Part 10
la reine et à une dame de la garde-robe. Pendant la nuit, une de ces dames veille à la porte de la chambre à coucher de la reine. Elles se relayent de deux en deux heures.
La chambre à coucher de Sa Majesté est en soie rouge foncé. Les rideaux sont verts. Elle renferme deux couchettes, séparées par un passage étroit: l’une d’elles est pour la reine, l’autre pour la princesse Béatrice qui ne la quitte pas. Une sonnette électrique est à la portée de chacune. Un cabinet de toilette fort bien aménagé sépare la chambre du salon. Le salon est bleu royal, qui approche de près le bleu ciel. L’ameublement se compose de larges fauteuils, d’un sofa, de deux tables et de lampes fixes. Un petit couloir tapissé conduit du salon au compartiment des personnes de la suite.
Le secrétaire indien de la reine, Munshi Abdul Karim, et ses compagnons occupent un wagon. Un autre wagon est généralement occupé par les directeurs de la Compagnie de chemin de fer sur le réseau de laquelle voyage la reine.
Partout de moelleux tapis couvrent le parquet.
Afin de ne pas troubler le sommeil de la reine, ses wagons n’ont pas de freins; les locomotives et les fourgons sont seuls munis de cet engin d’arrêt. La suspension en est parfaite et il est très difficile, si les rideaux sont baissés, de pouvoir dire si le train est en marche ou au repos. A Windsor, à Ballater et dans toutes les stations dans lesquelles elle a coutume de s’arrêter, soit au départ, soit à l’arrivée, la reine a une salle d’attente spéciale avec lavatory. On y sert souvent le thé à la famille royale venue pour saluer la souveraine à l’arrivée ou au départ.
Lorsque la reine est sur son départ, un grand mouvement s’établit dès l’aube entre le château et la gare. Toute la cavalerie est réquisitionnée pour le transport des bagages que des valets de pied de la Cour, de forts gaillards vêtus de rouge, empilent soigneusement sur les quais. C’est un va-et-vient de gens affairés pendant quatre ou cinq heures. Après les colis, viennent les animaux, les chiens, puis les voitures et harnais, puis les chevaux. Enfin, dès que l’heure du départ approche, ce sont la garde d’honneur qui se rend à la gare, puis les gens de la reine, les dames et seigneurs de la Cour dans des voitures à la livrée royale, ensuite le secrétaire particulier et le médecin de la reine, puis enfin et en dernier la reine, qu’annonce de loin l’attelage à quatre avec postillons à cheval dans la livrée noire et blanche qu’elle a adoptée depuis la mort de son époux; on reconnaît aussi la voiture royale à la livrée pittoresque du serviteur écossais, qui, les genoux nus, vêtu du jupon plissé qui constitue la grande originalité du costume national des montagnards du nord, est assis sur le siège d’arrière. La reine est accompagnée soit de la princesse Béatrice, soit d’une autre dame de la famille royale.
Dès que la reine pénètre dans la cour de la gare, la musique de la Garde ou les joueurs de cornemuse, selon que le départ a lieu de Windsor ou de Ballater, station du domaine de Balmoral, joue le _God save the Queen_. La reine descend péniblement de voiture et traverse la gare en hâte. Elle adresse toujours un compliment au chef de train et monte en wagon. Tout le monde est prêt pour le départ, car, à peine la portière du wagon royal s’est-elle refermée sur la souveraine, que le train s’ébranle sans secousse, sans bruit, au coup de sifflet.
De même qu’elle est la dernière à monter en wagon, de même elle est la première à en descendre. Aussi les dames et seigneurs désignés pour prendre le service d’honneur à l’arrivée doivent-ils partir la veille de son départ.
Sur le passage de la reine, dans les lieux qui lui sont familiers et où elle revient chaque année, on sait qu’elle n’aime ni les cris, ni les acclamations; aussi les hommes se contentent-ils de se découvrir et les dames de s’incliner sur son passage. La reine répond par de simples mouvements de tête, et en souriant.
Lorsque par hasard la princesse de Galles voyage avec la reine, il lui faut un wagon pour elle et pour sa multitude de chiens, dont elle encombre les bras de toutes les dames d’honneur et de toutes les personnes de sa suite.
La reine prend généralement place dans un angle de son wagon-salon où elle s’assied à reculons et du côté opposé à la voie adjacente.
Le train royal n’est jamais rapide. Sa vitesse maxima ne dépasse guère trente-cinq mille, soit plus de 56 kilomètres à l’heure. Il était autrefois précédé d’une locomotive-pilote, envoyée en avant-garde; mais depuis quelques années on a adopté un autre système de reconnaissance de la voie. Les jours où le train royal doit passer sur une ligne, tous les ouvriers employés à l’année pour la réparation des voies sont transformés en signaleurs. Chacun d’eux reçoit un drapeau blanc et un rouge. Ils sont assez rapprochés les uns des autres pour que le mécanicien en aperçoive toujours au moins un. Tant qu’il voit le drapeau blanc, il n’a qu’à laisser courir son train; dès qu’il aperçoit le rouge, il stoppe. La nuit, des lanternes blanches et rouges remplacent les drapeaux.
Le train royal n’emporte ni les chevaux, ni les ânes, ni les chiens, ni le gros des bagages; un autre train, qui part trois heures après le _special_, est formé à cet effet.
Sauf dans le cas d’encombrement de la voie, le train royal n’a pas d’arrêt.
Lorsque la reine ne dort pas, une dame d’honneur lui fait la lecture ou organise une partie de whist, à moins que Sa Majesté ne préfère laisser errer sa rêverie à travers les sites merveilleusement frais qu’elle traverse.
Les choses se passent de la même façon lorsque la reine se rend à Osborne, dans son home du Sud, situé dans l’île de Wight. Jusqu’à Portsmouth, dans le comté de Hants, célèbre par son port militaire, il n’est fait aucune dérogation aux usages décrits plus haut. A Portsmouth, le yacht royal _Victoria and Albert_, et quelquefois aussi les deux yachts le _Fairy_ et l’_Elfin_, attendent la reine et sa suite pour les transporter à East Cowes, où ils débarquent et de là ils se rendent à Osborne House en voitures.
Lorsque la reine voyage sur mer, soit pour visiter la côte anglaise, ce qui ne lui arrive plus depuis longtemps, soit pour venir voir naître le printemps sur une plage du midi
de la France ou du nord de l’Italie, elle fait généralement la traversée par mer de Portsmouth à Cherbourg, escortée de quelques cuirassés; un train spécial, formé par les soins de la Compagnie internationale des wagons-lits sur les ordres du chambellan, attend la comtesse de Balmoral, car elle n’est plus reine du Royaume-Uni, pour la transporter aussi rapidement que possible au lieu de destination. Elle ne traverse jamais Paris et s’en détourne en empruntant une partie du réseau de la grande ceinture. Le train royal sur le continent se compose de six ou sept wagons seulement et est traîné, comme en Angleterre, par deux locomotives. Un sous-intendant délégué par le chambellan part généralement quelques jours avant elle, afin de prendre toutes les dispositions pour que Sa Majesté ne manque de rien. L’âne Jacquot, la chaise roulante et les bagages sont partis quarante-huit heures avant la reine.
Il n’est pas rare qu’au cours de ses voyages sur le continent, la reine admette quelque personnage de distinction à venir la saluer. Dans ce cas, son train stoppe à l’heure précise au lieu fixé pour le rendez-vous. L’arrêt ne dépasse jamais un quart d’heure.
La reine ne paraît pas se ressentir outre mesure des fatigues de ces longs voyages et, malgré ses quatre-vingts ans passés, surmonte allègrement les inconvénients du mal de mer. Elle aime la mer et tient à ce que son peuple le sache. C’est par une sorte de coquetterie patriotique qu’elle ne cherche pas à abréger la traversée et quelle vient en six heures, par un beau temps, de Portsmouth à Cherbourg, tandis qu’elle pourrait faire confortablement le voyage de Portsmouth à Folkestone ou à Douvres et n’aurait plus à redouter qu’une traversée d’une heure et demie au plus par Boulogne ou Calais. Elle sait qu’elle est reine d’un peuple qui est fier de posséder l’empire des mers et que par conséquent elle doit à son titre de reine des mers de ne pas se dérober au mal de cœur qu’elle n’arrive que rarement à éviter.
A l’époque de ces déplacements qui coïncident toujours avec les fêtes de Pâques, ce qui a fait chuchoter, bien à tort, que la reine se cachait d’avoir été convertie au catholicisme et qu’elle ne venait sur le continent que pour y faire son devoir pascal, à l’abri des yeux indiscrets, l’état de la mer est généralement troublé. Malgré cela et malgré son grand âge, Victoria affronte de longues traversées. Ses sujets lui savent gré de mépriser le mal de mer; pour un peu, ils lui prescriraient de le rechercher. Quand on est reine de la première puissance maritime, de nombreuses et puissantes colonies au delà des mers, d’une flotte capable de tenir tête ou peut-être même de lutter avec avantage contre toutes les flottes du monde réunies, le mal de mer ne doit pas compter.
Lorsque Victoria est arrivée à destination, c’est dans ses propres attelages qu’elle se rend à la villa qui a été louée pour son séjour et c’est dans sa propre chaise, traînée par Jacquot, avec John Brown autrefois, aujourd’hui Francis Clark, son domestique écossais au marchepied de droite et avec la princesse Béatrice ou Henry de Battenberg, comme on l’appelle depuis son mariage, au marchepied de gauche, qu’elle se promène deux fois par jour dans le parc qui entoure sa maison d’emprunt.
Au bout de son séjour, la reine retourne directement en Angleterre. Le retour s’effectue invariablement dans les mêmes conditions que l’aller: la reine est en tout très conservatrice et aime n’avoir rien à changer à ses moindres habitudes.
C’est dans un sentiment d’orgueil que l’Angleterre voulut dernièrement que le yacht royal et impérial fût un bâtiment de plus grande importance que n’est le _Victoria and Albert_ actuel, lequel a un plus faible tonnage que le _Hohenzollern_, dans lequel Guillaume II, petit-fils de la reine et chef d’une nation qui n’a rien de maritime, a l’habitude de naviguer. On fit donc construire le nouveau yacht, qui devait prendre le nom de son prédécesseur _Victoria and Albert_, sur les plans de sir William White, l’ingénieur-architecte en chef de la marine britannique. Il devait déplacer 1.200 tonneaux, 800 de moins que l’_Etendard_, le yacht de guerre du tzar de toutes les Russies, mais quelques centaines de plus que le _Hohenzollern_ de l’empereur allemand. Il devait filer 20 nœuds à l’heure et, d’une façon courante, 17 nœuds sans trépidation. Les devis s’élevèrent à £ 360.000 soit à 9.000.000 de francs. Il avait été solennellement lancé par la duchesse d’York le 9 mai 1899 et devait être mis à la mer le 1e janvier 1900. Les ordres avaient été donnés d’envoyer de Portsmouth l’équipage qui devait l’amener de Pembroke dans les eaux du Solent et de nombreuses invitations avaient été lancées à l’aristocratie et au monde maritime. Une foule était de plus accourue de tous les environs pour assister à cet événement. A neuf heures précises, les écluses laissaient pénétrer l’eau dans le bassin de construction; à neuf heures et demie le navire commençait à flotter; mais on remarqua qu’il s’inclinait fortement à bâbord et qu’il restait dans cette position sans qu’il fût possible de le redresser sur sa quille. L’angle d’inclinaison était de 25 degrés. On ne pouvait en croire ses yeux. On commanda aussitôt d’étayer le navire de tous côtés de peur qu’il ne portât sur le quai du bassin et les pompes d’épuisement furent mises en œuvre, tandis qu’on télégraphiait de tous côtés aux autorités de venir constater les défauts de construction.
On comprend que la marine anglaise ne soit pas fière de ce loup et que tout ait été fait pour empêcher que la mésaventure du nouveau _Victoria and Albert_, qui devait être présenté à la reine pour ses étrennes, se répandît. La nouvelle s’en est propagée malgré tout et elle n’a pas contribué à relever la réputation de l’Angleterre dans l’art de la construction navale, réputation ébranlée déjà par les échecs successifs que les Américains ont infligés aux yachts de construction anglaise depuis que la coupe America a traversé l’Atlantique.
On espère être en mesure de présenter le yacht réparé à la reine à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance.
XIV
La Reine Victoria et ses bêtes.
L’amour des bêtes.--La ménagerie royale.--La maternité à Hampton Court.--On ne vieillit pas sous les harnais royaux.--Le musée des chiens de Windsor Park.--La véranda de la reine.--Thermes de chiens.--La liste des grands favoris.--On ne passe pas, même au nom de la reine.--Schopenhauer a raison.--Le proscrit de Mendelssohn.--Amour platonique.--Le pauvre Sanger.--Empereur et Jacquot; grandeur et décadence.
La reine Victoria a toujours adoré les bêtes, particulièrement les chiens, les chevaux et les ânes. Elle répète à plaisir le mot de Schopenhauer: «Sans les honnêtes figures des chiens, nous oublierions que la sincérité existe.» Nous ne parlerons pas de tous ceux qui ont vécu à son service: les dimensions de notre cadre n’y suffiraient pas. Nous nous bornerons à mentionner ceux avec lesquels elle a été en plus grande intimité ou qui ont tenu un rang plus élevé dans les bonnes grâces de la souveraine.
Le premier en date fut le petit âne tout caparaçonné de satin bleu sur lequel la princesse Victoria faisait ses promenades dans les jardins de Kensington, que rappelle si fidèlement aujourd’hui Ninette, achetée à Grasse par la reine et affectée à sa petite-fille, la petite princesse Victoria de Connaught.
Mais une visite méthodique au chenil de Windsor, aux écuries de Windsor et de Buckingham Palace va nous permettre de passer en revue les favoris du jour et d’évoquer la mémoire de ceux qui ne sont plus.
A Windsor, ou plutôt dans la ferme-modèle construite sur les dépendances du château par le prince consort, se trouve le chenil, les écuries des chevaux préférés, les invalides des favoris. Aux écuries de Buckingham Palace, où le grand écuyer, actuellement le populaire duc de Portland, a son bureau central, nous visiterons les chevaux d’apparat et les équipages de la Cour. Il existe, au vieux château royal de Hampton-Court qui appartint au cardinal Wolsey, ministre de Henry VIII, et que l’on aperçoit de la magnifique terrasse de Richmond, à travers la vallée, de l’autre côté de la Tamise, une écurie d’élevage. C’est là que vont se perpétuer les races, notamment celle des chevaux de satin isabelle, à la crinière et à la queue de soie crème, qu’on attelle à douze au carrosse de gala, les jours de couronnement. Il arrive, comme dans le cas de Victoria, que plusieurs générations de ces chevaux passent sans avoir servi; mais leur élevage est si soigné, leur race est conservée si intacte à l’abri de tout croisement de sang, qu’ils se succèdent sous les harnais royaux sans que l’on s’aperçoive du changement.
Nous sommes à la ferme-modèle de Windsor où sont les chenils. Le maître de céans, M. Hugh Brown et son sous-intendant M. Hill nous montrent l’appartement où s’arrête la reine, quand elle vient visiter «ses plus fidèles amis». L’ameublement de cette pièce est en chêne sculpté avec tentures rouges. Les murs disparaissent derrière les centaines de portraits de chiens, les uns photographiques, d’autres peints à l’aquarelle, d’autres à l’huile. Ces portraits sont signés de noms célèbres, tels que ceux de Landseer, le grand peintre animalier de l’Angleterre, ou de noms respectés comme ceux de Victoria la reine même ou d’Albert, son époux. Par une attention délicate, une mèche du poil des favoris trépassés est tressée dans la découpure du cadre sculpté qui entoure leur peinture ou leur photographie. Le long des chenils, un passage couvert à l’abri des intempéries, appelé la «Vérandah de la reine», permet à la souveraine de visiter les stands en détail. Chaque stand de chien ou de couple de chien est composé d’une niche et d’un petit jardinet. Les niches sont chauffées par un calorifère unique à eau chaude. Un petit lac triangulaire sert de bain public à toute la gent canine. On ne consulte pour leur imposer la cohabitation, que leurs sympathies réciproques, sans égard pour la taille, ni la race. Enfin il existe un petit hôpital pour les malades. On compte en tout à Windsor cinquante-cinq chiens.
On les sort en promenade deux fois par jour, dans la matinée et l’après-midi. Le grand repas se fait à quatre heures de l’après-midi; en hiver, par les temps rigoureux, on leur donne à manger également le matin. Ceux qui accompagnent partout la reine actuellement, sont un superbe fox-terrier nommé _Spot_, un magnifique basset noir et feu _Roy_ et un petit spitz plein d’esprit répondant au nom de _Marco_. La race favorite de la reine est celle des colliers dont _Darnley_ est un des plus beaux types. Darnley est le chien le plus aimable de la création; il suffit de lui demander un sourire pour être à même de compter toutes ses dents. Le plus intelligent de toute la collection est _Beppo_, un petit toutou à longs poils blancs envoyé de Poméranie, qui a pris ses habitudes à la Cour.
Le prince Albert préférait les dachshounds, le prince de Galles a des préférences pour les bassets.
A toutes les expositions de chiens du Royaume-Uni, la reine a l’habitude d’envoyer des pensionnaires de ses chenils et il est rare qu’elle n’y remporte pas quelque prix de beauté.
Partout à travers le domaine royal, on rencontre une tombe de chien: ici gît _Dash_, le fidèle épagneul qui aboya si joyeusement à la reine, à son retour de Westminster Abbey, le jour de son couronnement; là _Eos_, le superbe lévrier qui vint en Angleterre avec le prince Albert, ne l’ayant jamais quitté, et dont la mort, survenue en 1844, faisait écrire au prince s’adressant à sa mère: «Je suis sûr que vous partagerez mon chagrin; il était si intelligent et si dévoué. Combien il me rappelait de doux souvenirs!» Plus loin des plaques de bronze rappellent les mémoires de _Quiz_, le chien-lion de l’île de Malte, dernier de sa race, qui fut le plus grand favori de la duchesse de Kent, mère de la reine; de _Dachel_, chien allemand, unique pour la chasse; d’_Islay_, qui servit tant de fois de modèle à la royale élève de Landseer; _Sharp_, auquel la reine fait souvent allusion dans ses mémoires, comme à un modèle de fidélité et d’obéissance passive. Ce Sharp, dont l’éducation était l’œuvre de John Brown, avait été dressé à ne laisser toucher à rien dans la chambre de son maître. Un jour que la reine avait envoyé une dame d’honneur à son fidèle écossais, celle-ci ne trouvant dans la chambre que Sharp, voulut s’acquitter de sa commission par écrit. Elle prit donc un crayon sur la table et écrivit à Brown ce que la reine attendait de lui. Lorsqu’elle voulut sortir, Sharp se dressa entre elle et la porte; elle eut beau crier, appeler au secours, ameuter tout le château: Sharp ne lâcha sa prisonnière qu’en présence de John Brown, que l’on finit par découvrir après de longues heures. La statue de Sharp représente le chien couché, gardant un gant de la reine. _Noble_ est un autre chien de même race, offert à la reine en 1872, par une dame de la Cour, à l’occasion de l’anniversaire de sa naissance: il mourut subitement à Balmoral où il a son monument; sa statue est à Osborne. C’est à son sujet que la reine a écrit: «Tant qu’il y aura sur terre de ces têtes-là, on ne pourra douter de la fidélité».
Deux favoris ont encore leurs traits coulés dans le bronze: ce sont _Boy_ et _Boz_.
A côté de ces favoris et seul de son espèce, il nous faut placer ici _Lorie_, un perroquet bavard, don du prince Albert, qui, par deux fois, a eu les honneurs du pinceau de Landseer. Toujours avec la reine, où qu’elle soit, excepté dans la chambre à coucher, il imite sa voix, à tel point qu’elle ne peut chanter sans qu’il cherche à convertir le solo royal en un désagréable duo. C’est lui que Mendelssohn dut un jour sortir lui-même du salon pour pouvoir entendre la reine chanter un de ses morceaux. Aujourd’hui Lorie vit à côté de sa royale maîtresse, qui a blanchi et s’est courbée vers la terre, sans paraître de son côté ressentir les atteintes de l’âge.
La visite des étables n’est pas moins intéressante. L’espèce bovine y est à peu près représentée dans toutes ses variétés. Les vaches de Jersey sont couchées à côté de celles du Zoulouland. La race espagnole avec ses longues cornes forme à elle seule une collection des plus complètes.
Les écuries royales évoquent de plus piquants souvenirs: voici _Flora_ et _Alma_, les deux juments offertes à la reine par le roi Victor-Emmanuel: elles goûtent aujourd’hui les douceurs de la retraite. A côté est le fougueux chargeur alezan que l’empereur Frédéric d’Allemagne offrit à son beau-frère le prince Christian. Il fait écurie commune avec _Ninette_, l’ânesse blanche de la petite Victoria de Connaught. Il n’y a pas moyen de le tenir lorsqu’on lui enlève Ninette et il faut voir la joie qu’il manifeste à son retour. _Jenny_ est une ânesse blanche de 25 ans d’âge, née à Windsor et élevée dans la dépendance du château, à Virginia Water. _Tewfik_ est un âne égyptien acheté au Caire par lord Wolseley, le généralissime actuel de l’armée du Royaume-Uni, et offert à la reine sous ses harnais orientaux. On le laisse souvent à l’état libre dans le parc au milieu du nombreux bétail écossais. Voici la _Skewbald_, jolie petite jument shetlandaise, de la grosseur d’un petit poney, qui fait la joie des arrière-petits-enfants de la reine; le pauvre _Sanger_, qui fut offert un jour dans les highlands à la reine par Sanger, le vieux propriétaire d’un cirque jadis fameux. La reine raconte dans ses mémoires sa rencontre sur la route avec le cirque Sanger et comment elle l’invita, par commisération pour sa déchéance, à donner une représentation à Balmoral. Le vieux bonhomme faillit en devenir fou. Il avait depuis longtemps perdu sa position de premier cirque d’Angleterre et tout son matériel était démodé et défraîchi. N’importe, la représentation eut lieu et un petit âne blanc fut même fort admiré des enfants de la reine. Celle-ci voulut l’avoir. Sanger, dont il était la _great attraction_, promit d’en dresser un semblable pour la Cour. Il tint parole et envoya à Windsor celui qui, depuis, y rappelle son nom. _Empereur_, le fougueux Empereur sur lequel la reine passait à Aldershot la revue de ses troupes, n’est plus depuis longtemps; mais on voit encore _Jessie_, la jument favorite à la longue robe de velours tachetée, que conduisait John Brown à la main dans les jardins d’Osborne, quand sa royale maîtresse commença à vieillir. Enfin voici _Jacquot_, le favori du jour, celui qu’on attelle à la chaise royale partout et toujours, aussi bien sur le territoire du Royaume-Uni que sur le continent.