Part 3
La reine doit encore tenir des levers et des drawing-rooms (salons), ouvrir le Parlement et y prononcer les discours d’ouverture, recevoir les souverains étrangers et présider les cérémonies d’investiture des ordres de la
couronne. Aucune de ces royales corvées ne lui est plus pénible que les levers ou les drawing-rooms.
C’est toujours à Buckingham Palace que se tiennent les drawing-rooms. La reine, entourée de la famille royale, reçoit les hommages de ses fidèles sujettes qu’elle a admises à venir lui baiser la main, si c’est la première fois qu’elles lui sont présentées et à la saluer simplement, dans le cas contraire, car on ne baise sa main qu’une fois: il faut savoir ne pas abuser des bonnes choses.
C’est le grand chambellan qui a la charge de dresser la liste des deux cents dames privilégiées. Cette liste est soumise à la reine qui l’examine attentivement. Un tel honneur ne s’accorde pas à la première venue et il faut, pour en être digne, posséder toutes les garanties d’honorabilité possibles. Toute dame qui a été une première fois admise a le droit de présenter une autre dame. Les demandes sont adressées au lord chambellan, à son bureau du palais de Saint-James. Une fois en possession de toutes les demandes, c’est lui-même qui doit se renseigner sur les postulantes. Il répond à toutes les demandes soit dans un sens, soit dans l’autre. La formule de refus est naturellement aussi douce que possible à l’amour-propre de la postulante. Les personnes qui reçoivent la carte d’admission doivent aussitôt se procurer la toilette décolletée et le manteau de Cour, d’un prix toujours très élevé; elles doivent en outre porter le voile et, plantées debout derrière la tête, les trois plumes blanches d’autruche qui figurent dans l’écusson du prince de Galles. Inutile de chercher à placer ces trois plumes avec goût; l’étiquette veut qu’elles ressemblent à une crête de perruche en colère et ce serait s’exposer à se faire éconduire que de ne pas s’y conformer. C’est ce qui arriva à la belle mistress Langtry, pour qui le prince de Galles avait un faible. A grand’peine, ce dernier avait pu obtenir de la reine sa mère que l’actrice fût admise à un drawing-room. La belle se présenta, mais ses trois plumes avaient une disposition artistique des plus seyantes pour son genre de beauté. Quelle ne fut pas la surprise de la belle factieuse, lorsque, dans le salon qui précède la salle du Trône, elle vit un fonctionnaire de la Cour s’approcher d’elle et l’inviter à aller se recoiffer.
Les drawing-rooms ont lieu dans l’après-midi un peu plus tard que les levers. Les dames admises sont toujours ravies de l’honneur qui leur est fait et il n’est pas rare d’en voir se lever dans le milieu de la nuit qui précède la cérémonie pour commencer à procéder à leur toilette. Dès midi, le défilé de voitures de grande remise, à laquais poudrés de blanc, qui les amènent à la Cour, commence dans Saint-James’s Park. On n’avance que très lentement. Il faut compter deux heures de queue pour pénétrer dans la cour d’honneur de Buckingham. Dans l’intérieur du palais, on défile à nouveau des heures entières entre des balustrades dorées recouvertes de velours rouge. On traverse tous les salons entre des barrières serpentantes jusqu’à la salle du Trône où l’on entre par le côté. Là se tient la reine assise sur son trône, entourée de la famille royale, la couronne ou un diadème sur la tête, la Jarretière en sautoir et la main droite appuyée sur le bras du fauteuil élevé sur un gradin, sous un dais de velours rouge aux armes de la couronne, surmonté des initiales V. R. _Victoria Regina_. Ou bien elle est debout devant le trône, et sa petite taille contraste alors avec la haute stature des personnages en brillants uniformes qui l’entourent.
Le chambellan, placé à la droite de la souveraine, nomme à haute voix les personnes admises en ajoutant le mot «présentée», si c’est sa première visite. Aussitôt, la sujette fait une profonde révérence et présente à la reine le dos de sa main droite gantée de blanc, sur laquelle celle-ci daigne abandonner la sienne pour la baiser. Si le chambellan n’a pas ajouté le mot «présentée» après le nom, la personne doit passer après la révérence.
Ce salut est, de toutes les coquetteries déployées ce jour-là, celle à laquelle les dames admises au drawing-room donnent le plus d’attention. Il y a des professeurs qui gagnent leur fortune à enseigner la grâce de la révérence de Cour.
Les messieurs ne sont admis aux drawing-rooms que s’ils accompagnent leur mère, fille, femme ou sœur. Ils doivent être en habit de Cour et ne sont jamais admis à baiser la main.
La révérence finie, on rentre chez soi ravie, et il n’est pas rare qu’en hiver on paie l’honneur d’avoir salué la reine, ou baisé sa main, d’une bonne bronchite contractée dans les heures de défilé.
Une jeune fille du monde ne trouve pas facilement à se marier, si elle n’a jamais été admise au drawing-room. En Amérique, un tel honneur vaut, paraît-il, une dot.
Il arrive quelquefois que la reine, fatiguée, se retire, même au milieu de la cérémonie, et délègue à sa place le prince ou la princesse de Galles. Dans ce cas, la déception est grande; mais on ne se décourage pas et on en est quitte pour postuler à nouveau la faveur de l’admission.
Victoria reçoit ses visiteuses avec une extrême bonne grâce et elle a pour la plupart un sourire exquis. Comme elle en a étudié soigneusement la liste avant la cérémonie, il se peut que quelques-unes aient, par surcroît, la faveur d’un compliment de sa bouche. Alors, cette bienveillance royale en fait des héroïnes pendant huit jours dans les salons.
On compte les Parlements que la reine a ouverts en personne. Avant son mariage et du vivant du prince Albert, elle n’était pas si avare de ses visites; elle affrontait courageusement le trouble nerveux qu’elle ressent chaque fois qu’il lui faut prendre la parole en public. Elle arrivait en grand gala, dans la voiture royale, la couronne ou le simple diadème sur la tête, faisait son entrée devant toute la salle debout, précédée des seigneurs portant les insignes de la royauté, et prenait aussitôt place sur le trône. D’un signe de la main, elle autorisait l’assistance à s’asseoir et aussitôt les trois révérences du Black Rod achevées, elle commençait à lire le discours d’ouverture d’une voix et d’un accent qui ont fait dire à Fanny Kemble qu’elle n’avait jamais entendu «un plus bel anglais que l’anglais de la reine d’Angleterre». Le discours lu, la reine se levait et quittait la salle au milieu des acclamations.
Depuis la mort du prince Albert, la reine n’a paru au Parlement qu’en de rares occasions, se contentant d’envoyer son message dont un ministre donne lecture aux deux Chambres.
La réception des souverains était, dans la première moitié de son règne, une cérémonie à laquelle Victoria attachait la plus grande importance. C’est ainsi qu’elle reçut entre autres, en grande pompe, l’empereur de Russie Nicolas Ier; le roi Louis-Philippe, le premier des rois de France qui ait visité un souverain d’Angleterre en son pays, et Napoléon III. Elle décora successivement de sa main, à quelques années de distance, de l’ordre royal de la Jarretière, les représentants des deux dynasties.
Aujourd’hui, lorsqu’un souverain lui écrit qu’il se propose d’aller lui rendre visite au delà du mal de mer, elle se contente de lui indiquer l’hôtel où il sera le plus confortablement. Elle n’est pas hospitalière, pour la seule raison que la parcimonie et l’hospitalité à la Cour ne peuvent aller ensemble.
Elle fait aussi des visites aux souverains étrangers, visites politiques ou visites d’amitié.
Enfin la reine préside le Conseil des ordres de la Couronne avec la plus grande solennité et donne elle-même l’investiture aux nouveaux chevaliers.
Toutes ces corvées, elle s’en est depuis longtemps débarrassée en les passant au prince de Galles. Elle n’a guère gardé pour elle que la signature des papiers d’État.
On raconte que, dans les dernières années de sa vie, son fidèle domestique écossais John Brown, dont une des fonctions était de sécher la signature royale au moyen d’un tampon de buvard, a plus d’une fois été consulté avant la signature d’un arrêt important et que, dans certains cas, son avis a triomphé des hésitations de sa maîtresse. Faut-il ajouter foi à ce racontar, qui n’est du reste qu’un des mille dont ce loyal serviteur a été l’objet de la part de méchantes langues?
Tels sont les multiples et divers devoirs de la reine. Elle a pu s’affranchir de ceux qu’elle a cru pouvoir abandonner sans perdre ses prérogatives; on ne peut nier qu’elle se soit fidèlement et ponctuellement acquittée des autres. Elle a laissé son peuple se gouverner lui-même, mais elle n’a pas souffert qu’on méconnaisse son autorité. Elle a toujours vécu en parfaite harmonie avec tous ses ministres, mais elle a su les tenir en respect et empêcher leurs empiètements. Palmerston a su ce qu’il en coûte d’oser dépasser les bornes. Il avait pris l’habitude de ne plus même lui montrer les dépêches
qu’il recevait de l’étranger: il s’était ainsi fait le principal artisan de la révolution qui chassa Louis-Philippe du trône de France, et avait reconnu la légitimité du coup d’État de Napoléon III, tout cela sans rien dire à la reine ni au premier ministre. Celle-ci se plaignit au Parlement et exigea son renvoi immédiat du cabinet. Elle l’obtint. Cela n’empêcha pas que, la situation politique ayant changé et avec elle l’état des partis, Palmerston revînt au pouvoir et trouvât à la Cour de Windsor un accueil aimable, comme si rien ne s’était passé entre la reine et lui.
Victoria eut cependant une antipathie profonde pour deux de ses ministres: Peel et Gladstone. A Peel, elle ne pardonna jamais ses attaques contre le prince Albert qu’elle adorait; quant à Gladstone, elle se montra toujours de glace envers lui et ne lui offrit par deux fois la pairie, à son départ des affaires, que pour la forme, honneur que, du reste, le grand homme d’État eut l’esprit de décliner chaque fois.
Ce fut un des faibles de Victoria que de conférer la pairie à tout homme influent. Si encore elle s’était contentée de l’offrir aux hommes d’une valeur intellectuelle ou morale notoire; mais que de fois elle a ainsi blasonné des fortunes tout au moins obscures.
Sa plus grande habileté a été de vivre en communion avec son peuple, en le tenant au courant de toutes ses joies et de toutes ses douleurs domestiques, en s’adressant à lui dans toutes les grandes circonstances de son règne, en publiant ses mémoires; et c’est surtout par cette intimité dans laquelle elle l’a admis, sûre qu’il garderait les distances, que s’explique sa popularité, non seulement dans tout le Royaume-Uni, mais encore dans tout son empire colonial, sur lequel les Anglais sont si fiers de dire que le soleil ne se couche jamais. Quels que soient, en effet, leurs sentiments vis-à-vis de la mère-patrie, les colonies respectent la reine, comme à l’intérieur les partis savent la tenir en dehors et au-dessus de leurs querelles.
Tout en ayant encouru le reproche d’être devenue prématurément vieille d’esprit, Victoria est restée jeune en politique, en ce sens qu’elle en est restée à 1861, ce qui obligea dernièrement lord Salisbury de lui faire respectueusement observer qu’il avait coulé de l’eau sous London-Bridge depuis la chute de lord Melbourne. La vérité, c’est qu’elle a exercé le pouvoir sans y prendre jamais goût et qu’elle est restée dans ses idées de 1852, date où, dans une lettre au roi de Prusse, à qui elle éprouvait le besoin d’expliquer la guerre de Crimée, elle écrivait:
«Nous autres femmes ne sommes point faites pour gouverner; si nous sommes de vraies femmes, nous ne pouvons que haïr ces occupations. Cependant, je _dois_ m’y attacher.»
Tout le règne de Victoria s’illumine à la lueur de ces quelques lignes: elle est reine malgré elle, comme Sganarelle est médecin malgré lui, avec cette différence qu’elle se résigne à jouer mélancoliquement le personnage. Et ce dégoût du pouvoir vient de ce qu’elle se sent née pour être femme et qu’on ne l’est pas assez sous l’hermine royale. Elle ne reconnaît pas pour être de son sexe les Élisabeth d’Angleterre, les Catherine de Russie, les Louise de Prusse; ce sont pour elle des monstres politiques doués d’un tempérament hybride qu’elle n’a garde de leur envier. D’ailleurs, la Constitution anglaise actuelle ne leur permettrait pas de vivre.
Ainsi Victoria, dont le nom aura brillé d’un grand éclat sur la période la plus longue de l’histoire d’Angleterre, non seulement n’aura pas gouverné, mais aura à peine régné. Autant on lui sait gré de son abstention dans le premier cas, autant, dans le second, on lui reproche de ne pas savoir employer le produit de sa liste civile à déployer à sa Cour le luxe dont une Cour a besoin. Qui sait si, à force de simplicité, cette reine, qui restera grande dans l’histoire par les grands progrès qu’elle aura vus naître sous son très long règne, n’aura pas prouvé à son peuple son inutilité, et qu’un jour, au jour du réveil qui suit généralement les grandes crises salutaires de la vie des peuples, l’Anglais, cessant de jouer le fanfaron à la face du monde civilisé, répudiant une bonne fois sa séculaire hypocrisie, devenant enfin franc envers lui-même, ne trouvera pas, en révisant le budget, que sa soi-disant monarchie est un luxe bien coûteux pour le peu de services qu’elle rend?
III
Sur la chaise d’Édouard le Confesseur
70.000 livres sterling à dépenser.--Les pieds humides.--De Buckingham Palace à Westminster Abbey en passant par Whitehall.--Hipp! hipp! hourrah!--Le passé et l’avenir.--La chaise d’Édouard le Confesseur.--L’oreiller de Jacob.--Les diamants d’Esterhazy.--Soult et Wellington.--Le rite veut que le contenant soit plus petit que le contenu.--Tous coiffés.--Aux uns la joue, aux autres la main.--Médailles à la volée.--Dash aboie.
Entre le jour de l’avènement et celui du couronnement de Victoria, plus d’un an s’était écoulé, et la jeune reine avait eu le temps de se former à ses nouveaux devoirs envers l’État. Ce qu’elle avait connu du pouvoir, n’était d’ailleurs guère fait pour le lui faire aimer. Elle avait vu les intrigues des partis remuer profondément le pays lors des élections de 1837 et son empire colonial lui avait déjà créé des soucis avec l’insurrection du Canada. Elle avait rompu avec tout son passé. Elle avait quitté Kensington, le palais si plein de souvenirs, non sans avoir emporté toutes les peintures remarquables, et avait élu sa résidence à Buckingham, séjour favori de Georges IV et abhorré de Guillaume IV. Elle avait tenu un drawing-room; le 17 juillet, elle était allée en grande pompe à la Chambre des Lords prononcer la dissolution du Parlement. En un mot, elle avait fait acte de reine avant que la couronne de ses ancêtres lui eût été solennellement imposée. Depuis le jour de la mort de son oncle, il n’était pourtant question que du jour où elle se rendrait en grand gala, à Westminster Abbey, ceindre le diadème royal.
En raison de son sexe, les uns voulaient que le plus grand faste fût déployé ce jour-là; d’autres au contraire prétendaient qu’il était plus digne d’une monarchie moderne de ne pas imposer de sacrifices trop lourds à la nation. Les économistes de la Chambre des Communes étaient d’avis qu’il ne fallait pas renouveler les folies du sacre de Georges IV, qui avaient coûté plus de six millions de francs et qu’il convenait de faire les choses pour Victoria, comme pour son oncle Guillaume IV, très simplement. Le sacre de ce dernier avait coûté à la nation un million deux cent cinquante mille francs; le Parlement estima qu’il fallait faire un peu mieux pour une reine et rehausser l’éclat de la cérémonie, et vota soixante-dix mille livres sterling, soit un million sept cent cinquante mille francs.
La cérémonie du couronnement eut lieu le 28 juin 1838. Le jour se leva par une pluie battante qui n’avait cessé de tomber toute la nuit. De toutes parts on s’apitoyait sur la reine, et on regrettait qu’elle ne pût ce jour-là se montrer à son peuple, parée des insignes de la royauté. Heureusement le soleil n’allait pas tarder à fondre les derniers nuages et à éclairer d’une splendeur radieuse cette grande journée historique dont la nation anglaise allait être sevrée pour longtemps. Vers neuf heures du matin le pavé des rues de Londres était déjà séché par le soleil brûlant de juin; les rues étaient noires de spectateurs. Le plus grand nombre, venus de la veille, avaient, comme les pavés, reçu toute l’eau de la nuit et comme eux s’étaient séchés au soleil. Toutes les fenêtres avaient été converties en petits amphithéâtres; la moindre anfractuosité de terrain avait donné lieu à l’improvisation de quelque tribune, ou de quelques gradins.
A dix heures, au moment où toutes les cloches de la métropole se mettaient en branle, la procession commençait de sortir du palais de Buckingham et se dirigeait par Constitution Hill, Piccadilly, Saint-James’s Street, Pall Mall, Cockspur Street, Charing Cross, Whitehall--au premier étage duquel tomba la tête de Charles Ier sous la hache du bourreau--et par Parliament Street. La porte par laquelle la reine devait entrer dans l’Abbaye donne à l’ouest du monument. Elle mit une heure et demie pour y arriver, précédée de toute sa Cour, des grands corps de l’État, des ambassadeurs de toutes les puissances. C’est le maréchal Soult, ce vieil adversaire du duc de Wellington, qui fut chargé par le roi Louis-Philippe de représenter la France en cette occasion et il s’acquitta de sa mission avec éclat.
Sur tout le parcours, Victoria fut l’objet des ovations les plus enthousiastes de la part du peuple; dès son entrée dans l’abbaye, elle reçut de l’aristocratie assemblée et revêtue de tous les insignes de ses dignités, des preuves non équivoques du plus pur loyalisme.
Au moment où elle mit pied à terre, le grand orgue, joué par sir Georges Smart, emplit d’harmonie l’auguste sanctuaire. Aucun pays au monde n’a quelque chose de comparable à la vieille abbaye, sous les voûtes de laquelle dorment réellement ou sont censés dormir tous ceux qui ont contribué en quelque chose à l’héritage glorieux de la nation.
Victoria fait son entrée sous ces voûtes solennelles. Tous les yeux sont sur elle. Elle est admirable de simplicité et de dignité à la fois. On la dirige droit à la sacristie, d’où elle ne sort que revêtue d’une longue robe blanche de pure dentelle et du manteau royal en velours violet bordé d’hermine et enrichi de broderies d’or. Elle a autour du cou les colliers des ordres de la Jarretière, du Chardon, du Bain et de Saint-Patrick. Son front est ceint d’un simple cercle d’or. Elle paraît très émue. On la mène dans cet appareil, suivie des douze demoiselles d’honneur qui portent la traîne de son manteau, jusqu’au trône érigé en face de l’autel.
Le trône du couronnement mérite que nous nous y arrêtions. Ce n’est pas que sa structure soit très artistique; loin de là, c’est un simple siège gothique en bois, renfermant, enchâssée dans son pied sculpté à jour et par conséquent visible, la pierre sur laquelle, si l’on en croit la légende, s’endormit le patriarche Jacob dans la plaine de Luz. Cette chaise appartenait à Édouard le Confesseur; depuis Édouard Ier, elle a servi au couronnement de tous les souverains d’Angleterre. Quant à la pierre relique qu’elle renferme, elle serait passée d’Espagne en Irlande, d’où elle aurait été transportée en Écosse par le roi Fergus; elle serait devenue la propriété de l’abbaye de Scone en l’an 850, grâce à la libéralité du roi Kenneth et aurait été enchâssée dans la chaise d’Édouard le Confesseur. L’ensemble fut offert à Édouard Ier à l’occasion de son sacre, avec le sceptre et la couronne d’Écosse.
Sous les veux émerveillés de la brillante assistance, laquelle en cette occasion s’était parée de tous ses diamants et de ses pierreries--le prince Esterhazy en avait jusque sur les talons de ses bottines,--la reine s’avance jusqu’au trône de ses ancêtres; l’archevêque de Cantorbéry, le docteur Hawley, le même qui assistait au baptême de la reine en qualité d’évêque de Londres, commence aussitôt la cérémonie. Vêtu d’une longue chappe violette et coiffé de la ridicule perruque blanche frisée qui n’était pas encore tombée en désuétude dans le clergé, il vient se placer devant l’autel orné des plus riches tapisseries et de la précieuse vaisselle d’or de l’abbaye, et là, s’adressant d’une voix haute et ferme à l’assemblée: «Messeigneurs, dit-il, je vous présente ici Victoria, l’indiscutable reine de ce royaume et à vous tous venus ici pour lui rendre hommage je demande: Êtes-vous toujours dans la même intention?» L’assemblée répond par les cris de: «Dieu protège la reine Victoria!» La reine fait ensuite ses cadeaux à l’Église; ils consistent en un drap d’or destiné à recouvrir l’autel et en un lingot d’or d’un grand poids. L’évêque de Londres prend alors la parole et, dans un discours plein d’éloquence, il explique à la reine l’importance du serment qu’elle va avoir à prononcer. Elle va jurer de protéger la religion de l’État, d’empêcher qu’une autre religion lui soit substituée et de considérer comme hérétiques tous ceux qui ne lui appartiennent point. Le serment fini, la reine vient s’agenouiller devant l’autel, tandis que le chœur de la chapelle royale entonne le _Veni creator Spiritus_. L’archevêque lui présente le livre des Évangiles sur lequel elle prête serment; elle retourne ensuite à son trône et s’y agenouille, tandis que quatre ducs, tous chevaliers de la Jarretière, tiennent un drap d’or étendu au-dessus de sa tête. Le doyen de Westminster présente l’huile sainte et l’archevêque oint la tête et les mains de la reine en prononçant les mots suivants: «Sois ointe de l’huile sacrée des rois, des prêtres et des prophètes». Il prend ensuite le globe et le lui place dans la main gauche; il présente l’anneau au gros rubis à l’annulaire de la main droite. La reine lui fait observer qu’il a été fait pour son petit doigt; l’archevêque insiste pour le mettre à l’annulaire, disant qu’il serait contraire au rite de le mettre au petit doigt et force l’anneau avec une telle violence que la reine va en éprouver une douleur cuisante pendant tout le reste de la cérémonie et qu’elle devra, à son retour à Buckingham, tenir sa main dans l’eau glacée pour pouvoir le retirer. Elle reçoit ensuite le sceptre d’ivoire. Une prière spéciale accompagne la remise de chacun de ces emblèmes royaux. La reine est toujours à genoux; l’archevêque tient au-dessus de sa tête la couronne d’Angleterre dont le gros rubis est bien connu sous le nom de trophée du prince Noir. Tous les pairs et pairesses d’Angleterre prennent leurs couronnes, les évêques leurs mitres et se disposent à s’en couvrir. Les rayons du soleil filtrent à ce moment au travers des merveilleux vitraux de la vieille abbaye et c’est d’un bout à l’autre des nefs un éblouissant ruissellement de pierres précieuses. Au moment où l’archevêque dépose la couronne sur la tête de la reine, tous les seigneurs se couvrent des leurs et des vivats éclatent sous les voûtes sacrées. A l’extérieur les trompettes sonnent aux champs, les tambours roulent, les canons de la tour de Londres et ceux dissimulés dans le parc de Saint-James annoncent à la foule le moment précis du couronnement. L’ivresse publique est à son comble. Plus vite que le vent, la nouvelle se trouve répercutée, de canons en canons, jusqu’aux limites extrêmes du Royaume-Uni.
La reine se relève alors et s’assied sur le trône.