La reine Margot - Tome I

Chapter 3

Chapter 33,829 wordsPublic domain

-- Eh bien, continua le Béarnais les yeux toujours fixés sur la porte du cabinet, comme la première preuve d'une alliance franche est la confiance la plus absolue, je vais, madame, vous raconter dans ses détails les plus secrets le plan que j'ai formé à l'effet de combattre victorieusement toutes ces inimitiés.

-- Monsieur..., murmura Marguerite en tournant à son tour et malgré elle les yeux vers le cabinet, tandis que le Béarnais, voyant sa ruse réussir, souriait dans sa barbe.

-- Voici donc ce que je vais faire, continua-t-il sans paraître remarquer le trouble de la jeune femme; je vais...

-- Monsieur, s'écria Marguerite en se levant vivement et en saisissant le roi par le bras, permettez que je respire; l'émotion... la chaleur... j'étouffe.

En effet Marguerite était pâle et tremblante comme si elle allait se laisser choir sur le tapis.

Henri marcha droit à une fenêtre située à bonne distance et l'ouvrit. Cette fenêtre donnait sur la rivière.

Marguerite le suivit.

-- Silence! silence! Sire! par pitié pour vous, murmura-t-elle.

-- Eh! madame, fit le Béarnais en souriant à sa manière, ne m'avez-vous pas dit que nous étions seuls?

-- Oui, monsieur; mais n'avez-vous pas entendu dire qu'à l'aide d'une sarbacane, introduite à travers un plafond ou à travers un mur, on peut tout entendre?

-- Bien, madame, bien, dit vivement et tout bas le Béarnais. Vous ne m'aimez pas, c'est vrai; mais vous êtes une honnête femme.

-- Que voulez-vous dire, monsieur?

-- Je veux dire que si vous étiez capable de me trahir, vous m'eussiez laissé continuer puisque je me trahissais tout seul. Vous m'avez arrêté. Je sais maintenant que quelqu'un est caché ici; que vous êtes une épouse infidèle, mais une fidèle alliée, et dans ce moment-ci, ajouta le Béarnais en souriant, j'ai plus besoin, je l'avoue, de fidélité en politique qu'en amour...

-- Sire..., murmura Marguerite confuse.

-- Bon, bon, nous parlerons de tout cela plus tard, dit Henri, quand nous nous connaîtrons mieux. Puis, haussant la voix:

-- Eh bien, continua-t-il, respirez-vous plus librement à cette heure, madame?

-- Oui, Sire, oui, murmura Marguerite.

-- En ce cas reprit le Béarnais, je ne veux pas vous importuner plus longtemps. Je vous devais mes respects et quelques avances de bonne amitié; veuillez les accepter comme je vous les offre, de tout mon coeur. Reposez-vous donc et bonne nuit.

Marguerite leva sur son mari un oeil brillant de reconnaissance et à son tour lui tendit la main.

-- C'est convenu, dit-elle.

-- Alliance politique, franche et loyale? demanda Henri.

-- Franche et loyale, répondit la reine. Alors le Béarnais marcha vers la porte, attirant du regard Marguerite comme fascinée. Puis, lorsque la portière fut retombée entre eux et la chambre à coucher:

-- Merci, Marguerite, dit vivement Henri à voix basse, merci! Vous êtes une vraie fille de France. Je pars tranquille. À défaut de votre amour, votre amitié ne me fera pas défaut. Je compte sur vous, comme de votre côté vous pouvez compter sur moi. Adieu, madame.

Et Henri baisa la main de sa femme en la pressant doucement; puis, d'un pas agile, il retourna chez lui en se disant tout bas dans le corridor:

-- Qui diable est chez elle? Est-ce le roi, est-ce le duc d'Anjou, est-ce le duc d'Alençon, est-ce le duc de Guise, est-ce un frère, est-ce un amant, est-ce l'un et l'autre? En vérité, je suis presque fâché d'avoir demandé maintenant ce rendez-vous à la baronne; mais puisque je lui ai engagé ma parole et que Dariole m'attend... n'importe; elle perdra un peu, j'en ai peur, à ce que j'ai passé par la chambre à coucher de ma femme pour aller chez elle, car, ventre-saint-gris! cette Margot, comme l'appelle mon beau-frère Charles IX, est une adorable créature.

Et d'un pas dans lequel se trahissait une légère hésitation Henri de Navarre monta l'escalier qui conduisait à l'appartement de madame de Sauve.

Marguerite l'avait suivi des yeux jusqu'à ce qu'il eût disparu, et alors elle était rentrée dans sa chambre. Elle trouva le duc à la porte du cabinet: cette vue lui inspira presque un remords.

De son côté le duc était grave, et son sourcil froncé dénonçait une amère préoccupation.

-- Marguerite est neutre aujourd'hui, dit-il, Marguerite sera hostile dans huit jours.

-- Ah! vous avez écouté? dit Marguerite.

-- Que vouliez-vous que je fisse dans ce cabinet?

-- Et vous trouvez que je me suis conduite autrement que devait se conduire la reine de Navarre?

-- Non, mais autrement que devait se conduire la maîtresse du duc de Guise.

-- Monsieur, répondit la reine, je puis ne pas aimer mon mari, mais personne n'a le droit d'exiger de moi que je le trahisse. De bonne foi, trahiriez-vous le secret de la princesse de Porcian, votre femme?

-- Allons, allons, madame, dit le duc en secouant la tête, c'est bien. Je vois que vous ne m'aimez plus comme aux jours où vous me racontiez ce que tramait le roi contre moi et les miens.

-- Le roi était le fort et vous étiez les faibles. Henri est le faible et vous êtes les forts. Je joue toujours le même rôle, vous le voyez bien.

-- Seulement vous passez d'un camp à l'autre.

-- C'est un droit que j'ai acquis, monsieur, en vous sauvant la vie.

-- Bien, madame; et comme quand on se sépare on se rend entre amants tout ce qu'on s'est donné, je vous sauverai la vie à mon tour, si l'occasion s'en présente, et nous serons quittes.

Et sur ce le duc s'inclina et sortit sans que Marguerite fît un geste pour le retenir. Dans l'antichambre il trouva Gillonne, qui le conduisit jusqu'à la fenêtre du rez-de-chaussée, et dans les fossés son page avec lequel il retourna à l'hôtel de Guise.

Pendant ce temps, Marguerite, rêveuse, alla se placer à sa fenêtre.

-- Quelle nuit de noces! murmura-t-elle; l'époux me fuit et l'amant me quitte!

En ce moment passa de l'autre côté du fossé, venant de la Tour du Bois, et remontant vers le moulin de la Monnaie, un écolier le poing sur la hanche et chantant:

_Pourquoi doncques, quand je veux_ _Ou mordre tes beaux cheveux,_ _Ou baiser ta bouche aimée,_ _Ou toucher à ton beau sein,_ _Contrefais-tu la nonnain_ _Dedans un cloître enfermée?_

_Pour qui gardes-tu tes yeux_ _Et ton sein délicieux,_ _Ton front, ta lèvre jumelle?_ _En veux-tu baiser Pluton,_ _Là-bas, après que Caron_ _T'aura mise en sa nacelle?_

_Après ton dernier trépas,_ _Belle, tu n'auras là-bas_ _Qu'une bouchette blêmie;_ _Et quand, mort, je te verrai,_ _Aux ombres je n'avouerai_ _Que jadis tu fus ma mie._

_Doncques, tandis que tu vis,_ _Change, maîtresse, d'avis,_ _Et ne m'épargne ta bouche;_ _Car au jour où tu mourras,_ _Lors tu te repentiras_ _De m'avoir été farouche._

Marguerite écouta cette chanson en souriant avec mélancolie; puis, lorsque la voix de l'écolier se fut perdue dans le lointain, elle referma la fenêtre et appela Gillonne pour l'aider à se mettre au lit.

III Un roi poète

Le lendemain et les jours qui suivirent se passèrent en fêtes, ballets et tournois.

La même fusion continuait de s'opérer entre les deux partis. C'étaient des caresses et des attendrissements à faire perdre la tête aux plus enragés huguenots. On avait vu le père Cotton dîner et faire débauche avec le baron de Courtaumer, le duc de Guise remonter la Seine en bateau de symphonie avec le prince de Condé.

Le roi Charles paraissait avoir fait divorce avec sa mélancolie habituelle, et ne pouvait plus se passer de son beau-frère Henri. Enfin la reine mère était si joyeuse et si occupée de broderies, de joyaux et de panaches, qu'elle en perdait le sommeil.

Les huguenots, quelque peu amollis par cette Capoue nouvelle, commençaient à revêtir les pourpoints de soie, à arborer les devises et à parader devant certains balcons comme s'ils eussent été catholiques. De tous côtés c'était une réaction en faveur de la religion réformée, à croire que toute la cour allait se faire protestante. L'amiral lui-même, malgré son expérience, s'y était laissé prendre comme les autres, et il en avait la tête tellement montée, qu'un soir il avait oublié, pendant deux heures, de mâcher son cure-dent, occupation à laquelle il se livrait d'ordinaire depuis deux heures de l'après-midi, moment où son dîner finissait, jusqu'à huit heures du soir, moment auquel il se remettait à table pour souper.

Le soir où l'amiral s'était laissé aller à cet incroyable oubli de ses habitudes, le roi Charles IX avait invité à goûter avec lui, en petit comité, Henri de Navarre et le duc de Guise. Puis, la collation terminée, il avait passé avec eux dans sa chambre, et là il leur expliquait l'ingénieux mécanisme d'un piège à loups qu'il avait inventé lui-même, lorsque, s'interrompant tout à coup:

-- Monsieur l'amiral ne vient-il donc pas ce soir? demanda-t-il; qui l'a aperçu aujourd'hui et qui peut me donner de ses nouvelles?

-- Moi, dit le roi de Navarre, et au cas où Votre Majesté serait inquiète de sa santé, je pourrais la rassurer, car je l'ai vu ce matin à six heures et ce soir à sept.

-- Ah! ah! fit le roi, dont les yeux un instant distraits se reposèrent avec une curiosité perçante sur son beau-frère, vous êtes bien matineux, Henriot, pour un jeune marié!

-- Oui, Sire, répondit le roi de Béarn, je voulais savoir de l'amiral, qui sait tout, si quelques gentilshommes que j'attends encore ne sont point en route pour venir.

-- Des gentilshommes encore! vous en aviez huit cents le jour de vos noces, et tous les jours il en arrive de nouveaux, voulez-vous donc nous envahir? dit Charles IX en riant.

Le duc de Guise fronça le sourcil.

-- Sire, répliqua le Béarnais, on parle d'une entreprise sur les Flandres, et je réunis autour de moi tous ceux de mon pays et des environs que je crois pouvoir être utiles à Votre Majesté.

Le duc, se rappelant le projet dont le Béarnais avait parlé à Marguerite le jour de ses noces, écouta plus attentivement.

-- Bon! bon! répondit le roi avec son sourire fauve, plus il y en aura, plus nous serons contents; amenez, amenez, Henri. Mais qui sont ces gentilshommes? des vaillants, j'espère?

-- J'ignore, Sire, si mes gentilshommes vaudront jamais ceux de Votre Majesté, ceux de monsieur le duc d'Anjou ou ceux de monsieur de Guise, mais je les connais et sais qu'ils feront de leur mieux.

-- En attendez-vous beaucoup?

-- Dix ou douze encore.

-- Vous les appelez?

-- Sire, leurs noms m'échappent, et, à l'exception de l'un d'eux, qui m'est recommandé par Téligny comme un gentilhomme accompli et qui s'appelle de la Mole, je ne saurais dire...

-- De la Mole! n'est-ce point un Lerac de La Mole, reprit le roi fort versé dans la science généalogique, un Provençal?

-- Précisément, Sire; comme vous voyez, je recrute jusqu'en Provence.

-- Et moi, dit le duc de Guise avec un sourire moqueur, je vais plus loin encore que Sa Majesté le roi de Navarre, car je vais chercher jusqu'en Piémont tous les catholiques sûrs que j'y puis trouver.

-- Catholiques ou huguenots, interrompit le roi, peu m'importe, pourvu qu'ils soient vaillants.

Le roi, pour dire ces paroles qui, dans son esprit, mêlaient huguenots et catholiques, avait pris une mine si indifférente que le duc de Guise en fut étonné lui-même.

-- Votre Majesté s'occupe de nos Flamands? dit l'amiral à qui le roi, depuis quelques jours, avait accordé la faveur d'entrer chez lui sans être annoncé, et qui venait d'entendre les dernières paroles du roi.

-- Ah! voici mon père l'amiral, s'écria Charles IX en ouvrant les bras; on parle de guerre, de gentilshommes, de vaillants, et il arrive; ce que c'est que l'aimant, le fer s'y tourne; mon beau- frère de Navarre et mon cousin de Guise attendent des renforts pour votre armée. Voilà ce dont il était question.

-- Et ces renforts arrivent, dit l'amiral.

-- Avez-vous eu des nouvelles, monsieur? demanda le Béarnais.

-- Oui, mon fils, et particulièrement de M. de La Mole; il était hier à Orléans, et sera demain ou après-demain à Paris.

-- Peste! monsieur l'amiral est donc nécromant, pour savoir ainsi ce qui se fait à trente ou quarante lieues de distance! Quant à moi, je voudrais bien savoir avec pareille certitude ce qui se passa ou ce qui s'est passé devant Orléans!

Coligny resta impassible à ce trait sanglant du duc de Guise, lequel faisait évidemment allusion à la mort de François de Guise, son père, tué devant Orléans par Poltrot de Méré, non sans soupçon que l'amiral eut conseillé le crime.

-- Monsieur, répliqua-t-il froidement et avec dignité, je suis nécromant toutes les fois que je veux savoir bien positivement ce qui importe à mes affaires ou à celles du roi.

Mon courrier est arrivé d'Orléans il y a une heure, et, grâce à la poste, a fait trente-deux lieues dans la journée. M. de La Mole, qui voyage sur son cheval, n'en fait que dix par jour, lui, et arrivera seulement le 24. Voilà toute la magie.

-- Bravo, mon père! bien répondu, dit Charles IX. Montrez à ces jeunes gens que c'est la sagesse en même temps que l'âge qui ont fait blanchir votre barbe et vos cheveux: aussi allons-nous les envoyer parler de leurs tournois et de leurs amours, et rester ensemble à parler de nos guerres. Ce sont les bons cavaliers qui font les bons rois, mon père. Allez, messieurs, j'ai à causer avec l'amiral.

Les deux jeunes gens sortirent, le roi de Navarre d'abord, le duc de Guise ensuite; mais, hors de la porte, chacun tourna de son côté après une froide révérence.

Coligny les avait suivis des yeux avec une certaine inquiétude, car il ne voyait jamais rapprocher ces deux haines sans craindre qu'il n'en jaillît quelque nouvel éclair. Charles IX comprit ce qui se passait dans son esprit, vint à lui, et appuyant son bras au sien:

-- Soyez tranquille, mon père, je suis là pour maintenir chacun dans l'obéissance et le respect. Je suis véritablement roi depuis que ma mère n'est plus reine, et elle n'est plus reine depuis que Coligny est mon père.

-- Oh! Sire, dit l'amiral, la reine Catherine...

-- Est une brouillonne. Avec elle il n'y a pas de paix possible. Ces catholiques italiens sont enragés et n'entendent rien qu'à exterminer. Moi, tout au contraire, non seulement je veux pacifier, mais encore je veux donner de la puissance à ceux de la religion. Les autres sont trop dissolus, mon père, et ils me scandalisent par leurs amours et par leurs dérèglements. Tiens, veux-tu que je te parle franchement, continua Charles IX en redoublant d'épanchement, je me défie de tout ce qui m'entoure, excepté de mes nouveaux amis! L'ambition des Tavannes m'est suspecte. Vieilleville n'aime que le bon vin, et il serait capable de trahir son roi pour une tonne de malvoisie. Montmorency ne se soucie que de la chasse, et passe son temps entre ses chiens et ses faucons. Le comte de Retz est Espagnol, les Guises sont Lorrains: il n'y a de vrais Français en France, je crois, Dieu me pardonne! que moi, mon beau-frère de Navarre et toi. Mais, moi, je suis enchaîné au trône et ne puis commander des armées. C'est tout au plus si on me laisse chasser à mon aise à Saint-Germain et à Rambouillet. Mon beau-frère de Navarre est trop jeune et trop peu expérimenté. D'ailleurs, il me semble en tout point tenir de son père Antoine que les femmes ont toujours perdu. Il n'y a que toi, mon père, qui sois à la fois brave comme Julius César, et sage comme Plato. Aussi, je ne sais ce que je dois faire, en vérité: te garder comme conseiller ici, ou t'envoyer là-bas comme général. Si tu me conseilles, qui commandera? Si tu commandes, qui me conseillera?

-- Sire, dit Coligny, il faut vaincre d'abord, puis le conseil viendra après la victoire.

-- C'est ton avis, mon père? eh bien, soit. Il sera fait selon ton avis. Lundi tu partiras pour les Flandres, et moi, pour Amboise.

-- Votre Majesté quitte Paris?

-- Oui. Je suis fatigué de tout ce bruit et de toutes ces fêtes. Je ne suis pas un homme d'action, moi, je suis un rêveur. Je n'étais pas né pour être roi, j'étais né pour être poète. Tu feras une espèce de conseil qui gouvernera tant que tu seras à la guerre; et pourvu que ma mère n'en soit pas, tout ira bien. Moi, j'ai déjà prévenu Ronsard de venir me rejoindre; et là, tous les deux loin du bruit, loin du monde, loin des méchants, sous nos grands bois, aux bords de la rivière, au murmure des ruisseaux, nous parlerons des choses de Dieu, seule compensation qu'il y ait en ce monde aux choses des hommes. Tiens, écoute ces vers, par lesquels je l'invite à me rejoindre; je les ai faits ce matin.

Coligny sourit. Charles IX passa sa main sur son front jaune et poli comme de l'ivoire, et dit avec une espèce de chant cadencé les vers suivants:

_Ronsard, je connais bien que si tu ne me vois_ _Tu oublies soudain de ton grand roi la voix,_ _Mais, pour ton souvenir, pense que je n'oublie_ _Continuer toujours d'apprendre en poésie,_

_Et pour ce j'ai voulu t'envoyer cet écrit,_ _Pour enthousiasmer ton fantastique esprit._ _Donc ne t'amuse plus aux soins de ton ménage,_ _Maintenant n'est plus temps de faire jardinage;_

_Il faut suivre ton roi, qui t'aime par sus tous,_ _Pour les vers qui de toi coulent braves et doux,_ _Et crois, si tu ne viens me trouver à Amboise,_ _Qu'entre nous adviendra une bien grande noise._

_-- _Bravo! Sire, bravo! dit Coligny; je me connais mieux en choses de guerre qu'en choses de poésie, mais il me semble que ces vers valent les plus beaux que fassent Ronsard, Dorat et même Michel de l'Hospital, chancelier de France.

-- Ah! mon père! s'écria Charles IX, que ne dis-tu vrai! car le titre de poète, vois-tu, est celui que j'ambitionne avant toutes choses; et, comme je le disais il y a quelques jours à mon maître en poésie:

_L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, Doit être à plus haut prix que celui de régner; Tous deux également nous portons des couronnes: Mais roi, je les reçus, poète, tu les donnes; Ton esprit, enflammé d'une céleste ardeur, Éclate par soi-même et moi par ma grandeur. Si du côté des dieux je cherche l'avantage, Ronsard est leur mignon et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit par de si doux accords, Te soumet les esprits dont je n'ai que les corps; Elle t'en rend le maître et te fait introduire Où le plus fier tyran n'a jamais eu d'empire._

_-- _Sire, dit Coligny, je savais bien que Votre Majesté s'entretenait avec les Muses, mais j'ignorais qu'elle en eût fait son principal conseil.

-- Après toi, mon père, après toi; et c'est pour ne pas me troubler dans mes relations avec elles que je veux te mettre à la tête de toutes choses. Écoute donc: il faut en ce moment que je réponde à un nouveau madrigal que mon grand et cher poète m'a envoyé... je ne puis donc te donner à cette heure tous les papiers qui sont nécessaires pour te mettre au courant de la grande question qui nous divise, Philippe II et moi. Il y a, en outre, une espèce de plan de campagne qui avait été fait par mes ministres. Je te chercherai tout cela et je te le remettrai demain matin.

-- À quelle heure, Sire?

-- À dix heures; et si par hasard j'étais occupé de vers, si j'étais enfermé dans mon cabinet de travail... eh bien, tu entrerais tout de même, et tu prendrais tous les papiers que tu trouverais sur cette table, enfermés dans ce portefeuille rouge; la couleur est éclatante, et tu ne t'y tromperas pas; moi, je vais écrire à Ronsard.

-- Adieu, Sire.

-- Adieu, mon père.

-- Votre main?

-- Que dis-tu, ma main? dans mes bras, sur mon coeur, c'est là ta place. Viens, mon vieux guerrier, viens. Et Charles IX, attirant à lui Coligny qui s'inclinait, posa ses lèvres sur ses cheveux blancs. L'amiral sortit en essuyant une larme.

Charles IX le suivit des yeux tant qu'il put le voir, tendit l'oreille tant qu'il put l'entendre; puis, lorsqu'il ne vit et n'entendit plus rien, il laissa, comme c'était son habitude, retomber sa tête pâle sur son épaule, et passa lentement de la chambre où il se trouvait dans son cabinet d'armes.

Ce cabinet était la demeure favorite du roi; c'était là qu'il prenait ses leçons d'escrime avec Pompée, et ses leçons de poésie avec Ronsard. Il y avait réuni une grande collection d'armes offensives et défensives des plus belles qu'il avait pu trouver. Aussi toutes les murailles étaient tapissées de haches, de boucliers, de piques, de hallebardes, de pistolets et de mousquetons, et le jour même un célèbre armurier lui avait apporté une magnifique arquebuse sur le canon de laquelle étaient incrustés en argent ces quatre vers que le poète royal avait composés lui-même:

_Pour maintenir la foy,_ _Je suis belle et fidèle;_ _Aux ennemis du roy_ _Je suis belle et cruelle._

Charles IX entra donc, comme nous l'avons dit, dans ce cabinet, et, après avoir fermé la porte principale par laquelle il était entré, il alla soulever une tapisserie qui masquait un passage donnant sur une chambre où une femme agenouillée devant un prie- Dieu disait ses prières.

Comme ce mouvement s'était fait avec lenteur et que les pas du roi, assourdis par le tapis, n'avaient pas eu plus de retentissement que ceux d'un fantôme, la femme agenouillée, n'ayant rien entendu, ne se retourna point et continua de prier, Charles demeura un instant debout, pensif et la regardant.

C'était une femme de trente-quatre à trente-cinq ans, dont la beauté vigoureuse était relevée par le costume des paysannes des environs de Caux. Elle portait le haut bonnet qui avait été si fort à la mode à la Cour de France pendant le règne d'Isabeau de Bavière, et son corsage rouge était tout brodé d'or, comme le sont aujourd'hui les corsages des contadines de Nettuno et de Sora. L'appartement qu'elle occupait depuis tantôt vingt ans était contigu à la chambre à coucher du roi, et offrait un singulier mélange d'élégance et de rusticité. C'est qu'en proportion à peu près égale, le palais avait déteint sur la chaumière, et la chaumière sur le palais. De sorte que cette chambre tenait un milieu entre la simplicité de la villageoise et le luxe de la grande dame. En effet, le prie-Dieu sur lequel elle était agenouillée était de bois de chêne merveilleusement sculpté, recouvert de velours à crépines d'or; tandis que la bible, car cette femme était de la religion réformée, tandis que la bible dans laquelle elle lisait ses prières était un de ces vieux livres à moitié déchirés, comme on en trouve dans les plus pauvres maisons.

Or, tout était à l'avenant de ce prie-Dieu et de cette bible.

-- Eh! Madelon! dit le roi.

La femme agenouillée releva la tête en souriant, à cette voix familière; puis, se levant:

-- Ah! c'est toi, mon fils! dit-elle.

-- Oui, nourrice, viens ici.

Charles IX laissa retomber la portière et alla s'asseoir sur le bras du fauteuil. La nourrice parut.

-- Que me veux-tu, Charlot? dit-elle.

-- Viens ici et réponds tout bas. La nourrice s'approcha avec cette familiarité qui pouvait venir de cette tendresse maternelle que la femme conçoit pour l'enfant qu'elle a allaité, mais à laquelle les pamphlets du temps donnent une source infiniment moins pure.

-- Me voilà, dit-elle, parle.

-- L'homme que j'ai fait demander est-il là?

-- Depuis une demi-heure.

Charles se leva, s'approcha de la fenêtre, regarda si personne n'était aux aguets, s'approcha de la porte, tendit l'oreille pour s'assurer que personne n'était aux écoutes, secoua la poussière de ses trophées d'armes, caressa un grand lévrier qui le suivait pas à pas, s'arrêtant quand son maître s'arrêtait, reprenant sa marche quand son maître se remettait en mouvement; puis, revenant à sa nourrice: