération; ils feraient bien une autre impression sur nous; ils ne nous laisseraient pas à leurs pieds ou devant eux aussi froids que nous y demeurons.
* * * * *
J'eus la réponse à mon mémoire; elle était d'un M. Manouri[14], ni favorable ni défavorable. Avant que de prononcer sur cette affaire, on demandait un grand nombre d'éclaircissements auxquels il était difficile de satisfaire sans se voir; je me nommai donc; et j'invitai M. Manouri à se rendre à Longchamp. Ces messieurs se déplacent difficilement; cependant il vint. Nous nous entretînmes très-longtemps; nous convînmes d'une correspondance par laquelle il me ferait parvenir sûrement ses demandes, et je lui enverrais mes réponses. J'employai de mon côté tout le temps qu'il donnait à mon affaire, à disposer les esprits, à intéresser à mon sort et à me faire des protections. Je me nommai, je révélai ma conduite dans la première maison que j'avais habitée, ce que j'avais souffert dans la maison domestique, les peines qu'on m'avait faites en couvent, ma réclamation à Sainte-Marie, mon séjour à Longchamp, ma prise d'habit, ma profession, la cruauté avec laquelle j'avais été traitée depuis que j'avais consommé mes voeux. On me plaignit, on m'offrit du secours; je retins la bonne volonté qu'on me témoignait pour le temps où je pourrais en avoir besoin, sans m'expliquer davantage. Rien ne transpirait dans la maison; j'avais obtenu de Rome la permission de réclamer contre mes voeux; incessamment l'action allait être intentée, qu'on était là-dessus dans une sécurité profonde. Je vous laisse donc à penser quelle fut la surprise de ma supérieure, lorsqu'on lui signifia, au nom de soeur Marie-Suzanne Simonin, une protestation contre ses voeux, avec la demande de quitter l'habit de religion, et de sortir du cloître pour disposer d'elle comme elle le jugerait à propos.
J'avais bien prévu que je trouverais plusieurs sortes d'opposition; celle des lois, celles de la maison religieuse, et celles de mes beaux-frères et soeurs alarmés: ils avaient eu tout le bien de la famille; et libre, j'aurais eu des reprises considérables à faire sur eux. J'écrivis à mes soeurs; je les suppliai de n'apporter aucune opposition à ma sortie; j'en appelai à leur conscience sur le peu de liberté de mes voeux; je leur offris un désistement par acte authentique de toutes mes prétentions à la succession de mon père et de ma mère; je n'épargnai rien pour leur persuader que ce n'était ici une démarche ni d'intérêt, ni de passion. Je ne m'en imposai point sur leurs sentiments; cet acte que je leur proposais, fait tandis que j'étais encore engagée en religion, devenait invalide; et il était trop incertain pour elles que je le ratifiasse quand je serais libre: et puis leur convenait-il d'accepter mes propositions? Laisseront-elles une soeur sans asile et sans fortune? Jouiront-elles de son bien? Que dira-t-on dans le monde? Si elle vient nous demander du pain, la refuserons-nous? S'il lui prend fantaisie de se marier, qui sait la sorte d'homme qu'elle épousera? Et si elle a des enfants?... Il faut contrarier de toute notre force cette dangereuse tentative... Voilà ce qu'elles se dirent et ce qu'elles firent.
À peine la supérieure eut-elle reçu l'acte juridique de ma demande, qu'elle accourut dans ma cellule.
«Comment, soeur Sainte-Suzanne, me dit-elle, vous voulez nous quitter?
--Oui, madame.
--Et vous allez appeler de vos voeux?
--Oui, madame.
--Ne les avez-vous pas faits librement?
--Non, madame.
--Et qui est-ce qui vous a contrainte?
--Tout.
--Monsieur votre père?
--Mon père.
--Madame votre mère?
--Elle-même.
--Et pourquoi ne pas réclamer au pied des autels?
--J'étais si peu à moi, que je ne me rappelle pas même d'y avoir assisté.
--Pouvez-vous parler ainsi?
--Je dis la vérité.
--Quoi! vous n'avez pas entendu le prêtre vous demander: Soeur Sainte-Suzanne Simonin, promettez-vous à Dieu obéissance, chasteté et pauvreté?
--Je n'en ai pas mémoire.
--Vous n'avez pas répondu qu'oui?
--Je n'en ai pas mémoire.
--Et vous imaginez que les hommes vous en croiront?
--Ils m'en croiront ou non; mais le fait n'en sera pas moins vrai.
--Chère enfant, si de pareils prétextes étaient écoutés, voyez quels abus il s'ensuivrait! Vous avez fait une démarche inconsidérée; vous vous êtes laissé entraîner par un sentiment de vengeance; vous avez à coeur les châtiments que vous m'avez obligée de vous infliger; vous avez cru qu'ils suffisaient pour rompre vos voeux; vous vous êtes trompée, cela ne se peut ni devant les hommes, ni devant Dieu. Songez que le parjure est le plus grand de tous les crimes; que vous l'avez déjà commis dans votre coeur; et que vous allez le consommer.
--Je ne serai point parjure, je n'ai rien juré.
--Si l'on a eu quelques torts avec vous, n'ont-ils pas été réparés?
--Ce ne sont point ces torts qui m'ont déterminée.
--Qu'est-ce donc?
--Le défaut de vocation, le défaut de liberté dans mes voeux.
--Si vous n'étiez point appelée; si vous étiez contrainte, que ne le disiez-vous quand il en était temps?
--Et à quoi cela m'aurait-il servi?
--Que ne montriez-vous la même fermeté que vous eûtes à Sainte-Marie?
--Est-ce que la fermeté dépend de nous? Je fus ferme la première fois; la seconde, j'étais imbécile.
--Que n'appeliez-vous un homme de loi? Que ne protestiez-vous? Vous avez eu les vingt-quatre heures pour constater votre regret.
--Savais-je rien de ces formalités? Quand je les aurais sues, étais-je en état d'en user? Quand j'aurais été en état d'en user, l'aurais-je pu? Quoi! madame, ne vous êtes-vous pas aperçue vous-même de mon aliénation? Si je vous prends à témoin, jurerez-vous que j'étais saine d'esprit?
--Je le jurerai!
--Eh bien! madame, c'est vous, et non pas moi, qui serez parjure.
--Mon enfant, vous allez faire un éclat inutile. Revenez à vous, je vous en conjure par votre propre intérêt, par celui de la maison; ces sortes d'affaires ne se suivent point sans des discussions scandaleuses.
--Ce ne sera pas ma faute.
--Les gens du monde sont méchants; on fera les suppositions les plus défavorables à votre esprit, à votre coeur, à vos moeurs; on croira...
--Tout ce qu'on voudra.
--Mais parlez-moi à coeur ouvert; si vous avez quelque mécontentement secret, quel qu'il soit, il y a du remède.
--J'étais, je suis et je serai toute ma vie mécontente de mon état.
--L'esprit séducteur qui nous environne sans cesse, et qui cherche à nous perdre, aurait-il profité de la liberté trop grande qu'on vous a accordée depuis peu, pour vous inspirer quelque penchant funeste?
--Non, madame: vous savez que je ne fais pas un serment sans peine: j'atteste Dieu que mon coeur est innocent, et qu'il n'y eut jamais aucun sentiment honteux.
--Cela ne se conçoit pas.
--Rien cependant, madame, n'est plus facile à concevoir. Chacun a son caractère, et j'ai le mien; vous aimez la vie monastique, et je la hais; vous avez reçu de Dieu les grâces de votre état, et elles me manquent toutes; vous vous seriez perdue dans le monde; et vous assurez ici votre salut; je me perdrais ici, et j'espère me sauver dans le monde; je suis et je serai une mauvaise religieuse.
--Et pourquoi? Personne ne remplit mieux ses devoirs que vous.
--Mais c'est avec peine et à contre-coeur.
--Vous en méritez davantage.
--Personne ne peut savoir mieux que moi ce que je mérite; et je suis forcée de m'avouer qu'en me soumettant à tout, je ne mérite rien. Je suis lasse d'être une hypocrite; en faisant ce qui sauve les autres, je me déteste et je me damne. En un mot, madame, je ne connais de véritables religieuses que celles qui sont retenues ici par leur goût pour la retraite, et qui y resteraient quand elles n'auraient autour d'elles ni grilles, ni murailles qui les retinssent. Il s'en manque bien que je sois de ce nombre: mon corps est ici, mais mon coeur n'y est pas; il est au dehors: et s'il fallait opter entre la mort et la clôture perpétuelle, je ne balancerais pas à mourir. Voilà mes sentiments.
--Quoi! vous quitterez sans remords ce voile, ces vêtements qui vous ont consacrée à Jésus-Christ?
--Oui, madame, parce que je les ai pris sans réflexion et sans liberté...»
Je lui répondis avec bien de la modération, car ce n'était pas là ce que mon coeur me suggérait; il me disait: «Oh! que ne suis-je au moment où je pourrai les déchirer et les jeter loin de moi!...»
Cependant ma réponse l'atterra; elle pâlit, elle voulut encore parler; mais ses lèvres tremblaient; elle ne savait pas trop ce qu'elle avait encore à me dire. Je me promenais à grands pas dans ma cellule, et elle s'écriait:
«Ô mon Dieu! que diront nos soeurs? Ô Jésus, jetez sur elle un regard de pitié! Soeur Sainte-Suzanne!
--Madame.
--C'est donc un parti pris? Vous voulez nous déshonorer, nous rendre et devenir la fable publique, vous perdre!
--Je veux sortir d'ici.
--Mais si ce n'est que la maison qui vous déplaise...
--C'est la maison, c'est mon état, c'est la religion; je ne veux être renfermée ni ici ni ailleurs.
--Mon enfant, vous êtes possédée du démon; c'est lui qui vous agite, qui vous fait parler, qui vous transporte; rien n'est plus vrai: voyez dans quel état vous êtes!»
En effet, je jetai les yeux sur moi, et je vis que ma robe était en désordre, que ma guimpe s'était tournée presque sens devant derrière, et que mon voile était tombé sur mes épaules. J'étais ennuyée des propos de cette méchante supérieure qui n'avait avec moi qu'un ton radouci et faux; et je lui dis avec dépit:
«Non, madame, non, je ne veux plus de ce vêtement, je n'en veux plus...»
Cependant je tâchais de rajuster mon voile; mes mains tremblaient; et plus je m'efforçais à l'arranger, plus je le dérangeais: impatientée, je le saisis avec violence, je l'arrachai, je le jetai par terre, et je restai devant ma supérieure, le front ceint d'un bandeau, et la tête échevelée. Cependant elle, incertaine si elle devait rester, allait et venait en disant:
«Ô Jésus! elle est possédée; rien n'est plus vrai, elle est possédée...»
Et l'hypocrite se signait avec la croix de son rosaire.
Je ne tardai pas à revenir à moi; je sentis l'indécence de mon état et l'imprudence de mes discours; je me composai de mon mieux; je ramassai mon voile et je le remis; puis, me tournant vers elle, je lui dis:
«Madame, je ne suis ni folle, ni possédée; je suis honteuse de mes violences, et je vous en demande pardon; mais jugez par là combien l'état de religieuse me convient peu, et combien il est juste que je cherche à m'en tirer, si je puis.»
Elle, sans m'écouter, répétait: «Que dira le monde? Que diront nos soeurs?
--Madame, lui dis-je, voulez-vous éviter un éclat; il y aurait un moyen. Je ne cours point après ma dot; je ne demande que la liberté: je ne dis point que vous m'ouvriez les portes; mais faites seulement aujourd'hui, demain, après, qu'elles soient mal gardées; et ne vous apercevez de mon évasion que le plus tard que vous pourrez...
--Malheureuse! qu'osez-vous me proposer?