Part 8
L’amour de la reine pour Balmoral ne fait que se fortifier d’année en année. Le 28 septembre 1853, elle assiste avec tous les siens à la pose de la première pierre du nouveau château; le 7 septembre 1855, elle en prend possession et écrit:
«A sept heures un quart, nous arrivons à notre cher Balmoral. Cela me paraît étrange de passer en voiture sur l’emplacement d’une partie de l’ancien manoir. La nouvelle résidence paraît magnifique. La tour et les chambres ne sont qu’à demi terminées. Les communs ne sont pas encore bâtis. Les gentlemen, à l’exception du ministre de service, s’installent dans l’ancienne maison, ainsi que les domestiques. On jette un vieux soulier derrière nous, au moment où nous pénétrons dans le nouveau bâtiment; c’est la coutume qui doit nous porter bonheur. La maison est charmante, les pièces délicieuses, l’ameublement et les papiers de tenture sont la perfection même.»
Deux jours après, des dépêches apportent une bonne nouvelle au château à peine inauguré. Elles viennent de lord Clarendon et de lord Granville: la première annonce que le maréchal Pellissier rapporte la destruction de la flotte russe; la seconde, que Sébastopol est tombée aux mains des alliés. La joie éclate au château. Le prince Albert donne l’ordre d’allumer un grand feu de joie. On boit le whisky.
Le 29 septembre, le prince Frédéric de Prusse, en visite au château, demande la main de Wickie, la fille aînée de la reine, qui doit donner le jour à Guillaume II. Le prince sait que la bruyère blanche est l’emblème du bonheur. Il en cueille un brin et le présente à la princesse en lui faisant part de ses espérances.
Le 30 août 1856, en revenant au château, la reine le trouve achevé. Elle est émerveillée de l’ensemble. Le 13 octobre de la même année, elle écrit dans son journal:
«Chaque année, mon cœur s’attache davantage à ce cher paradis, et d’autant plus que tout ici est l’œuvre de mon Albert bien-aimé, comme à Osborne.»
Toute une vie de bonheur s’écoule dans ces parages. Le 21 août 1862, la reine, devenue veuve, revient à Balmoral, pour la première fois sans celui qu’elle adorait. Son premier soin est d’élever un cairn à sa mémoire. Elle écrit ce jour-là:
«A onze heures, nous partons tous pour Craig Lowrigan. La vue est très belle et le jour très brillant. La bruyère est violette; mais, hélas! je ne ressens plus de plaisir ni de joie! Tout est mort pour moi! Voici au sommet de la colline les fondations du cairn qui aura 42 pieds à sa base et d’où l’image de mon précieux Albert dominera toute la vallée. Six de mes orphelins et moi plaçons chacun notre pierre qui porte nos initiales gravées; nous posons aussi celle des trois plus jeunes absents. Je me sens tout ébranlée et nerveuse. Le monument aura 35 pieds de hauteur et on y lira l’inscription suivante:
A LA MÉMOIRE BIEN-AIMÉE D’ALBERT, LE GRAND ET BON PRINCE CONSORT, ÉLEVÉ PAR SA VEUVE AU CŒUR BRISÉ VICTORIA R. LE 21 AOUT 1862
Étant parfait, il a pu accomplir sa destinée en peu de temps.
Son âme plut au Seigneur Qui le rappela à lui Du monde des méchants.
_Sagesse de Salomon_, IV, 13, 14.
«Je rentre très fatiguée de ce pèlerinage à travers la bruyère et par de mauvaises routes.»
Les années suivantes, elle inaugure les statues de son époux à Aberdeen et à Balmoral.
Le 8 octobre 1870, Victoria célèbre à Balmoral les fiançailles de sa fille, la princesse Louise, avec le marquis de Lorne.
Le 19 juin 1879, un mois après l’érection du cairn à la mémoire de sa fille la princesse Alice, grande-duchesse de Hesse, elle apprend à Balmoral la mort du prince impérial Napoléon IV. Elle écrit ce jour-là:
«A onze heures moins vingt, Brown frappe et dit en entrant qu’il apporte de mauvaises nouvelles. Tout alarmée, je lui demande de qui il s’agit: «Le jeune prince français a été tué», me répond-il, et, comme je ne comprenais rien à ce qu’il me disait, Béatrice entre avec le télégramme à la main et s’écrie: «Le prince impérial vient d’être tué au Zoulouland!» Un frémissement d’horreur me parcourt au moment où j’écris ces lignes.
«Je me prends la tête dans les mains: «Non, non, c’est impossible!» Béatrice pleure à chaudes larmes. Je prends connaissance du télégramme.
«Pauvre, pauvre impératrice! Son fils unique parti! Quel malheur! Je suis dans la plus grande détresse.»
La reine se couche tard ce jour-là et ne peut fermer l’œil de la nuit. Le lendemain, elle commence son journal par ces mots:
«Passé une très mauvaise nuit, sans pouvoir goûter le moindre sommeil, hantée par l’horrible nouvelle et ayant des Zoulous devant les yeux. Ma pensée n’a pas quitté la pauvre impératrice Eugénie, qui ne connaît pas encore son malheur. Il y a aujourd’hui quarante-deux ans que je suis montée sur le trône, mais je ne pense qu’au triste événement.»
Balmoral a aussi assisté à des événements heureux, les lunes de miel des duc et duchesse de Connaught, des duc et duchesse d’Albany, des prince et princesse Henry de Battenberg. La fille et le fils de ces derniers, la princesse Eva et le prince Donald sont nés au château en 1887 et 1891.
La reine n’a jamais manqué de venir deux fois par an passer quelque temps dans son home écossais. En mai et juin, elle y passe quelques semaines, au cours desquelles elle célèbre toujours son anniversaire de naissance, et elle y revient au milieu d’août pour y séjourner jusqu’au milieu de novembre. On devine que sa vie y est quelque peu changée, maintenant que l’âge lui interdit les longues chevauchées et les excursions de plusieurs jours en voiture. Elle n’en vit que plus intimement au milieu de tous les souvenirs que lui rappellent, à chaque pas, un arbre planté, un cairn, une croix commémorative, une inscription. Elle n’y est gardée que par un seul policeman, qui circule dans les jardins autour de la maison pour détourner les curieux ou les reporters qui ne manqueraient pas de s’introduire chez la reine. Malgré tout, elle parle toujours de Balmoral comme d’un Eden, où elle puise en quelques semaines la force de vivre ailleurs le reste de l’année.
IX
La reine Victoria épouse.
Épouse et camarade.--Attentions et prévenances.--En vedette.--Le titre de roi consort.--Dans le lac.--Dorlottée.--Tout meurt avec lui.--Convois, statues, _memorials_.--Dernier portrait.
Victoria fut une épouse modèle, comme le prince Albert fut un époux idéal. Se rendant parfaitement compte de la fausseté de sa position, il n’a jamais cherché qu’à rendre service à la reine et à faire en sorte que son règne fût aussi glorieux que possible.
La reine lui a prodigué durant toute sa vie tous les trésors d’affection et c’est surtout son amour pour l’époux de son choix qui lui a donné la force d’accomplir sa destinée.
Dès le début de son mariage, elle aurait voulu faire conférer au prince Albert, par acte du Parlement, le titre de roi consort. Elle s’ouvrit de ce projet au roi Léopold et au baron Stockmar, qui tous deux furent d’avis qu’il fallait attendre que le prince eût acquis des droits sérieux à la confiance de la nation. Elle patienta et, en 1845, lorsque le prince se fut acquitté avec éclat du rôle de directeur des Beaux-Arts qui lui avait été confié par le Conseil des ministres et qu’il eût aux yeux de tous donné la mesure de ses hautes capacités et de la solidité de son jugement, elle vint à la rescousse; mais cette fois encore, le baron Stockmar fut d’avis que ce serait éveiller les susceptibilités de la nation que de donner à un étranger le titre de roi d’Angleterre. Sir Robert Peel et le duc d’Aberdeen furent du même avis; le premier prit même les devants et s’arrangea pour être interpellé à ce sujet à la Chambre des communes, afin de faire cesser les bruits qui couraient d’un si grand changement à la Constitution.
La reine, en poursuivant son but, n’avait en vue que de conférer à son époux une dignité qui cadrât mieux avec la haute idée qu’elle en avait. Elle prit bravement son parti de son échec et s’attacha à régner autant que possible selon les idées du prince Albert. En toute chose elle lui demandait conseil et ce n’est qu’après avoir eu ses avis qu’elle agissait.
C’est le souci de la santé de ce précieux compagnon qui lui fit acheter successivement Osborne et Balmoral, en même temps que le désir de goûter avec lui un genre de vie plus en rapport avec ses goûts et dans lequel disparût la différence de leurs situations.
Le prince Albert aimait les enfants: elle voulut lui donner une nombreuse progéniture et s’appliqua de son mieux à concilier ses devoirs d’épouse et de reine.
En tout elle adopta ses goûts; les plaisirs favoris de son époux devenaient aussitôt les siens; elle ne voyait que par ses yeux et n’était jamais si heureuse que quand leurs idées se rencontraient sur un sujet quelconque.
Plusieurs fois le prince fut l’objet des attaques de la presse. La reine s’en montra très affectée et s’efforça de les lui faire oublier. Chaque fois qu’elle put le mettre en vedette aux yeux du pays, elle n’en laissa point échapper l’occasion. Elle lui sut gré de s’instruire dans les lois de l’Angleterre et de se faire recevoir docteur de l’Université d’Oxford. Elle le vit avec plaisir prendre en mains l’organisation de l’exposition de 1851, qui donna un si grand essor à l’industrie nationale. Elle le pressa d’accepter le titre de chancelier de l’Université de Cambridge, lorsque cet honneur lui fut offert et elle visita l’Université pour lui donner l’occasion d’exercer ses prérogatives en souhaitant la bienvenue à sa souveraine.
Elle sut apprécier la besogne écrasante et ingrate à laquelle il se condamna en lui servant de secrétaire particulier, avant le général sir Henry Ponsonby et sir Bigge. Elle lui fut surtout reconnaissante de se dévouer au bien extérieur et intérieur du Royaume-Uni.
Toutes les lettres de Victoria sont pleines d’admiration et d’amour pour son époux; ses mémoires sont remplis de lui et, depuis sa mort, la mémoire du cher défunt est associée à ses moindres souvenirs.
Elle constate avec plaisir qu’il produit une excellente impression sur tous ses ministres, quoique de partis opposés; sur les souverains étrangers qui viennent à la Cour et sur l’aristocratie. Elle dissipe d’avance les préventions de ceux qui l’approchent pour la première fois avec les préjugés de la foule. Lorsque la haine des partis semble l’emporter et essaye de jeter la suspicion sur lui, elle le défend alors énergiquement et le couvre de son autorité.
Sans la reine, le prince Albert n’eût sans doute eu à la Cour de Saint-James que le rôle effacé de l’époux de la reine Anne; grâce à elle, il est au contraire considéré par tous comme le premier personnage après la reine et comme son mentor en toutes choses.
La veille du baptême de la princesse royale, devenue l’impératrice Frédéric, le prince en patinant sur le lac de Buckingham Palace tombe dans l’eau glacée. Tous poussent des cris et courent chercher des cordes, des échelles; la reine se précipite sur la glace au risque de la sentir se dérober sous elle et lui porte un prompt secours.
Dans ses excursions à travers les Highlands, elle est heureuse du charme que son époux exerce sur tous ceux qui l’approchent et des hommages sincères qui lui sont rendus par ses fidèles écossais.
S’il doit la quitter, ne fût-ce que pour quelques jours, elle en a du chagrin et ses mémoires attestent qu’elle compte les jours qui la séparent de son retour. Dans ses jeunes années elle partage ses plaisirs, fait de longues et fatigantes chevauchées à travers les pics montagneux, chasse le daim dans les forêts qui lui rappellent celle de Thuringe. A sa fête et à l’anniversaire de sa naissance, elle s’ingénie à lui faire plaisir et lui prépare des fêtes qui lui rappellent son pays natal.
Dans ses couches, elle veut toujours l’avoir auprès d’elle pour la soutenir de sa présence et elle ne veut être soignée que par lui.
Lorsqu’il dresse le plan de ses homes dans l’île de Wight et en Écosse, elle tient à ce que les pièces où ils doivent vivre intimement ne soient point trop grandes, afin d’être plus près de lui.
En un mot, c’est la femme aimante, prévenante, attentionnée, toujours prête à embellir la vie de son époux et à lui faire oublier l’amertume d’une position inférieure.
Aussi conçoit-on que la disparition presque subite d’un être aussi cher ait comme foudroyé la reine. Jusqu’à sa dernière heure, elle n’a voulu croire qu’à une indisposition passagère, à tel point qu’elle était à faire sa promenade habituelle en voiture dans le parc de Windsor quand le malheur arriva et qu’elle ne comprit rien lorsqu’on lui apprit l’épouvantable nouvelle.
«Tout meurt avec lui», s’écria-t-elle, et, en effet, depuis ce jour, Victoria n’a plus été que reine et reine désolée. Depuis elle a promené son ennui de Windsor à Osborne et d’Osborne à Balmoral, avec la régularité d’un automate qui accomplit une fonction prescrite passivement, jusqu’à la mort.
Les malheurs peuvent l’accabler désormais, elle les reçoit comme s’ils étaient depuis longtemps attendus, avec une philosophie qui confine à l’inconscience.
Elle élève des cairns, des statues, des _memorials_ à son compagnon défunt et elle passe chacune de ses fêtes dans le plus grand recueillement et dans le culte de sa mémoire, aux lieux où il avait coutume de se trouver à la même époque de l’année. Les témoins actuels de ces hommages muets sont tentés de croire que le deuil de la reine ne date que d’un an et cependant il y a quarante ans que la reine pleure son époux.
Le deuil de la reine n’a jamais cessé qu’aux jours de mariage et de baptême dans la famille. Encore dans ces circonstances n’oublie-t-on jamais le chef de la famille parti.
Ne pouvant laisser sa dépouille dans les caveaux de la chapelle Saint-George, au château de Windsor, à côté de celles des rois ses aïeux, la reine lui a pieusement élevé un mausolée dans sa propriété de Frogmore et c’est là qu’à chaque anniversaire elle se rend fidèlement avec une de ses filles ou quelque dame d’honneur. Elle a soin d’emporter la clé et on est toujours douloureusement saisi en la voyant pénétrer dans le sanctuaire devenu le tombeau de son amour et rester là les yeux fixés sur l’image sympathique de son Albert, fixée si exactement et avec tant de vie par le ciseau d’un grand artiste.
C’est à la mémoire du prince Albert que la reine a dédié la première partie de ses mémoires; la seconde partie, qui embrasse tous ses souvenirs de veuve, est également pleine de lui.
Afin que l’histoire du prince consort fût aussi exacte que possible, elle a voulu en charger un des plus grands historiens de son temps et lui a demandé de revoir ses manuscrits et de lui permettre toutes les observations dans l’intérêt de la vérité. Sir Théodore Martin, dans la vie du prince consort, a surtout été le collaborateur de la veuve dévouée de son héros. Il n’est pas un trait de son beau caractère qu’elle ait laissé dans l’ombre et pas un acte de dévouement à sa couronne et à son pays qu’elle n’ait tenu à y consigner. «Je veux, écrivait-elle à l’historien, que mon cher peuple puisse apprécier par lui-même toute l’importance de la perte que j’ai faite, que le pays et que le monde entier a faite en lui».
Ces paroles en disent long dans la bouche de celle dont John Bright a dit: «C’est la femme la plus sincère qu’il soit possible de rencontrer».
Le dernier portrait du prince Albert se trouve dans le tableau de Thomas, représentant le roi et la reine au camp d’Aldershot, en 1859.
X
La reine Victoria mère.
Les neuf enfants de la reine.--Leurs aptitudes diverses.--Tête d’homme et cœur de femme.--Le sang anglais de Guillaume II.--Le charpentier et le ménétrier de la Cour.--La future belle-mère de Nicolas II de Russie.--Bois-sec.--L’élève de Mrs Thornicroft.--Le tambour orageux.--Le prince savant.--La petite vieille.--Principes d’éducation.--L’appréciation d’un attaché à Osborne.--Les sports.--Mère éclairée.--Le sacrifice de Benjamin.
Victoria eut, de son mariage avec le prince Albert, neuf enfants, fécondité rare chez une reine. Le premier fut une fille qui naquit à Windsor le 21 novembre 1840, un peu plus de neuf mois après le mariage de ses parents, et fut baptisée à Buckingham Palace sous les noms de Victoria-Adélaïde-Marie-Louise. Comme le prince Albert félicitait la reine sur son heureuse délivrance:
--Êtes-vous content de moi? lui demanda-t-elle toute fière de l’avoir fait père.
--Oui, mais je crains que la nation n’éprouve un désappointement à la nouvelle que ce n’est pas un garçon.
--Le prochain sera un garçon, je vous le promets, répondit la reine.
La princesse royale se montra de bonne heure admirablement douée. Son père avait coutume de dire en parlant d’elle: «Elle a une tête d’homme et un cœur de femme». C’est elle qui épousa le prince Frédéric de Prusse, Fritz, comme son futur peuple l’appelait, alors qu’il n’était pas encore crown prince. On se faisait, à l’époque de son mariage, une faible idée des princes allemands. Les journaux de l’époque, croyant flatter la famille royale, promettaient, dans leurs horoscopes, un avenir brillant au jeune époux de la princesse, s’il prenait du service dans l’armée russe! On sait qu’il devint l’empereur allemand Frédéric III, de noble et pacifique mémoire, dont le fils aîné est Guillaume II, l’empereur actuel, qui ne paraît pas être très fier d’être le fils d’une princesse anglaise. On raconte que s’étant un jour heurté dans une manœuvre, il saigna abondamment du nez. Comme l’officier qui était cause de l’accident s’en excusait à lui: «Je vous remercie, au contraire, lui dit Guillaume, de me faire perdre ce qui me reste de sang anglais dans les veines». On sait quelle a été l’animosité du prince de Bismarck pour la princesse Frédéric, du vivant de Guillaume Ier.
Victoria avait promis un fils à son époux. Le 11 novembre 1841, c’est-à-dire moins d’un an plus tard, elle tenait sa promesse, en donnant le jour au prince Albert-Edward, événement que la nation célébrait avec enthousiasme. Le 4 décembre, la reine créait son fils prince de Galles et comte de Chester. Il héritait en même temps de son père les titres de duc de Saxe, et de sa mère ceux de duc de Cornouailles, duc de Rothesay, comte de Carrick, baron de Renfrew, lord des Iles et grand intendant d’Écosse.
Le baptême eut lieu en grande pompe le 25 janvier de l’année suivante, dans la chapelle Saint-Georges, du château de Windsor. La reine avait fait demander de l’eau du Jourdain pour cette cérémonie que présidait l’archevêque de Cantorbéry. Le parrain était Frédéric-Guillaume IV, roi de Prusse, en sa qualité de maître du royaume protestant le plus puissant du continent; la marraine, la duchesse de Saxe-Cobourg, était représentée par la duchesse de Kent, grand-mère du petit prince.
Ses premières années s’écoulèrent à Osborne et à Richmond Park, où, en dehors de ses leçons, il s’adonnait au métier de charpentier. Après ses études aux Universités de Cambridge et d’Oxford et une visite aux États-Unis et en Orient, il épousait, en 1863, la princesse Alexandra, fille du roi Christian IX de Danemark.
Le troisième enfant de la reine et du prince Albert est la princesse Alice-Maud-Mary, née le 25 avril 1843, qui épousa, à l’âge de dix-neuf ans, le grand-duc de Hesse. Elle mourut de la diphtérie le 14 décembre 1878, laissant sept enfants, dont une est aujourd’hui la femme de Nicolas II, empereur de toutes les Russies.
Le quatrième est le prince Alfred-Alexandre-Guillaume-Ernest-Albert, duc d’Edimbourg, né le 6 août 1844. Destiné à la marine, il y entra à l’âge de quatorze ans; mais étant héritier de son oncle le duc de Saxe-Cobourg et Gotha, il acheva ses études en Allemagne. Son amour pour le violon, sur lequel il est de première force, l’avait fait surnommer par son père, dans ses jeunes années, le «ménétrier de la Cour».
Il refusa le trône de Grèce à l’âge de dix-huit ans. Il a la réputation d’être grand buveur et fort avare. En Angleterre il n’est pas très populaire. A l’âge de trente ans, il épousa à Saint-Pétersbourg la princesse Marie-Alexandrovna, fille d’Alexandre II de Russie. Il avait le grade d’amiral de la flotte anglaise, lorsque la mort de son oncle Ernest, en 1893, le fit duc de Saxe-Cobourg et Gotha. Une de ses filles est reine de Roumanie, célèbre dans le monde littéraire sous le pseudonyme de Carmen Sylva.
La princesse Hélène-Augusta-Victoria est le cinquième enfant de la reine. Elle naquit le 25 mai 1846. Elle épousa à vingt ans le prince Frédéric-Christian de Schleswig-Holstein. Elle pèse aujourd’hui ses 100 kilos, passe pour être cancanière, mais aussi très charitable.
C’est la princesse Louise-Caroline-Alberta qui occupe le sixième rang dans la longue liste de la progéniture royale. Elle est née le 18 mars 1848. C’est une nature romanesque qui a donné de sérieuses craintes à sa famille. Douée merveilleusement au point de vue de l’art, elle est devenue un sculpteur accompli, grâce aux leçons de Mrs. Thornicroft. La statue de la reine qui orne aujourd’hui les jardins de Kensington est son œuvre. Elle eut avec un clergyman une intrigue, qui n’eut pas les suites que l’on redoutait. Elle épousa, en 1871, le marquis Jean de Lorne, duc d’Argyll. Celui-ci passe pour un homme d’un très beau caractère et de grande valeur. La duchesse sa femme est, des filles de la reine, la seule jolie.
Le 1er mai 1850, la reine mit au monde son troisième fils et septième enfant, qui reçut au baptême les noms d’Arthur-William-Patrick-Albert. Son parrain fut le duc de Wellington. Le prince est très bon musicien; il a un goût particulier pour le tambour, sur lequel il rend des orages merveilleux. Il s’est destiné de bonne heure à l’armée. A l’âge de vingt-trois ans, la reine le créa duc de Connaught et de Strathearn. C’est à lui que reviendra quelque jour le bâton de généralissime de l’armée anglaise. Il épousa en 1879 la princesse Louise-Marguerite, fille cadette du prince Frédéric-Charles de Prusse.
Le quatrième fils et huitième enfant fut le prince Léopold-George-Duncan-Albert, né en avril 1853. Très faible de santé, le jeune prince ne prit de goût qu’à l’étude et fit de brillantes études à Oxford. En 1881, la reine le créa duc d’Albany. Il épousa en 1882 la princesse Hélène de Waldeck-Pyrmont qu’il laissa veuve et mère de deux enfants en mars 1884.
Enfin le neuvième enfant de la reine fut une fille, la princesse Béatrice-Marie-Victoria-Féodora, née le 14 avril 1857. Bonne musicienne et bon peintre, la pauvre princesse n’a jamais eu de jeunesse. Constamment auprès de sa mère depuis son veuvage, elle a toujours eu l’air vieux, triste et découragé. En 1885, elle épousa le prince Henri de Battenberg, la reine ayant eu bien soin de stipuler dans le contrat que sa fille et son gendre vivraient avec elle. Le prince est mort il y a quelques années de la malaria, sur la côte occidentale d’Afrique, laissant la princesse veuve et mère de quatre enfants.
Le nombre des petits-enfants et arrière-petits-enfants de Victoria est énorme. Malgré leur nombre, elle les connaît tous de nom tout au moins et n’oublie jamais de leur donner de ses nouvelles à l’occasion de leur anniversaire de naissance ou de Noël.
Les enfants de la reine ont toujours été sa constante préoccupation, tant que leur éducation n’a pas été terminée. Elle a toujours surveillé elle-même leurs progrès et le cours de leurs études. A toute heure et partout, les précepteurs et gouvernantes étaient autorisés à entrer chez la reine, lorsqu’il s’agissait de ses enfants et elle s’est toujours montrée sévère vis-à-vis d’eux lorsque leur intérêt était en jeu.