La reine Victoria intime Ouvrage illustré de 60 gravures d'après des photographies et des documents inédits

Part 5

Chapter 53,937 wordsPublic domain

«Il est deux heures et demie, la reine vient d’avoir son lunch; écuyers, seigneurs de service, dames d’honneur l’attendent dans le couloir qui mène au perron extérieur du château de Windsor, donnant sur la grande terrasse du parc. Trente chevaux sellés sont tenus prêts par des laquais en livrée de Cour, bleue et rouge. Tout à coup le cheval de la reine est avancé: c’est un superbe alezan, baptisé par elle «Empereur», qui a plutôt trop d’allure pour une écuyère de l’âge de Victoria. En une seconde la reine est en selle: sa position à cheval est aisée et gracieuse; elle fait l’admiration de tous. Le roi et la reine des Belges, qui font partie de la cavalcade, montent à leur tour, quoique beaucoup moins lestement: on a dû leur trouver des chevaux très calmes et très doux. La duchesse de Kent, mère de la reine, qui adore le cheval, est une fort belle amazone; lord Conyngham, le duc de Wellington et lord Melbourne les imitent et tous les seigneurs de service enfourchent leurs montures. La caravane se compose de trente cavaliers et amazones; elle se dirige, sans préséance aucune, vers la forêt de Windsor. On cause sans affectation, on rit sans retenue, et la reine elle-même donne l’exemple de l’abandon. Elle a l’œil vif et observateur; elle connaît à fond l’histoire de toutes les personnes de son entourage; elle peut désigner par leurs noms tous les chevaux et, si par hasard l’un de ceux-ci lui est étranger, elle va droit à son propriétaire et l’accable de questions sur sa naissance, son tempérament, son passé, son importation en Angleterre, etc... Souvent même elle veut le juger par elle-même et demande à le voir au trot, au galop, à toutes les allures. Le cavalier fait alors de son mieux pour, en même temps que faire ressortir les vertus du cheval, donner une idée suffisante de ses propres qualités. La jeune reine prend un vif plaisir au sport en plein air. Elle parle à tout le monde avec exubérance et simplicité; mais on sent, dans sa voix et dans ses gestes, l’habitude du commandement. Elle parle français avec le roi des Belges, allemand avec sa mère, quelquefois italien avec quelques seigneurs. Les personnes de son entourage cherchent à régler leur allure sur celle de son cheval, mais elle ne s’en soucie pas et s’arrête, se retourne, occupe tour à tour toutes les positions dans la caravane et met tout le monde à son aise. A cinq heures, le thé envoyé du château est servi bouillant sur une table improvisée, en quelque point de la forêt: on le prend debout ou à cheval, suivant le cas, après quoi on se remet en route pour le château. On rentre à six heures, pour avoir le temps de vaquer à sa toilette avant le dîner.»

A sept heures un quart, les invités à la table royale qui ont été prévenus dans l’après-midi par télégramme ou par exprès par les soins du chambellan, sont alignés en toilette de Cour dans l’antichambre des appartements de Sa Majesté. Il a souvent fallu faire des tours de force

pour faire parvenir l’invite à son destinataire, qui a dû changer en quelques heures tous ses projets pour la soirée. La tenue pour ces dîners est invariablement la toilette décolletée, quel que soit l’âge des dames admises à la table royale. Celle des messieurs est l’habit de Cour avec la culotte de soie blanche et l’épée au côté.

A sept heures et demie précises, la reine sort de ses appartements et se dirige à travers les salons vers la salle à manger. Sa garde personnelle est fournie par le corps d’élite des Yeomen, resté fidèle à son vieux costume. La prérogative d’être attaché à la personne royale date de sa création par Édouard VII, qui craignait toujours d’être assassiné. Depuis le jour où il découvrit le complot des poudres sous les chambres du Parlement, la garde est chargée de perquisitionner dans le sous-sol de Westminster, la veille de la réunion des Chambres. Ces soldats de parade portent la lance ou la hache, ils ont l’épée au côté; seul, leur capitaine, qui est un véritable personnage à la Cour et porte, en plus de son épée, une canne à pomme d’or, a un uniforme assez semblable à celui de nos généraux. Derrière la reine prennent rang les membres de la famille royale devant prendre part au dîner, puis les invités dans l’ordre de préséance. Chacun se place devant le couvert sur lequel son nom a été déposé. Aussitôt que la reine est assise, l’orchestre de la Cour commence le concert. Ces dîners sont froids; la reine déteste que la conversation y devienne générale. Si quelque seigneur y risque une histoire plaisante qui lui attire l’attention, la reine déclare sèchement que cette histoire n’a pas le don de l’amuser et tout le monde met le nez dans son assiette, ne sachant plus quelle contenance avoir. Après le banquet, les dames passent au salon, tandis que les messieurs vont au billard. Quelques-uns y passent toute la soirée; d’autres gentlemen rejoignent les dames au salon, pour entendre la reine chanter seule ou avec quelque dame de la Cour, tantôt en s’accompagnant, tantôt en se faisant accompagner. Cependant, c’est le plus souvent le whist, avec un enjeu invariable de un shilling, qui fait les frais de la soirée. On joue par groupes de quatre et chaque groupe a sa galerie. La reine gagne le plus souvent, tout en faisant des fautes grossières, qui ont le don d’exciter sa gaîté. Lorsqu’elle éprouve quelque embarras à jouer une carte, elle se tourne vers la personne qui se trouve derrière elle et regarde son jeu et, quelquefois, elle a recours à son aide. A onze heures, la reine se retire dans ses appartements, et les personnes invitées à passer la nuit au palais, sont conduites à leurs chambres par les soins du chambellan; les autres personnes sont reconduites à la gare de Windsor dans les voitures de la Cour pour l’heure du train.

La Compagnie est toujours prévenue à temps pour le nombre de wagons-salons à mettre à la disposition des invités de la Reine. En été, par une belle nuit, quelques-uns préfèrent retourner à Londres par la route; mais, dans ce cas, ils ont à faire venir leurs équipages.

La reine passe de temps en temps la revue de ses troupes dans la cour du château. Lorsque le temps est mauvais, sa promenade se fait en voiture; mais, en ce cas, les cochers des personnes de la suite ont ordre de ne pas dépasser sa voiture. Le dimanche se passe en partie à la chapelle et le reste en promenade dans le grand parc où joue la musique des grenadiers de la garde du corps.

La visite annuelle des élèves du collège d’Eton, où sont élevés les fils de la noblesse, se fait dans la cour, et la reine leur adresse quelques mots de bienvenue de la fenêtre du premier.

Jamais dans ses conversations, la reine ne fait allusion aux affaires de l’État. On raconte même que sa mère ayant un jour voulu lui demander à table des renseignements sur la situation politique, s’entendit prier de ne pas insister. La duchesse de Kent a, dès le début du règne de sa fille, été très mortifiée du dédain de sa fille pour ses conseils et c’est ce qui la décida à fuir la Cour et à vivre dans la solitude.

La reine se rend souvent de Windsor à Londres en voiture; dans ce cas, elle est escortée de sa garde jusqu’au palais de Buckingham. Pendant les vingt ans qui se sont écoulés entre son mariage et la mort prématurée du prince Albert, la Cour de Saint-James prit des allures plus mondaines. De grandes fêtes étaient données soit à Windsor, soit à Buckingham Palace; à Windsor, dans la salle de Waterloo; à Londres, dans la grande salle de bal qui ressemble à un grand music-hall allemand. Les banquets étaient généralement de cinq cents ou six cents couverts; la magnifique vaisselle d’or de Windsor servait fréquemment à cette époque. Il y avait des garden-parties dans les jardins de Buckingham ou sur la terrasse de Windsor et les «five o’clock teas» sous la tente étaient des plus brillants. Les bals de la Cour étaient le plus souvent costumés et on n’y était admis, après y avoir été invité, qu’à la condition de ne s’y présenter que dans un costume du temps prescrit par l’étiquette du jour. C’est ainsi que le prince Albert aimait à faire revivre successivement les époques et les modes les plus brillantes de l’histoire d’Angleterre. Il paraissait couronné à côté de la reine dans ces occasions, ayant toujours à représenter quelque personnage royal de l’histoire d’Angleterre et la reine aimait à le voir ainsi reprendre pour un soir sa revanche sur l’intransigeance de la Chambre des lords. Victoria était alors dans tout l’épanouissement de sa beauté; elle se montrait aussi gracieuse que possible avec tous ses hôtes et prenait un grand plaisir à incarner, l’un après l’autre, les grandes figures des temps historiques. Ainsi chaque époque revivait à son tour dans les salons de marbre de Buckingham Palace et l’aristocratie prenait un goût très vif à ces exhibitions. Le bal était coupé d’intermèdes pendant lesquels Sa Majesté daignait chanter des duos avec son époux, des solos, ou même simplement faire sa partie dans les chœurs. Les œuvres chantées étaient le plus souvent des œuvres italiennes interprétées en italien. On dépensait alors des fortunes pour venir briller à la Cour et tous les métiers de luxe étaient en pleine prospérité. Lorsque ces soirées avaient lieu à Windsor, des trains de luxe étaient toujours tenus à la disposition de la Cour. A l’arrivée de ces trains à Londres, toutes les livrées de l’aristocratie se trouvaient réunies sur les quais de la gare, aux ordres de leurs maîtres et de brillants équipages emportaient l’assistance dans les quartiers les plus luxueux de la capitale.

Il y avait souvent des soirées dramatiques, dont parfois les seigneurs et dames, parfois des professionnels de grande réputation faisaient les frais. Pour ces derniers, la plupart considéraient une audition à la Cour de Saint-James comme la consécration suprême de leur talent et il n’était pas rare qu’une simple apparition fût le point de départ de leurs fortunes. A leur départ, la reine leur faisait remettre un petit souvenir, le plus souvent mesquin. Après la mort du prince consort ce souvenir fut de moins en moins brillant: une simple photographie de Sa Majesté avec sa signature autographe, ou bien un exemplaire de ses mémoires. Maintenant que la reine, avec l’âge, est arrivée à la connaissance parfaite du prix des choses, elle ne donne plus rien du tout aux artistes qu’elle admet à ses soirées et elle les trouve encore bien payés de l’honneur qu’elle leur a fait.

Tout ce luxe d’antan a fait place à la simplicité la plus monotone et la plus froide à la Cour, qui est, comme la reine, du reste, morte avec le prince Albert. Tout ce qui vit et aime la vie s’est transporté depuis cette époque à Marlborough House, à Londres ou à Sandringham, chez le prince de Galles. Les dîners à la Cour sont si guindés qu’on ne redoute rien tant que d’y être invité; plus la reine avance en âge, plus elle se montre inflexible sur les questions d’étiquette. La vieille comtesse de Bunsen raconte qu’ayant été invitée par télégramme à la table de la reine un jour de forte grippe, elle dut faire des prodiges de prestidigitation pour dissimuler un vrai mouchoir sous le joli morceau de dentelle qui tient, dans les réceptions, officiellement lieu de mouchoir.

Lorsque la princesse de Galles, sa belle-fille, introduisit en Angleterre la mode des cheveux sur le front, quelques dames de la Cour crurent se faire bien voir en l’imitant et se présentèrent devant la reine avec des cheveux coupés courts. Chaque fois, la reine leur fit dire de laisser repousser leurs cheveux avant de se représenter.

Il y a quelque temps encore, la reine se refusait à recevoir les dames divorcées. Ce n’est qu’en 1889 qu’elle reconnut qu’il serait injuste de tenir rigueur à certaines dames des fautes de leurs maris et qu’elle décida que les divorcées seraient agréées à la condition de faire une demande spéciale. Dans ce cas, Victoria étudie soigneusement les dossiers du procès à la suite duquel le divorce a été prononcé et la divorcée n’est admise à la Cour que si sa conduite a été absolument irréprochable.

La reine adore les fleurs, mais déteste les parfums, de sorte qu’à la Cour un très petit nombre de fleurs ont droit de cité. Elle ne peut supporter la chaleur, aussi les dames de sa suite paient-elles souvent d’un rhume l’honneur de lui avoir tenu compagnie. Les sujets de conversation, ne pouvant être politiques, roulent généralement sur la littérature et la musique. Il est rare qu’il y soit question de chiffons. Actuellement la reine arrive à table ou dans les salons appuyée d’une main sur sa canne et de l’autre au bras d’un personnage de la famille royale. Elle ne prend plus part aux conversations pendant le dîner; son cousin, le duc de Cambridge, fait d’ailleurs les frais de la conversation pour elle: il est bavard comme une pie jusqu’au moment du dessert; mais, comme il a les digestions difficiles, il arrive assez souvent qu’il s’endorme sur les épaules nues de sa voisine. Le service est généralement

irréprochable, tous les domestiques devant être dressés par le grand écuyer, avant d’être admis à servir à la Cour. A la fin des grands dîners de gala, et en l’absence de tout souverain étranger, le lord intendant seul peut porter la santé de la reine que l’on boit debout au son du _God save the Queen_, joué par l’orchestre royal. Si l’on boit par hasard à la mémoire du prince Albert, on le fait debout et en grand silence.

A Buckingham, comme à Windsor, les appartements d’État sont disposés de telle sorte, qu’il est toujours facile de les agrandir ou de les rétrécir suivant les besoins du moment.

La reine ne s’était-elle pas un jour imaginé d’interdire de fumer dans l’enceinte du château. Dans toutes les salles on avait affiché «Smoking strictly prohibited» défense absolue de fumer. Le prince de Galles, qui ne vivrait pas une demi-heure sans un cigare, espaçait de plus en plus ses visites. La vie déjà assez triste devenait mourante à la plupart des seigneurs. Il ne fallut rien moins que l’intervention de John Brown pour faire revenir Victoria de sa résolution: celui-ci lui dit qu’il n’avait qu’un moment de bonheur, c’était celui où il pouvait fumer sa pipe. La défense fut aussitôt levée pour tous les appartements autres que ceux de Sa Majesté.

Lorsqu’il y a réception d’un souverain, ce qui était assez fréquent du vivant du prince Albert, les fêtes les plus splendides y sont données. Aujourd’hui la reine ne reçoit plus guère que ses petits enfants; le reste du temps, on la trouve dans ses vêtements de demi-deuil, entourée de dames d’un âge assez mûr, également en demi-deuil, plongée dans de mélancoliques rêveries, ou prenant plaisir à des histoires sanguinaires. Aux heures de promenade, ce n’est plus le fougueux Empereur qui piaffe devant les marches du perron, mais la bourrique noire, qui l’accompagne partout dans ses villégiatures. On l’attelle à une sorte de chaise montée sur roues, dans laquelle la reine s’éloigne, mélancoliquement abritée sous son ombrelle ou son parapluie, accompagnée d’une dame de sa famille à pied, d’un domestique écossais au marchepied et d’un groom à la tête du cortège, toujours prêt à modérer l’allure du pégase, si par extraordinaire celui-ci faisait mine de s’emporter.

Il fut un temps où Napoléon III écrivait à Victoria «qu’on se sentait meilleur à vivre dans son intimité»; les temps ont sans doute changé, car la reine laisse plutôt un souvenir antipathique aux personnes jeunes qui l’approchent de nos jours. Par contre les vieilles dames à tire-bouchons ne tarissent pas d’éloges sur la vieille souveraine.

Avant Victoria, la Cour de Saint-James était dissolue; avec elle l’air pur et vif y a pénétré, la vie y est devenue exemplaire; mais, depuis la mort du prince Albert, on y meurt d’ennui.

La reine déteste de plus en plus Windsor et les seigneurs et dames de la Cour ne peuvent s’y voir en peinture. Aussi sait-on gré à Victoria de son amour pour la vie rustique de Balmoral, où l’on voudrait lui voir prolonger ses deux séjours annuels. Mais la vieille souveraine, ponctuelle jusque dans sa monotonie, revient toujours à la même date faire revivre les tyrannies de l’étiquette dont elle est la première à souffrir. Ces tyrannies ont du moins l’avantage de lui faire apprécier la vie de Balmoral; qu’arriverait-il si la reine prenait son home écossais en horreur?

L’aristocratie serait menacée d’une Cour qui durerait toute l’année; elle souhaiterait la mort de la vieille reine. Mieux vaut encore que les choses soient ainsi: _God save the Queen_!

VI

A la conquête d’une autre couronne.

Nemours, Cumberland ou Cambridge? Saxe-Cobourg-Gotha.--Premier voyage du prince Albert en Angleterre.--Le manuscrit de Voltaire et la rose des Alpes.--Deuxième voyage.--La reine arrête son choix.--Déclaration à l’Anglaise.--Le doigt du vieux Léopold et de son _alter ego_ le baron de Stockmar.--La situation du prince Albert discutée à la Chambre des lords.--Un mari aux enchères.--Les délégués de la nation anglaise à Gotha.--Les fêtes de Gotha.--Douloureuse séparation.--Mal de mer.--L’arrivée à Buckingham Palace.--Le serment luthérien.--La couronne de myrthes.--Noce et lune de miel.

Victoria aspire avant tout aux joies de la vie domestique, depuis qu’elle a sondé tout le vide de sa haute situation au point de vue du bonheur. Elle se sent née femme et n’a qu’un souci: puisqu’elle possède ce privilège qu’ont les reines vierges de se choisir elles-mêmes un époux, elle choisira le sien pour elle et à son seul point de vue.

Le choix n’était pas facile, en raison du petit nombre des princes alors en âge d’être mariés. On parlait pour la jeune reine de tous ceux dont l’âge concordait avec le sien. On a parlé du désir qu’elle aurait eu d’épouser le duc de Nemours, un des fils de Louis-Philippe. Le jeune prince convenait en effet à tous égards à la situation d’époux de la reine; il était de ceux qui pouvaient faire battre un cœur de souveraine; cependant sa qualité de catholique romain le rendait impossible. La nation aurait rêvé pour elle un prince de sang anglais, l’un de ses cousins, le duc de Cumberland ou le duc de Cambridge. En dehors de ceux déjà nommés, il n’y avait plus que des princes allemands et on avait une très petite idée d’eux en Angleterre.

Le vieux roi Léopold de Belgique, père du roi actuel, eut l’idée de s’entremettre pour ce mariage en faveur d’un des jeunes princes de Saxe-Cobourg-Gotha. Dans ses visites à la Cour de Windsor, il sut habilement planter des jalons, en ayant toujours soin de faire devant la jeune reine le portrait le plus flatteur des princes Ernest et Albert, de ce dernier surtout. Rentré en Belgique, il attisait de loin, dans une correspondance très suivie, les feux qu’il avait allumés au cœur de Victoria. Le baron de Stockmar, son confident et son médecin à la fois, avait reçu de lui la mission de préparer le prince Albert à cette union. Fidèle à sa consigne, le vieux baron avait réussi à décider le prince à faire un voyage à la Cour d’Angleterre, en compagnie de son frère Ernest, qui devait régner sur le duché de Saxe-Cobourg. Les deux jeunes gens étaient donc partis un jour en passant par la Hollande et c’est à une indiscrétion de la princesse d’Orange, qui les avait salués avec un malicieux sourire, à leur départ de Rotterdam, que le prince Albert avait compris le rôle qu’il allait jouer. Ils arrivèrent donc à la Cour de Guillaume IV, qui les considéra comme de tout petits princes sans aucune importance et ne daigna pas s’occuper d’eux. Le prince Albert, ainsi que son frère, acceptèrent l’hospitalité de la duchesse de Kent à Kensington Palace; c’est alors qu’il fit une forte impression sur la jeune princesse Victoria, avec qui il resta depuis en relations épistolaires suivies, pendant ses dernières années d’études à l’Université allemande de Bonn et pendant tous ses voyages à travers la Suisse et l’Italie, d’où il lui envoya tantôt un manuscrit de Voltaire, tantôt un bouquet de roses des Alpes. Lorsqu’elle fut devenue reine, il lui écrivit: «Vous voici reine du plus puissant État de l’Europe; dans vos mains est placé le bonheur de millions d’êtres. Que le ciel vous assiste et vous fortifie dans votre tâche si élevée, mais si difficile! Je souhaite que votre règne soit long et glorieux, et que vos efforts vous attachent les cœurs de vos sujets.» On voit qu’à cette époque les affaires du prince Albert n’étaient pas très avancées encore dans le cœur de sa future femme; mais c’est ici qu’il faut surtout placer l’intervention du roi Léopold, qui pesa d’un si grand poids dans le choix de sa nièce.

En octobre 1839, les deux frères retournèrent en Angleterre et furent reçus par la reine Victoria. Ils étaient porteurs d’une lettre du roi Léopold de Belgique à sa nièce dans laquelle il lui recommandait de les recevoir avec bonté. Ils arrivèrent au château de Windsor à sept heures et demie du soir. Victoria les attendait en haut du grand escalier. Elle leur fit un accueil des plus chaleureux.

Comme leurs bagages n’étaient pas encore arrivés, ils durent s’abstenir de paraître au dîner; mais ils vinrent au salon dans la soirée et le prince Albert dut y faire son effet, car, le soir même, Victoria répondait à la lettre de Léopold et y déclarait que son cousin «Albert est des plus séduisants».

Le charme dut même opérer rapidement pendant les quatre jours qui suivirent et que la reine passa dans l’intimité des deux jeunes gens, car, le 15 octobre, elle faisait part à lord Melbourne de la résolution qu’elle avait prise de se marier. Le bon Mentor lui répondit: «Je vous approuve; une femme ne peut vivre seule dans n’importe quelle position». Il restait à faire savoir au principal intéressé qu’il était l’élu et la déclaration n’était pas des plus commodes. Elle se fit cependant très naturellement, si nous en jugeons par le souvenir que Victoria elle-même en a consigné dans ses mémoires.

«A midi et demi, écrivit-elle, j’envoyai chercher Albert. Il vint dans mon cabinet où je me trouvais seule et, après quelques minutes d’hésitation, je lui dis qu’il devait bien se douter des raisons pour lesquelles je l’avais fait venir et qu’il me rendrait très heureuse en voulant bien consentir à un de mes désirs, lequel était qu’il m’épousât. Il n’y eut aucune hésitation de sa part et il reçut ma proposition avec les plus grandes démonstrations de bonté et d’affection...... Je lui dis que j’étais tout à fait indigne de lui..... Il me répondit qu’il serait trop heureux de passer sa vie à mes côtés.--Je le priai alors d’aller chercher son frère Ernest, ce qu’il fit. Nous lui annonçâmes notre accord; il nous félicita l’un et l’autre de notre choix et en parut très heureux.»

Le lendemain de la déclaration, le prince Albert, encore sous l’émotion de la nouvelle qui engageait sa vie, écrivait au baron Stockmar: «Je suis trop bouleversé pour vous en dire plus long; mais mon cœur nage en pleine félicité».

Pendant ce temps Victoria faisait part de sa décision au roi Léopold, en ces termes: «Je l’aime déjà plus que je ne saurais dire; je me sens prête à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour lui rendre le sacrifice (car j’estime que c’est un très grand sacrifice qu’il me fait) aussi facile que possible». Elle demandait qu’on lui gardât le secret de son inclination, jusqu’à ce qu’elle eût eu le temps d’en faire part à son Conseil privé.

Elle attendit pour cela que les princes eussent quitté le Royaume-Uni.

Cependant le prince Albert réfléchissait aux difficultés de sa nouvelle situation et à l’homme qu’il devrait être pour aplanir toutes les difficultés.

Il écrivait au baron Stockmar, dont il avait fait son confident pour le reste de ses jours: