Part 4
L’archevêque appelle ensuite les bénédictions du ciel sur la souveraine et sur son règne, puis commence la cérémonie des hommages. Le premier, l’archevêque s’agenouille et prête à la reine le serment de fidélité en son nom et au nom de l’épiscopat anglais; viennent ensuite les oncles de la reine qui, ôtant leurs couronnes, mais restant debout, prononcent ces paroles: «Je deviens votre homme lige pour la vie et je fais le serment de vivre et de mourir pour vous. Que Dieu m’y aide!» Ils touchent ensuite de la main droite la couronne placée sur la tête de la reine et embrassent celle-ci sur la joue gauche.
Les autres pairs défilent ensuite, les ducs et duchesses, d’abord, puis les marquis et marquises, les comtes et comtesses, les vicomtes et vicomtesses, les barons et baronnes. Tous s’agenouillent successivement devant elle et lui baisent la main. Le premier de chaque catégorie, le plus ancien dans l’ordre de création, prononce seul le serment en son nom et au nom de ses égaux en dignité.
La cérémonie de l’hommage terminée, le trésorier de la Maison royale, le comte de Surrey, jette des médailles commémoratives d’argent à l’assistance dans tous les sens et chacun s’empresse de les ramasser. Cette partie de la cérémonie du couronnement se comprendrait peut-être mieux sur la place publique; en tout cas, elle nuirait moins au décorum de l’abbaye, car rien n’est plus ridicule que cette curée de médailles, à laquelle prennent part les plus nobles dames, voire même les demoiselles d’honneur qui assistent la reine.
La reine, enlevant ensuite sa couronne, vient s’agenouiller devant l’autel et communie. Le chœur entonne alors les alleluia. Puis, elle rentre dans la chapelle d’Édouard le Confesseur, où elle quitte sa robe de dentelle et revêt un manteau de pourpre à la place. Elle se dirige alors, la couronne sur la tête et les attributs du pouvoir aux mains, vers la porte par où elle est entrée. A la sortie de l’abbaye, elle remet le sceptre et le globe aux seigneurs désignés pour les porter, et remonte dans son carrosse doré traîné de douze chevaux isabelle. Tous les pairs suivent, couronnés, dans leurs carrosses armoriés, le cortège royal jusqu’au palais de Buckingham, où ceux qui ne sont pas invités au banquet se dispersent.
Rien ne peut donner une idée de l’enthousiasme délirant de la foule sur le passage de la reine, au retour de la cérémonie du couronnement; il faut avoir assisté à son jubilé de 50 ans en 1887, ou à celui, plus brillant encore, de diamant ou de 60 ans de règne, en 1897, pour se rendre compte de ce qu’il a pu être.
Le reste de la journée du couronnement se passa en banquet à la Cour et illuminations. Dans toute l’aristocratie, il ne fut question pendant quinze jours que de festins, bals et splendides réceptions.
Chose curieuse, Victoria n’a jamais retracé les scènes de son couronnement, sans y mêler deux impressions, l’une pénible et l’autre agréable, qui vraisemblablement, ont dû être bien fortes pour avoir été ainsi associées par elle aux émotions inoubliables de cette journée: la douleur que lui causa l’anneau royal à l’annulaire et la joie qu’elle eut d’entendre aboyer Dash, son chien favori, à son retour au palais.
Ne devine-t-on ce qu’elle eût fait sans la tyrannie de l’étiquette; elle aurait sans doute jeté l’anneau royal aux orties et aurait couru embrasser son fidèle dog. Elle dut faire le contraire, elle supporta l’anneau détesté et ne put voir son chien que le lendemain; mais elle s’en souvint et en voulut à la royauté.
IV
La Maison de la Reine.
Ce que coûte à la nation la reine, la famille royale et le mari de la reine.--L’incohérence de la tour de Babel.--L’aventure d’un ministre français très pressé.--Les emplois à la Cour et les sinécures.--Les écuries de Pimlico.--Gants à six boutons.--Victoria ne sait pas s’habiller.--C’est à qui ne veut pas de cadeaux.--Ce que coûtent à l’État les révérences du Black Rod et les dithyrambes du poète-lauréat.--L’ordre de préséance.
La liste civile de la reine d’Angleterre s’élève annuellement à la somme de trois cent quatre-vingt-cinq mille livres sterling, soit à neuf millions six cent vingt-cinq mille francs. Les dépenses de sa Maison sont comprises dans ce budget pour la somme de quatre millions trois cent douze mille francs et les salaires du personnel se chiffrent par trois millions deux cent quatre-vingt-un mille cinq cents francs. La bourse privée de la reine consiste en une pension annuelle de un million cinq cent mille francs. Les enfants de la reine coûtent à l’État des sommes assez rondelettes. Le prince de Galles touche un million, la princesse
de Galles deux cent cinquante mille francs pour elle-même, et, pour l’éducation de ses enfants, neuf cent mille francs; l’impératrice douairière d’Allemagne, veuve de l’empereur Frédéric et mère de Guillaume II, deux cent mille francs; le duc d’Édimburg, deux cent cinquante mille francs; le duc de Connaught, six cent vingt-cinq mille francs. Chacune des filles de la reine émarge pour cent cinquante mille francs. Les pensions faites aux parents de la reine jusqu’au degré de cousin varient entre trois cent mille francs et cent vingt-cinq mille francs par tête. Si l’on ajoute à cela une somme de trois cent vingt-cinq mille francs, attribuée aux œuvres de bienfaisance de la reine et une somme de deux cent mille francs laissée à son entière discrétion chaque année, sans but spécial, on a une idée approximative de ce que coûte à la nation l’entretien de la famille royale.
Cependant, autant le Parlement met de bonne grâce à voter des gratifications aux membres de la famille royale, à l’occasion soit de la naissance, soit de la majorité d’un enfant, autant il se montre intraitable, lorsqu’il s’agit d’un étranger, cet étranger fût-il le mari de la reine. C’est ainsi que lorsqu’il s’agit de régler quelle serait la situation du prince Albert de Saxe-Cobourg, non seulement il ne voulut rien entendre pour lui donner le titre de roi, mais encore il fallut lui arracher livre par livre les deniers de sa liste civile. Cette question de la situation à faire au prince fut discutée en pleine séance du Parlement et certains députés de l’opposition ne craignirent pas de froisser la susceptibilité légitime de la jeune reine. Sir Robert Peel se fit même remarquer à cette occasion pour sa parcimonie, que la reine, large lorsqu’il s’agit de deniers de l’État, ne lui pardonna jamais. La liste civile du prince Albert fut définitivement arrêtée à trente mille livres par an, soit à sept cent cinquante mille francs.
La reine s’attendait à ce qu’elle serait au moins égale à sa bourse privée, c’est-à-dire portée à un million et demi.
Le nombre des personnes attachées à la reine est de neuf cent trente et une, sans compter les domestiques. Dans ce nombre, ne sont comprises que les personnes émargeant à la liste civile.
Avant le mariage de la reine, le nombre des emplois à la Cour était le même qu’aujourd’hui; à aucune époque, il ne varia; la seule différence que l’on peut constater, c’est que, du vivant du prince Albert et depuis sa mort, les attributions de chacun ont été mieux définies. A ce point de vue, du moins, on sentit qu’il y avait un maître dans la maison. On jugera du désarroi au milieu duquel cette Cour se débattait auparavant par certains faits que nous trouvons retracés dans les mémoires de quelques dames d’honneur.
S’il fallait du bois dans les cheminées, c’était à l’intendant qu’il fallait s’adresser; mais c’était au chambellan qu’il fallait recourir, s’il y avait lieu de l’allumer. Le nettoyage des carreaux en dehors dépendait du chambellan; à l’intérieur, de l’intendant; de sorte que leurs nettoyages ne coïncidant pas, les fenêtres étaient sales, constamment, d’un côté ou de l’autre. Quand on avait réussi à franchir l’enceinte du château de Windsor, il n’était pas difficile de pénétrer jusqu’à la reine même, sans être annoncé. Les domestiques avaient coutume d’entrer et de sortir à volonté, sous le prétexte le plus futile. La nuit, celui qui s’égarait dans les couloirs du palais, était exposé à toutes les mésaventures. C’est ainsi que M. Guizot, qui avait accompagné le roi Louis-Philippe dans sa visite à Windsor, se mit à chercher, à une heure où il croyait tout le monde endormi, l’endroit où les rois eux-mêmes et, à plus forte raison, leurs ministres vont à pied. Après avoir erré de couloir en couloir, il crut se reconnaître et ouvrit une porte. Quelle ne fut pas sa stupéfaction, quand il se trouva en présence de la reine, que sa femme de chambre décoiffait avant le coucher.
Une fois, un individu inconnu put se glisser et se cacher dans le cabinet de toilette de la reine. On n’a jamais pu lui faire dire comment il avait réussi à y pénétrer, ni le motif de son importune visite.
La Maison de la reine se compose de plusieurs grands départements. En premier lieu, le département de l’intendant, qui est maître de la Maison royale et secrétaire du Conseil privé. Il a la charge du personnel de la comptabilité de la Cour, des cuisines, des caves, non seulement à Windsor et à Buckingham, mais encore à Osborne, à Balmoral ou sur le continent. Le département du chambellan est aussi important; mais, tandis que l’intendant préside aux choses de la vie matérielle, le chambellan préside à tout ce qui touche au cérémonial de la Cour. Il a sous ses ordres les secrétaires de la Cour, les payeurs, les lords de service, les grooms de service (on appelle ainsi les officiers distingués admis au service de la Cour), le maître des cérémonies et son adjudant, le gentleman de la Baguette Noire, les grooms de la chambre privée, le bibliothécaire, le poète-lauréat, le peintre ordinaire et le peintre de marine de Sa Majesté, le gardien des tableaux, le champion de la reine, le maître des barques, le gardien des cygnes, le maître de la musique, les pages des escaliers, les pages de la présence et les différents surveillants des châteaux royaux de Buckingham, Windsor, Osborne, Frogmore, Kensington, Saint-James, Balmoral, Claremont, Kew, Hampton Court, Cumberland Lodge et Holyrood. Le département médical est à part, bien que relevant de l’autorité du chambellan. La reine a trois médecins ordinaires, quatre extraordinaires, un chirurgien ordinaire, trois chirurgiens extraordinaires, trois pharmaciens et un dentiste attachés à sa personne; un nombre égal d’hommes de l’art sont attachés au personnel de la Cour. Le département religieux relève de l’évêque de Londres, qui porte le sous-titre de diacre des chapelles royales, comme l’évêque de Winchester porte le titre de commis du cabinet de la reine. Un certain nombre de révérends assistent ces deux personnages dans l’exercice de leurs fonctions, les uns à la chapelle royale, les autres à la chapelle privée de la reine, car celle-ci n’assiste pas toujours aux offices de la Cour dans la chapelle du château. Il y a autant de chapelains qu’il y a de chapelles et de châteaux.
Le titre de grand aumônier de la Cour appartient héréditairement à un noble civil; il appartient aujourd’hui au marquis d’Exeter, lequel est chargé de répartir les aumônes royales et d’en faire tenir par ses scribes l’exacte comptabilité.
Un des départements les plus importants est celui du maître de la cavalerie, autrement dit du grand écuyer, charge confiée à l’heure actuelle au duc de Portland, de richissime réputation. De même que le chambellan a ses bureaux dans l’ancien palais de Saint-James, de même le grand écuyer a les siens dans les écuries royales de Pimlico. Il a sous ses ordres un grand nombre d’écuyers ordinaires et extraordinaires, titulaires ou honoraires, ainsi qu’un très grand nombre de pages d’honneur. C’est lui qui dirige les écuries et les chenils de la couronne, préside à l’acquisition des fourrages, au recrutement des valets d’écuries, des cochers, des piqueurs, et s’occupe indirectement des chasses royales, lesquelles sont confiées à la garde du grand veneur, pour le présent le comte de Coventry. Inutile d’ajouter que les vétérinaires appartiennent au département du grand écuyer.
Le département de la garde-robe est confié à une dame, généralement une duchesse, qui a à s’occuper de l’entretien des costumes historiques de la reine, de sa garde-robe privée, depuis ses chaussures jusqu’à ses chapeaux, ainsi que du personnel des dames et femmes de la chambre à coucher et des demoiselles d’honneur. S’il y a des sinécures à la Cour d’Angleterre, ce n’est certes pas à la garde-robe. Non pas que la reine ait des goûts bien changeants, mais parce qu’elle exige que l’inventaire de ses toilettes soit toujours tenu à jour.
La reine a toujours manqué de goût, non seulement dans l’harmonie des couleurs, mais encore dans le choix des modes. Elle a toujours été assez mal affublée; maintenant elle s’attife de façon ridicule. Il est vrai qu’étant de petite taille et ayant pris de l’embonpoint dès les premières années de son mariage, elle ne porte pas beau. Est-ce pour cela qu’elle affecte un si grand dédain de la parure? Quoi qu’il en soit, si ses robes ne brillent pas par le goût, elles brillent par le nombre: il est rare qu’elle se montre deux fois dans la même toilette à la Cour de Windsor. Aimant avant tout le confortable, elle s’inquiète relativement peu de la mode. Son goût bourgeois va jusqu’à l’exagération. Avec la toilette de ville, elle ne porte que des gants d’un seul bouton; en soirée, elle en porte de plus longs, mais jamais on ne lui en vit qui dépassassent le coude; elle ne veut pas qu’on mette plus de dix shillings six pence, soit treize francs dix à une paire de gants pour elle. A ses intimes qui lui demandaient la raison de cette parcimonie au début de son règne, elle avait coutume de répondre que la femme anglaise était trop frivole et trop dépensière et qu’elle se proposait d’être pour ses sujettes un exemple de vertu et de simplicité domestiques.
Tous les dons en étoffes ou riches tissus, que ce soient des cachemires des Indes ou des dentelles en point d’Angleterre, sont déposés à la garde-robe et c’est de la garde-robe que partent les cadeaux de la reine, lorsqu’il lui prend fantaisie, assez rarement d’ailleurs, d’offrir à une grande dame un souvenir personnel. Les dames de la Cour ne redoutent rien tant qu’un cadeau de la reine, en toilette surtout, tant ses cadeaux sont de mauvais goût et difficiles à porter sans donner prise au ridicule.
La reine reçoit chaque année un certain nombre de châles en cachemire des Indes qu’elle distribue aux personnes qu’elle veut honorer. C’est chez elle une manie d’offrir un châle, à tel point que le prince de Galles s’amuse lui-même de cette manie.
Un jour, aux régates d’Henley, le prince se trouvait en compagnie de charmantes actrices, entre autres d’Hellen Terry, à bord d’un bateau de plaisance loué pour assister aux courses. Une des jolies femmes de la compagnie de l’héritier du trône, crut reconnaître la reine sur un autre bateau. Le prince n’avait pas le moindre doute sur l’absence de la reine. Il consentit cependant, sur les instances de l’actrice, à regarder avec sa jumelle, la personne qu’on lui signalait.
--Je crois que vous faites erreur, dit-il.
Au même moment, la personne en question se levait pour passer son châle à sa voisine.
--Oh! fit le prince, je crois bien que vous avez raison, car la voilà qui distribue ses châles. Ce ne peut donc être que la reine.
Avant de quitter ce chapitre de la Maison de la reine, nous citerons quelques exemples de sinécures dont l’existence remonte au bon vieux temps, qui n’ont plus aucune raison d’être de nos jours et qui continuent d’être grassement rémunérées par la liste civile. Le champion de la reine, par exemple, dont l’unique fonction est, le jour du couronnement, de déclarer publiquement qu’il est prêt à ramasser le gant de quiconque contestera les droits au trône de son souverain ou de sa souveraine et le gentleman de la Baguette Noire, Black Rod, dont la fonction consiste à faire trois révérences à reculons au moment où la reine ou son représentant va donner lecture du discours du trône à la Chambre des lords, touchent le premier, 6,000 francs, le second 50,000 francs par an; par contre, le poète lauréat, pour qui ce n’est pas toujours une sinécure
que de célébrer les vertus du souverain, a les mêmes appointements que le dernier des sous-dentistes.
Chacun des membres de la famille royale a, ainsi que la reine, une petite Maison sur laquelle vivent un nombre considérable de parasites.
La préséance veut que le prince de Galles vienne immédiatement après la reine. Jusqu’aux arrière-petits-fils de la souveraine, tous les membres de la famille royale passent avant l’archevêque de Cantorbéry, qui a pourtant le pas sur le grand chancelier, le président du conseil, le garde des sceaux, le grand chambellan, le maréchal de la Cour et l’intendant de la Maison royale. Puis viennent les ducs d’Angleterre d’abord, d’Écosse ensuite, et d’Irlande enfin, prenant rang dans chaque catégorie suivant la date de la création de leurs titres. Les marquis ont le pas sur les fils aînés des ducs; les comtes sur les fils aînés des marquis; les évêques prennent rang après les vicomtes; les barons ont le pas sur les fils aînés des vicomtes et les fils puînés des comtes. Après la noblesse viennent les commandeurs des différents ordres de la Couronne, de la Jarretière d’abord, puis du Chardon, du Bain, de Saint-Michel et de Saint-Georges, de Saint-Patrick et les ordres de l’Inde. Suivent le chancelier de l’Echiquier, le premier juge du banc de la reine, les juges des cours d’appel. Viennent ensuite les baronnets, les simples chevaliers de l’ordre de la Jarretière, du Bain, de l’Étoile de l’Inde, de l’ordre de Saint-Michel et de Saint-Georges, ceux de l’empire des Indes, les simples compagnons de ces différents ordres viennent ensuite. Ils sont suivis des fils puînés des baronnets, des fils puînés des chevaliers et ce sont les gentlemen ayant droit au port de l’épée qui ferment la marche.
Les femmes prennent le même rang que leurs maris ou frères; si elles se sont alliées par le mariage à un pair d’un titre moins élevé qu’elles, elles perdent, par conséquent, leur rang pour prendre celui de leur mari. Une fille de pair ayant épousé un roturier, garde son rang de naissance. Les filles de pairs prennent rang immédiatement après les femmes de leurs frères aînés et avant les femmes de leurs frères puînés.
La reine a toujours tenu la main à ce que l’ordre de préséance fût scrupuleusement respecté dans toutes les cérémonies officielles.
V
La Cour de Saint-James.
Le vieux Saint-James.--Les _Merry wives of Windsor_.--L’assainissement.--Les Mémoires d’un vieil Anglais parisiennant.--Reine et Empereur.--Le thé sous la feuillée.--A la table royale.--Les Yeomen de la garde du corps.--La partie de whist.--Le coriza de la comtesse de Bunsen.--Les petits cheveux de la princesse de Galles.--Les divorcées.--L’oreiller de peau du vieux duc de Cambridge.--_No smoking._--Le mot de Napoléon III.--La loi des contrastes.
Quoiqu’il y ait beau temps que les souverains d’Angleterre ont déserté l’ancien palais vieux jeu de Saint-James, à peine bon pour devenir un musée d’armures, comme la vieille Tour de Londres, la Cour d’Angleterre a gardé le nom officiel et diplomatique de Cour de Saint-James. Le monde des diplomates tient à ses habitudes. Laissons-le satisfaire cette fantaisie, et qu’il soit entendu que la Cour de Saint-James signifie la Cour d’Angleterre, soit à Buckingham, soit à Windsor, partout ailleurs, en un mot, qu’à Saint-James.
Depuis la reine Marie-Anne, l’Angleterre n’avait pas été sous le joug féminin. Il fut donc nécessaire, en 1837, à l’avènement de Victoria, de remodeler les usages de la Cour. Ceux en honneur du temps de son aïeul et de ses oncles étaient en effet loin de convenir à la Cour d’une reine jeune et vierge. C’est lord Melbourne qui dut se charger de ce soin.
La politique pourvut naturellement à un certain nombre d’emplois; on obéit aux convenances pour donner des titulaires aux autres. Il fut décidé que les lords, écuyers, grooms et demoiselles d’honneur habiteraient le château de Windsor tant que la reine y serait, et que le château serait évacué dès que la reine le quitterait. C’était surtout en l’absence des souverains qu’on s’égayait à Windsor, comme pour ne pas laisser s’affaiblir la légende mise en honneur par la comédie de Shakespeare.
On établit une stricte discipline dans le roulement du service d’honneur. On décida que les dames de la Cour seraient de service par deux à la fois. On assigna à chaque groupe de seigneurs et dames attachées à la souveraine, des lieux de réunion séparés les uns des autres et fortement retranchés. On fit entrer le plus d’air et de jour dans ce palais où l’on vivait à l’étouffée.
Malgré tout et jusqu’au mariage de Victoria, la Cour resta un foyer d’intrigues où la reine fut à la merci de son entourage titré comme de ses domestiques; tout changea de face dès qu’il y eut un maître dans la maison. Un Anglais de distinction, qui mourut à Paris dans sa quatre-vingt-neuvième année, le 3 juin 1895, sir Charles Murray, nous a retracé, dans des Mémoires malheureusement trop hachés, l’histoire de la Cour dans les premiers mois qui suivirent l’avènement de Victoria. Ce personnage, qui remplissait alors les fonctions de maître de la maison royale, s’était vu donner cet emploi par Melbourne comme fiche de consolation à son triple insuccès dans les élections législatives, où il avait été candidat du parti libéral. Ses Mémoires, si l’on peut leur donner ce nom, ont, à défaut d’autres mérites, celui de refléter très fidèlement le milieu qui nous occupe.