La reine Victoria intime Ouvrage illustré de 60 gravures d'après des photographies et des documents inédits

Part 6

Chapter 63,810 wordsPublic domain

«Je dois à la fois me concilier le respect et l’amour de la reine en même temps que ceux de la nation. Le ciel ne sera pas toujours bleu et sans nuages.»

Le mois suivant, le Conseil privé s’assemblait. La reine, pour se donner du courage, avait mis à son bras un bracelet orné d’une miniature représentant son fiancé. Elle lui fit part de ses fiançailles, qu’elle annonça peu de jours après au Parlement à l’ouverture de la session.

De tous côtés, le choix de la reine fut ratifié avec respect, sinon avec enthousiasme. On s’occupa de la situation du futur prince consort. On lui composa sa maison. Il eût désiré qu’on ne l’entourât que de personnages remarquables à tous égards et, puisqu’il ne voulait jouer en politique qu’un rôle très effacé, que la politique n’eût pas d’influence sur leur choix. Elle en eut cependant et son secrétaire particulier fut pris parmi les anciens secrétaires particuliers de lord Melbourne. Le prince en fut froissé.

Lorsque la Chambre des lords discuta son adresse en réponse au message de la reine relatif à son mariage, quelques seigneurs firent part de leurs craintes sur les dangers que courait la religion protestante avec le prince Albert. Pour calmer les esprits, le duc de Wellington proposa qu’on féliciterait la reine sur le choix d’un prince appartenant à la foi luthérienne. Ce fut alors qu’en manière d’avertissement lord Brongham dit que la reine serait garante des sentiments religieux de son mari et qu’elle devait savoir qu’un changement de religion était la déchéance du trône de ses ancêtres.

La question qui fut ensuite soulevée fut la suivante: allait-on faire du futur prince consort un pair d’Angleterre, comme on l’avait fait pour le prince Georges de Danemark? Le prince ne tenait pas à un tel privilège. Le duc de Wellington, connaissant ses sentiments, s’opposa à ce qu’il fût fait pair d’Angleterre. Puis on discuta la liste civile. On proposa de lui accorder £ 50.000, soit 1.250.000 francs sur la liste civile de la reine; mais la plupart se refusèrent à laisser la reine entretenir son mari. On finit par tomber d’accord sur le chiffre de £ 30,000; soit 750,000 francs, pour mettre fin à une discussion qui ne pouvait être que très pénible à la reine. On mit à vif bien des plaies de famille dans cette discussion; on y dit notamment que la reine avait dû payer £ 50,000, soit 1,250,000 francs de dettes de son père. Le futur prince consort s’en montra très mortifié. Il eût désiré une forte liste civile, qu’il eût dépensée en se posant comme protecteur des arts; il se dit qu’avec l’allocation du Parlement il ne lui serait pas possible de faire beaucoup dans ce sens; mais il n’insista pas. La reine, de son côté, fit la morte, bien qu’au fond les débats publics l’eussent profondément blessée.

Ces dispositions prises, les choses ne traînèrent pas.

En janvier, lord Torrington et le colonel Grey furent désignés pour aller porter au prince Albert les insignes de l’ordre de la Jarretière et l’amener en Angleterre. La cérémonie d’investiture donna lieu à une cérémonie splendide dans la salle du Trône du château de Gotha.

Le lendemain, il fallut partir pour la terre étrangère. La séparation d’avec sa mère fut déchirante et les marques d’affection du peuple du duché furent sincères et touchantes. Le prince n’emmena avec lui que son chien Eos et son valet suisse Carl. Son père et son frère l’accompagnèrent jusqu’à Calais, où toute une flotte anglaise l’attendait. Il prit place à bord de l’_Ariel_. La traversée lui fut dure. Lorsque l’ancre fut mouillée à Douvres, le fiancé était si malade, qu’il dut prendre énormément sur lui pour répondre aux cris de bienvenue d’une population enthousiaste. Enfin, le 8 février, il arrivait à Buckingham Palace dans l’après-midi. La reine et sa mère l’attendaient à la porte du hall d’entrée. C’était un samedi. On lui faisait aussitôt prêter le serment de respecter et protéger la religion luthérienne. Le lundi, 10 février, deux processions splendides se dirigeaient à la vieille chapelle royale du palais de Saint-James, entre deux haies d’une foule curieuse accourue malgré les menaces d’un ciel couvert et bas. La première était celle du prince; la seconde celle de la reine, qui ne portait ce jour-là que la couronne des vierges, couronne de myrthes et de roses, où se mêlait un peu de fleur d’oranger. Le choix de ces fleurs lui avait été inspiré par la vieille coutume allemande, et elle l’avait suivie par déférence pour son fiancé. Ce choix a depuis prévalu en Angleterre, où, comme en France, on ne connaissait, avant cette cérémonie, que la couronne de fleurs d’oranger. Les duchesses de Kent et de Sutherland étaient aux côtés de Victoria, la première assez triste. Le prince avait revêtu le costume de maréchal de camp, avec la culotte de soie blanche, les bas blancs et les petits souliers à boucles d’or enrichies de diamants. Il avait l’épée au côté et, en sautoir, le grand cordon de l’ordre de la Jarretière orné de diamants et de rubis offert par la reine.

Jamais le vieux palais de Saint-James n’avait été si brillamment décoré et la foule de seigneurs et d’officiers qui l’encombraient, le rehaussaient encore de l’éclat de leurs uniformes.

L’autel de la chapelle était garni de toute sa vaisselle d’or et quatre trônes étaient dressés: un pour la reine, un autre pour le prince Albert, les deux autres pour la reine douairière Adélaïde et la duchesse de Kent. L’archevêque de Cantorbéry, assisté de l’évêque de Londres, officiait. Le visage de la reine, malgré ses yeux gonflés de larmes, trahissait une joie intense. Le duc de Sussex, oncle de la reine, faisait fonction de père et était ce jour-là de la meilleure humeur, ce qui fit dire au _John Bull_, journal tory satirique, qui était le _Punch_ de l’époque, que, s’il était de si belle humeur, c’est qu’en donnant une femme au prince Albert, ce qu’il donnait ne lui avait rien coûté. Le duc de Sussex était réputé pour sa grande avarice. Le parti conservateur tory s’abstint de paraître ce jour-là: on boudait la reine pour ce qu’on croyait être ses préférences libérales; aussi le duc de Wellington et lord Liverpool étaient-ils les deux seuls membres du parti dans l’assistance.

L’archevêque de Cantorbéry était assez embarrassé pour marier la reine. Il s’agissait de concilier dans les questions qu’il devait lui poser, la soumission de l’épouse et l’indépendance de la reine. Victoria trancha tout d’un mot. Comme il lui demandait quelles questions il devait lui poser, elle répondit: «Je veux être mariée en femme et non en reine et je veux répondre à toutes les questions qui sont posées à la moindre de mes sujettes. Je n’abdique aucune des prérogatives de la couronne; mais je veux jurer fidélité et obéissance à l’époux de mon choix pour les affaires autres que celles de l’État».

Il fut fait comme elle l’avait désiré.

Après la cérémonie, l’assistance se rendit tout entière en une seule procession à Buckingham Palace. Le prince Albert était cette fois à côté de la reine dans la voiture de gala traînée par huit chevaux isabelle. Le soleil était éblouissant, le temps magnifique comme au jour du couronnement, ce qui fit dire que les charmes de la jeune reine avaient une influence sur la température. De même qu’on ne désignait plus le pur langage anglais que comme

l’«anglais de la reine», on traduisit désormais le beau temps par «le temps de la reine». Le peuple fit au couple royal une ovation délirante, et le père et le frère du fiancé furent acclamés avec sympathie.

Après le lunch, les jeunes époux partirent passer deux jours à Windsor, courte lune de miel, au bout de laquelle ils revinrent à Londres assister aux réjouissances organisées en leur honneur. Jamais la reine n’avait paru plus radieuse de gloire, de beauté et de bonheur.

Le mariage de Victoria fut le point de départ de trois coutumes qui se sont perpétuées en Angleterre: on cessa de se marier le soir ou la nuit, on se maria désormais dans la matinée; on ajouta des myrthes et des roses aux fleurs d’oranger dans les couronnes des fiancées; après le mariage, on prit l’habitude de laisser les mariés à eux-mêmes pendant quelques jours et cette coutume fut à ce point goûtée des jeunes époux que la durée de la lune de miel ne fit que s’allonger depuis.

Le dernier mariage royal avant celui de Victoria avait été celui de George III, qui avait épousé la reine Charlotte à minuit et avait présidé au lever le lendemain à dix heures. L’étiquette ne connaît plus aujourd’hui de telles férocités.

VII

Les palais de la reine.

I.--BUCKINGHAM PALACE

Histoire du palais.--La première tasse de thé bue en Angleterre.--Visite à travers les salons.--Souvenirs et curiosités.--Superbe collection artistique.--L’investiture de Napoléon III comme chevalier de l’Ordre de la Jarretière.--Les mémoires tristes du palais.

II.--WINDSOR CASTLE

Guillaume le Conquérant veut un château.--Édouard III a trouvé un moyen de s’en construire un plus grand.--Le parc.--La terrasse.--La forêt.--Les appartements privés de la reine.--Les appartements d’apparat.--La salle de Waterloo.--Jean de France et Louis-Philippe.--Les étendards de Crécy et de Waterloo.

Dans l’espace de temps qui s’écoula entre son avènement et son mariage, la reine n’était jamais si heureuse que lorsqu’elle pouvait quitter Windsor pour revenir à Londres, à Buckingham Palace, et c’était toujours avec tristesse qu’elle abandonnait la capitale pour retourner à ce qu’elle ne considérait alors que comme une villégiature. Ses sentiments ne devaient pas tarder à se modifier profondément.

Les tracas du pouvoir et les intrigues des partis devaient bientôt lui faire prendre en dégoût, malgré leur splendeur, l’une et l’autre de ses demeures officielles et la faire désirer posséder un home

Où de n’être plus reine on eût la liberté.

Une description sommaire du palais de Buckingham, une évocation des souvenirs qu’il renferme, permettra de mieux suivre les événements qui s’y sont déroulés.

Le lieu sur lequel a été bâti le palais s’appelait, à la fin du XVIIe siècle, Mulberry Gardens, à cause de la nature plantureuse de ses mûriers. Lord Artington y avait fait bâtir une maison de campagne, d’aspect simple, sans prétention, célèbre par la première tasse de thé importé en Angleterre et qui a été bue dans ses murs. Lord Artington avait rapporté de Hollande une livre de ces feuilles précieuses qu’il avait payée trois livres, 75 francs, et il avait invité une bande d’amis à venir goûter à cette boisson chinoise. C’est là le point de départ en Angleterre d’un usage qui défierait aujourd’hui toutes les révolutions, tant il fait partie intégrante de la vie anglaise. L’usage de cette boisson a dans beaucoup de maisons tourné à l’excès et c’est à la consommation excessive du thé que les dames anglaises doivent leur sveltesse et aussi, affirme-t-on, leur teint couperosé.

En 1703, le duc de Buckingham acquit la propriété de lord Artington et bâtit, sur l’emplacement de la maison, une demeure beaucoup plus importante, d’un aspect princier. George III, devenu roi, s’en éprit et en offrit au duc £ 21.000. Le marché fut aussitôt conclu et le roi put quitter le vieux palais de Saint-James pour venir habiter ce qui s’appelait déjà Buckingham Palace ou le palais du duc de Buckingham. En 1775, il fut donné à la reine Charlotte par acte du Parlement et c’est à partir de ce moment que la reine y tint ses drawing-rooms.

Un peu avant la mort de George III, l’édifice donna des signes de décrépitude. Le Parlement vota à George IV les fonds nécessaires pour sa réparation; mais le nouveau roi avait la manie de bâtir et il prétendit qu’il fallait faire autre chose que ce qui existait, le palais de Buckingham étant «indigne du premier gentleman du monde qu’est le

roi d’Angleterre». Le Parlement fit la sourde oreille et, comme l’architecte avait un mandat étroitement impératif, il ne put se plier aux exigences du monarque, à qui d’ailleurs la mort ne laissa pas le temps de mettre à exécution ses projets extravagants.

Guillaume IV, qui lui succéda, détestait Buckingham Palace et n’a jamais voulu l’habiter, de sorte que tous les projets de restauration s’évanouirent avec George IV.

Ce ne fut donc qu’après l’avènement de Victoria, lorsque la jeune reine quitta Kensington Palace, que Buckingham devint réellement et pour la première fois résidence royale. Sous le prince Albert, qui était un architecte amateur d’un goût sûr, il subit des agrandissements dans la partie est, la chapelle privée sortit de terre; on y dépensa £ 125.000 et, à défaut de beauté, on lui donna ce qui lui manquait, la grandeur de dimensions, les décorations imposantes qui distinguent un palais d’un château.

L’extérieur, comme on peut le voir par la gravure que nous en publions, n’a rien de remarquable, à part la grille d’entrée qui est, paraît-il, l’œuvre de serrurerie d’art la plus remarquable de notre époque et a coûté à elle seule 3.000 guinées, soit 78.750 francs.

Elle nous fait pénétrer dans une cour qui donne accès au palais par un portique supporté par des colonnes doriques et corinthiennes.

La première salle dans laquelle nous pénétrons a été baptisée la «salle de marbre». Elle mesure 30 pieds sur 50, environ 9 mètres sur 15. Une double rangée de colonnes d’un seul morceau de pur marbre de Carrare, d’environ 4 mètres de haut, soutiennent le plafond composé d’armoiries finement peintes, bleu de roi, rouge, vert et or. Aux quatre angles, dans des niches, des statues de marbre blanc. Quelques marches conduisent de cette salle à une autre beaucoup plus petite où l’on voit une cheminée remarquable, dans laquelle se trouve enchâssée une horloge de cuivre de Vulliamy, surmontée d’une couronne et des armes royales. La galerie des sculptures ouvre sur l’antichambre: c’est une très belle salle de 46 mètres de long dont le plafond est supporté par 42 colonnes corinthiennes; elle est ornée de bronzes classiques sur piédestaux. De chaque côté de superbes consoles supportent des vases de marbre très artistiques. Au bout de la galerie se trouve l’escalier des ministres, qui sert à la famille royale les jours de drawing-room.

De la galerie on pénètre dans une suite d’appartements. La première salle est celle dite de Carnavon; son ameublement est en acajou plein et cuir; elle est ornée de bustes de conquérants romains. Cette salle contient des peintures remarquables, signées Van Somer, Huyssmans, Philippe de Champaigne et Taylor.

De là on passe dans la salle 44, à cause de l’année dans laquelle elle fut décorée à neuf pour la réception de l’empereur de Russie. Belles porcelaines de Sèvres, peintures remarquables: parmi ces dernières, le portrait grandeur naturelle de Nicolas par Coxton Krüger, Léopold Ier de Belgique par Winterhalter; la reine Louise de Prusse, le duc de Wurtemberg, le premier duc de Saxe-Cobourg, Frédéric, roi de Saxe, et Louis-Philippe de France.

Cette salle ouvre sur la Bibliothèque, suivie de la salle du Conseil, laquelle sert de salle de banquet dans les grandes occasions. C’est là qu’a été servi le banquet du Jubilé de 1897. Les jours de drawing-room, sa situation centrale la désigne comme vestiaire. L’ameublement en est en cuir de Cordoue et tapis de Bruxelles; deux superbes buffets, porcelaines magnifiques de Sèvres, de Dresde, de Chelsea, aux couleurs bleu de roi, vert pomme, bleu de Vincennes et rose du Barry. Au centre, une superbe table romaine en mosaïque représentant l’histoire des fondateurs de Rome, Romulus et Rémus: ce meuble, dont le pied est en marbre noir, a été offert à la reine Victoria par le Pape Pie IX à l’occasion de la visite au Vatican du prince de Galles actuel. Vases orientaux et terres cuites offerts par Napoléon en souvenir de l’exposition de Londres de 1851.

La salle 55 est un salon en bois de rose et or. Les peintures, signées de C.-H. Thomas, représentent la revue du Champ-de-Mars, lors de la visite de la reine et du prince consort à Napoléon III et enfin la cérémonie d’investiture de Napoléon III dans la salle du Trône du Palais.

De là on est introduit dans la salle de déjeûner des dames de la Cour. L’aspect de cette salle est sévère avec sa vasque de marbre au pied de granit rouge, toujours garnie de fleurs. Le plus bel ornement est un tableau de Winterhalter, de grande composition, représentant la reine et le prince consort, entourés de cinq enfants, leurs cinq premiers nés.

La salle à manger de la Cour est contiguë à cette dernière; elle sert de vestiaire au corps diplomatique les jours de drawing-room. L’ameublement est en acajou espagnol massif rehaussé d’or; les tapis sont de Turquie. Le plafond est supporté par des colonnes ioniennes en marbre. Entre les fenêtres, des bustes de rois. Cette salle s’ouvre sur le corridor qui mène à la chapelle privée, richement décorée, de style allemand. L’autel, en face duquel s’élève le trône sur des gradins, est très simple; une magnifique tapisserie des Gobelins, représentant le baptême du Christ, lui sert de fond.

De la chapelle nous revenons dans la salle de marbre de l’entrée. La visite des appartements inférieurs est terminée.

Nous nous élevons au premier étage par un escalier monumental de marbre blanc, du plus grand effet. Tout cet étage est réservé aux grands appartements d’État. C’est une suite de salons plus richement décorés et meublés les uns que les autres jusqu’à la salle du Trône. Les jours de drawing-room, les dames admises à la présence, après être montées par le grand escalier, serpentent dans ces salons entre deux barrières de cuivre, garnies de velours rouge, en attendant leur tour de présentation. Les peintures murales sont des copies fidèles des œuvres de Raphaël. La grande salle de bal, avec son grand orgue et sa scène monumentale, se termine par une sorte d’alcôve réservée aux membres de la famille royale. A gauche, la salle ouvre sur une galerie ornée de plantes et d’arbustes, laquelle donne sur la grande salle à manger de gala crème et or, ornée de tableaux représentant les rois d’Angleterre dans des cadres massifs richement sculptés. C’est dans cette salle qu’eut lieu le déjeûner de noces de la reine Victoria. Elle est suivie du salon bleu, garni de riches sculptures représentant l’Éloquence, l’Harmonie et le Plaisir; celui-ci s’ouvre sur le salon blanc, le plus riche de tous, dans lequel se trouve un grand piano à queue Erard, deux vases italiens, don de l’empereur d’Allemagne. A droite, une porte dissimulée dans la boiserie donne accès dans le cabinet privé de la reine. Ce cabinet sert de salle d’attente aux membres de la famille royale, les jours de drawing-room; il est tendu de soie rouge avec des portraits de Victoria et du prince Albert, par Winterhalter.

Du salon blanc, on passe dans la galerie des peintures, qui conduit le visiteur à la salle du Trône, dans laquelle on entre par la droite. Dans cette salle, pas de siège. De riches tentures en soie rouge rehaussée de dentelles. Deux cheminées se font face, surmontées de trophées. Sur l’une d’elles un pendule en écaille, véritable chef-d’œuvre, marquant le jour, la date, la direction du vent, la marée. Au fond, sous un dais de velours aux armes d’Angleterre, avec les initiales VR, un trône placé sur des gradins. C’est dans cette salle qu’ont lieu les présentations à la reine.

L’étage au-dessus comprend les appartements privés de la reine dans lesquels se trouve une très précieuse collection de peintures des écoles flamande, hollandaise, italienne et anglaise. C’est George IV qui a commencé cette collection, où se mêlent les œuvres du Titien, de Teniers, Rembrandt, Rubens, Reynolds, Van Dick, Janssens, etc.

Là se trouve la chambre à coucher de la reine et la chambre de musique, du plus pur gothique, du prince Albert, avec piano et orgue. C’est là que Mendelssohn passa en la compagnie du couple royal la journée qu’il a retracée dans une lettre à sa mère.

Victoria n’a jamais fait de longs séjours à Buckingham Palace, à partir de son mariage, et elle n’y fait aujourd’hui que de très courtes apparitions, lorsqu’elle vient y tenir un drawing-room. Buckingham a vu les années glorieuses de ce règne, les magnifiques réceptions, les bals costumés, les banquets de gala, et ses jardins les garden-parties brillants, tels que savait les organiser le prince consort. Lorsqu’il faisait mauvais temps, les cinq ou six cents invités se réfugiaient dans les grands salons du premier étage et, là, on improvisait des jeux innocents, des charades, ou bien chaque convive de marque était tenu de raconter une histoire.

C’est là que furent successivement reçus les souverains, notamment l’empereur Nicolas de Russie, Napoléon III et l’impératrice Eugénie. Napoléon y reçut solennellement, dans la salle du Trône, l’ordre de la Jarretière et cette fête donna lieu à des réceptions splendides, dont la vieille aristocratie n’a pas encore perdu la mémoire.

Bien que Buckingham n’eût été véritablement résidence royale que depuis l’avènement de Victoria, George III et la reine Charlotte y vécurent dans l’intimité, pour faire diversion à l’étiquette de la vieille Cour de Saint-James. C’est là qu’ils élevèrent si sévèrement leur nombreuse progéniture; c’est là que le roi apprit la conduite scandaleuse de ses deux fils aînés, le prince de Galles et le duc d’York, qui l’affecta au point de lui faire perdre la raison. On dut lui donner une régence. Des quatre fils du roi, seul les ducs de Kent, père de Victoria, et de Cambridge eurent une conduite exemplaire.

Cela ne suffit pas à rendre la raison au roi, qui s’éteignit, après un règne de soixante ans, le plus long avant celui de Victoria.

* * * * *

Il y a quelque chose comme huit cents ans que le château de Windsor sert de résidence d’été aux souverains d’Angleterre. Il faut remonter à Guillaume le Conquérant pour trouver l’origine de cet antique château-fort, bizarre assemblage de tous les styles, auquel chaque siècle a légué quelque chose de son goût. Windsor est situé dans le comté de Berk, à 35 kilomètres ouest de Londres, sur la rive droite de la Tamise, tandis qu’Eton, l’école de la noblesse, est située sur la rive gauche et n’est séparée de la ville royale que par un pont.

Le territoire de Windsor avait été donné par Édouard le Confesseur, à l’abbaye de Westminster. Sous les abbés, le pays avait été initié à l’agriculture et nourrissait toute une population industrieuse et honnête. Vint Guillaume le Conquérant, qui s’empara de tout, décida de se construire un château sur la colline qui domine de sa pente douce la vallée de la Tamise, et de couvrir les environs d’une épaisse forêt. Plus tard, Édouard III, voulant augmenter le domaine royal, et surtout agrandir le château, fit recruter des ouvriers qu’il obligea à travailler. Pour s’assurer leur concours aussi longtemps qu’il le voudrait, il édicta des pénalités sévères contre quiconque hébergerait un de ses ouvriers, ou lui fournirait les moyens de vivre par le travail ou autrement.

Chaque souverain a depuis contribué à l’embellissement du château jusqu’à Georges IV, qui y dépensa plus de 21 millions de livres pour le mettre en son état actuel. La chapelle Saint-George est un véritable bijou d’architecture ogivale et l’échantillon le plus exquis du style du XVe siècle. Sa crypte sert de tombeau à un certain nombre de rois d’Angleterre.