La reine Margot - Tome II

Chapter 12

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La Mole les suivit des yeux jusqu'à ce qu'ils eussent disparu; et, se retournant alors, il vit Coconnas, dont la tête sortait de la cuisine. Deux gros yeux fixes et une bouche ouverte donnaient à cette tête un air d'étonnement remarquable.

La Mole s'approcha de lui.

-- Mordi! lui dit Coconnas, as-tu vu?

-- Quoi?

-- Ces deux gentilshommes?

-- Eh bien?

-- Je jurerais que c'est...

-- Qui?

-- Mais... le roi de Navarre et l'homme au manteau rouge.

-- Jure si tu veux, mais pas trop haut.

-- Tu as donc reconnu aussi?

-- Certainement.

-- Que viennent-ils faire ici?

-- Quelque affaire d'amourettes.

-- Tu crois?

-- J'en suis sûr.

-- La Mole, j'aime mieux des coups d'épée que ces amourettes-là. Je voulais jurer tout à l'heure, je parie maintenant.

-- Que paries-tu?

-- Qu'il s'agit de quelque conspiration.

-- Ah! tu es fou.

-- Et moi, je te dis...

-- Je te dis que s'ils conspirent cela les regarde.

-- Ah! c'est vrai. Au fait, dit Coconnas, je ne suis plus à M. d'Alençon; qu'ils s'arrangent comme bon leur semblera. Et comme les perdreaux paraissaient arrivés au degré de cuisson où les aimait Coconnas, le Piémontais, qui en comptait faire la meilleure portion de son dîner, appela maître La Hurière pour qu'il les tirât de la broche.

Pendant ce temps, Henri et de Mouy s'installaient dans leur chambre.

-- Eh bien, Sire, dit de Mouy quand Grégoire eut dressé la table, vous avez vu Orthon?

-- Non; mais j'ai eu le billet qu'il a déposé au miroir. L'enfant aura pris peur, à ce que je présume; car la reine Catherine est venue, tandis qu'il était là, si bien qu'il s'en est allé sans m'attendre. J'ai eu un instant quelque inquiétude, car Dariole m'a dit que la reine mère l'a fait longuement causer.

-- Oh! il n'y a pas de danger, le drôle est adroit; et quoique la reine mère sache son métier, il lui donnera du fil à retordre, j'en suis sûr.

-- Et vous, de Mouy, l'avez-vous revu? demanda Henri.

-- Non, mais je le reverrai ce soir; à minuit il doit me revenir prendre ici avec un bon poitrinal; il me contera cela en nous en allant.

-- Et l'homme qui était au coin de la rue des Mathurins?

-- Quel homme?

-- L'homme dont j'ai le cheval et le manteau, en êtes-vous sûr?

-- C'est un de nos plus dévoués. D'ailleurs, il ne connaît pas Votre Majesté, et il ignore à qui il a eu affaire.

-- Nous pouvons alors causer de nos affaires en toute tranquillité?

-- Sans aucun doute. D'ailleurs La Mole fait le guet.

-- À merveille.

-- Eh bien, Sire, que dit M. d'Alençon?

-- M. d'Alençon ne veut plus partir, de Mouy; il s'est expliqué nettement à ce sujet. L'élection du duc d'Anjou au trône de Pologne et l'indisposition du roi ont changé tous ses desseins.

-- Ainsi, c'est lui qui a fait manquer tout notre plan?

-- Oui.

-- Il nous trahit, alors?

-- Pas encore; mais il nous trahira à la première occasion qu'il trouvera.

-- Coeur lâche! esprit perfide! pourquoi n'a-t-il pas répondu aux lettres que je lui ai écrites?

-- Pour avoir des preuves et n'en pas donner. En attendant tout est perdu, n'est-ce pas, de Mouy?

-- Au contraire, Sire, tout est gagné. Vous savez bien que le parti tout entier, moins la fraction du prince de Condé, était pour vous, et ne se servait du duc, avec lequel il avait eu l'air de se mettre en relation, que comme d'une sauvegarde. Eh bien! depuis le jour de la cérémonie, j'ai tout relié, tout rattaché à vous. Cent hommes vous suffisaient pour fuir avec le duc d'Alençon, j'en ai levé quinze cents; dans huit jours ils seront prêts, échelonnés sur la route de Pau. Ce ne sera plus une fuite, ce sera une retraite. Quinze cents hommes vous suffiront-ils, Sire, et vous croirez-vous en sûreté avec une armée?

Henri sourit, et lui frappant sur l'épaule:

-- Tu sais, de Mouy, lui dit-il, et tu es seul à le savoir, que le roi de Navarre n'est pas de son naturel aussi effrayé qu'on le croit.

-- Eh! mon Dieu! je le sais, Sire, et j'espère qu'avant qu'il soit longtemps la France tout entière le saura comme moi.

-- Mais quand on conspire, il faut réussir. La première condition de la réussite est la décision; et pour que la décision soit rapide, franche, incisive, il faut être convaincu qu'on réussira.

-- Eh bien! Sire, quels sont les jours où il y a chasse?

-- Tous les huit ou dix jours, soit à courre, soit au vol.

-- Quand a-t-on chassé?

-- Aujourd'hui même.

-- D'aujourd'hui en huit ou dix jours, on chassera donc encore?

-- Sans aucun doute, peut-être même avant.

-- Écoutez; tout me semble parfaitement calme: le duc d'Anjou est parti; on ne pense plus à lui. Le roi se remet de jour en jour de son indisposition. Les persécutions contre nous ont à peu près cessé. Faites les doux yeux à la reine mère, faites les doux yeux à M. d'Alençon: dites-lui toujours que vous ne pouvez partir sans lui: tâchez qu'il le croie, ce qui est plus difficile.

-- Sois tranquille, il le croira.

-- Croyez-vous qu'il ait si grande confiance en vous?

-- Non pas, Dieu m'en garde! mais il croit tout ce que lui dit la reine.

-- Et la reine nous sert franchement, elle?

-- Oh! j'en ai la preuve. D'ailleurs elle est ambitieuse, et cette couronne de Navarre absente lui brûle le front.

-- Eh bien! trois jours avant cette chasse, faites-moi dire où elle aura lieu: si c'est à Bondy, à Saint-Germain ou à Rambouillet; ajoutez que vous êtes prêt, et quand vous verrez M. de La Mole piquer devant vous, suivez-le, et piquez ferme. Une fois hors de la forêt, si la reine mère veut vous avoir, il faudra qu'elle coure après vous; or, ses chevaux normands ne verront pas même, je l'espère, les fers de nos chevaux barbes et de nos genêts d'Espagne.

-- C'est dit, de Mouy.

-- Avez-vous de l'argent, Sire? Henri fit la grimace que toute sa vie il fit à cette question.

-- Pas trop, dit-il; mais je crois que Margot en a.

-- Eh bien, soit à vous, soit à elle, emportez-en le plus que vous pourrez.

-- Et toi, en attendant, que vas-tu faire?

-- Après m'être occupé des affaires de Votre Majesté assez activement, comme elle voit, Votre Majesté me permettra-t-elle de m'occuper un peu des miennes?

-- Fais, de Mouy, fais; mais quelles sont tes affaires?

-- Écoutez, Sire, Orthon m'a dit (c'est un garçon fort intelligent que je recommande à Votre Majesté), Orthon m'a dit hier avoir rencontré près de l'Arsenal ce brigand de Maurevel, qui est rétabli grâce aux soins de René, et qui se réchauffe au soleil comme un serpent qu'il est.

-- Ah! oui, je comprends, dit Henri.

-- Ah! vous comprenez, bon... Vous serez roi un jour, vous, Sire, et si vous avez quelque vengeance du genre de la mienne à accomplir, vous l'accomplirez en roi. Je suis un soldat, et je dois me venger en soldat. Donc quand toutes nos petites affaires seront arrangées, ce qui donnera à ce brigand là cinq ou six journées encore pour se remettre, j'irai, moi aussi, faire un tour du côté de l'Arsenal, et je le clouerai au gazon de quatre bons coups de rapière, après quoi je quitterai Paris le coeur moins gros.

-- Fais tes affaires, mon ami, fais tes affaires, dit le Béarnais. À propos, tu es content de La Mole, n'est-ce pas?

-- Ah! charmant garçon qui vous est dévoué corps et âme, Sire, et sur lequel vous pouvez compter comme sur moi... brave...

-- Et surtout discret; aussi nous suivra-t-il en Navarre, de Mouy; une fois arrivés là, nous chercherons ce que nous devrons faire pour le récompenser.

Comme Henri achevait ces mots avec son sourire narquois, la porte s'ouvrit ou plutôt s'enfonça, et celui dont on faisait l'éloge au moment même parut, pâle et agité.

-- Alerte, Sire, s'écria-t-il; alerte! la maison est cernée.

-- Cernée! s'écria Henri en se levant; par qui?

-- Par les gardes du roi.

-- Oh! oh! dit de Mouy en tirant ses pistolets de sa ceinture, bataille, à ce qu'il paraît.

-- Ah! oui, dit La Mole, il s'agit bien de pistolets et de bataille! que voulez-vous faire contre cinquante hommes?

-- Il a raison, dit le roi, et s'il y avait quelque moyen de retraite...

-- Il y en a un qui m'a déjà servi à moi, et si Votre Majesté veut me suivre...

-- Et de Mouy?

-- M. de Mouy peut nous suivre aussi, s'il veut: mais il faut que vous vous pressiez tous deux. On entendit des pas dans l'escalier.

-- Il est trop tard, dit Henri.

-- Ah! si l'on pouvait seulement les occuper pendant cinq minutes, s'écria La Mole, je répondrais du roi.

-- Alors, répondez-en, monsieur, dit de Mouy; je me charge de les occuper, moi. Allez, Sire, allez.

-- Mais que feras-tu?

-- Ne vous inquiétez pas, Sire; allez toujours. Et de Mouy commença par faire disparaître l'assiette, la serviette et le verre du roi, de façon qu'on pût croire qu'il était seul à table.

-- Venez, Sire, venez, s'écria La Mole en prenant le roi par le bras et l'entraînant dans l'escalier.

-- De Mouy! mon brave de Mouy! s'écria Henri en tendant la main au jeune homme.

De Mouy baisa cette main, poussa Henri hors de la chambre, et en referma derrière lui la porte au verrou.

-- Oui, oui, je comprends, dit Henri; il va se faire prendre, lui, tandis que nous nous sauverons, nous; mais qui diable peut nous avoir trahis?

-- Venez, Sire, venez; ils montent, ils montent. En effet, la lueur des flambeaux commençait à ramper le long de l'étroit escalier, tandis qu'on entendait au bas comme une espèce de cliquetis d'épée.

-- Alerte! Sire! alerte! dit La Mole. Et, guidant le roi dans l'obscurité, il lui fit monter deux étages, poussa la porte d'une chambre qu'il referma au verrou, et allant ouvrir la fenêtre d'un cabinet:

-- Sire, dit-il, Votre Majesté craint-elle beaucoup les excursions sur les toits?

-- Moi? dit Henri; allons donc, un chasseur d'isards!

-- Eh bien, que Votre Majesté me suive; je connais le chemin et vais lui servir de guide.

-- Allez, allez, dit Henri, je vous suis. Et La Mole enjamba le premier, suivit un large rebord faisant gouttière, au bout duquel il trouva une vallée formée par deux toits; sur cette vallée s'ouvrait une mansarde sans fenêtre et donnant dans un grenier inhabité.

-- Sire, dit La Mole, vous voici au port.

-- Ah! ah! dit Henri, tant mieux. Et il essuya son front pâle où perlait la sueur.

-- Maintenant, dit La Mole, les choses vont aller toutes seules; le grenier donne sur l'escalier, l'escalier aboutit à une allée et cette allée conduit à la rue. J'ai fait le même chemin, Sire, par une nuit bien autrement terrible que celle-ci.

-- Allons, allons, dit Henri, en avant! La Mole se glissa le premier par la fenêtre béante, gagna la porte mal fermée, l'ouvrit, se trouva en haut d'un escalier tournant, et mettant dans la main du roi la corde qui servait de rampe:

-- Venez, Sire, dit-il.

Au milieu de l'escalier Henri s'arrêta; il était arrivé devant une fenêtre; cette fenêtre donnait sur la cour de l'hôtellerie de la Belle-Étoile. On voyait dans l'escalier en face courir des soldats, les uns portant à la main des épées et les autres des flambeaux.

Tout à coup, au milieu d'un groupe, le roi de Navarre aperçut de Mouy. Il avait rendu son épée et descendait tranquillement.

-- Pauvre garçon, dit Henri; coeur brave et dévoué!

-- Ma foi, Sire, dit La Mole, Votre Majesté remarquera qu'il a l'air fort calme; et, tenez, même il rit! Il faut qu'il médite quelque bon tour, car, vous le savez, il rit rarement.

-- Et ce jeune homme qui était avec vous?

-- M. de Coconnas? demanda La Mole.

-- Oui, M. de Coconnas, qu'est-il devenu?

-- Oh! Sire, je ne suis point inquiet de lui. En apercevant les soldats, il ne m'a dit qu'un mot:» -- Risquons-nous quelque chose?» -- La tête, lui ai-je répondu.» -- Et te sauveras-tu, toi?» -- Je l'espère.

» -- Eh bien, moi aussi,» a-t-il répondu. Et je vous jure qu'il se sauvera, Sire. Quand on prendra Coconnas, je vous en réponds, c'est qu'il lui conviendra de se laisser prendre.

-- Alors, dit Henri, tout va bien, tout va bien; tâchons de regagner le Louvre.

-- Ah! mon Dieu, fit La Mole, rien de plus facile, Sire; enveloppons-nous de nos manteaux et sortons. La rue est pleine de gens accourus au bruit, on nous prendra pour des curieux.

En effet, Henri et La Mole trouvèrent la porte ouverte, et n'éprouvèrent d'autre difficulté pour sortir que le flot de populaire qui encombrait la rue.

Cependant tous deux parvinrent à se glisser par la rue d'Averon; mais en arrivant rue des Poulies, ils virent, traversant la place Saint-Germain-l'Auxerrois, de Mouy et son escorte conduits par le capitaine des gardes, M. de Nancey.

-- Ah! ah! dit Henri, on le conduit au Louvre, à ce qu'il paraît. Diable! les guichets vont être fermés... On prendra les noms de tous ceux qui rentreront; et si l'on me voit rentrer après lui, ce sera une probabilité que j'étais avec lui.

-- Eh bien! mais, Sire, dit La Mole, rentrez au Louvre autrement que par le guichet.

-- Comment diable veux-tu que j'y rentre?

-- Votre Majesté n'a-t-elle point la fenêtre de la reine de Navarre?

-- Ventre-saint-gris! monsieur de la Mole, dit Henri, vous avez raison. Et moi qui n'y pensais pas! ... Mais comment prévenir la reine?

-- Oh! dit La Mole en s'inclinant avec une respectueuse reconnaissance, Votre Majesté lance si bien les pierres!

XVI De Mouy de Saint-Phale

Cette fois, Catherine avait si bien pris ses précautions qu'elle croyait être sûre de son fait.

En conséquence, vers dix heures, elle avait renvoyé Marguerite, bien convaincue, c'était d'ailleurs la vérité, que la reine de Navarre ignorait ce qui se tramait contre son mari, et elle était passée chez le roi, le priant de retarder son coucher.

Intrigué par l'air de triomphe qui, malgré sa dissimulation habituelle, épanouissait le visage de sa mère, Charles questionna Catherine, qui lui répondit seulement ces mots:

-- Je ne puis dire qu'une chose à Votre Majesté, c'est que ce soir elle sera délivrée de ses deux plus cruels ennemis.

Charles fit ce mouvement de sourcil d'un homme qui dit en lui- même: C'est bien, nous allons voir. Et sifflant son grand lévrier, qui vient à lui se traînant sur le ventre comme un serpent et posa sa tête fine et intelligente sur le genou de son maître, il attendit.

Au bout de quelques minutes, que Catherine passa les yeux fixes et l'oreille tendue, on entendit un coup de pistolet dans la cour du Louvre.

-- Qu'est-ce que ce bruit? demanda Charles en fronçant le sourcil, tandis que le lévrier se relevait par un mouvement brusque en redressant les oreilles.

-- Rien, dit Catherine; un signal, voilà tout.

-- Et que signifie ce signal?

-- Il signifie qu'à partir de ce moment, Sire, votre unique, votre véritable ennemi, est hors de vous nuire.

-- Vient-on de tuer un homme? demanda Charles en regardant sa mère avec cet oeil de maître qui signifie que l'assassinat et la grâce sont deux attributs inhérents à la puissance royale.

-- Non, Sire; on vient seulement d'en arrêter deux.

-- Oh! murmura Charles, toujours des trames cachées, toujours des complots dont le roi n'est pas. Mort-diable! ma mère, je suis grand garçon cependant, assez grand garçon pour veiller sur moi- même, et n'ai besoin ni de lisière ni de bourrelet. Allez-vous-en en Pologne avec votre fils Henri, si vous voulez régner; mais ici vous avez tort, je vous le dis, de jouer ce jeu-là.

-- Mon fils, dit Catherine, c'est la dernière fois que je me mêle de vos affaires. Mais c'était une entreprise commencée depuis longtemps, dans laquelle vous m'avez toujours donné tort, et je tenais à coeur de prouver à Votre Majesté que j'avais raison.

En ce moment plusieurs hommes s'arrêtèrent dans le vestibule, et l'on entendit se poser sur la dalle la crosse des mousquets d'une petite troupe.

Presque aussitôt M. de Nancey fit demander la permission d'entrer chez le roi.

-- Qu'il entre, dit vivement Charles.

M. de Nancey entra, salua le roi, et se tournant vers Catherine:

-- Madame, dit-il, les ordres de Votre Majesté sont exécutés: il est pris.

-- Comment, _il?_ s'écria Catherine fort troublée; n'en avez-vous pris qu'un?

-- Il était seul, madame.

-- Et s'est-il défendu?

-- Non, il soupait tranquillement dans une chambre, et a remis son épée à la première sommation.

-- Qui cela? demanda le roi.

-- Vous allez voir, dit Catherine. Faites entrer le prisonnier, monsieur de Nancey. Cinq minutes après de Mouy fut introduit.

-- De Mouy! s'écria le roi; et qu'y a-t-il donc, monsieur?

-- Eh! Sire, dit de Mouy avec une tranquillité parfaite, si Votre Majesté m'en accorde la permission, je lui ferai la même demande.

-- Au lieu de faire cette demande au roi, dit Catherine, ayez la bonté, monsieur de Mouy, d'apprendre à mon fils quel est l'homme qui se trouvait dans la chambre du roi de Navarre certaine nuit, et qui, cette nuit-là, en résistant aux ordres de Sa Majesté comme un rebelle qu'il est, a tué deux gardes et blessé M. de Maurevel?

-- En effet, dit Charles en fronçant le sourcil; sauriez-vous le nom de cet homme, monsieur de Mouy?

-- Oui, Sire; Votre Majesté désire-t-elle le connaître?

-- Cela me ferait plaisir, je l'avoue.

-- Eh bien, Sire, il s'appelait de Mouy de Saint-Phale.

-- C'était vous?

-- Moi-même!

Catherine, étonnée de cette audace, recula d'un pas vers le jeune homme.

-- Et comment, dit Charles IX, osâtes-vous résister aux ordres du roi?

-- D'abord, Sire, j'ignorais qu'il y eût un ordre de Votre Majesté; puis je n'ai vu qu'une chose, ou plutôt qu'un homme, M. de Maurevel, l'assassin de mon père et de M. l'amiral. Je me suis rappelé alors qu'il y avait un an et demi, dans cette même chambre où nous sommes, pendant la soirée du 24 août, Votre Majesté m'avait promis, parlant à moi-même, de nous faire justice du meurtrier; or, comme il s'était depuis ce temps passé de graves événements, j'ai pensé que le roi avait été malgré lui détourné de ses désirs. Et voyant Maurevel à ma portée, j'ai cru que c'était le ciel qui me l'envoyait. Votre Majesté sait le reste, Sire; j'ai frappé sur lui comme sur un assassin et tiré sur ses hommes comme sur des bandits.

Charles ne répondit rien; son amitié pour Henri lui avait fait voir depuis quelque temps bien des choses sous un autre point de vue que celui où il les avait envisagées d'abord, et plus d'une fois avec terreur.

La reine mère, à propos de la Saint-Barthélemy, avait enregistré dans sa mémoire des propos sortis de la bouche de son fils, et qui ressemblaient à des remords.

-- Mais, dit Catherine, que veniez-vous faire à une pareille heure chez le roi de Navarre?

-- Oh! répondit de Mouy, c'est toute une histoire bien longue à raconter; mais si cependant Sa Majesté a la patience de l'entendre...

-- Oui, dit Charles, parlez donc, je le veux.

-- J'obéirai, Sire, dit de Mouy en s'inclinant.

Catherine s'assit en fixant sur le jeune chef un regard inquiet.

-- Nous écoutons, dit Charles. Ici, Actéon.

Le chien reprit la place qu'il avait avant que le prisonnier n'eût été introduit.

-- Sire, dit de Mouy, j'étais venu chez Sa Majesté le roi de Navarre comme député de nos frères, vos fidèles sujets de la religion.

Catherine fit signe à Charles IX.

-- Soyez tranquille, ma mère, dit celui-ci, je ne perds pas un mot. Continuez, monsieur de Mouy, continuez; pourquoi étiez-vous venu?

-- Pour prévenir le roi de Navarre, continua M. de Mouy, que son abjuration lui avait fait perdre la confiance du parti huguenot; mais que cependant, en souvenir de son père, Antoine de Bourbon, et surtout en mémoire de sa mère, la courageuse Jeanne d'Albret, dont le nom est cher parmi nous, ceux de la religion lui devaient cette marque de déférence de le prier de se désister de ses droits à la couronne de Navarre.

-- Que dit-il? s'écria Catherine, ne pouvant, malgré sa puissance sur elle-même, recevoir sans crier un peu le coup inattendu qui la frappait.

-- Ah! ah! fit Charles; mais cette couronne de Navarre, qu'on fait ainsi sans ma permission voltiger sur toutes les têtes, il me semble cependant qu'elle m'appartient un peu.

-- Les huguenots, Sire, reconnaissent mieux que personne ce principe de suzeraineté que le roi vient d'émettre. Aussi espéraient-ils engager Votre Majesté à la fixer sur une tête qui lui est chère.

-- À moi! dit Charles, sur une tête qui m'est chère! Mort-diable! de quelle tête voulez-vous donc parler, monsieur? Je ne vous comprends pas.

-- De la tête de M. le duc d'Alençon.

Catherine devint pâle comme la mort, et dévora de Mouy d'un regard flamboyant.

-- Et mon frère d'Alençon le savait?

-- Oui, Sire.

-- Et il acceptait cette couronne?

-- Sauf l'agrément de Votre Majesté, à laquelle il nous renvoyait.

-- Oh! oh! dit Charles, en effet, c'est une couronne qui ira à merveille à notre frère d'Alençon. Et moi qui n'y avais pas songé! Merci, de Mouy. Merci! Quand vous aurez des idées semblables, vous serez le bienvenu au Louvre.

-- Sire, vous seriez instruit depuis longtemps de tout ce projet sans cette malheureuse affaire de Maurevel qui m'a fait craindre d'être tombé dans la disgrâce de Votre Majesté.

-- Oui, mais, fit Catherine, que disait Henri de ce projet?

-- Le roi de Navarre, madame, se soumettait au désir de ses frères, et sa renonciation était prête.

-- En ce cas, s'écria Catherine, cette renonciation, vous devez l'avoir?

-- En effet, madame, dit de Mouy, par hasard je l'ai sur moi, signée de lui et datée.

-- D'une date antérieure à la scène du Louvre? dit Catherine.

-- Oui, de la veille, je crois. Et M. de Mouy tira de sa poche une renonciation en faveur du duc d'Alençon, écrite, signée de la main de Henri, et portant la date indiquée.

-- Ma foi, oui, dit Charles, et tout est bien en règle.

-- Et que demandait Henri en échange de cette renonciation?

-- Rien, madame; l'amitié du roi Charles, nous a-t-il dit, le dédommagerait amplement de la perte d'une couronne.

Catherine mordit ses lèvres de colère et tordit ses belles mains.

-- Tout cela est parfaitement exact, de Mouy, ajouta le roi.

-- Alors, reprit la reine mère, si tout était arrêté entre vous et le roi de Navarre, à quelle fin l'entrevue que vous avez eue ce soir avec lui?

-- Moi, madame, avec le roi de Navarre? dit de Mouy. M. de Nancey, qui m'a arrêté, fera foi que j'étais seul. Votre Majesté peut l'appeler.

-- Monsieur de Nancey! dit le roi. Le capitaine des gardes reparut.

-- Monsieur de Nancey, dit vivement Catherine, M. de Mouy était-il tout à fait seul à l'auberge de la Belle-Étoile?

-- Dans la chambre, oui, madame; mais dans l'auberge, non.

-- Ah! dit Catherine, quel était son compagnon?

-- Je ne sais si c'était le compagnon de M. de Mouy, madame; mais je sais qu'il s'est échappé par une porte de derrière, après avoir couché sur le carreau deux de mes gardes.

-- Et vous avez reconnu ce gentilhomme, sans doute?

-- Non, pas moi, mais mes gardes.

-- Et quel était-il? demanda Charles IX.

-- M. le comte Annibal de Coconnas.

-- Annibal de Coconnas, répéta le roi assombri et rêveur, celui qui a fait un si terrible massacre de huguenots pendant la Saint- Barthélemy.

-- M. de Coconnas, gentilhomme de M. d'Alençon, dit M. de Nancey.

-- C'est bien, c'est bien, dit Charles IX; retirez-vous, monsieur de Nancey, et une autre fois, souvenez-vous d'une chose...

-- De laquelle, Sire?

-- C'est que vous êtes à mon service, et que vous ne devez obéir qu'à moi.

M. de Nancey se retira à reculons en saluant respectueusement. De Mouy envoya un sourire ironique à Catherine. Il se fit un silence d'un instant.

La reine tordait la ganse de sa cordelière, Charles caressait son chien.

-- Mais quel était votre but, monsieur? continua Charles; agissiez-vous violemment?

-- Contre qui, Sire?

-- Mais contre Henri, contre François ou contre moi.

-- Sire, nous avions la renonciation de votre beau-frère, l'agrément de votre frère; et, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, nous étions sur le point de solliciter l'autorisation de Votre Majesté, lorsque est arrivée cette fatale affaire du Louvre.