La reine Victoria intime Ouvrage illustré de 60 gravures d'après des photographies et des documents inédits

Part 9

Chapter 93,861 wordsPublic domain

Elle a voulu qu’ils parlassent toutes les langues européennes et connussent, les garçons du moins, les colonies de l’empire britannique. Son grand rêve était d’avoir un fils à la tête de l’armée et un autre à la tête de la marine anglaise. Il sera probablement à moitié réalisé par le duc de Connaught, qui passe pour un brillant officier et est très aimé de la nation; quant à la marine, ce sera probablement le duc d’York, fils aîné du prince de Galles, depuis la mort du duc de Clarence et d’Avondale, qui recueillera plus tard l’héritage du duc d’Edimbourg dénationalisé.

La reine s’est toujours appliquée à faire naître entre tous ses enfants des sentiments d’affection et de dévouement inaltérables, et vis-à-vis d’elle et du prince Albert, la plus entière confiance. Elle écrivait en 1844 sur le cahier de communication entre les gouvernantes et elle: «Le principe qui doit dominer est que les enfants soient élevés aussi simplement que possible, qu’on les laisse le plus souvent avec leurs parents en dehors des heures d’étude, et qu’ils apprennent à mettre toute leur confiance en eux.» Elle y a en grande partie réussi. Dès leurs jeunes années, les princes et princesses jouaient en commun et organisaient à Osborne des petites fêtes en l’honneur de leurs parents.

Dans ses mémoires, la princesse Alice, grande-duchesse de Hesse, raconte comment, à l’occasion de l’anniversaire de leur père, ils organisèrent entre eux une représentation de l’_Athalie_, de Racine, en français. La princesse Alice avait le rôle de Joad et celui de Josabeth; la princesse Wicky remplissait le rôle d’Athalie; Lenchen ou Hélène, celui d’Agar; Affie, le prince Alfred, celui de Joas, tandis que le prince de Galles s’était réservé celui d’Abner.

La représentation fut parfaite au dire de la reine et du prince et de tous les personnages de la Cour qui y assistèrent.

La reine est grande amie des sports: elle veut que le corps ait sa grande part dans l’éducation et elle donne elle-même l’exemple en chevauchant par les montagnes chaque fois qu’elle en trouve l’occasion. Ses enfants sont habitués de bonne heure à la vie au grand air et aux exercices physiques. Tous les princes et princesses font de la bicyclette, depuis le jour où elle rencontra une dame cycliste dans Newport Road, près d’Osborne; et rien n’amuse leur mère comme de les voir zigzaguer leurs premières pédalées; ils pratiquent le tennis, le hockey, le canotage. Elle voit avec plaisir les progrès de l’automobilisme et se souvient d’avoir été avec sa mère visiter son oncle le roi George IV à la loge royale en voiture à vapeur. Il y a encore à Windsor un vieillard qui est tout fier de raconter qu’il l’a vue descendre de cette voiture sans chevaux.

En matière religieuse, elle est protestante et veut que ses enfants le soient; mais elle ne veut pas arrêter son esprit aux subtilités des différentes sectes. Elle tient avant tout à ce que ses enfants soient religieux dans leurs actions, plutôt que dans les marques extérieures du culte.

Pour ses fils, elle veut une éducation virile et, malgré son grand regret de se séparer d’eux, elle les envoie de bonne heure aux quatre points cardinaux, en bonne reine anglaise sur l’empire de laquelle le soleil ne se couche jamais.

Elle veut être la confidente de ses enfants et se montre heureuse chaque fois que ceux-ci lui font part de leurs ennuis; mais elle ne provoque jamais leurs confidences par des questions indiscrètes, voulant, en respectant leurs petits secrets, développer chez eux le sentiment de la personnalité.

En un mot, Victoria est une mère éclairée, qui élève ses enfants pour eux-mêmes et en vue de leurs différentes destinées. Elle s’en est pourtant réservé une, la dernière, la pauvre princesse Béatrice qu’elle a sacrifiée en l’élevant pour elle-même, par crainte de la solitude dans l’âge avancé; mais, du moins, elle s’est ingéniée à lui rendre le sacrifice aussi léger que possible et à la récompenser en tendresses maternelles des soins dévoués dont elle ne cesse d’être l’objet de sa part depuis de si nombreuses années. La princesse aura des mémoires bien intéressants à publier, si elle survit à la reine sa mère, car elle aura assisté aux moindres événements de la seconde moitié de son long règne.

XI

La reine Victoria et ses domestiques.

L’attachement de la reine pour ses vieux serviteurs.--John Brown.--Sa brutale franchise.--Le caractère.--La reine à l’enterrement du père de Brown.--Brown la quitte.--La reine honore en lui le modèle des serviteurs.

Il est rare qu’entourée, comme elle l’est toujours, de membres de la famille royale, de gentlemen et de dames de la Cour, la reine ait personnellement affaire avec les domestiques. Lorsqu’elle est en promenade ou en villégiature à Balmoral, il arrive cependant qu’elle donne directement des ordres. Il faut qu’alors elle soit promptement et fidèlement obéie. Lorsque quelque chose ne lui paraît pas naturel, elle prescrit ou fait elle-même une enquête et il faut qu’elle aille au fond des choses, car, lorsqu’elle a une fois donné sa confiance, elle a de la peine à la retirer et ne la retire qu’en toute connaissance de cause.

Elle a toujours observé elle-même et exigé des siens le respect des serviteurs.

Lorsqu’un domestique de sa maison devient vieux, elle lui fait donner une sinécure par le gouvernement ou le propose elle-même à la surveillance d’une de ses propriétés. Elle aime recevoir des nouvelles de ses anciennes femmes de chambre et est toujours heureuse lorsqu’elles la quittent pour se marier. Alors elle se fait tenir au courant des naissances et, si quelque jour, elle passe à proximité des villages où elles se sont retirées, elle ne dédaigne pas d’aller leur rendre une petite visite. A chaque nouveau né elle fait son petit cadeau.

Victoria est douce aux humbles et pardonne toujours les défauts de caractère. Elle ne se montre insensible que lorsqu’on a trompé sa confiance ou qu’on lui a menti.

Elle a toujours voulu avoir le choix de ses domestiques et c’est à cela qu’elle doit d’avoir toujours été bien servie.

Elle dit un jour au doyen Stanley: «Je suis de ceux qui pensent que la perte d’un fidèle serviteur est la perte d’un ami qu’on ne peut plus remplacer».

* * * * *

De tous les domestiques qui l’ont approchée, aucun n’a eu autant de pouvoir que John Brown, un écossais qui, entré en 1849 comme ghillie au service du prince Albert, devint, en 1858, le domestique particulier de la reine hors de la maison.

C’était une de ces natures brusques dans leur franchise, ayant horreur du mensonge; la reine trouvait toujours en lui l’expression de la vérité. Il lui avait sauvé la vie dans l’attentat du fou Daniel O’Connor et bien des fois, dans les highlands, l’avait tirée de mauvais pas. Après la mort du prince Albert, il l’avait défendue contre les importuns, contre l’indiscrétion de reporters qui avaient trouvé moyen de s’introduire dans les allées de ses parcs. Plus tard, les infirmités étant venues, il avait montré le plus grand dévouement.

Peu à peu Brown avait ainsi pris un certain ascendant sur l’esprit de la reine, à l’insu même de celle-ci. Les autres valets s’étaient vite aperçus qu’il fallait avant tout lui obéir et les seigneurs de la cour avaient compris qu’ils devaient le traiter avec beaucoup de douceur et même avec une certaine déférence. Un seul était resté indépendant de John Brown, c’était Löhlein; le valet de chambre du prince Albert.

Il vint un jour où la reine ne put plus se passer des services de celui qui connaissait si bien toutes ses habitudes, savait satisfaire toutes ses manies et deviner jusqu’à ses caprices. Aussi de son côté lui passait-elle des moments d’humeur.

Un jour, à Balmoral, elle eut la fantaisie de dessiner dans les jardins et demanda au premier valet qui vint à passer de lui apporter une table. Celui-ci revint avec une table trop haute: la reine la renvoya. Le même valet revint avec une autre table trop petite: la reine n’en voulut point. Comme le valet revenait sa table à la main, John Brown le rencontra:

--Qu’y a-t-il encore? demanda-t-il.

--La reine ne veut pas non plus de cette table; l’autre était trop haute, celle-ci est trop basse.

John Brown saisit la table, la porte à la reine et la posant brusquement devant elle:

--Il faut savoir vous contenter de celle-ci, dit-il, on ne peut vous en fabriquer une autre sur l’heure. Il ne faut pas demander l’impossible!

Un autre eût été immédiatement congédié.

La reine se contenta de rire en regardant John Brown se fâcher.

De même que la reine a dédié le premier volume des mémoires de sa vie dans les Highlands «à la chère mémoire de celui qui a rendu heureuse et sans nuage la vie de l’auteur», c’est-à-dire à son époux le prince Albert, de même elle en a dédié le second volume à John Brown.

On lit en effet sur la première page du livre:

A MES LOYAUX HIGHLANDERS ET SPÉCIALEMENT A LA MÉMOIRE DE MON DÉVOUÉ SERVITEUR PERSONNEL ET FIDÈLE AMI JOHN BROWN CES MÉMOIRES DE MA VIE DE VEUVE EN ÉCOSSE SONT DÉDIÉS AVEC RECONNAISSANCE PAR VICTORIA, _Regina Imperatrix_.

John Brown vient à perdre son père âgé de quatre-vingt six ans. Le 21 octobre 1875, la reine assiste aux funérailles qui se font à Micras, petit village en face d’Abergeldie, voisin de Balmoral et écrit le soir dans son journal:

Jeudi, 21 octobre 1875.

«Je suis très contrariée que le temps soit si mauvais pour les funérailles du père de Brown, triste cérémonie qui doit avoir lieu aujourd’hui. Il pleut désespérément, c’est le neuvième jour qu’il fait pareil temps. Ironie! J’ai vu le bon Brown un instant avant déjeuner: il était abattu et triste et partait pour Micras. A midi moins vingt, nous partons en voiture avec Béatrice et Jane Ely pour Micras. En route nous rencontrons le docteur Robertson. Tout le long de la maison mortuaire, se tiennent des quantités de gens. Brown me dit qu’il y en avait au moins une centaine. Tous mes gardes, Mitchell le forgeron, Vern de Blachanturn, Symon, Graat, les cinq oncles de Brown, Leys, Thomson le maître de poste, le garde forestier, les gens de Micras-le-bas et d’Aberarder, et mes gens Heale, Löhlein de retour aujourd’hui d’un congé d’une semaine, Cowley Jarrett, Ross et Collins, sergent valet de pied, Brown et ses quatre frères, le cinquième étant en Nouvelle-Zélande. Donald, arrivé seulement pendant la nuit et qui arrive du _Buisson_, la ferme de son frère Guillaume, nous conduit à la cuisine où se tient la pauvre mistress Brown, assise près du feu et tout abattue, mais cependant calme et pleine de dignité. Mr. William Brown est d’une extrême bonté et se rend utile ainsi que la vieille belle-sœur et sa fille. L’honorable Mr. West, Mr. Sahl, les docteurs Marshall et Profeit, Mr. Begg et le docteur Robertson sont également présents. Les fils et un petit nombre de personnes que Brown a renvoyés de la cuisine, sont dans l’autre petite chambre, avec le cercueil. Un petit passage sépare toujours la cuisine du sitting-room dans ces vieilles maisons et la porte est en face de cette dernière pièce, l’unique porte. Mr. Campbell, le ministre de l’église de Crathie est debout dans le passage de la porte. Aussitôt qu’il commence les prières, la pauvre vieille mistress Brown se lève et vient auprès de moi, entendant, mais hélas ne voyant plus et s’appuyant sur le dos d’une chaise pendant les oraisons que Mr. Campbell dit d’une façon admirable.

«Quand il a terminé, Brown vient et fait asseoir sa mère pendant que ses frères emportent le cercueil. Tout le monde sort et suit. Nous sortons aussi en toute hâte et voyons mettre le cercueil sur le corbillard, puis nous gagnons un petit monticule d’où nous voyons la procession s’éloigner tristement sur la route tortueuse.

«Les fils sont là; je puis les distinguer facilement à ce qu’ils sont tout près de Brown qui marche le premier derrière le corbillard. Tout le monde est à pied, à l’exception de nos gentlemen qui sont en voiture. La pluie cesse heureusement. Je rentre de nouveau dans la maison et essaye de consoler la chère mistress Brown. Je lui fais cadeau d’une broche de deuil contenant une mèche des cheveux de son mari coupée de la veille. J’ai l’intention d’offrir un médaillon à chacun des fils.

«Lorsque le cercueil est parti, elle éclate douloureusement en sanglots.

«Nous prenons un verre de whisky avec de l’eau et du fromage, suivant la coutume des Highlands et nous rentrons, en recommandant à la vieille dame d’avoir du courage. Je lui dis que la séparation n’est que temporaire. Nous rattrapons en voiture la procession et arrivons à temps pour voir par le carreau de la portière porter le cercueil dans le cimetière. J’avais du chagrin de ne pouvoir entrer au cimetière.

«Je vois mon bon Brown à un peu plus de deux heures. Il me dit que tout s’est bien passé; mais il me paraît très triste. Il doit retourner à Micras pour assister au thé de la famille. C’est là une épreuve terrible pour la pauvre veuve, mais qu’il était impossible de lui éviter. Déjà hier matin elle a eu plusieurs femmes et voisins au thé. Tout le monde a été plein de bonté et de sympathie pour elle, et Brown a été bien consolé par les marques de respect que lui et sa famille ont reçues aujourd’hui.»

Ne dirait-on pas que cette page a été écrite par une proche parente du défunt?

A chaque page des mémoires de la reine on retrouve le nom de Brown. Le 12 septembre 1877, la reine rapporte un accident arrivé à son domestique «qui a le genou fortement enflé».

Lorsque Brown n’est pas là, il lui manque et elle lui rapporte tout ce qu’elle a eu à souffrir en son absence. Elle écrit, le 23 août 1878, à Broxmouth, où elle est en visite:

«Comme il pleuvait, je me suis étendue sur le sofa et ai lu. C’est là qu’on m’apporta la nouvelle de la mort terrible de la chère Mme Van de Weyer, qui m’a beaucoup affectée. A la maison on eût pris beaucoup plus de ménagements. J’ai envoyé dire cela à Brown, qui en a été très choqué.»

Les membres de la famille royale avaient eux-mêmes a compter avec Brown.

Le 27 mars 1883, la reine perdit ce fidèle serviteur d’un érysipèle et faillit en faire une maladie. Elle lui avait fait construire à Crathie une petite maison en briques pour ses vieux jours: elle en fit cadeau à sa famille et lui éleva dans le cimetière du village un petit monument. Elle y fit de pieux pèlerinages et versa des larmes sur sa tombe. Elle commanda sa statue à Brœm, le même sculpteur auquel on doit la statue de la reine qui est à la porte de la cité de Londres et la fit ériger à Balmoral à quelques mètres du château, dans le jardin, en face de ses fenêtres. La chambre que l’Écossais occupait à Windsor a été depuis sa mort absolument respectée: tout y est encore à la même place, suivant le désir de la reine.

Enfin elle termine le second volume de ses mémoires par ces mots:

CONCLUSION

«Je dois ajouter quelques mots à ce volume.

«Le fidèle serviteur dont il est souvent fait mention dans ces mémoires, n’est plus avec celle qu’il a servie toute sa vie avec tant de sincérité, d’affection, de zèle infatigable.

«En pleine force de santé, il a été arraché à sa carrière si utile, après une maladie de trois jours, le 27 mars de cette année. Il est parti respecté et aimé de ceux qui ont connu sa rare valeur et la bonté de son cœur; il a emporté les regrets de tous ceux qui l’ont connu.

«Sa perte pour moi (malade et impotente) est irréparable, car il avait mérité et possédait ma confiance absolue. En disant qu’il me manque chaque jour, et même à chaque heure du jour, je ne fais qu’exprimer faiblement la vérité envers celui qui a acquis des droits à ma reconnaissance éternelle par ses soins constants, ses attentions et son dévouement.

«Jamais cœur plus sincère, plus noble, plus loyal, plus dévoué, n’a battu dans une poitrine humaine.

«Balmoral, novembre 1883.»

Un tel attachement d’une reine puissante pour son humble serviteur parut si exagéré que les mauvaises langues se donnèrent libre carrière. La société puritaine de Londres ne put admettre qu’un valet reçût tant d’honneurs. Peut-être trouverait-on l’explication de cette reconnaissance

extraordinaire dans l’isolement où Victoria se sentit après la mort du prince Albert, avec un besoin d’affection de tous les instants, plus impérieux à mesure que les années s’accumulaient sur la tête de la souveraine.

On dit que Brown avait, lui aussi, écrit ses mémoires qu’il destinait à la publication et que, sur l’ordre de la reine, tous ses papiers ont été saisis et lus par elle. Qui sait si ce n’est pas la lecture de ces mémoires intimes, auxquels le serviteur confiait ses pensées les plus secrètes, qui a démontré à la reine la sincérité absolue de son dévouement? En lui rendant les honneurs qu’on ne rend généralement qu’aux grands hommes, la reine a voulu perpétuer le souvenir du serviteur modèle, dont l’espèce semble disparaître de plus en plus.

Depuis Brown, le serviteur intime de la reine est l’Écossais Grant, qui se montre attentif à ses moindres désirs, mais n’a jamais été admis dans le même degré d’intimité.

XI

La reine Victoria chez ses sujets.

Comment la reine s’invite chez les autres.--Partout maîtresse.--Coucher de bonne heure.--Croquis et souvenirs.

La reine Victoria aime à vivre de la vie de ses sujets. Aussi exprime-t-elle fréquemment, dans ses excursions, ou dans ses villégiatures, le désir d’être reçue par l’un d’eux. C’est toujours avec un grand plaisir qu’un seigneur reçoit la nouvelle d’une visite de la reine. Il se mêle bien souvent à ce plaisir un sentiment de fierté; cela pose aux yeux de l’aristocratie d’avoir hébergé la reine. Aussi la faveur d’être son hôte est-elle universellement recherchée. Lorsque la reine a manifesté le désir de visiter un château, le propriétaire en est avisé officieusement. Il n’a plus alors qu’à envoyer l’invitation officielle qu’il est sûr de ne pas voir déclinée. Il met sa demeure sens dessus dessous pour que rien ne cloche et bien souvent il se lance dans les dépenses.

Il arrive quelquefois, lorsque tout est prêt pour la recevoir, que la reine change brusquement d’avis et que son hôte en reste pour ses frais. Le plus souvent cependant, elle arrive ponctuellement à l’heure dite et elle se montre reconnaissante de ce qu’on a fait pour elle.

Lorsque le prince Albert fut élu chancelier de l’Université de Cambridge, une des hautes personnalités de la ville universitaire fut choisie pour donner l’hospitalité au couple royal.

Celui-ci ne changea rien à ses habitudes et fut hors de lui, quand, avec la reine et le prince qu’il attendait, il vit tomber chez lui toute leur suite. Il prit cependant son parti en brave et fit de son mieux pour faire face à ses obligations.

Son hospitalité fut des plus simples. Au dîner, confortable mais simple, il affecta d’oublier la haute situation de ses hôtes et les traita avec la plus grande cordialité. Après le repas, il leur désigna leur chambre et leur souhaita une bonne nuit. Le lendemain au petit déjeuner, il trouva la reine, qui était matinale à cette époque, levée avant lui et lui demanda si elle avait bien dormi. Les seigneurs de la Cour ne revenaient pas d’une telle absence de décorum, mais la reine prenait au contraire le plus grand plaisir à être traitée comme tout le monde.

Il n’en va pas généralement ainsi. Lorsque la reine entre dans une maison, elle en prend possession et y commande en maîtresse absolue. Elle désire qu’on lui présente la liste des personnes invitées en son honneur et il n’est pas sûr qu’elle consente à les recevoir toutes à sa table. On l’a vue dans certaines maisons exprimer le désir de dîner seule dans sa chambre avec la princesse Béatrice ou une autre dame de la famille royale.

Le plus souvent, cependant, l’assistance est triée sur le volet et elle se laisse aller à la familiarité. Si l’on donne un bal, elle y prend part ou y assiste si elle ne danse pas. Elle aime les maisons où l’on fait de l’élevage et visite toujours avec intérêt les étables bien tenues et les fermes modèles.

La reine ne séjourne jamais dans un château sans en dessiner ou peindre à l’eau les parties pittoresques. Ses cartons sont ainsi pleins des plus beaux sites du Royaume-Uni.

Elle ne se couche jamais tard. A neuf heures et demie ou dix heures, une heure après la fin de son dîner, elle monte dans les appartements qui lui ont été réservés. On lui garde toujours une chambre à coucher aussi spacieuse que possible, un sitting-room, un cabinet de toilette et une salle de bain. La dame d’honneur qui l’accompagne ou la princesse Béatrice qui ne la quitte pour ainsi dire jamais, couche à côté d’elle, dans le sitting-room.

La conversation chez ses lords roule le plus souvent sur les beautés du pays ou sur l’histoire de la famille qu’elle aime à entendre raconter. Elle se fait conter la vie des parents dont les portraits sont appendus aux murs et elle a presque toujours un souvenir personnel de chacun des ancêtres.

Depuis son veuvage, la reine trouve un plaisir énorme à revoir les châteaux où elle a passé avec son époux des jours heureux. Alors on revit dans la mémoire du défunt et on ne parle que de lui. Elle a le souvenir très fidèle des circonstances de ses visites d’alors et indique les endroits où son époux a enfoui dans la terre une bouteille contenant quelque inscription ou planté un arbre.

Lorsqu’elle se rend, à travers la campagne, à un château éloigné et non desservi par le chemin de fer, il arrive qu’elle couche à l’hôtel. Dans ce cas elle prend un pseudonyme et c’est toujours lorsqu’elle est loin que l’hôtelier apprend qu’il a hébergé la reine d’Angleterre.

Les privilégiés qui ont l’honneur d’une de ses visites ont toujours soin de lui demander d’en laisser un souvenir, que les aînés de la famille conservent religieusement de génération en génération.

Depuis dix ans, Victoria ne fait plus que de très rares visites aux châteaux voisins de ses résidences. Elle préfère inviter à venir la voir ceux de ses lords pour lesquels elle a gardé de l’affection. C’est le prince de Galles qui maintenant est l’hôte choyé de l’aristocratie.

XIII

Comment la Reine voyage.

Le train royal.--Sa composition.--Le jour d’un départ.--En voiture, les voyageurs.--Voici la reine.--Partir.--La surveillance de la voie.--De Portsmouth à Cowes par mer.--Un voyage sur le continent.--Jacquot à destination.--Coquetterie patriotique de la reine des mers.

Le train de la reine est ordinairement composé de deux locomotives, des deux longs wagons de la reine, de neuf autres pour sa suite et de deux fourgons de bagages.

Les deux wagons de la reine sont placés au milieu du train. Ils sont du dernier confortable, tout capitonnés de soie blanche. Ils portent les armes royales et l’inscription: train spécial de Sa Majesté. On y monte par des marchepieds articulés qui s’abaissent d’eux-mêmes lorsqu’on ouvre la portière et se replient, lorsqu’on la referme. Toutes les barres d’appui sont dorées. Le premier compartiment possède deux canapés qui peuvent être convertis pour la nuit en quatre lits très confortables. Ce compartiment est réservé à la dame d’honneur chargée de la toilette de