La reine Margot - Tome I

Chapter 4

Chapter 43,882 wordsPublic domain

-- C'est bon, nourrice, fais-le entrer. La bonne femme sortit par le même passage qui lui avait donné entrée, tandis que le roi allait s'appuyer à une table sur laquelle étaient posées des armes de toute espèce. Il y était à peine, que la portière se souleva de nouveau et donna passage à celui qu'il attendait. C'était un homme de quarante ans à peu près, à l'oeil gris et faux, au nez recourbé en bec de chat-huant, au faciès élargi par des pommettes saillantes: son visage essaya d'exprimer le respect et ne put fournir qu'un sourire hypocrite sur ses lèvres blêmies par la peur. Charles allongea doucement derrière lui une main qui se porta sur un pommeau de pistolet de nouvelle invention, et qui partait à l'aide d'une pierre mise en contact avec une roue d'acier, au lieu de partir à l'aide d'une mèche, et regarda de son oeil terne le nouveau personnage que nous venons de mettre en scène; pendant cet examen il sifflait avec une justesse et même avec une mélodie remarquable un de ses airs de chasse favoris.

Après quelques secondes, pendant lesquelles le visage de l'étranger se décomposa de plus en plus:

-- C'est bien vous, dit le roi, que l'on nomme François de Louviers-Maurevel?

-- Oui, Sire.

-- Commandant des pétardiers?

-- Oui, Sire.

-- J'ai voulu vous voir. Maurevel s'inclina.

-- Vous savez, continua Charles en appuyant sur chaque mot, que j'aime également tous mes sujets.

-- Je sais, balbutia Maurevel, que Votre Majesté est le père de son peuple.

-- Et que huguenots et catholiques sont également mes enfants.

Maurevel resta muet; seulement, le tremblement qui agitait son corps devint visible au regard perçant du roi, quoique celui auquel il adressait la parole fût presque caché dans l'ombre.

-- Cela vous contrarie, continua le roi, vous qui avez fait une si rude guerre aux huguenots? Maurevel tomba à genoux.

-- Sire, balbutia-t-il, croyez bien...

-- Je crois, continua Charles IX en arrêtant de plus en plus sur Maurevel un regard qui, de vitreux qu'il était d'abord, devenait presque flamboyant; je crois que vous aviez bien envie de tuer à Moncontour M. l'amiral qui sort d'ici; je crois que vous avez manqué votre coup, et qu'alors vous êtes passé dans l'armée du duc d'Anjou, notre frère; enfin, je crois qu'alors vous êtes passé une seconde fois chez les princes, et que vous y avez pris du service dans la compagnie de M. de Mouy de Saint-Phale...

-- Oh! Sire!

-- Un brave gentilhomme picard?

-- Sire, Sire, s'écria Maurevel, ne m'accablez pas!

-- C'était un digne officier, continua Charles IX, -- et au fur et à mesure qu'il parlait, une expression de cruauté presque féroce se peignait sur son visage, -- lequel vous accueillit comme un fils, vous logea, vous habilla, vous nourrit.

Maurevel laissa échapper un soupir de désespoir.

-- Vous l'appeliez votre père, je crois, continua impitoyablement le roi, et une tendre amitié vous liait au jeune de Mouy, son fils?

Maurevel, toujours à genoux, se courbait de plus en plus, écrasé sous la parole de Charles IX, debout, impassible et pareil à une statue dont les lèvres seules eussent été douées de vie.

-- À propos continua le roi, n'était-ce pas dix mille écus que vous deviez toucher de M. de Guise au cas où vous tueriez l'amiral?

L'assassin, consterné, frappait le parquet de son front.

-- Quant au sieur de Mouy, votre bon père, un jour vous l'escortiez dans une reconnaissance qu'il poussait vers Chevreux. Il laissa tomber son fouet et mit pied à terre pour le ramasser. Vous étiez seul avec lui, alors vous prîtes un pistolet dans vos fontes, et, tandis qu'il se penchait, vous lui brisâtes les reins; puis le voyant mort, car vous le tuâtes du coup, vous prîtes la fuite sur le cheval qu'il vous avait donné. Voilà l'histoire, je crois?

Et comme Maurevel demeurait muet sous cette accusation, dont chaque détail était vrai, Charles IX se remit à siffler avec la même justesse et la même mélodie le même air de chasse.

-- Or là, maître assassin, dit-il au bout d'un instant, savez-vous que j'ai grande envie de vous faire pendre?

-- Oh! Majesté! s'écria Maurevel.

-- Le jeune de Mouy m'en suppliait encore hier, et en vérité je ne savais que lui répondre, car sa demande est fort juste.

Maurevel joignit les mains.

-- D'autant plus juste que, comme vous le disiez, je suis le père de mon peuple, et que, comme je vous répondais, maintenant que me voilà raccommodé avec les huguenots ils sont tout aussi bien mes enfants que les catholiques.

-- Sire, dit Maurevel complètement découragé, ma vie est entre vos mains, faites-en ce que vous voudrez.

-- Vous avez raison, et je n'en donnerais pas une obole.

-- Mais, Sire, demanda l'assassin, n'y a-t-il donc pas un moyen de racheter mon crime?

-- Je n'en connais guère. Toutefois, si j'étais à votre place, ce qui n'est pas, Dieu merci! ...

-- Eh bien, Sire! si vous étiez à ma place?... murmura Maurevel, le regard suspendu aux lèvres de Charles.

-- Je crois que je me tirerais d'affaire, continua le roi.

Maurevel se releva sur un genou et sur une main en fixant ses yeux sur Charles pour s'assurer qu'il ne raillait pas.

-- J'aime beaucoup le jeune de Mouy, sans doute, continua le roi, mais j'aime beaucoup aussi mon cousin de Guise; et si lui me demandait la vie d'un homme dont l'autre me demanderait la mort, j'avoue que je serais fort embarrassé. Cependant, en bonne politique comme en bonne religion, je devrais faire ce que me demanderait mon cousin de Guise, car de Mouy, tout vaillant capitaine qu'il est, est bien petit compagnon, comparé à un prince de Lorraine.

Pendant ces paroles, Maurevel se redressait lentement et comme un homme qui revient à la vie.

-- Or, l'important pour vous serait donc, dans la situation extrême où vous êtes, de gagner la faveur de mon cousin de Guise; et à ce propos je me rappelle une chose qu'il me contait hier.

Maurevel se rapprocha d'un pas.

-- «Figurez-vous, Sire, me disait-il, que tous les matins, à dix heures, passe dans la rue Saint-Germain-l'Auxerrois, revenant du Louvre, mon ennemi mortel; je le vois passer d'une fenêtre grillée du rez-de-chaussée; c'est la fenêtre du logis de mon ancien précepteur, le chanoine Pierre Piles. Je vois donc passer tous les jours mon ennemi, et tous les jours je prie le diable de l'abîmer dans les entrailles de la terre.» Dites donc, maître Maurevel, continua Charles, si vous étiez le diable, ou si du moins pour un instant vous preniez sa place, cela ferait peut-être plaisir à mon cousin de Guise?

Maurevel retrouva son infernal sourire, et ses lèvres, pâles encore d'effroi, laissèrent tomber ces mots:

-- Mais, Sire, je n'ai pas le pouvoir d'ouvrir la terre, moi.

-- Vous l'avez ouverte, cependant, s'il m'en souvient bien, au brave de Mouy. Après cela, vous me direz que c'est avec un pistolet... Ne l'avez-vous plus, ce pistolet?...

-- Pardonnez, Sire, reprit le brigand à peu près rassuré, mais je tire mieux encore l'arquebuse que le pistolet.

-- Oh! fit Charles IX, pistolet ou arquebuse, peu importe, et mon cousin de Guise, j'en suis sûr, ne chicanera pas sur le choix du moyen!

-- Mais, dit Maurevel, il me faudrait une arme sur la justesse de laquelle je pusse compter, car peut-être me faudra-t-il tirer de loin.

-- J'ai dix arquebuses dans cette chambre, reprit Charles IX, avec lesquelles je touche un écu d'or à cent cinquante pas. Voulez-vous en essayer une?

-- Oh! Sire! avec la plus grande joie, s'écria Maurevel en s'avançant vers celle qui était déposée dans un coin, et qu'on avait apportée le jour même à Charles IX.

-- Non, pas celle-là, dit le roi, pas celle-là, je la réserve pour moi-même. J'aurai un de ces jours une grande chasse, où j'espère qu'elle me servira. Mais toute autre à votre choix.

Maurevel détacha une arquebuse d'un trophée.

-- Maintenant, cet ennemi, Sire, quel est-il? demanda l'assassin.

-- Est-ce que je sais cela, moi? répondit Charles IX en écrasant le misérable de son regard dédaigneux.

-- Je le demanderai donc à M. de Guise, balbutia Maurevel. Le roi haussa les épaules.

-- Ne demandez rien, dit-il; M. de Guise ne répondrait pas. Est-ce qu'on répond à ces choses-là? C'est à ceux qui ne veulent pas être pendus à deviner.

-- Mais enfin à quoi le reconnaîtrai-je?

-- Je vous ai dit que tous les matins à dix heures il passait devant la fenêtre du chanoine.

-- Mais beaucoup passent devant cette fenêtre. Que Votre Majesté daigne seulement m'indiquer un signe quelconque.

-- Oh! c'est bien facile. Demain, par exemple, il tiendra sous son bras un portefeuille de maroquin rouge.

-- Sire, il suffit.

-- Vous avez toujours ce cheval que vous a donné M. de Mouy, et qui court si bien?

-- Sire, j'ai un barbe des plus vites.

-- Oh! je ne suis pas en peine de vous! seulement il est bon que vous sachiez que le cloître a une porte de derrière.

-- Merci, Sire. Maintenant priez Dieu pour moi.

-- Eh! mille démons! priez le diable bien plutôt; car ce n'est que par sa protection que vous pouvez éviter la corde.

-- Adieu, Sire.

-- Adieu. Ah! à propos, monsieur de Maurevel, vous savez que si d'une façon quelconque on entend parler de vous demain avant dix heures du matin, ou si l'on n'en entend pas parler après, il y a une oubliette au Louvre!

Et Charles IX se remit à siffler tranquillement et plus juste que jamais son air favori.

IV La soirée du 24 août 1572

Notre lecteur n'a pas oublié que dans le chapitre précédent il a été question d'un gentilhomme nommé La Mole, attendu avec quelque impatience par Henri de Navarre. Ce jeune gentilhomme, comme l'avait annoncé l'amiral, entrait à Paris par la porte Saint- Marcel vers la fin de la journée du 24 août 1572, et jetant un regard assez dédaigneux sur les nombreuses hôtelleries qui étalaient à sa droite et à sa gauche leurs pittoresques enseignes, laissa pénétrer son cheval tout fumant jusqu'au coeur de la ville, où, après avoir traversé la place Maubert, le Petit-Pont, le pont Notre-Dame, et longé les quais, il s'arrêta au bout de la rue de Bresec, dont nous avons fait depuis la rue de l'Arbre-Sec, et à laquelle, pour la plus grande facilité de nos lecteurs, nous conserverons son nom moderne.

Le nom lui plut sans doute, car il y entra, et comme à sa gauche une magnifique plaque de tôle grinçant sur sa tringle, avec accompagnement de sonnettes, appelait son attention, il fit une seconde halte pour lire ces mots: _À la Belle-Étoile_, écrits en légende sous une peinture qui représentait le simulacre le plus flatteur pour un voyageur affamé: c'était une volaille rôtissant au milieu d'un ciel noir, tandis qu'un homme à manteau rouge tendait vers cet astre d'une nouvelle espèce ses bras, sa bourse et ses voeux.

-- Voilà, se dit le gentilhomme, une auberge qui s'annonce bien, et l'hôte qui la tient doit être, sur mon âme, un ingénieux compère. J'ai toujours entendu dire que la rue de l'Arbre-Sec était dans le quartier du Louvre; et pour peu que l'établissement réponde à l'enseigne, je serai à merveille ici.

Pendant que le nouveau venu se débitait à lui-même ce monologue, un autre cavalier, entré par l'autre bout de la rue, c'est-à-dire par la rue Saint-Honoré, s'arrêtait et demeurait aussi en extase devant l'enseigne de la Belle-Étoile.

Celui des deux que nous connaissons, de nom du moins, montait un cheval blanc de race espagnole, et était vêtu d'un pourpoint noir, garni de jais. Son manteau était de velours violet foncé: il portait des bottes de cuir noir, une épée à poignée de fer ciselé, et un poignard pareil. Maintenant, si nous passons de son costume à son visage, nous dirons que c'était un homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, au teint basané, aux yeux bleus, à la fine moustache, aux dents éclatantes, qui semblaient éclairer sa figure lorsque s'ouvrait, pour sourire d'un sourire doux et mélancolique, une bouche d'une forme exquise et de la plus parfaite distinction.

Quant au second voyageur, il formait avec le premier venu un contraste complet. Sous son chapeau, à bords retroussés, apparaissaient, riches et crépus, des cheveux plutôt roux que blonds; sous ses cheveux, un oeil gris brillait à la moindre contrariété d'un feu si resplendissant, qu'on eût dit alors un oeil noir.

Le reste du visage se composait d'un teint rosé, d'une lèvre mince, surmontée d'une moustache fauve et de dents admirables. C'était en somme, avec sa peau blanche, sa haute taille et ses larges épaules, un fort beau cavalier dans l'acception ordinaire du mot, et depuis une heure qu'il levait le nez vers toutes les fenêtres, sous le prétexte d'y chercher des enseignes, les femmes l'avaient fort regardé; quant aux hommes, qui avaient peut-être éprouvé quelque envie de rire en voyant son manteau étriqué, ses chausses collantes et ses bottes d'une forme antique, ils avaient achevé ce rire commencé par un _Dieu vous garde! _des plus gracieux, à l'examen de cette physionomie qui prenait en une minute dix expressions différentes, sauf toutefois l'expression bienveillante qui caractérise toujours la figure du provincial embarrassé.

Ce fut lui qui s'adressa le premier à l'autre gentilhomme qui, ainsi que nous l'avons dit, regardait l'hôtellerie de la Belle- Étoile.

-- Mordi! monsieur, dit-il avec cet horrible accent de la montagne qui ferait au premier mot reconnaître un Piémontais entre cent étrangers, ne sommes-nous pas ici près du Louvre? En tout cas, je crois que vous avez eu même goût que moi: c'est flatteur pour ma seigneurie.

-- Monsieur, répondit l'autre avec un accent provençal qui ne le cédait en rien à l'accent piémontais de son compagnon, je crois en effet que cette hôtellerie est près du Louvre. Cependant, je me demande encore si j'aurai l'honneur d'avoir été de votre avis. Je me consulte.

-- Vous n'êtes pas décidé, monsieur? la maison est flatteuse, pourtant. Après cela, peut-être me suis-je laissé tenter par votre présence. Avouez néanmoins que voilà une jolie peinture?

-- Oh! sans doute; mais c'est justement ce qui me fait douter de la réalité: Paris est plein de pipeurs, m'a-t-on dit, et l'on pipe avec une enseigne aussi bien qu'avec autre chose.

-- Mordi! monsieur, reprit le Piémontais, je ne m'inquiète pas de la piperie, moi, et si l'hôte me fournit une volaille moins bien rôtie que celle de son enseigne, je le mets à la broche lui-même et je ne le quitte pas qu'il ne soit convenablement rissolé. Entrons, monsieur.

-- Vous achevez de me décider, dit le Provençal en riant; montrez- moi donc le chemin, monsieur, je vous prie.

-- Oh! monsieur, sur mon âme, je n'en ferai rien, car je ne suis que votre humble serviteur, le comte Annibal de Coconnas.

-- Et moi, monsieur, je ne suis que le comte Joseph-Hyacinthe- Boniface de Lerac de la Mole, tout à votre service.

-- En ce cas, monsieur, prenons-nous par le bras et entrons ensemble.

Le résultat de cette proposition conciliatrice fut que les deux jeunes gens qui descendirent de leurs chevaux en jetèrent la bride aux mains d'un palefrenier, se prirent par le bras, et, ajustant leurs épées, se dirigèrent vers la porte de l'hôtellerie, sur le seuil de laquelle se tenait l'hôte. Mais, contre l'habitude de ces sortes de gens, le digne propriétaire n'avait paru faire aucune attention à eux, occupé qu'il était de conférer très attentivement avec un grand gaillard sec et jaune enfoui dans un manteau couleur d'amadou, comme un hibou sous ses plumes.

Les deux gentilshommes étaient arrivés si près de l'hôte et de l'homme au manteau amadou avec lequel il causait, que Coconnas, impatienté de ce peu d'importance qu'on accordait à lui et à son compagnon, tira la manche de l'hôte. Celui-ci parut alors se réveiller en sursaut et congédia son interlocuteur par un «Au revoir. Venez tantôt, et surtout tenez-moi au courant de l'heure.»

-- Eh! monsieur le drôle, dit Coconnas, ne voyez-vous pas que l'on a affaire à vous?

-- Ah! pardon, messieurs, dit l'hôte; je ne vous voyais pas.

-- Eh! mordi! il fallait nous voir; et maintenant que vous nous avez vus, au lieu de dire «monsieur» tout court, dites «monsieur le comte», s'il vous plaît.

La Mole se tenait derrière, laissant parler Coconnas, qui paraissait avoir pris l'affaire à son compte.

Cependant il était facile de voir à ses sourcils froncés qu'il était prêt à lui venir en aide quand le moment d'agir serait arrivé.

-- Eh bien, que désirez-vous, monsieur le comte? demanda l'hôte du ton le plus calme.

-- Bien... c'est déjà mieux, n'est-ce pas? dit Coconnas en se retournant vers La Mole, qui fit de la tête un signe affirmatif. Nous désirons, M. le comte et moi, attirés que nous sommes par votre enseigne, trouver à souper et à coucher dans votre hôtellerie.

-- Messieurs, dit l'hôte, je suis au désespoir; mais il n'y a qu'une chambre, et je crains que cela ne puisse vous convenir.

-- Eh bien, ma foi, tant mieux, dit La Mole; nous irons loger ailleurs.

-- Ah! mais non, mais non, dit Coconnas. Je demeure, moi; mon cheval est harassé. Je prends donc la chambre, puisque vous n'en voulez pas.

-- Ah! c'est autre chose, répondit l'hôte en conservant toujours le même flegme impertinent. Si vous n'êtes qu'un, je ne puis pas vous loger du tout.

-- Mordi! s'écria Coconnas, voici, sur ma foi! un plaisant animal. Tout à l'heure nous étions trop de deux, maintenant nous ne sommes pas assez d'un! Tu ne veux donc pas nous loger, drôle?

-- Ma foi, messieurs, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous répondrai avec franchise.

-- Réponds, alors, mais réponds vite.

-- Eh bien, j'aime mieux ne pas avoir l'honneur de vous loger.

-- Parce que?... demanda Coconnas blêmissant de colère.

-- Parce que vous n'avez pas de laquais, et que, pour une chambre de maître pleine, cela me ferait deux chambres de laquais vides. Or, si je vous donne la chambre de maître, je risque fort de ne pas louer les autres.

-- Monsieur de La Mole, dit Coconnas en se retournant, ne vous semble-t-il pas comme à moi que nous allons massacrer ce gaillard- là?

-- Mais c'est faisable, dit La Mole en se préparant comme son compagnon à rouer l'hôtelier de coups de fouet.

Mais malgré cette double démonstration, qui n'avait rien de bien rassurant de la part de deux gentilshommes qui paraissaient si déterminés, l'hôtelier ne s'étonna point, et se contentant de reculer d'un pas afin d'être chez lui:

-- On voit, dit-il en goguenardant, que ces messieurs arrivent de province. À Paris, la mode est passée de massacrer les aubergistes qui refusent de louer leurs chambres. Ce sont les grands seigneurs qu'on massacre et non les bourgeois, et si vous criez trop fort, je vais appeler mes voisins; de sorte que ce sera vous qui serez roués de coups, traitement tout à fait indigne de deux gentilshommes.

-- Mais il se moque de nous, s'écria Coconnas exaspéré, mordi!

-- Grégoire, mon arquebuse! dit l'hôte en s'adressant à son valet, du même ton qu'il eût dit: «Un siège à ces messieurs.»

-- _Trippe del papa_! hurla Coconnas en tirant son épée; mais échauffez-vous donc, monsieur de La Mole!

-- Non pas, s'il vous plaît, non pas; car tandis que nous nous échaufferons, le souper refroidira, lui.

-- Comment! vous trouvez? s'écria Coconnas.

-- Je trouve que M. de la Belle-Étoile a raison; seulement il sait mal prendre ses voyageurs, surtout quand ces voyageurs sont des gentilshommes. Au lieu de nous dire brutalement: Messieurs, je ne veux pas de vous, il aurait mieux fait de nous dire avec politesse: Entrez, messieurs, quitte à mettre sur son mémoire: _chambre de maître, tant; chambre de laquais, tant; _attendu que si nous n'avons pas de laquais nous comptons en prendre.

Et, ce disant, La Mole écarta doucement l'hôtelier, qui étendait déjà la main vers son arquebuse, fit passer Coconnas et entra derrière lui dans la maison.

-- N'importe, dit Coconnas, j'ai bien de la peine à remettre mon épée dans le fourreau avant de m'être assuré qu'elle pique aussi bien que les lardoires de ce gaillard-là.

-- Patience, mon cher compagnon, dit La Mole, patience! Toutes les auberges sont pleines de gentilshommes attirés à Paris pour les fêtes du mariage ou pour la guerre prochaine de Flandre, nous ne trouverions plus d'autres logis; et puis, c'est peut-être la coutume à Paris de recevoir ainsi les étrangers qui y arrivent.

-- Mordi! comme vous êtes patient! murmura Coconnas en tortillant de rage sa moustache rouge et en foudroyant l'hôte de ses regards. Mais que le coquin prenne garde à lui: si sa cuisine est mauvaise, si son lit est dur, si son vin n'a pas trois ans de bouteille, si son valet n'est pas souple comme un jonc....

-- Là, là, là, mon gentilhomme, fit l'hôte en aiguisant sur un repassoir le couteau de sa ceinture; là, tranquillisez-vous, vous êtes en pays de Cocagne.

Puis tout bas et en secouant la tête:

-- C'est quelque huguenot, murmura-t-il; les traîtres sont si insolents depuis le mariage de leur Béarnais avec mademoiselle Margot!

Puis, avec un sourire qui eût fait frissonner ses hôtes s'ils l'avaient vu, il ajouta:

-- Eh! eh! ce serait drôle qu'il me fût justement tombé des huguenots ici... et que...

-- Çà! souperons-nous? demanda aigrement Coconnas, interrompant les apartés de son hôte.

-- Mais, comme il vous plaira, monsieur, répondit celui-ci, radouci sans doute par la dernière pensée qui lui était venue.

-- Eh bien, il nous plaît, et promptement, répondit Coconnas. Puis se retournant vers La Mole:

-- Çà, monsieur le comte, tandis que l'on nous prépare notre chambre, dites moi: est-ce par hasard vous avez trouvé Paris une ville gaie, vous?

-- Ma foi, non, dit La Mole; il me semble n'y avoir vu encore que des visages effarouchés ou rébarbatifs. Peut-être aussi les Parisiens ont-ils peur de l'orage. Voyez comme le ciel est noir et comme l'air est lourd.

-- Dites-moi, comte, vous cherchez le Louvre, n'est-ce pas?

-- Et vous aussi, je crois, monsieur de Coconnas.

-- Eh bien, si vous voulez, nous le chercherons ensemble.

-- Hein! fit La Mole, n'est-il pas un peu tard pour sortir.

-- Tard ou non, il faut que je sorte. Mes ordres sont précis. Arriver au plus vite à Paris, et, aussitôt arrivé, communiquer avec le duc de Guise.

À ce nom du duc de Guise, l'hôte s'approcha, fort attentif.

-- Il me semble que ce maraud nous écoute, dit Coconnas, qui, en sa qualité de Piémontais, était fort rancunier, et qui ne pouvait passer au maître de la Belle-Étoile la façon peu civile dont il recevait les voyageurs.

-- Oui, messieurs, je vous écoute, dit celui-ci en mettant la main à son bonnet, mais pour vous servir. J'entends parler du grand duc de Guise et j'accours. À quoi puis-je vous être bon, mes gentilshommes?

-- Ah! ah! ce mot magique, à ce qu'il paraît, car d'insolent te voilà devenu obséquieux. Mordi! maître, maître... comment t'appelles-tu?

-- Maître La Hurière, répondit l'hôte s'inclinant.

-- Eh bien, maître La Hurière, crois-tu que mon bras soit moins lourd que celui de M. le duc de Guise, qui a le privilège de te rendre si poli?

-- Non, monsieur le comte, mais il est moins long, répliqua La Hurière. D'ailleurs, ajouta-t-il, il faut vous dire que ce grand Henri est notre idole, à nous autres Parisiens.

-- Quel Henri? demanda La Mole.

-- Il me semble qu'il n'y en a qu'un, dit l'aubergiste.

-- Pardon, mon ami, il y en a encore un autre dont je vous invite à ne pas dire de mal; c'est Henri de Navarre, sans compter Henri de Condé, qui a bien aussi son mérite.

-- Ceux-là, je ne les connais pas, répondit l'hôte.

-- Oui, mais moi je les connais, dit La Mole, et comme je suis adressé au roi Henri de Navarre, je vous invite à n'en pas médire devant moi.

L'hôte, sans répondre à M. de La Mole, se contenta de toucher légèrement à son bonnet, et continuant de faire les doux yeux à Coconnas:

-- Ainsi, monsieur va parler au grand duc de Guise? Monsieur est un gentilhomme bien heureux; et sans doute qu'il vient pour...?

-- Pour quoi? demanda Coconnas.

-- Pour la fête, répondit l'hôte avec un singulier sourire.