La reine Victoria intime Ouvrage illustré de 60 gravures d'après des photographies et des documents inédits

Part 11

Chapter 113,866 wordsPublic domain

Les chevaux de Buckingham n’ont d’histoire que pour les valets d’écurie, à part le fameux team isabelle dont nous avons parlé. Au contraire, chacun des carrosses que l’on y voit dans les remises du palais, a eu sa part de succès dans les grandes journées historiques du règne de Victoria. C’est d’abord le carrosse d’apparat construit pour la cérémonie du couronnement de Georges III et qui coûta 200.000 francs. C’est une pure merveille de carrosserie, de sculpture et de peinture, qui peut soutenir la comparaison avec nos plus magnifiques voitures de Trianon. Il a servi au couronnement et au mariage de la reine et une dernière fois en 1861. C’est le brave Miller, cocher en premier de la reine, un vieillard, qui le présente avec une fierté jalouse. Vient ensuite la voiture de demi-gala construite en 1845 pour la reine et le prince consort. Le toit, surmonté d’une couronne massive, en est assez lourd et d’un goût allemand. Chacun des membres de la famille royale a sa voiture de gala avec des petites couronnes à chaque angle. Elles ne servent que pour les grandes cérémonies et lorsque les princes vont inaugurer quelque monument ou ouvrir un bazar au nom de la souveraine.

Les 60 ou 80 landaus que l’on voit encore à Buckingham n’ont pas d’autre intérêt. On y voit aussi le manège avec sa petite tribune, où la reine vint plus d’une fois assister aux premières leçons d’équitation de sa nombreuse progéniture.

C’est de Buckingham que sont expédiées les voitures de la Cour dans tous les lieux de villégiature de la reine. Elles l’y précèdent toujours et n’en reviennent qu’après elle. Les nombreux déplacements des membres de la grande famille royale donnent de tout temps lieu au va-et-vient dans les écuries de Londres; pendant la saison d’été, la London season, les écuries présentent la plus vive animation. Les jours de drawing-rooms, le personnel, pourtant nombreux, est sur les dents. Que serait-ce si Victoria tenait une Cour!

XV

La Reine Victoria propriétaire.

La plus riche propriétaire du Royaume-Uni.--Les dettes du duc de Kent.--Principales propriétés de Victoria.--Les bons conseils de lord Sydney et de lord Cross.--La reine et ses métayers.--Trop cher pour ses moyens.--Un autographe de la reine aux enchères.--Prodigue ou avare de son effigie, suivant les cas.--Les fermes et leurs produits.--Les legs de ses admirateurs.--Son portefeuille de mines d’or.--Fils prodigues.

Bien que montée sur le trône de ses ancêtres avec un passif de 50.000 livres sterling, ou de 1.250.000 francs, représentant le montant des dettes du duc de Kent son père, qu’elle s’était engagée vis-à-vis des créanciers à payer sur sa cassette, Victoria est aujourd’hui la plus riche propriétaire foncière du Royaume-Uni.

Outre ses châteaux d’Osborne, de Balmoral, d’Albergeldie, de Sundrigham, de Claremont, de Frogmore, de Farnborough qu’elle a mis à la disposition de l’impératrice Eugénie, elle possède un grand nombre de domaines de grande étendue qu’elle a administrés avec le concours du

comte de Sydney, puis, après la mort de ce dernier, avec le vicomte Cross. Du vivant du prince Albert, elle n’avait d’autre intendant pour ses biens particuliers que son époux, qui s’était constitué à la fois le gardien de sa bourse privée et son intendant. Toutefois, elle a toujours eu d’excellents conseillers, qui lui ont fait faire des placements avantageux et réaliser d’énormes bénéfices.

La reine connaît si bien ses affaires qu’il n’est pas un seul de ses métayers dont elle ne connaisse le nom, l’âge, le lieu de naissance, le nombre d’enfants, en un mot toute l’histoire. Comme pour les domestiques qui ont quitté son service, la reine exige que les lettres de ses gens lui soient toujours remises et il est répondu à chacune par les soins de son secrétaire particulier. Elle veut, et le recommande dans chacune de ses lettres, qu’on lui fasse part des grands événements heureux ou malheureux qui surviennent dans chaque famille et se montre humaine dans les mauvaises années.

Nul ne saurait dire, même approximativement, à quel chiffre est évaluée la fortune de Victoria, ni par quels moyens elle a prospéré. Ce sont là des secrets pour lesquels les Anglais professent la plus grande discrétion. Tout ce que l’on sait, et parce que la reine en a donné maints exemples au cours de sa très longue carrière, c’est qu’elle est plus que parcimonieuse; que, comme son oncle le duc de Sussex et son fils le duc d’Edimbourg, elle n’aime pas dépenser; qu’elle n’a jamais dépassé de ses deniers la partie de sa liste civile qui lui est allouée pour être dépensée en bonnes œuvres; qu’enfin elle économise sur sa liste civile elle-même et n’a jamais refusé aucun des legs que de loyaux sujets se sont plu à lui faire.

Dès son enfance, la duchesse de Kent, sa mère, qui a connu bien des fois la gêne du vivant de son mari, avait habitué sa fille à connaître la valeur de l’argent. On raconte que bien des fois la petite princesse Victoria entra dans des boutiques de bijoutiers dans l’intention d’acheter pour elle-même ou pour quelque amie un bijou de bas prix que l’état de sa bourse ne lui permettait pas de se payer et que, chaque fois, sa mère se refusa à ce que l’achat en fût fait à crédit. Victoria dut donc s’en passer et souvent elle en éprouva de gros crève-cœurs.

C’est sans doute en souvenir de ces leçons qu’elle jugeait profitables qu’un jour ayant reçu d’Eton une demande d’emprunt d’une livre sterling (25 francs) de son petit-fils le prince Albert-Victor, fils aîné du prince de Galles et alors héritier présomptif de la couronne, fait plus tard duc de Clarence et d’Avondale, pour payer un pari perdu par lui contre un de ses condisciples, se vit refuser cette modique somme. Le refus de la reine était accompagné d’une longue lettre dans laquelle la grand’mère faisait des remontrances à son petit-fils, lui faisant ressortir l’immoralité du pari, surtout lorsqu’on n’a pas la somme pour l’acquitter.

La leçon profita-t-elle? C’est ce qu’on ne saurait dire; toujours est-il que le jeune prince, en garçon pratique, vendit aux enchères la lettre autographe de sa grand’mère, qu’elle monta à trois livres, qu’il acquitta son pari, mit deux livres dans sa poche et fit savoir à la reine, par retour du courrier, le résultat de cette fructueuse opération. Depuis ce moment, la reine dut avoir une plus haute idée de l’intelligence de son petit-fils.

La reine entre d’ailleurs souvent elle-même dans cet ordre d’idées. Chaque fois qu’on sollicite d’elle un don, ou un cadeau pour une loterie ou un bazar de charité, elle préfère envoyer soit un dessin de sa main, ses photographies signées d’elle, un ouvrage de broderie, un exemplaire de ses mémoires avec dédicace, en un mot un objet de valeur relative, qu’un objet de réelle valeur intrinsèque ou qu’un don en espèces. Autant elle est prodigue de son effigie sur le papier, autant elle aime peu offrir cette même effigie sur une pièce de monnaie.

Les fermes de la reine sont toutes des fermes-modèles, fort bien entretenues, dont les produits sont vendus dans le commerce.

On dit, mais nous ne nous portons pas garants de ce bruit, qu’elle possède un grand nombre d’actions des mines d’or du Transvaal, ainsi que de la compagnie à charte qui gouverne la Rhodésie et dont le duc de Fife, son petit-fils par alliance, est un des principaux actionnaires. Il n’y aurait rien d’étonnant à ce qu’elle se fût laissé tenter, comme bien d’autres, par les rendements merveilleux de l’industrie aurifère du premier de ces pays, industrie unique auquel a donné naissance un gisement également unique au monde. Il n’y a pas incompatibilité entre la possession d’une couronne et le devoir qu’a tout bon propriétaire de faire fructifier ses capitaux; mais on aimerait mieux penser qu’en faisant la guerre au Transvaal, la reine d’Angleterre n’est pas directement intéressée à l’issue de la campagne.

En tout cas, les nombreux membres de la famille royale pourront bénir la mémoire de Victoria, lorsqu’elle ne sera plus, car elle aura rétabli la fortune de la famille et l’aura désormais assise sur des bases solides. C’est un éloge qu’on ne pourra sans doute pas faire du prince de Galles, son fils, après sa mort.

XVI

La Reine Victoria artiste et écrivain.

Croquis et aquarelles.--La peinture à la Cour.--La copie de la nature.--Tous modèles.--Victoria au piano.--Son chant.--Une lettre de Mendelssohn.--Victoria écrivain.--Protectrice des arts.

Dans aucun art, on ne saurait dire que Victoria ait excellé, encore qu’elle soit excellent juge des œuvres des autres. L’art qu’elle a le plus volontiers cultivé et vers lequel elle s’est toujours sentie attirée, est celui de la peinture. Dès ses plus jeunes années, elle a eu du goût pour le dessin, puis pour l’aquarelle et ce goût est allé se fortifiant d’année en année. Il y a à Osborne et à Balmoral des sketch-books remplis de ses croquis et des cartons pleins des aquarelles qu’elle a lavées. Dans ses mémoires ou son journal sur son séjour dans les highlands d’Écosse, il est question à chaque page d’un site qu’elle éprouve le besoin de fixer de son crayon ou de son pinceau. Elle aime copier la nature et s’en rapprocher le plus près possible. En cela, elle subit l’influence de Ruskin et de Hunt.

Dès les premières années, la duchesse de Kent et plus tard la duchesse de Northumberland ont pris soin de lui donner les meilleurs maîtres et ceux-ci ont toujours déploré que sa future destinée ne lui laissât pas le loisir de s’adonner entièrement à l’art de la peinture.

Une fois reine, elle tient à ce que tous les grands événements de son règne et de sa vie publique soient fixés sur la toile et elle étonne par la justesse de ses remarques les maîtres de l’école anglaise qui viennent au palais travailler sous ses yeux. Jusqu’en ces dernières années, elle a fait venir à Balmoral le fameux aquarelliste Green pour lui demander ses conseils et le secret de son genre merveilleux. Avant Green, elle avait travaillé sous la direction de Landseer, le grand peintre animalier.

Victoria dessine dans toutes les positions, même à cheval. Il n’était pas rare qu’en promenade dans le parc d’Osborne ou de Balmoral, elle donnât l’ordre à son fidèle John Brown de lui tenir sa vieille jument Jessie pendant qu’elle croquait au vol un coin de ciel, de mer, ou un aperçu sur un détour de la rivière Dee.

En visite chez ses lords, elle éprouve le besoin de se distraire de la société en allant faire une heure de paysage dans le jardin. Les dames qui ont été à la Cour et qui connaissent ses goûts, préparent toujours une table pour dessiner en plein air, lorsqu’elle les honore d’une visite à la campagne. La plupart même l’imitent; mais il est rare qu’elles arrivent à l’égaler. Peut-être y mettent-elles aussi quelque complaisance.

Il ne faudrait pas croire cependant que Victoria ait du génie; elle en manque au contraire totalement, comme d’imagination; mais elle a un goût réel pour la peinture et le dessin, et comme peindre et dessiner sont ses occupations favorites, elle est parvenue à une certaine habileté.

Dans les environs de ses châteaux, les paysans sont au courant de ce faible de la reine, pour avoir été priés par elle de poser avec ou sans leurs animaux.

Le prince Albert adorait la gravure en taille douce et il avait à manier le burin ou à se servir de l’eau-forte un certain talent. Il voulut initier la reine à cet art et celle-ci était déjà arrivée à un certain degré de talent à reproduire des dessins sur le cuivre.

En musique, c’est le contraire. Ses goûts ne l’y portent pas du tout et nous avons dit, en parlant de son éducation, quels efforts elle avait dû faire pour arriver à se rendre maîtresse des difficultés du piano. A force de persévérance, elle est parvenue, non pas à la virtuosité, mais à se rendre agréable, soit qu’elle chante, soit qu’elle exécute un morceau. Elle a de l’oreille, de la mesure; son rythme est impeccable et elle possède assez bien l’art des nuances. Son professeur de chant fut un Français nommé Lablache.

Nous extrayons d’une lettre de Lady Bloomfield, une des dames de la Cour, le compte rendu d’une soirée intime à la Cour, où il est question de la reine pianiste. Elle écrit de Windsor Castle, à la date du 12 décembre 1843:

«Nous nous sommes exercés hier après-midi pendant deux heures avec la reine et le prince Albert. Nous avons joué à six mains un morceau de Beethoven, charmant, mais extrêmement dur. La mesure était si difficile, qu’il fallait être excellent musicien pour l’observer.»

Presque un an plus tard, la même dame écrit à la date du 19 novembre:

«Hier soir, nous avons joué à première vue, la reine, Mathilde Pagès et moi, un septuor de Beethoven. Nous jouons généralement à première vue des ouvertures et des morceaux classiques. Mais celui-ci était si difficile que, lorsque nous frappâmes toutes ensemble la dernière mesure, la reine dit que nous pouvions nous féliciter de ne pas avoir fait de faute, car si l’une de nous avait manqué la mesure, il aurait été impossible de nous y retrouver. J’éprouve un grand plaisir à jouir de cette intimité de la reine et je voudrais que tous ceux qui la méconnaissent, pussent juger par eux-mêmes à quel point elle est agréable, lorsqu’elle est à son aise et qu’elle a dépouillé toute contrainte.»

Peu après son mariage et au lendemain de l’attentat d’Oxford, la reine donna un concert privé à Buckingham-Palace, dans lequel elle ne chanta pas moins de cinq fois en italien. Voici, extrait du programme, les numéros dans lesquels elle se fit entendre avec succès:

1º _Non funestar crudele_ (de Il Desertore) RICCI. Duo par Sa Majesté et le prince Albert.

2º _Dunque il mio bene_ (Il flauto magico) MOZART. La flûte enchantée Trio par Sa Majesté, MM. Rubini et Lablache.

3º _Felice Eta_, chœur pastoral COSTA. Sa Majesté et les Dames de la Cour.

4º _Tu di grazia_ HAYDN. Quatuor avec chœur: Sa Majesté, le prince Albert, MM. Rubini et Lablache.

5º _Oh! come licto guinze_ MENDELSSOHN. Chœur.

La reine avait une voix de soprano, et le prince Albert une voix de basse. La marquise de Donco qui l’entendit ce jour-là, écrit à Michael Costa, l’auteur d’un des morceaux: «La reine chante bien et très correctement.»

Mendelssohn étant de passage à Londres, où il était venu rendre visite à Denmark Hill à la famille de sa femme (c’est pendant cette visite qu’il composa sa _Romance sans paroles_), fut invité au palais de Buckingham par le prince Albert, qui le retint des heures dans sa salle de musique. De retour à Francfort, il écrit à sa mère le 19 juillet 1842 une longue lettre dans laquelle il lui conte les moindres incidents de son entrevue avec la reine. Nous laissons la plume au grand maître:

«Le prince Albert m’avait invité à venir essayer son orgue, samedi, à une heure et demie, avant mon départ de Londres. Je me rendis donc à Buckingham-Palace, où je le trouvai seul. Nous nous étions mis à causer tranquillement, quand la reine entra, également seule, dans une simple robe de matin. Elle annonça à son époux son intention de partir pour Claremont après lunch et allait se retirer, quand ses yeux tombèrent sur toutes les feuilles de musique que le vent venait de disperser par toute la chambre et jusque sur les pédales de l’orgue du prince, lequel, en passant, est un instrument merveilleux et le plus bel ornement de la pièce. «Quel désordre!» s’écria la reine et elle se mit aussitôt en devoir de ramasser notre musique et de la remettre en ordre. Elle était déjà à genoux, lorsque le prince et moi nous empressâmes à son aide. Le prince se mit alors à m’expliquer les registres et la reine me renvoya, alléguant qu’elle finirait bien le rangement seule. Je priai alors le prince de me jouer quelque chose, afin de pouvoir dire en Allemagne que je l’avais entendu. Il joua quelque morceau par cœur en s’aidant des pédales: son jeu est très correct et son style clair mérite qu’on le propose en exemple à plus d’un organiste professionnel. La reine, probablement charmée, s’assit à côté de nous, après avoir remis la musique en ordre et écouta son mari avec un plaisir qu’elle ne cherchait pas à dissimuler.

«Lorsque le morceau du prince fut terminé, ce fut à mon tour à jouer et je commençai les «Gracieux Messagers» de mon chœur de Saint-Paul. Je n’avais pas achevé la première partie que la reine et le prince m’accompagnaient de leur chant, le prince maniant en outre les registres à ma place et tout le temps très habilement, faisant entendre, fort à propos, le grand jeu, et observant scrupuleusement toutes les nuances. J’étais ravi!

«Le prince héritier de Saxe-Cobourg fit alors son entrée; on causa et, au cours de la conversation tout amicale, la reine me dit qu’elle adorait chanter ma musique et me demanda si je n’avais rien écrit de nouveau.

--Vous devriez bien nous chanter quelque chose, dit à Sa Majesté le prince Albert.

«La reine se fit d’abord un peu prier et dit ensuite qu’elle allait essayer le «Chant du Printemps» en si bémol, si toutefois l’on pouvait le trouver, car toute sa musique venait d’être emballée pour Claremont. Le prince alla lui-même la chercher, mais il revint en disant qu’elle était dans la malle.

--Oh! ne pourrait-on pas la déballer? demandai-je.

«La reine sonna et demanda Lady...; mais personne ne put rien trouver et la reine daigna se déranger elle-même. Elle revint sans avoir été plus heureuse que les autres.

--La reine va vous chanter quelque chose de Gluck, dit alors le prince Albert.

«La princesse de Saxe-Cobourg venait d’arriver. Nous nous rendîmes tous dans le sitting-room de la reine où la duchesse de Kent ne tarda pas à nous rejoindre. Mon premier livre de chant était précisément sur le piano. La reine l’ouvrit et choisit «Italy». J’écoutai la reine dans le ravissement. Elle s’en acquitta presque parfaitement; la seule faute que je relevai fut, à la fin, un ré naturel donné au lieu d’un ré dièze.

«J’avouai à la reine que ce morceau n’était pas de moi, mais de Fanny, ma sœur, et je la priai de chanter quelque chose de ma composition. Elle accepta volontiers et nous fit entendre le «Chant du Pèlerin» avec toutes les nuances et beaucoup d’expression. Comme je la félicitais sur la perfection de son chant:

--Oh! dit-elle avec beaucoup de simplicité, j’aurais fait beaucoup mieux, si je n’avais pas été si intimidée, car d’habitude j’ai beaucoup plus de souffle.

«Après quoi, le prince Albert voulut bien nous faire entendre «le Moissonneur et les fleurs», puis il me demanda d’improviser quelque chose pour finir. Étant très embarrassé, je priai le prince de me donner un thème. Il m’imposa la chorale qu’il avait jouée sur l’orgue et le morceau qu’il venait de chanter.

«Contrairement à mon habitude en pareille circonstance, je réussis admirablement et eus peut-être le défaut d’être long; mais je voulais prolonger mon plaisir. Naturellement j’ajoutai aux deux motifs imposés ceux chantés par Sa Majesté.

«Lorsque j’eus fini, la reine me dit: J’espère bien que vous reviendrez bientôt en Angleterre et que nous aurons alors le plaisir de votre visite.

«Je remerciai et, en saluant pour me retirer, je priai la reine de daigner accepter la dédicace de ma «Symphonie écossaise» en la mineur, qui avait été la cause de mon voyage, ce qu’elle accepta avec une parfaite bonne grâce.»

Cette simple lettre nous en dit plus long sur les talents de la reine que de gros volumes.

A Windsor, à Osborne, à Balmoral, dans ses soirées, la reine s’est souvent fait entendre. Depuis la mort du prince Albert, elle a surtout fait jouer ses dames d’honneur, mais s’est abstenue presque entièrement de jouer elle-même en public.

Quelques critiques, parlant des écrits de la reine, ont déclaré que ceux-ci n’enrichiraient pas beaucoup la littérature de son pays. La vérité est qu’il ne faut pas considérer les mémoires de la reine et le journal de sa vie dans les highlands d’Écosse comme une tentative d’écrivain. Victoria, en publiant ces simples notes, n’a voulu qu’offrir à son peuple le récit au jour le jour d’une vie qu’elle lui a vouée tout entière. Il est vrai que, même dans un écrit de ce genre, un écrivain aurait pu se révéler. La reine ne s’est pas révélée écrivain, c’est tout ce que l’on peut dire; elle n’y fait preuve ni d’imagination, ni même de cœur. C’est qu’à la vérité l’imagination lui fait complètement défaut et que les qualités du cœur sont chez elle étouffées le plus souvent par son défaut dominant qui est un égoïsme féroce.

Elle se contente de nous faire assister minute par minute à ses moindres actions, parce qu’elle s’occupe surtout d’elle-même et que, du moment que quelque chose la touche ou l’approche, cette chose fût-elle des plus futiles, prend une grande importance à ses yeux. Nous aimerions savoir par elle l’émotion ressentie à la vue d’une de ces scènes grandioses de la nature, inconnue d’elle jusqu’alors et au milieu de laquelle elle se trouve pour la première fois, et nous devons nous contenter d’une épithète généralement banale; mais aussi elle nous dit, par compensation, si elle était à voiture à deux ou quatre chevaux, quels étaient les chevaux, le nom du cocher, si Brown était sur le siège et si le prince avait revêtu son kilt et son plaid écossais.

A chaque ligne de ses mémoires, on éprouve la même déception. Elle apprend la mort de Wellington, dont l’Angleterre a fait un dieu de son vivant pour avoir eu le mérite ou la bonne fortune de s’être trouvé là en même temps que Blücher à Waterloo; que dit la reine: «Il est vrai que le duc avait quatre-vingt-trois ans!» On reste confondu devant tant d’inconscience et de naïveté. Quelques-uns ont été jusqu’à dire que les mémoires de Victoria ne seraient même pas corrects, si l’historien Sir Théodore Martin n’y avait fait de nombreuses retouches nécessaires. Nous leur laissons la responsabilité de ce jugement.

Si la reine n’a pas le tempérament d’un écrivain, elle aime du moins les bons écrivains et sait goûter les poètes. Dans les premières années de son mariage, elle aimait à se faire la lectrice de son époux et à lui faire saisir les beautés de la littérature anglaise.

On cite de la reine des lettres rendues publiques, notamment celle adressée au prince de Galles à l’occasion de sa majorité. Nous n’en parlerons pas, soupçonnant que dans tous les écrits publics, il ne faut attribuer à la souveraine ni l’initiative de la pensée, ni l’élévation de la forme. Il doit y avoir tant de talents qui ne demandent qu’à s’employer parmi les nombreux personnages d’élite qui ont le privilège d’exercer une sinécure à la Cour de Saint-James!

Quoi qu’on puisse penser des dons de Victoria aux points de vue des arts et de la littérature, on doit lui savoir gré d’une chose: c’est d’avoir cherché à encourager les arts, ou tout au moins d’avoir aidé son époux à les encourager. Cette noble tâche, le prince Albert l’assuma et la remplit de son mieux et c’est à lui, en grande partie, que l’Angleterre, qui n’a jamais pu avoir un musicien, doit d’avoir aujourd’hui une école de peinture qui, avec de très grands mérites, possède une réelle originalité.

XVII

Attentats contre la Reine Victoria.

Les sept attentats contre la reine.--Oxford, Francis, Bean, Hamilton, le capitaine Peter, Arthur O’Connor, Roderick Maclean.--Un accident de voiture dans les Highlands.--Mot de la reine.--Le naufrage de _Misletoe_.