Part 13
Le 18 août, un samedi, dès l’aurore, la reine, le prince Albert, la princesse royale, plus tard l’impératrice Frédéric III d’Allemagne, et le prince de Galles s’embarquaient à East Cowes pour Boulogne, où ils arrivaient le même jour, dans l’après-midi, escortés de l’escadre de la Manche. Les canons tonnaient des hauteurs qui dominent la ville. Lorsque le yacht royal aborda, Napoléon se précipita à bord et salua Sa Majesté, lui baisant la main d’abord, puis l’embrassant sur les deux joues. La reine et sa famille montaient à destination de la gare en voiture de gala, escortés par l’empereur et le maréchal Magnan à cheval, et une garde d’honneur. A Paris, où aucun souverain anglais n’avait paru depuis qu’Henri VI y était venu en roi pour se faire couronner à Saint-Denis, la réception fut enthousiaste. De la gare du Nord jusqu’au Palais de Saint-Cloud, les rues étaient enguirlandées et 200.000 hommes de la garde nationale faisaient la haie sur le parcours. Malheureusement, la nuit commençait à tomber et le coup
d’œil perdit de sa beauté. En arrivant à l’Arc de Triomphe, il fallut allumer des torches pour l’escorte royale et l’on ne vit plus Paris que sous le fard des illuminations. A Saint-Cloud, la réception fut «splendide et enthousiaste», écrivit le prince Albert. La reine écrivit de son côté dans son journal: «J’étais un peu ahurie, mais enchantée; tout était si beau!» Le tableau qui rappelait la visite de la reine a disparu dans l’incendie du château en 1871, après avoir été mutilé. Un officier prussien avait en effet découpé la tête de la princesse royale, devenue la femme du Crown Prince. La famille royale vécut là dans la plus stricte intimité. La reine trouva la table de l’empereur très simplement servie; mais «tout y était si exquis!»
Le lundi se passa en visite à l’Exposition des Beaux-Arts aux Champs-Elysées et à une représentation des demoiselles de Saint-Cyr aux Tuileries. Le mardi fut consacré à une visite à Versailles et aux Trianons et à une représentation de gala, le soir, à l’Opéra. Le mercredi 22, la reine visita l’Exposition industrielle et accepta une invitation de la Municipalité de Paris à un bal à l’Hôtel-de-Ville. Le jeudi fut laissé aux hôtes de l’empereur pour vivre incognito. Le soir, il y eut grand banquet de 80 couverts et la reine parla sérieusement à l’empereur d’une alliance anglo-française. L’empereur prétendit tenir de Drouyn de Lhuys que Louis-Philippe était devenu impopulaire à cause de son alliance avec l’Angleterre. La reine lui répondit que ce n’était pas à cause de son alliance, mais à cause de sa trahison à cette alliance.
Le jeudi, la famille royale visita le Louvre et, le soir, la reine assista au bal de l’Hôtel-de-Ville. Le quadrille royal fut dansé par la reine, l’empereur, le prince Albert, la princesse Mathilde, le prince Napoléon, lady Cowley, la femme de l’ambassadeur d’Angleterre, le prince Aldebert de Bavière et Mlle Haussmann, fille du préfet de la Seine. La reine parla de cette soirée comme d’un «songe des mille et une nuits».
Le 24, la reine visita pour la seconde fois l’Exposition de l’Industrie et l’École militaire, puis l’empereur passa la revue des troupes au Champ-de-Mars devant elle. Le prince Albert était à cheval, à gauche de l’empereur, au bas de la tribune impériale, dans laquelle la reine était assise au milieu, entre l’impératrice Eugénie et la princesse Mathilde. La reine regretta de n’avoir pas été à cheval, avec l’empereur. Elle fut émerveillée de la tenue de nos troupes et écrivit sur son journal: «Leurs jolis uniformes sont infiniment mieux faits et de meilleure coupe que ceux de nos soldats, ce qui me taquine beaucoup.»
Après la revue, la reine monta en voiture avec le prince et alla visiter l’Hôtel des Invalides. Elle descendit au tombeau de Napoléon Ier. L’énorme sarcophage de marbre était illuminé par des cierges. Le chapeau et l’épée du grand empereur avaient été placés sur un coussin de velours. Le spectacle était déjà imposant par lui-même; un violent orage qui éclata à ce moment et le bruit du tonnerre qui se répercuta sous la coupole ajoutèrent encore à sa grandeur. La reine resta émue et pensive. Le soir, elle écrivit ses impressions: «J’étais là, au bras de Napoléon III, son neveu, devant le cercueil du plus grand ennemi de l’Angleterre, moi, la petite-fille de ce roi qui le haïssait tant et qui lutta si vigoureusement contre lui. Aujourd’hui son neveu, qui porte son nom, est mon meilleur et mon plus cher allié, et l’orgue de la chapelle joue le _God save the Queen_.»
Le samedi, l’empereur donna une chasse en l’honneur de la reine dans la forêt de Saint-Germain. Le soir, il y eut grand bal au palais de Versailles.
L’empereur rencontra l’impératrice au haut du grand escalier et lui dit: «Comme tu es belle»; la reine, en rapportant ce compliment, ajoutait: «De fait, elle avait l’air d’une reine de conte de fée.» C’est à ce bal que le comte de Bismarck se fit présenter à Victoria.
La reine coucha au palais, ce soir-là, ainsi que la princesse royale dont le beau-père devait recevoir non loin de là, quelques années plus tard, la couronne d’empereur d’Allemagne, après que son mari aurait aidé à vaincre la France dans une guerre terrible.
Le lendemain, dimanche 26, était le jour anniversaire du prince. On le célébra dans l’intimité. La reine conseilla à l’empereur de ne pas persécuter la famille d’Orléans et lui expliqua très franchement la nature de ses relations avec la dynastie déchue.
Le lendemain, on reprit, accompagné par l’empereur, le chemin de Boulogne, au grand désespoir du petit prince de Galles, qui déclara adorer Paris,--l’amour de la capitale lui est venu, on le voit, de bonne heure. La reine visita les camps d’Hensault et d’Ambleteuse. Enfin elle s’embarqua et, comme le yacht royal commençait à se mouvoir, l’empereur lui cria du quai, en la saluant: «Adieu, madame, au revoir!» Elle répondit très gracieusement: «Je l’espère bien», et bientôt les deux souverains se perdirent de vue. La reine partit enthousiasmée de l’empereur qu’elle dit «doux, bon et simple». Elle avait en lui une «confiance sans réserve». Le prince Albert ne partagea pas l’enthousiasme de la reine: il considéra Napoléon III comme un politicien d’occasion, tremblant toujours devant quelque complot.
Quelques mois plus tard, Napoléon rendit visite à la reine à Osborne et demanda la révision du traité de 1815. Il avait rêvé de faire de la Méditerranée un lac européen. Ses ouvertures furent froidement accueillies. Il s’en retourna incompris et l’alliance anglaise entra dans une phase précaire. La mésintelligence au sujet des principautés danubiennes ne fit qu’augmenter le malentendu. Napoléon invita la reine à venir à Cherbourg et le gouvernement britannique voulut qu’elle acceptât. On espéra que son amitié parviendrait à détendre la situation. Le 4 août 1858, la reine arriva à sept heures du soir à Cherbourg, après une traversée assez agitée. L’empereur et l’impératrice vinrent la saluer sur le yacht royal, à huit heures, sans aucune suite.
Personne ne fut admis à assister à la conversation des deux souverains. L’empereur et l’impératrice rentrèrent à Cherbourg dans leur barque éclairée par un jet de lumière électrique. La reine coucha à bord de son yacht. Le lendemain, déjeuner à la préfecture et dîner à bord de la _Bretagne_. Le général Mac-Mahon était parmi les invités. L’empereur porta un toast à la reine et le prince Albert se leva pour y répondre: «J’étais si émue, écrivit la reine, que je ne pus boire mon café». Après quelque hésitation cependant, le prince Albert vint à bout de sa tâche. Un magnifique feu d’artifice termina la journée. Ce fut la dernière entrevue de Napoléon III et de la reine avant l’exil de Chislehurst.
Le 14 août, la reine se rendit en Prusse avec son époux accomplir une promesse de visite au prince et à la princesse Frédéric, visite de famille, qui s’acheva le 28 du même mois.
Ce furent ses deux derniers voyages avant qu’elle eût la douleur de perdre sa mère et son époux. Elle s’embarqua le 1er septembre 1862, à Woolwich, pour se rendre à Bruxelles et faire la connaissance de la princesse Alexandra et de ses parents et arranger le mariage du prince de Galles. De là, elle gagna l’Allemagne et séjourna au château de Reinhardsbrunn, qui est plutôt un rendez-vous de chasse qu’un château à proprement parler; mais ce voyage n’eut aucun caractère politique.
Au printemps de 1879,--la guerre et la chute de l’empire étaient depuis longtemps des faits accomplis--la reine alla se reposer des fatigues du mariage de son fils, le duc de Connaught, avec la princesse Louise-Marguerite de Prusse, dans le nord de l’Italie. Elle passa par Paris en vêtement de grand deuil et fit un court séjour à l’ambassade d’Angleterre. Elle y reçut le président Grévy, accompagné de M. Waddington. Le duc de Nemours lui rendit aussi visite. Le 28 mars, elle arriva à Modane et continua son voyage jusqu’à Turin et Baveno ou le lac Majeur, sous le pseudonyme de comtesse de Balmoral. Le prince Amédée vint la saluer au nom du roi et de la reine d’Italie. Elle habita à Baveno la villa Clara.
Le 18 avril, elle se rencontra dans une station de chemin de fer entre Rome et Monza avec le roi, la reine et la Cour, qui se rendaient en villégiature. La reine accepta de déjeuner à Monza, après quoi elle rentra à Baveno. A son retour, elle passa de nouveau par Paris où elle s’arrêta à l’ambassade, installée dans l’hôtel de l’ancienne princesse Pauline Bonaparte, sœur de Napoléon Ier, et regagna Windsor Castle.
Depuis cette époque, la reine fait un séjour d’un mois chaque année, au printemps, sur la côte méridionale de France ou dans quelque station italienne.
Après la mort du duc d’Albany,--car la reine perdit les siens coup sur coup--le mariage de sa petite-fille la princesse Victoria de Hesse avec le prince Louis de Battenberg l’attira à Darmstadt. Elle fut heureuse de vivre dans le château où vécut la pauvre princesse Alice, sa fille. Ce voyage dura d’ailleurs quelques jours seulement.
L’année suivante, elle passa quelques semaines à Aix-les-Bains et s’en retourna par Darmstadt; un an après elle se rendit directement par mer de Portsmouth à Cannes et de Cannes à Aix-les-Bains où elle habita la même suite d’appartements à la villa Mottet. Avec une permission spéciale du pape, elle visita la Grande-Chartreuse où aucune femme ne doit pénétrer; l’année d’après, elle choisit Biarritz et visita la reine régente et le petit roi d’Espagne à San Sébastien. Chaque année nous la ramène; elle vient redemander au climat du midi de la France ou au climat italien, les forces dont elle a besoin pour continuer d’accomplir sa tâche. Les catholiques d’Angleterre voient dans cette émigration, au printemps de chaque année, à l’époque de la semaine sainte, un retour des souverains du
Royaume-Uni à la religion catholique; la raison de ces déplacements est beaucoup plus profane: les médecins de la reine redoutent pour ses poumons devenus délicats l’humidité du climat britannique, à cette époque de l’année.
On a prétendu que, profondément froissée des caricatures qui ont paru d’elle dans les journaux humoristiques français, à propos de la guerre du Transvaal, elle éviterait de passer sur le territoire français et séjournerait en Italie. Elle pourrait peut-être se souvenir des raisons qu’elle donna à Cherbourg, à Napoléon III, lorsque celui-ci se plaignait d’être attaqué dans le _Times_: «Notre presse est libre, en Angleterre, dit-elle à l’empereur pour repousser toute responsabilité». La nôtre l’est devenue depuis la visite à Cherbourg, et il est enfantin de tenir rigueur à une nation libre de l’humour de ses caricaturistes. Cela n’empêche que le monde juge sévèrement l’attitude de la reine dans l’affaire du Transvaal. Chaque fois que Victoria l’a voulu, elle a su éviter la guerre, notamment avec la Russie et les États-Unis; cette fois, au contraire, elle n’a pas cherché à retenir ses ministres; elle a même encouragé les lâches agressions,--lâches parce qu’il croyait les diriger contre des faibles--de son ministre des colonies, Mr. J. Chamberlain, ce fléau de notre fin de siècle, dont l’ambition et la rapacité menacent de coûter si cher à son pays.
XIX
Jubilés d’or et de diamant.
Cinquante ans de règne.--L’Inde célèbre le jubilé de sa Kaiseri-hind.--Le plus ébloui n’est pas celui qu’on pense.--La province veut en être.--Du jubilé, on en a mis partout.--Onze heures sonnant.--Les princes indiens et leurs diamants.--Le cortège royal.--Le succès du futur empereur Frédéric.--Sur la chaise d’Édouard le Confesseur.--La musique de l’absent.--Les sanglots de la reine.--Garden-party et banquet.--L’Irlande s’insurge.--La pose de la première pierre de l’Imperial Institute.--Soixante ans de règne.--Le plus long règne de l’histoire du Royaume-Uni.
L’année 1887, cinquantième année du règne de Victoria, s’ouvre avec les fêtes. C’est l’Inde qui donne le signal de l’allégresse au grand empire britannique, en multipliant, dans toutes les principautés, les réjouissances en l’honneur de la vieille impératrice, la Kaiseri-hind, comme on l’appelle dans cette partie du monde. A cette occasion solennelle, on distribue des honneurs, on rend la liberté aux prisonniers, on remet les dettes. A Gwalior, tous ceux qui n’ont pas payé la taxe foncière en seront exemptés et cette acte de libéralité coûte vingt-cinq millions à la colonie.
En Angleterre, les députations commencent dès le mois de mars, par celle du clergé conduite par l’archevêque de Cantorbéry, primat d’Angleterre, qui est reçue solennellement à Windsor le 8 mars. Le 4 mai, à son retour de son séjour annuel sur le continent, Victoria reçoit les délégations de tous les gouvernements coloniaux, qui la félicitent d’avoir vu s’élever le nombre de ses sujets des colonies de deux à neuf millions et ceux de l’Inde de quatre-vingt-seize à deux cent cinquante-quatre millions. Le 9, elle tient une Cour à Buckingham Palace, au milieu d’un faste bien fait pour éblouir le Maharajah et la Maharanee de Kutch Behar, le Maharajah sir Pertab Sing, et plusieurs autres princes indiens, de l’éclat de sa puissance. Ceux-ci éblouiront de leur côté la nation anglaise.
Le grand jour approche. On est au commencement de juin. Londres est livré aux charpentiers et tapissiers décorateurs. La métropole se transforme à vue d’œil, surtout sur le passage traditionnel de Buckingham Palace à l’abbaye de Westminster. Enfin, le 20, on peut juger du coup d’œil général: la ville est tout enguirlandée; à chaque pas se dresse un arc de triomphe avec des inscriptions tirées de l’Ecriture Sainte ou des œuvres des poètes nationaux. Les hôtels regorgent de monde. Toute la province ne trouve pas à se loger et la plus grande partie de la foule que vomissent les gares des grandes lignes et des innombrables lignes de banlieue, à toute heure de la journée, doit passer la nuit à la belle étoile. Elle n’a d’ailleurs pas à le regretter, car Londres se prive de sommeil et ses boutiques restent éclairées jusqu’au lever du jour.
Enfin l’aube fait pâlir les derniers feux; les canons saluent l’aurore et la foule se rue, à ce signal, vers les lieux qui vont être témoins du grand événement historique. On trouve difficilement à prix d’or une place sur les gradins improvisés sur le passage de la procession; de toutes parts des camelots vendent des souvenirs du jubilé; tout est au jubilé: marques de commerce, menus des restaurants, modes; tout se vend et s’achète à des prix de jubilé. Il n’est pas jusqu’aux cabmen qui ne jubilent, en appliquant aux bons bourgeois et aux gentlemen farmers de la province des tarifs jubiléens.
Seul, le palais de Buckingham, gardé de tous côtés à grande distance pour empêcher que les bruits de la ville en liesse ne troublent le sommeil de la reine, paraît étranger à l’enthousiasme général.
L’Union Jack, qui flotte en haut de son paratonnerre central, indique seul que la souveraine y réside; mais le palais a son aspect sévère et froid des jours ordinaires, et, n’était la présence des gardes et de matelots de la flotte en grande tenue, nul ne se douterait, à le voir, qu’il recèle la plus grande activité.
Cependant l’horloge de Westminster tinte onze heures. Les trompettes et les tambours donnent le signal du départ, les portes du palais s’ouvrent et la procession se met en marche. Les horse-guards, sur leurs magnifiques chevaux noirs ouvrent la marche; ils sont suivis par les princes indiens, vêtus de richissimes costumes de drap d’or et coiffés de turbans étincelants de diamants et de pierreries, en voitures de gala; viennent ensuite la duchesse de Teck, les envoyés de Perse et de Siam, la reine d’Hawaï, les rois de Saxe, de Belgique et de Grèce, le prince héritier d’Autriche-Hongrie. Les gardes du corps séparent les souverains étrangers du cortège des princesses royales, qui se compose de onze voitures. Puis c’est le tour des princes tous à cheval, le prince Albert-Victor et le prince Guillaume de Prusse, devenu l’empereur Guillaume II, le prince héritier Frédéric, père du précédent, qui est l’objet d’une chaleureuse ovation et les princes Christian, le Grand-Duc de Hesse, le prince Henry de Battenberg. Le marquis de Lorne est absent: il a été jeté à bas de sa monture au départ du palais de Buckingham et gagne l’abbaye à pied. Après les gendres de la reine, défilent ses fils: les ducs de Connaught et d’Edimbourg et le prince de Galles, pour qui le peuple se montre moins enthousiaste que pour son beau-frère Frédéric de Prusse.
Enfin voici dans sa voiture, traînée par huit chevaux isabelle, la reine. Elle est vêtue de noir et coiffée de dentelles blanches espagnoles, enrichies de diamants. Elle porte le grand cordon de la Jarretière et celui de l’Étoile de l’Inde. En face d’elle sont assises sa fille aînée, la femme de Frédéric et sa bru la princesse de Galles.
Une cavalcade de soldats indiens clôt la procession.
Partout le passage de Victoria est le signal d’ovations délirantes. On lui jette des bouquets effeuillés et c’est sur un tapis de pétales de roses que roule le cortège qui l’accompagne à Westminster. Elle est radieuse et salue gracieusement ses sujets avec un bon sourire plein d’affection et de reconnaissance. A Londres, comme partout, les loustics prennent leur part et lancent des quolibets à la face des personnages du cortège. Le futur empereur Frédéric, qui est décidément plus populaire en Angleterre que le prince de Galles, est très remarqué sous son uniforme de cuirassier blanc; chacun s’extasie sur sa beauté.
L’intérieur de la vieille abbaye n’est pas composé comme au jour du couronnement. La noblesse en manteaux d’hermine a cédé la place aux députations de la nation tout entière. Toutes les villes du Royaume-Uni, toutes les colonies de l’empire Britannique, les Universités y sont représentées; les corps de l’État, le corps diplomatique, les ministres en costumes de Cour, les officiers de la maison royale, les attachés militaires des puissances étrangères emplissent les nefs.
La reine prend place sur la chaise d’Édouard le Confesseur où elle s’est assise, cinquante ans plus tôt, à pareille date, à la fleur de son âge.
Combien les émotions qui remplissaient alors son âme d’enfant étaient différentes de celles d’aujourd’hui! Il y a un demi-siècle, l’avenir s’ouvrait devant elle avec de riantes perspectives; mais que serait-il en réalité? Les hommages qui lui étaient rendus étaient ceux de sujets pleins d’espérances. Aujourd’hui, au contraire, après une si longue étape parcourue, après avoir présidé tant d’années aux destinées d’une grande nation, malgré les ronces du chemin et l’amertume d’éternels regrets, c’est tout ce long règne à son déclin qui se dresse devant ses yeux sous les voûtes de la vieille abbaye et, tout compte fait, ce sont des actions de grâces qu’elle apporte au pied des autels et qu’y apportent avec elle ses sujets reconnaissants de la façon dont elle a su s’acquitter de son rôle difficile.
Par une attention délicate pour la veuve inconsolée,
toute la musique jouée pendant le service est de la composition de son époux regretté. A la bénédiction, Victoria essaye de se mettre à genoux sur le prie-dieu qu’elle a devant elle; mais son émotion est à son comble et elle retombe en sanglotant sur son trône, la tête cachée dans les mains.
La fête religieuse a pris fin. Les princes, le prince de Galles en tête, viennent pour lui rendre hommage. Ils veulent lui baiser cérémonieusement la main; mais c’en est fait de l’étiquette. Après un si long et si glorieux règne, elle a bien le droit de se montrer mère et grand’mère, même sur le trône d’Édouard le Confesseur, et elle prend l’un après l’autre les membres de la famille royale et les embrasse affectueusement. Les voilà vivants, ses cinquante ans de royauté qu’elle célèbre, la plus grande partie de sa vie, avec ses joies et ses douleurs!
Lorsqu’elle a embrassé toute sa famille, la reine, se tournant vers ses hôtes étrangers, leur fait une profonde révérence et quitte l’abbaye aux harmonies de la Marche des Prêtres de l’Athalie de Lulli.
La procession royale, dans le même ordre, regagne Buckingham Palace, où la reine demande à luncher seule et à se reposer quelques heures des émotions de la matinée. L’après-midi, elle offre un garden-party dans les jardins du Palais. Près de la tente royale, se tiennent des joueurs de cornemuse écossais en costume national. Le soir, un grand banquet de quatre-vingts couverts réunit autour de Sa Majesté les princes anglais et étrangers, auxquels se sont joints le duc d’Aoste, représentant le roi et la reine d’Italie, l’infant Antonio et l’infante Eulalie d’Espagne, le prince héritier de Suède et le roi de Danemark.
Londres est de nouveau illuminé splendidement, de même que toutes les villes du Royaume-Uni. Seule, l’Irlande, la douloureuse Irlande, où le long règne de Victoria n’aura pas réussi à lasser de tenaces espérances, jette une note discordante dans ce concert de loyalisme; la police doit réprimer, à Dublin et à Cork, des démonstrations non équivoques d’hostilité. A l’étranger, partout où il existe une colonie d’Anglais, le Jubilé est célébré dans un banquet. Une fête enfantine, due à l’initiative de M. Lawson, directeur du _Daily Telegraph_, réunit 30,000 enfants de Londres à Hyde-Park.
A l’occasion de son jubilé d’or, la reine créa huit pairs d’Angleterre, treize baronnets et trente-trois chevaliers.
Le 24, il y eut grand bal à Buckingham Palace et le 4 juillet, pour clore la série des cérémonies inscrites au programme du jubilé, la reine scella la première pierre de l’Imperial Institute, élevé par souscription avec les deniers de la Nation, dans le but de servir uniquement au développement des questions coloniales. Cette cérémonie de fondation d’un monument colonial, clôturant les fêtes du jubilé, donne la véritable note de ce glorieux cinquantenaire.