La reine Margot - Tome II

Chapter 21

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Et il raconta la visite de François au roi de Navarre, les entrevues entre de Mouy et M. d'Alençon, l'histoire du manteau rouge, le tout en hurlant par réminiscence et en se faisant ajouter de temps en temps un coup de marteau.

Enfin il donna tant de renseignements précis, véridiques, incontestables, terribles contre M. le duc d'Alençon; il fit si bien paraître ne les accorder qu'à la violence des douleurs; il grimaça, rugit, se plaignit si naturellement et sur tant d'intonations différentes, que le juge lui-même finit par s'effaroucher d'avoir à enregistrer des détails si compromettants pour un fils de France.

-- Eh bien, à la bonne heure! disait Caboche, voici un gentilhomme à qui il n'est pas besoin de dire les choses à deux fois et qui fait bonne mesure au greffier. Jésus-Dieu! que serait-ce donc, si, au lieu d'être de cuir, les coins étaient de bois!

Aussi fit-on grâce à Coconnas du dernier coin de l'extraordinaire; mais, sans compter celui-là, il avait eu affaire à neuf autres, ce qui suffisait parfaitement à lui mettre les jambes en bouillie.

Le juge fit valoir à Coconnas la douceur qu'il lui accordait en faveur de ses aveux et se retira.

Le patient resta seul avec Caboche.

-- Eh bien, lui demanda celui-ci, comment allons-nous, mon gentilhomme?

-- Ah! mon ami! mon brave ami, mon cher Caboche! dit Coconnas, sois certain que je serai reconnaissant toute ma vie de ce que tu viens de faire pour moi.

-- Peste! vous avez raison, monsieur, car si on savait ce que j'ai fait pour vous, c'est moi qui prendrais votre place sur ce chevalet, et on ne me ménagerait point, moi, comme je vous ai ménagé.

-- Mais comment as-tu eu l'ingénieuse idée...

-- Voilà, dit Caboche tout en entortillant les jambes de Coconnas dans des linges ensanglantés: j'ai su que vous étiez arrêté, j'ai su qu'on faisait votre procès, j'ai su que la reine Catherine voulait votre mort; j'ai deviné qu'on vous donnerait la question, et j'ai pris mes précautions en conséquence.

-- Au risque de ce qui pouvait arriver?

-- Monsieur, dit Caboche, vous êtes le seul gentilhomme qui m'ait donné la main, et l'on a de la mémoire et un coeur, tout bourreau qu'on est, et peut-être même parce qu'on est bourreau. Vous verrez demain comme je ferai proprement ma besogne.

-- Demain? dit Coconnas.

-- Sans doute, demain.

-- Quelle besogne? Caboche regarda Coconnas avec stupéfaction.

-- Comment, quelle besogne? avez-vous donc oublié l'arrêt?

-- Ah! oui, en effet, l'arrêt, dit Coconnas, je l'avais oublié. Le fait est que Coconnas ne l'avait point oublié, mais qu'il n'y pensait pas. Ce à quoi il pensait, c'était à la chapelle, au couteau caché sous la nappe sacrée, à Henriette et à la reine, à la porte de la sacristie et aux deux chevaux attendant à la lisière de la forêt; ce à quoi il pensait, c'était à la liberté, c'était à la course en plein air, c'était à la sécurité au-delà des frontières de France.

-- Maintenant, dit Caboche, il s'agit de vous faire passer adroitement du chevalet sur la litière. N'oubliez pas que pour tout le monde, et même pour mes valets, vous avez les jambes brisées, et qu'à chaque mouvement vous devez pousser un cri.

-- Aïe! fit Coconnas rien qu'en voyant les deux valets approcher de lui la litière.

-- Allons! allons! un peu de courage, dit Caboche; si vous criez déjà, que direz-vous donc tout à l'heure?

-- Mon cher Caboche, dit Coconnas, ne me laissez pas toucher, je vous en supplie, par vos estimables acolytes; peut-être n'auraient-ils pas la main aussi légère que vous.

-- Posez la litière près du chevalet, dit maître Caboche.

Les deux valets obéirent. Maître Caboche prit Coconnas dans ses bras comme il aurait fait d'un enfant, et le déposa couché sur le brancard; mais malgré toutes ces précautions, Coconnas poussa des cris féroces. Le brave guichetier parut alors avec une lanterne.

-- À la chapelle, dit-il.

Et les porteurs de Coconnas se mirent en route après que Coconnas eut donné à Caboche une seconde poignée de main.

La première avait trop bien réussi au Piémontais pour qu'il fît désormais le difficile.

XXVIII La chapelle

Le lugubre cortège traversa dans le plus profond silence les deux ponts-levis du donjon et la grande cour du château qui mène à la chapelle, et aux vitraux de laquelle une pâle lumière colorait les figures livides des apôtres en robes rouges.

Coconnas aspirait avidement l'air de la nuit, quoique cet air fût tout chargé de pluie. Il regardait l'obscurité profonde et s'applaudissait de ce que toutes ces circonstances étaient propices à sa fuite et à celle de son compagnon.

Il lui fallut toute sa volonté, toute sa prudence, toute sa puissance sur lui-même pour ne pas sauter en bas de la litière dès que, porté dans la chapelle, il aperçut dans le choeur, et à trois pas de l'autel, une masse gisante dans un grand manteau blanc.

C'était La Mole.

Les deux soldats qui accompagnaient la litière s'étaient arrêtés en dehors de la porte.

-- Puisqu'on nous fait cette suprême grâce de nous réunir encore une fois, dit Coconnas, alanguissant sa voix, portez-moi près de mon ami.

Les porteurs n'avaient aucun ordre contraire, ils ne firent donc aucune difficulté d'accorder la demande de Coconnas.

La Mole était sombre et pâle, sa tête était appuyée au marbre de la muraille; ses cheveux noirs, baignés d'une sueur abondante, qui donnait à son visage la mate pâleur de l'ivoire, semblaient avoir conservé leur raideur après s'être hérissés sur sa tête.

Sur un signe du porte-clefs les deux valets s'éloignèrent pour aller chercher le prêtre que demanda Coconnas.

C'était le signal convenu.

Coconnas les suivait des yeux avec anxiété; mais il n'était pas le seul dont le regard ardent était fixé sur eux. À peine eurent-ils disparu, que deux femmes s'élancèrent de derrière l'autel et firent irruption dans le choeur avec des frémissements de joie qui les précédaient, agitant l'air comme le souffle chaud et bruyant qui précède l'orage.

Marguerite se précipita vers La Mole et le saisit dans ses bras.

La Mole poussa un cri terrible, un de ces cris comme en avait entendu Coconnas dans son cachot et qui avaient failli le rendre fou.

-- Mon Dieu! qu'y a-t-il donc, La Mole? dit Marguerite se reculant d'effroi. La Mole poussa un gémissement profond et porta ses mains à ses yeux comme pour ne pas voir Marguerite.

Marguerite fut épouvantée plus encore de ce silence et de ce geste que du cri de douleur qu'avait poussé La Mole.

-- Oh! s'écria-t-elle, qu'as-tu donc? tu es tout en sang.

Coconnas, qui s'était élancé vers l'autel, qui avait pris le poignard, qui tenait déjà Henriette enlacée, se retourna.

-- Lève-toi donc, disait Marguerite, lève-toi donc, je t'en supplie! tu vois bien que le moment est venu.

Un sourire effrayant de tristesse passa sur les lèvres blêmes de La Mole, qui semblait ne plus devoir sourire.

-- Chère reine! dit le jeune homme, vous aviez compté sans Catherine, et par conséquent sans un crime. J'ai subi la question, mes os sont rompus, tout mon corps n'est qu'une plaie, et le mouvement que je fais en ce moment pour appuyer mes lèvres sur votre front me cause des douleurs pires que la mort.

Et en effet, avec effort et tout pâlissant, La Mole appuya ses lèvres sur le front de la reine.

-- La question! s'écria Coconnas; mais moi aussi je l'ai subie; mais le bourreau n'a-t-il donc pas fait pour toi ce qu'il a fait pour moi?

Et Coconnas raconta tout.

-- Ah! dit La Mole, cela se comprend: tu lui as donné la main le jour de notre visite; moi j'ai oublié que tous les hommes sont frères, j'ai fait le dédaigneux. Dieu me punit de mon orgueil, merci à Dieu!

La Mole joignit les mains. Coconnas et les deux femmes échangèrent un regard d'indicible terreur.

-- Allons, allons, dit le geôlier, qui avait été jusqu'à la porte pour écouter et qui était revenu, allons, ne perdez pas de temps, cher monsieur de Coconnas; mon coup de dague, et arrangez-moi cela en digne gentilhomme, car ils vont venir.

Marguerite s'était agenouillée près de La Mole, pareille à ces figures de marbre courbées sur un tombeau, près du simulacre de celui qu'il renferme.

-- Allons, ami, dit Coconnas, du courage! je suis fort, je t'emporterai, je te placerai sur ton cheval, je te tiendrai même devant moi si tu ne peux te soutenir sur la selle, mais partons, partons; tu entends bien ce que nous dit ce brave homme, il s'agit de ta vie.

La Mole fit un effort surhumain, un effort sublime.

-- C'est vrai, il s'agit de ta vie, dit-il. Et il essaya de se soulever. Annibal le prit sous le bras et le dressa debout. La Mole, pendant ce temps, n'avait fait entendre qu'une espèce de rugissement sourd; mais au moment où Coconnas le lâchait pour aller au guichetier, et lorsque le patient ne fut plus soutenu que par les bras des deux femmes, ses jambes plièrent, et, malgré les efforts de Marguerite en larmes, il tomba comme une masse, et le cri déchirant qu'il ne put retenir fit retentir la chapelle d'un écho lugubre qui vibra longtemps sous ses voûtes.

-- Vous voyez, dit La Mole avec un accent de détresse, vous voyez, ma reine, laissez-moi donc, abandonnez-moi donc avec un dernier adieu de vous. Je n'ai point parlé, Marguerite, votre secret est donc demeuré enveloppé dans mon amour, et mourra tout entier avec moi. Adieu, ma reine, adieu...

Marguerite, presque inanimée elle-même, entoura de ses bras cette tête charmante, et y imprima un baiser presque religieux.

-- Toi, Annibal, dit La Mole, toi que les douleurs ont épargné, toi qui es jeune encore et qui peux vivre, fuis, mon ami, donne- moi cette consolation suprême de te savoir en liberté.

-- L'heure passe, cria le geôlier, allons, hâtez-vous. Henriette essayait d'entraîner doucement Annibal, tandis que Marguerite à genoux devant La Mole, les cheveux épars et les yeux ruisselants, semblait une Madeleine.

-- Fuis, Annibal, reprit La Mole, fuis, ne donne pas à nos ennemis le joyeux spectacle de la mort de deux innocents.

Coconnas repoussa doucement Henriette qui l'attirait vers la porte, et d'un geste si solennel qu'il en était devenu majestueux:

-- Madame, dit-il, donnez d'abord les cinq cents écus que nous avons promis à cet homme.

-- Les voici, dit Henriette.

Alors se retournant vers La Mole et secouant tristement la tête:

-- Quant à toi, bon La Mole, dit-il, tu me fais injure en pensant un instant que je puisse te quitter. N'ai-je pas juré de vivre et de mourir avec toi? Mais tu souffres tant, pauvre ami, que je te pardonne.

Et il se recoucha résolument près de son ami, vers lequel il pencha sa tête et dont il effleura le front avec ses lèvres.

Puis il attira doucement, doucement, comme une mère ferait pour son enfant, la tête de son ami, qui glissa contre la muraille et vint se reposer sur sa poitrine.

Marguerite était sombre. Elle avait ramassé le poignard que venait de laisser tomber Coconnas.

-- Ô ma reine, dit, en étendant les bras vers elle, La Mole, qui comprenait sa pensée; ô ma reine, n'oubliez pas que je meurs pour éteindre jusqu'au moindre soupçon de notre amour!

-- Mais que puis-je donc faire pour toi, s'écria Marguerite désespérée, si je ne puis pas même mourir avec toi?

-- Tu peux faire, dit La Mole, tu peux faire que la mort me sera douce, et viendra en quelque sorte à moi avec un visage souriant.

Marguerite se rapprocha de lui en joignant les mains comme pour lui dire de parler.

-- Te rappelles-tu ce soir, Marguerite, où, en échange de ma vie que je t'offrais alors et que je te donne aujourd'hui, tu me fis une promesse sacrée?...

Marguerite tressaillit.

-- Ah! tu te rappelles, dit La Mole, car tu frissonnes.

-- Oui, oui, je me la rappelle, dit Marguerite, et sur mon âme, Hyacinthe, cette promesse, je la tiendrai.

Marguerite étendit de sa place la main vers l'autel, comme pour prendre une seconde fois Dieu à témoin de son serment.

Le visage de La Mole s'éclaira comme si la voûte de la chapelle se fût ouverte, et qu'un rayon céleste eût descendu jusqu'à lui.

-- On vient, on vient, dit le geôlier. Marguerite poussa un cri, et se précipita vers La Mole, mais la crainte de redoubler ses douleurs l'arrêta tremblante devant lui.

Henriette posa ses lèvres sur le front de Coconnas et lui dit:

-- Je te comprends, mon Annibal, et je suis fière de toi. Je sais bien que ton héroïsme te fait mourir, mais je t'aime pour ton héroïsme. Devant Dieu je t'aimerai toujours avant et plus que toute chose, et ce que Marguerite a juré de faire pour La Mole, sans savoir quelle chose cela est, je te jure que pour toi aussi je le ferai.

Et elle tendit sa main à Marguerite.

-- C'est bien parler cela; merci, dit Coconnas.

-- Avant de me quitter, ma reine, dit La Mole, une dernière grâce: donnez-moi un souvenir quelconque de vous, que je puisse baiser en montant à l'échafaud.

-- Oh oui! s'écria Marguerite, tiens! ...

Et elle détacha de son cou un petit reliquaire d'or soutenu par une chaîne du même métal.

-- Tiens, dit-elle, voici une relique sainte que je porte depuis mon enfance; ma mère me la passa au cou quand j'étais toute petite et qu'elle m'aimait encore; elle vient de notre oncle le pape Clément; je ne l'ai jamais quittée. Tiens, prends-la.

La Mole la prit et la baisa avidement.

-- On ouvre la porte, dit le geôlier; fuyez, mesdames! fuyez! Les deux femmes s'élancèrent derrière l'autel, où elles disparurent. Au même moment le prêtre entrait.

XXIX La place Saint-Jean-en-Grève

Il est sept heures du matin; la foule attendait bruyante sur les places, dans les rues et sur les quais.

À dix heures du matin, un tombereau, le même dans lequel les deux amis, après leur duel, avaient été ramenés évanouis au Louvre, était parti de Vincennes, traversait lentement la rue Saint- Antoine, et sur son passage les spectateurs, si pressés qu'ils s'écrasaient les uns les autres, semblaient des statues aux yeux fixes et à la bouche glacée.

C'est qu'en effet il y avait ce jour-là un spectacle déchirant, offert par la reine mère à tout le peuple de Paris.

Dans ce tombereau, dont nous avons parlé, et qui s'acheminait à travers les rues, couchés sur quelques brins de paille, deux jeunes gens, la tête nue et complètement vêtus de noir, s'appuyaient l'un contre l'autre. Coconnas portait sur ses genoux La Mole, dont la tête dépassait les traverses du tombereau et dont les yeux vagues erraient ça et là.

Et cependant la foule, pour plonger son regard avide jusqu'au fond de la voiture, se pressait, se levait, se haussait, montant sur les bornes, s'accrochant aux anfractuosités des murailles, et paraissait satisfaite lorsqu'elle était parvenue à ne pas laisser vierge de son regard un seul point des deux corps qui sortaient de la souffrance pour aller à la destruction.

Il avait été dit que La Mole mourait sans avoir avoué un seul des faits qui lui étaient imputés, tandis qu'au contraire, assurait- on, Coconnas n'avait pu supporter la douleur et avait tout révélé.

Aussi, criait-on de tous côtés:

-- Voyez, voyez le rouge! c'est lui qui a parlé, c'est lui qui a tout dit; c'est un lâche qui est cause de la mort de l'autre. L'autre, au contraire, est un brave et n'a rien avoué.

Les deux jeunes gens entendaient bien, l'un les louanges, l'autre les injures qui accompagnaient leur marche funèbre, et tandis que La Mole serrait les mains de son ami, un sublime dédain éclatait sur la figure du Piémontais, qui, du haut du tombereau immonde, regardait la foule stupide comme il l'eût regardée d'un char triomphal.

L'infortune avait fait son oeuvre céleste, elle avait ennobli la figure de Coconnas, comme la mort allait diviniser son âme.

-- Sommes-nous bientôt arrivés? demanda La Mole; je n'en puis plus, ami, et je crois que je vais m'évanouir.

-- Attends, attends, La Mole, nous allons passez devant la rue Tizon et devant la rue Cloche-Percée, regarde, regarde un peu.

-- Oh! soulève-moi, soulève-moi, que je voie encore une fois cette bienheureuse maison.

Coconnas étendit la main et toucha l'épaule du bourreau, il était assis sur le devant du tombereau, et conduisait le cheval.

-- Maître, lui dit-il, rends-nous ce service de t'arrêter un instant en face de la rue Tizon.

Caboche fit de la tête un mouvement d'adhésion, et, arrivé en face de la rue Tizon, il s'arrêta.

La Mole se souleva avec effort, aidé par Coconnas; regarda, l'oeil voilé par une larme, cette petite maison silencieuse, muette et close comme un tombeau; un soupir gonfla sa poitrine, et à voix basse:

-- Adieu, murmura-t-il; adieu, la jeunesse, l'amour, la vie. Et il laissa retomber sa tête sur sa poitrine.

-- Courage! dit Coconnas, nous retrouverons peut-être tout cela là-haut.

-- Crois-tu? murmura La Mole.

-- Je le crois parce que le prêtre me l'a dit, et surtout parce que je l'espère. Mais ne t'évanouis pas, mon ami! ces misérables qui nous regardent riraient de nous.

Caboche entendit ces derniers mots; et fouettant son cheval d'une main, il tendit de l'autre à Coconnas, et sans que personne le pût voir, une petite éponge imprégnée d'un révulsif si violent que La Mole, après l'avoir respiré et s'en être frotté les tempes, s'en trouva rafraîchi et ranimé.

-- Ah! dit La Mole, je renais. Et il baisa le reliquaire suspendu à son cou par la chaîne d'or. En arrivant à l'angle du quai et en tournant le charmant petit édifice bâti par Henri II, on aperçut l'échafaud se dressant comme une plate-forme nue et sanglante: cette plate-forme dominait toutes les têtes.

-- Ami, dit La Mole, je voudrais bien mourir le premier.

Coconnas toucha une seconde fois de sa main l'épaule du bourreau.

-- Qu'y a-t-il, mon gentilhomme? demanda celui-ci en se retournant.

-- Brave homme, dit Coconnas, tu tiens à me faire plaisir, n'est- ce pas? tu me l'as dit, du moins.

-- Oui, et je vous le répète.

-- Voilà mon ami qui a plus souffert que moi, et qui, par conséquent, a moins de force...

-- Eh bien?

-- Eh bien, il me dit qu'il souffrirait trop de me voir mourir le premier. D'ailleurs, si je mourais le premier, il n'aurait personne pour le porter sur l'échafaud.

-- C'est bien, c'est bien, dit Caboche en essuyant une larme avec le dos de sa main; soyez tranquille, on fera ce que vous désirez.

-- Et d'un seul coup, n'est-ce pas? dit à voix basse le Piémontais.

-- D'un seul.

-- C'est bien... si vous avez à vous reprendre, reprenez-vous sur moi. Le tombereau s'arrêta, on était arrivé. Coconnas mit son chapeau sur sa tête.

Une rumeur semblable à celle des flots de la mer bruit aux oreilles de La Mole. Il voulut se lever, mais les forces lui manquèrent; et il fallut que Caboche et Coconnas le soutinssent sous les bras.

La place était pavée de têtes, les marches de l'Hôtel de Ville semblaient un amphithéâtre peuplé de spectateurs. Chaque fenêtre donnait passage à des visages animés dont les regards semblaient flamboyer.

Quand on vit le beau jeune homme qui ne pouvait plus se soutenir sur ses jambes brisées faire un effort suprême pour aller de lui- même à l'échafaud, une clameur immense s'éleva comme un cri de désolation universelle. Les hommes rugissaient, les femmes poussaient des gémissements plaintifs.

-- C'était un des premiers raffinés de la cour, disaient les hommes, et ce n'était pas à Saint-Jean-en-Grève qu'il devait mourir, c'était au Pré-aux-Clercs.

-- Qu'il est beau! qu'il est pâle! disaient les femmes; c'est celui qui n'a point parlé.

-- Ami, dit La Mole, je ne puis me soutenir! Porte-moi!

-- Attends, dit Coconnas. Il fit un signe au bourreau, qui s'écarta; puis, se baissant, il prit La Mole dans ses bras comme il eût fait d'un enfant, et monta sans chanceler, chargé de son fardeau, l'escalier de la plate-forme où il déposa La Mole, au milieu des cris frénétiques et des applaudissements de la foule. Coconnas leva son chapeau de dessus sa tête, et salua. Puis il jeta son chapeau près de lui sur l'échafaud.

-- Regarde autour de nous, dit La Mole, ne les aperçois-tu pas quelque part?

Coconnas jeta lentement un regard circulaire tout autour de la place, et, arrivé sur un point, il s'arrêta, étendant, sans détourner les yeux, sa main, qui toucha l'épaule de son ami.

-- Regarde, dit-il, regarde la fenêtre de cette petite tourelle.

Et de son autre main il montrait à La Mole le petit monument qui existe encore aujourd'hui entre la rue de la Vannerie et la rue du Mouton, un des débris des siècles passés.

Deux femmes vêtues de noir se tenaient appuyées l'une à l'autre, non pas à la fenêtre, mais un peu en arrière.

-- Ah! fit La Mole, je ne craignais qu'une chose, c'était de mourir sans la revoir. Je l'ai revue, je puis mourir. Et, les yeux avidement fixés sur la petite fenêtre, il porta le reliquaire à sa bouche et le couvrit de baisers. Coconnas saluait les deux femmes avec toutes les grâces qu'il se fût données dans un salon. En réponse à ce signe elles agitèrent leurs mouchoirs tout trempés de larmes.

Caboche, à son tour, toucha du doigt l'épaule de Coconnas, et lui fit des yeux un signe significatif.

-- Oui, oui, dit le Piémontais. Alors se retournant vers La Mole:

-- Embrasse-moi, lui dit-il, et meurs bien. Cela ne sera point difficile, ami, tu es si brave!

-- Ah! dit La Mole, il n'y a pas de mérite à moi de mourir bien, je souffre tant!

Le prêtre s'approcha, et tendit un crucifix à La Mole, qui lui montra en souriant le reliquaire qu'il tenait à la main.

-- N'importe, dit le prêtre, demandez toujours la force à celui qui a souffert ce que vous allez souffrir. La Mole baisa les pieds du Christ.

-- Recommandez-moi, dit-il, aux prières des Dames de la benoîte Sainte Vierge.

-- Hâte-toi, hâte-toi, La Mole, dit Coconnas, tu me fais tant de mal que je sens que je faiblis.

-- Je suis prêt, dit La Mole.

-- Pourrez-vous tenir votre tête bien droite? dit Caboche apprêtant son épée derrière La Mole agenouillé.

-- Je l'espère, dit celui-ci.

-- Alors tout ira bien.

-- Mais vous, dit La Mole, vous n'oublierez pas ce que je vous ai demandé; ce reliquaire vous ouvrira les portes.

-- Soyez tranquille. Mais essayez un peu de tenir la tête droite.

La Mole redressa le cou, et tournant les yeux vers la petite tourelle:

-- Adieu, Marguerite, dit-il, sois bé... Il n'acheva pas. D'un revers de son glaive rapide et flamboyant comme un éclair, Caboche fit tomber d'un seul coup la tête, qui alla rouler aux pieds de Coconnas.

Le corps s'étendit doucement comme s'il se couchait.

Un cri immense retentit formé de mille cris, et dans toutes ces voix de femmes il sembla à Coconnas qu'il avait entendu un accent plus douloureux que tous les autres.

-- Merci, mon digne ami, merci, dit Coconnas, qui tendit une troisième fois la main au bourreau.

-- Mon fils, dit le prêtre à Coconnas, n'avez-vous rien à confier à Dieu?

-- Ma foi, non, mon père, dit le Piémontais; tout ce que j'aurais à lui dire, je vous l'ai dit à vous-même hier. Puis se retournant vers Caboche:

-- Allons, bourreau, mon dernier ami, dit-il, encore un service.

Et avant de s'agenouiller il promena sur la foule un regard si calme et si serein qu'un murmure d'admiration vint caresser son oreille et faire sourire son orgueil. Alors pressant la tête de son ami et déposant un baiser sur ses lèvres violettes, il jeta un dernier regard sur la tourelle; et s'agenouillant, tout en conservant cette tête bien-aimée entre ses mains:

-- À moi, dit-il. Il n'avait pas achevé ces mots que Caboche avait fait voler sa tête.

Ce coup fait, un tremblement convulsif s'empara du digne homme.

-- Il était temps que cela finît, murmura-t-il. Pauvre enfant!

Et il tira avec peine des mains crispées de La Mole le reliquaire d'or; il jeta son manteau sur les tristes dépouilles que le tombereau devait ramener chez lui.

Le spectacle étant fini, la foule s'écoula.

XXX La tour du Pilori

La nuit venait de descendre sur la ville frémissante encore du bruit de ce supplice, dont les détails couraient de bouche en bouche assombrir dans chaque maison l'heure joyeuse du souper de famille.