Chapter 22
Cependant, tout au contraire de la ville, qui était silencieuse et lugubre, le Louvre était bruyant, joyeux et illuminé. C'est qu'il y avait grande fête au palais. Une fête commandée par Charles IX, une fête qu'il avait indiquée pour le soir, en même temps qu'il indiquait le supplice pour le matin.
La reine de Navarre avait reçu, dès la veille au soir, l'ordre de s'y trouver, et, dans l'espérance que La Mole et Coconnas seraient sauvés dans la nuit, dans la conviction que toutes les mesures étaient bien prises pour leur salut, elle avait répondu à son frère qu'elle ferait selon ses désirs.
Mais depuis qu'elle avait perdu tout espoir, par la scène de la chapelle; depuis qu'elle avait, dans un dernier mouvement de pitié pour cet amour, le plus grand et le plus profond qu'elle avait éprouvé de sa vie, assisté à l'exécution, elle s'était bien promis que ni prières ni menaces ne la feraient assister à une fête joyeuse au Louvre le même jour où elle avait vu une fête si lugubre en Grève.
Le roi Charles IX avait donné ce jour-là une nouvelle preuve de cette puissance de volonté que personne peut-être ne poussa au même degré que lui: alité depuis quinze jours, frêle comme un moribond, livide comme un cadavre, il se leva vers cinq heures, et revêtit ses plus beaux habits. Il est vrai que pendant la toilette il s'évanouit trois fois.
Vers huit heures, il s'informa de ce qu'était devenue sa soeur, et demanda si on l'avait vue et si l'on savait ce qu'elle faisait. Personne ne lui répondit; car la reine était rentrée chez elle vers les onze heures, et s'y était renfermée en défendant absolument sa porte.
Mais il n'y avait pas de porte fermée pour Charles. Appuyé sur le bras de M. de Nancey, il s'achemina vers l'appartement de la reine de Navarre, et entra tout à coup par la porte du corridor secret.
Quoiqu'il s'attendît à un triste spectacle, et qu'il y eût d'avance préparé son coeur, celui qu'il vit était plus déplorable encore que celui qu'il avait rêvé.
Marguerite, à demi morte, couchée sur une chaise longue, la tête ensevelie dans des coussins, ne pleurait pas, ne priait pas; mais, depuis son retour, elle râlait comme une agonisante.
À l'autre coin de la chambre, Henriette de Nevers, cette femme intrépide, gisait, sans connaissance, étendue sur le tapis. En revenant de la Grève, comme à Marguerite, les forces lui avaient manqué, et la pauvre Gillonne allait de l'une à l'autre, n'osant pas essayer de leur adresser une parole de consolation.
Dans les crises qui suivent ces grandes catastrophes, on est avare de sa douleur comme d'un trésor, et l'on tient pour ennemi quiconque tente de nous en distraire la moindre partie.
Charles IX poussa donc la porte, et laissant Nancey dans le corridor, il entra pâle et tremblant.
Ni l'une ni l'autre des femmes ne l'avait vu. Gillonne seule, qui dans ce moment portait secours à Henriette, se releva sur un genou et tout effrayée regarda le roi.
Le roi fit un geste de la main, elle se releva, fit la révérence, et sortit.
Alors Charles se dirigea vers Marguerite, la regarda un instant en silence; puis avec une intonation dont on eût cru cette voix incapable:
-- Margot! dit-il, ma soeur! La jeune femme tressaillit et se redressa:
-- Votre Majesté! dit-elle.
-- Allons, ma soeur, du courage! Marguerite leva les yeux au ciel.
-- Oui, dit Charles, je sais bien, mais écoute-moi. La reine de Navarre fit signe qu'elle écoutait.
-- Tu m'as promis de venir au bal, dit Charles.
-- Moi! s'écria Marguerite.
-- Oui, et d'après ta promesse on t'attend; de sorte que si tu ne venais pas on serait étonné de ne pas t'y voir.
-- Excusez-moi, mon frère, dit Marguerite; vous le voyez, je suis bien souffrante.
-- Faites un effort sur vous-même.
Marguerite parut un instant tentée de rappeler son courage, puis tout à coup s'abandonnant et laissant retomber sa tête sur ses coussins:
-- Non, non, je n'irai pas, dit-elle.
Charles lui prit la main, s'assit sur sa chaise longue, et lui dit:
-- Tu viens de perdre un ami, je le sais, Margot; mais regarde- moi, n'ai-je pas perdu tous mes amis, moi! et de plus, ma mère! Toi, tu as toujours pu pleurer à l'aise comme tu pleures en ce moment; moi, à l'heure de mes plus fortes douleurs, j'ai toujours été forcé de sourire. Tu souffres, regarde-moi! moi, je meurs. Eh bien, Margot, voyons, du courage! Je te le demande, ma soeur, au nom de notre gloire! Nous portons comme une croix d'angoisses la renommée de notre maison, portons-la comme le Seigneur jusqu'au Calvaire! et si sur la route, comme lui, nous trébuchons, relevons-nous, courageux et résignés comme lui.
-- Oh! mon Dieu, mon Dieu! s'écria Marguerite.
-- Oui, dit Charles, répondant à sa pensée; oui, le sacrifice est rude, ma soeur; mais chacun fait le sien, les uns de leur honneur, les autres de leur vie. Crois-tu qu'avec mes vingt-cinq ans et le plus beau trône du monde, je ne regrette pas de mourir? Eh bien, regarde-moi... mes yeux, mon teint, mes lèvres sont d'un mourant, c'est vrai; mais mon sourire... est-ce que mon sourire ne ferait pas croire que j'espère? Et, cependant, dans huit jours, un mois tout au plus, tu me pleureras, ma soeur, comme celui qui est mort aujourd'hui.
-- Mon frère! ... s'écria Margot en jetant ses deux bras autour du cou de Charles.
-- Allons, habillez-vous, chère Marguerite, dit le roi; cachez votre pâleur et paraissez au bal. Je viens de donner ordre qu'on vous apporte des pierreries nouvelles et des ajustements dignes de votre beauté.
-- Oh! des diamants, des robes, dit Marguerite, que m'importe tout cela maintenant!
-- La vie est longue, Marguerite, dit en souriant Charles, pour toi du moins.
-- Jamais! jamais!
-- Ma soeur, souviens-toi d'une chose: quelquefois c'est en étouffant ou plutôt en dissimulant la souffrance que l'on honore le mieux les morts.
-- Eh bien, Sire, dit Marguerite frissonnante, j'irai. Une larme, qui fut bue aussitôt par sa paupière aride, mouilla l'oeil de Charles. Il s'inclina vers sa soeur, la baisa au front, s'arrêta un instant devant Henriette, qui ne l'avait ni vu ni entendu, et dit:
-- Pauvre femme! Puis il sortit silencieusement. Derrière le roi, plusieurs pages entrèrent, apportant des coffres et des écrins. Marguerite fit signe de la main que l'on déposât tout cela à terre. Les pages sortirent, Gillonne resta seule.
-- Prépare-moi tout ce qu'il me faut pour m'habiller, Gillonne, dit Marguerite. La jeune fille regarda sa maîtresse d'un air étonné.
-- Oui, dit Marguerite avec un accent dont il serait impossible de rendre l'amertume, oui, je m'habille, je vais au bal, on m'attend là-bas. Dépêche-toi donc! la journée aura été complète: fête à la Grève ce matin, fête au Louvre ce soir.
-- Et madame la duchesse? dit Gillonne.
-- Oh! elle, elle est bien heureuse; elle peut rester ici; elle peut pleurer, elle peut souffrir tout à son aise. Elle n'est pas fille de roi, femme de roi, soeur de roi. Elle n'est pas reine. Aide-moi à m'habiller, Gillonne.
La jeune fille obéit. Les parures étaient magnifiques, la robe splendide. Jamais Marguerite n'avait été si belle. Elle se regarda dans une glace.
-- Mon frère a bien raison, dit-elle, et c'est une bien misérable chose que la créature humaine. En ce moment Gillonne revint.
-- Madame, dit-elle, un homme est là qui vous demande.
-- Moi?
-- Oui, vous.
-- Quel est cet homme?
-- Je ne sais, mais son aspect est terrible, et sa seule vue m'a fait frissonner.
-- Va lui demander son nom, dit Marguerite en pâlissant. Gillonne sortit, et quelques instants après elle rentra.
-- Il n'a pas voulu me dire son nom, madame, mais il m'a priée de vous remettre ceci.
Gillonne tendit à Marguerite le reliquaire qu'elle avait donné la veille au soir à La Mole.
-- Oh! fais entrer, fais entrer, dit vivement la reine.
Et elle devint plus pâle et plus glacée encore qu'elle n'était.
Un pas lourd ébranla le parquet. L'écho, indigné sans doute de répéter un pareil bruit, gronda sous le lambris, et un homme parut sur le seuil.
-- Vous êtes...? dit la reine.
-- Celui que vous rencontrâtes un jour près de Montfaucon, madame, et qui ramena au Louvre, dans son tombereau, deux gentilshommes blessés.
-- Oui, oui, je vous reconnais, vous êtes maître Caboche.
-- Bourreau de la prévôté de Paris, madame. C'étaient les seuls mots que Henriette avait entendus de tous ceux que depuis une heure on prononçait autour d'elle. Elle dégagea sa tête pâle de ses deux mains et regarda le bourreau avec ses yeux d'émeraude, d'où semblait sortir un double jet de flammes.
-- Et vous venez...? dit Marguerite tremblante.
-- Vous rappeler la promesse faite au plus jeune des deux gentilshommes, à celui qui m'a chargé de vous rendre ce reliquaire. Vous la rappelez-vous, madame?
-- Ah! oui, oui, s'écria la reine, et jamais ombre plus généreuse n'aura plus noble satisfaction; mais où est-elle?
-- Elle est chez moi avec le corps.
-- Chez vous? pourquoi ne l'avez-vous pas apportée?
-- Je pouvais être arrêté au guichet du Louvre, on pouvait me forcer de lever mon manteau; qu'aurait-on dit si, sous ce manteau, on avait vu une tête?
-- C'est bien, gardez-la chez vous; j'irai la chercher demain.
-- Demain, madame, demain, dit maître Caboche, il sera peut-être trop tard.
-- Pourquoi cela?
-- Parce que la reine mère m'a fait retenir pour ses expériences cabalistiques les têtes des deux premiers condamnés que je décapiterais.
-- Oh! profanation! les têtes de nos bien-aimés! Henriette, s'écria Marguerite en courant à son amie, qu'elle retrouva debout comme si un ressort venait de la remettre sur ses pieds; Henriette, mon ange, entends-tu ce qu'il dit, cet homme?
-- Oui. Eh bien, que faut-il faire?
-- Il faut aller avec lui.
Puis poussant un cri de douleur avec lequel les grandes infortunes se reprennent à la vie:
-- Ah! j'étais cependant si bien, dit-elle; j'étais presque morte.
Pendant ce temps, Marguerite jetait sur ses épaules nues un manteau de velours.
-- Viens, viens, dit-elle, nous allons les revoir encore une fois.
Marguerite fit fermer toutes les portes, ordonna que l'on amenât la litière à la petite porte dérobée; puis, prenant Henriette sous le bras, descendit par le passage secret, faisant signe à Caboche de les suivre.
À la porte d'en bas était la litière, au guichet était le valet de Caboche avec une lanterne.
Les porteurs de Marguerite étaient des hommes de confiance muets et sourds, plus sûrs que ne l'eussent été des bêtes de somme.
La litière marcha pendant dix minutes à peu près, précédée de maître Caboche et de son valet portant la lanterne; puis elle s'arrêta.
Le bourreau ouvrit la portière tandis que le valet courait devant.
Marguerite descendit, aida la duchesse de Nevers à descendre. Dans cette grande douleur qui les étreignait toutes deux, c'était cette organisation nerveuse qui se trouvait être la plus forte.
La tour du Pilori se dressait devant les deux femmes comme un géant sombre et informe, envoyant une lumière rougeâtre par deux sarbacanes qui flamboyaient à son sommet.
Le valet reparut sur la porte.
-- Vous pouvez entrer, mesdames, dit Caboche, tout le monde est couché dans la tour. Au même moment la lumière des deux meurtrières s'éteignit.
Les deux femmes, serrées l'une contre l'autre, passèrent sous la petite porte en ogive et foulèrent dans l'ombre une dalle humide et raboteuse. Elles aperçurent une lumière au fond d'un corridor tournant, et, guidées par le maître hideux du logis, elles se dirigèrent de ce côté. La porte se referma derrière elles.
Caboche, un flambeau de cire à la main, les introduisit dans une salle basse et enfumée. Au milieu de cette salle était une table dressée avec les restes d'un souper et trois couverts. Ces trois couverts étaient sans doute pour le bourreau, sa femme et son aide principal.
Dans l'endroit le plus apparent était cloué à la muraille un parchemin scellé du sceau du roi. C'était le brevet patibulaire.
Dans un coin était une grande épée, à poignée longue. C'était l'épée flamboyante de la justice.
Çà et là on voyait encore quelques images grossières représentant des saints martyrisés par tous les supplices.
Arrivé là, Caboche s'inclina profondément.
-- Votre Majesté m'excusera, dit-il, si j'ai osé pénétrer dans le Louvre et vous amener ici. Mais c'était la volonté expresse et suprême du gentilhomme, de sorte que j'ai dû...
-- Vous avez bien fait, maître, vous avez bien fait, dit Marguerite, et voici pour récompenser votre zèle.
Caboche regarda tristement la bourse gonflée d'or que Marguerite venait de déposer sur la table.
-- De l'or! toujours de l'or! murmura-t-il. Hélas! madame, que ne puis-je moi-même racheter à prix d'or le sang que j'ai été obligé de répandre aujourd'hui!
-- Maître, dit Marguerite avec une hésitation douloureuse et en regardant autour d'elle, maître, maître, nous faudrait-il encore aller ailleurs? je ne vois pas...
-- Non, madame, non, ils sont ici; mais c'est un triste spectacle et que je pourrais vous épargner en vous apportant caché dans un manteau ce que vous venez chercher.
Marguerite et Henriette se regardèrent simultanément.
-- Non, dit Marguerite, qui avait lu dans le regard de son amie la même résolution qu'elle venait de prendre, non; montrez-nous le chemin et nous vous suivrons.
Caboche prit le flambeau, ouvrit une porte de chêne qui donnait sur un escalier de quelques marches et qui s'enfonçait en plongeant sous la terre. Au même instant un courant d'air passa, faisant voler quelques étincelles de la torche et jetant au visage des princesses l'odeur nauséabonde de la moisissure et du sang.
Henriette s'appuya, blanche comme une statue d'albâtre, sur le bras de son amie à la marche plus assurée; mais au premier degré elle chancela.
-- Oh! je ne pourrai jamais, dit-elle.
-- Quand on aime bien, Henriette, répliqua la reine, on doit aimer jusque dans la mort.
C'était un spectacle horrible et touchant à la fois que celui que présentaient ces deux femmes resplendissantes de jeunesse, de beauté, de parure, se courbant sous la voûte ignoble et crayeuse, la plus faible s'appuyant à la plus forte, et la plus forte s'appuyant au bras du bourreau.
On arriva à la dernière marche. Au fond du caveau gisaient deux formes humaines recouvertes par un large drap de serge noire. Caboche leva un coin du voile, approcha son flambeau et dit:
-- Regardez, madame la reine. Dans leurs habits noirs, les deux jeunes gens étaient couchés côte à côte avec l'effrayante symétrie de la mort. Leurs têtes, inclinées et rapprochées du tronc, semblaient séparées seulement au milieu du cou par un cercle de rouge vif. La mort n'avait pas désuni leurs mains, car, soit hasard, soit pieuse attention du bourreau, la main droite de La Mole reposait dans la main gauche de Coconnas.
Il y avait un regard d'amour sous les paupières de La Mole, il y avait un sourire de dédain sous celles de Coconnas.
Marguerite s'agenouilla près de son amant, et de ses mains éblouissantes de pierreries leva doucement cette tête qu'elle avait tant aimée.
Quant à la duchesse de Nevers, appuyée à la muraille, elle ne pouvait détacher son regard de ce pâle visage sur lequel tant de fois elle avait cherché la joie et l'amour.
-- La Mole! cher La Mole! murmura Marguerite.
-- Annibal! Annibal! s'écria la duchesse de Nevers, si fier, si brave, tu ne me réponds plus! ... Et un torrent de larmes s'échappa de ses yeux.
Cette femme si dédaigneuse, si intrépide, si insolente dans le bonheur; cette femme qui poussait le scepticisme jusqu'au doute suprême, la passion jusqu'à la cruauté, cette femme n'avait jamais pensé à la mort.
Marguerite lui en donna l'exemple. Elle enferma dans un sac brodé de perles et parfumé des plus fines essences la tête de La Mole, plus belle encore puisqu'elle se rapprochait du velours et de l'or, et à laquelle une préparation particulière, employée à cette époque dans les embaumements royaux, devait conserver sa beauté. Henriette s'approcha à son tour, enveloppant la tête de Coconnas dans un pan de son manteau.
Et toutes deux, courbées sous leur douleur plus que sous leur fardeau, montèrent l'escalier avec un dernier regard pour les restes qu'elles laissaient à la merci du bourreau, dans ce sombre réduit des criminels vulgaires.
-- Ne craignez rien, madame, dit Caboche, qui comprit ce regard, les gentilshommes seront ensevelis, enterrés saintement, je vous le jure.
-- Et tu leur feras dire des messes avec ceci, dit Henriette arrachant de son cou un magnifique collier de rubis et le présentant au bourreau.
On revint au Louvre comme on en était sorti. Au guichet, la reine se fit reconnaître; au bas de son escalier particulier, elle descendit, rentra chez elle, déposa sa triste relique dans le cabinet de sa chambre à coucher, destiné dès ce moment à devenir un oratoire, laissa Henriette en garde de sa chambre, et plus pâle et plus belle que jamais, entra vers dix heures dans la grande salle du bal, la même où nous avons vu, il y a tantôt deux ans et demi, s'ouvrir le premier chapitre de notre histoire.
Tous les yeux se tournèrent vers elle, et elle supporta ce regard universel d'un air fier et presque joyeux. C'est qu'elle avait religieusement accompli le dernier voeu de son ami. Charles, en l'apercevant, traversa chancelant le flot doré qui l'entourait.
-- Ma soeur, dit-il tout haut, je vous remercie. Puis tout bas:
-- Prenez garde! dit-il, vous avez au bras une tache de sang...
-- Ah! qu'importe, Sire, dit Marguerite, pourvu que j'aie le sourire sur les lèvres!
XXXI La sueur de sang
Quelques jours après la scène terrible que nous venons de raconter, c'est-à-dire le 30 mai 1574, la cour étant à Vincennes, on entendit tout à coup un grand bruit dans la chambre du roi, lequel, étant retombé plus malade que jamais au milieu du bal qu'il avait voulu donner le jour même de la mort des deux jeunes gens, était, par ordre des médecins, venu chercher à la campagne un air plus pur.
Il était huit heures du matin. Un petit groupe de courtisans causait avec feu dans l'antichambre, quand tout à coup retentit le cri, et parut au seuil de l'appartement la nourrice de Charles, les yeux baignés de larmes et criant d'une voix désespérée:
-- Secours au roi! secours au roi!
-- Sa Majesté est-elle donc plus mal? demanda le capitaine de Nancey, que le roi avait, comme nous l'avons vu, dégagé de toute obéissance à la reine Catherine pour l'attacher à sa personne.
-- Oh! que de sang! que de sang! dit la nourrice. Les médecins! appelez les médecins!
Mazille et Ambroise Paré se relevaient tour à tour auprès de l'auguste malade, et Ambroise Paré, qui était de garde, ayant vu s'endormir le roi, avait profité de cet assoupissement pour s'éloigner quelques instants.
Pendant ce temps, une sueur abondante avait pris le roi; et comme Charles était atteint d'un relâchement des vaisseaux capillaires, et que ce relâchement amenait une hémorragie de la peau, cette sueur sanglante avait épouvanté la nourrice, qui ne pouvait s'habituer à cet étrange phénomène, et qui, protestante, on se le rappelle, lui disait sans cesse que c'était le sang huguenot versé le jour de la Saint-Barthélemy qui appelait son sang.
On s'élança dans toutes les directions; le docteur ne devait pas être loin, et l'on ne pouvait manquer de le rencontrer.
L'antichambre resta donc vide, chacun étant désireux de montrer son zèle en ramenant le médecin demandé.
Alors une porte s'ouvrit, et l'on vit apparaître Catherine. Elle traversa rapidement l'antichambre et entra vivement dans l'appartement de son fils.
Charles était renversé sur son lit, l'oeil éteint, la poitrine haletante; de tout son corps découlait une sueur rougeâtre; sa main, écartée, pendait hors de son lit, et au bout de chacun de ses doigts pendait un rubis liquide.
C'était un horrible spectacle.
Cependant, au bruit des pas de sa mère, et comme s'il les eût reconnus, Charles se redressa.
-- Pardon, madame, dit-il en regardant sa mère, je voudrais bien mourir en paix.
-- Mourir, mon fils, dit Catherine, pour une crise passagère de ce vilain mal! Voudriez-vous donc nous désespérer ainsi?
-- Je vous dis, madame, que je sens mon âme qui s'en va. Je vous dis, madame, que c'est la mort qui arrive, mort de tous les diables! Je sens ce que je sens, et je sais ce que je dis.
-- Sire, dit la reine, votre imagination est votre plus grave maladie; depuis le supplice si mérité de ces deux sorciers, de ces deux assassins qu'on appelait La Mole et Coconnas, vos souffrances physiques doivent avoir diminué. Le mal moral persévère seul, et, si je pouvais causer avec vous dix minutes seulement, je vous prouverais...
-- Nourrice, dit Charles, veille à la porte, et que personne n'entre: la reine Catherine de Médicis veut causer avec son fils bien-aimé Charles IX.
La nourrice obéit.
-- Au fait, continua Charles, cet entretien devait avoir lieu un jour ou l'autre, mieux vaut donc aujourd'hui que demain. Demain, d'ailleurs, il serait peut-être trop tard. Seulement, une troisième personne doit assister à notre entretien.
-- Et pourquoi?
-- Parce que, je vous le répète, la mort est en route, reprit Charles avec une effrayante solennité; parce que d'un moment à l'autre elle entrera dans cette chambre comme vous, pâle et muette, et sans se faire annoncer. Il est donc temps, puisque j'ai mis cette nuit ordre à mes affaires, de mettre ordre ce matin à celles du royaume.
-- Et quelle est cette personne que vous désirez voir? demanda Catherine.
-- Mon frère, madame. Faites-le appeler.
-- Sire, dit la reine, je vois avec plaisir que ces dénonciations, dictées par la haine bien plus qu'arrachées à la douleur, s'effacent de votre esprit et vont bientôt s'effacer de votre coeur. Nourrice! cria Catherine, nourrice!
La bonne femme, qui veillait au-dehors, ouvrit la porte.
-- Nourrice, dit Catherine, par ordre de mon fils, quand M. de Nancey viendra, vous lui direz d'aller quérir le duc d'Alençon.
Charles fit un signe qui retint la bonne femme prête à obéir.
-- J'ai dit mon frère, madame, reprit Charles. Les yeux de Catherine se dilatèrent comme ceux de la tigresse qui va se mettre en colère. Mais Charles leva impérativement la main.
-- Je veux parler à mon frère Henri, dit-il. Henri seul est mon frère; non pas celui qui est roi là-bas, mais celui qui est prisonnier ici. Henri saura mes dernières volontés.
-- Et moi, s'écria la Florentine avec une audace inaccoutumée en face de la terrible volonté de son fils, tant la haine qu'elle portait au Béarnais la jetait hors de sa dissimulation habituelle, si vous êtes, comme vous le dites, si près de la tombe, croyez- vous que je céderai à personne, surtout à un étranger, mon droit de vous assister à votre heure suprême, mon droit de reine, mon droit de mère?
-- Madame, dit Charles, je suis roi encore; je commande encore, madame; je vous dis que je veux parler à mon frère Henri, et vous n'appelez pas mon capitaine des gardes?... Mille diables, je vous en préviens, j'ai encore assez de force pour l'aller chercher moi- même.
Et il fit un mouvement pour sauter à bas du lit, qui mit au jour son corps pareil à celui du Christ après la flagellation.
-- Sire, s'écria Catherine en le retenant, vous nous faites injure à tous: vous oubliez les affronts faits à notre famille, vous répudiez notre sang; un fils de France doit seul s'agenouiller près du lit de mort d'un roi de France. Quant à moi ma place est marquée ici par les lois de la nature et de l'étiquette; j'y reste donc.
-- Et à quel titre, madame, y restez-vous? demanda Charles IX.
-- À titre de mère.
-- Vous n'êtes pas plus ma mère, madame, que le duc d'Alençon n'est mon frère.
-- Vous délirez, monsieur, dit Catherine; depuis quand celle qui donne le jour n'est-elle pas la mère de celui qui l'a reçu?
-- Du moment, madame, où cette mère dénaturée ôte ce qu'elle donna, répondit Charles en essuyant une écume sanglante qui montait à ses lèvres.