Chapter 27
-- Oui, le vent a tourné depuis hier matin; mais je crois vous avoir prédit que cela serait ainsi.
-- Ces changements de vent sont mauvais pour la chasse, n'est-ce pas, monsieur? demanda Marguerite.
-- Oui, dit Henri, cela bouleverse quelquefois toutes les dispositions arrêtées, et c'est un plan à refaire.
En ce moment les aboiements de la meute commencèrent à se faire entendre, se rapprochant rapidement, et une sorte de vapeur tumultueuse avertit les chasseurs de se tenir sur leurs gardes. Chacun leva la tête et tendit l'oreille.
Presque aussitôt le sanglier déboucha, et au lieu de se rejeter dans le bois, il suivit la route venant droit sur le carrefour où se trouvaient les dames, les gentilshommes qui leur faisaient la cour, et les chasseurs qui avaient perdu la chasse.
Derrière lui, et lui soufflant au poil, venaient trente ou quarante chiens des plus robustes; puis, derrière les chiens, à vingt pas à peine, le roi Charles sans toquet, sans manteau, avec ses habits tout déchirés par les épines, le visage et les mains en sang.
Un ou deux piqueurs restaient seuls avec lui. Le roi ne quittait son cor que pour exciter ses chiens, ne cessait d'exciter ses chiens que pour reprendre son cor. Le monde tout entier avait disparu à ses yeux. Si son cheval eût manqué, il eût crié comme Richard III: Ma couronne pour un cheval!
Mais le cheval paraissait aussi ardent que le maître, ses pieds ne touchaient pas la terre et ses naseaux soufflaient le feu.
Le sanglier, les chiens, le roi passèrent comme une vision.
-- Hallali, hallali! cria le roi en passant. Et il ramena son cor à ses lèvres sanglantes. À quelques pas de lui venaient le duc d'Alençon et deux piqueurs; seulement les chevaux des autres avaient renoncé ou ils s'étaient perdus.
Tout le monde partit sur la trace, car il était évident que le sanglier ne tarderait pas à tenir.
En effet, au bout de dix minutes à peine, le sanglier quitta le sentier qu'il suivait et se jeta dans le bois; mais, arrivé à une clairière, il s'accula à une roche et fit tête aux chiens.
Aux cris de Charles, qui l'avait suivi, tout le monde accourut.
On était arrivé au moment intéressant de la chasse. L'animal paraissait résolu à une défense désespérée. Les chiens, animés par une course de plus de trois heures, se ruaient sur lui avec un acharnement que redoublaient les cris et les jurons du roi.
Tous les chasseurs se rangèrent en cercle, le roi un peu en avant, ayant derrière lui le duc d'Alençon armé d'une arquebuse, et Henri qui n'avait que son simple couteau de chasse.
Le duc d'Alençon détacha son arquebuse du crochet et en alluma la mèche. Henri fit jouer son couteau de chasse dans le fourreau.
Quant au duc de Guise, assez dédaigneux de tous ces exercices de vénerie, il se tenait un peu à l'écart avec tous ses gentilshommes.
Les femmes réunies en groupe formaient une petite troupe qui faisait le pendant à celle du duc de Guise.
Tout ce qui était chasseur demeurait les yeux fixés sur l'animal, dans une attente pleine d'anxiété.
À l'écart se tenait un piqueur se raidissant pour résister aux deux molosses du roi, qui, couverts de leurs jaques de mailles, attendaient, en hurlant et en s'élançant de manière à faire croire à chaque instant qu'ils allaient briser leurs chaînes, le moment de coiffer le sanglier.
L'animal faisait merveille: attaqué à la fois par une quarantaine de chiens qui l'enveloppaient comme une marée hurlante, qui le recouvraient de leur tapis bigarré, qui de tous côtés essayaient d'entamer sa peau rugueuse aux poils hérissés, à chaque coup de boutoir, il lançait à dix pieds de haut un chien, qui retombait éventré, et qui, les entrailles traînantes, se rejetait aussitôt dans la mêlée tandis que Charles, les cheveux raidis, les yeux enflammés, les narines ouvertes, courbé sur le cou de son cheval ruisselant, sonnait un hallali furieux.
En moins de dix minutes, vingt chiens furent hors de combat.
-- Les dogues! cria Charles, les dogues! ... À ce cri, le piqueur ouvrit les porte-mousquetons des laisses, et les deux molosses se ruèrent au milieu du carnage, renversant tout, écartant tout, se frayant avec leurs cottes de fer un chemin jusqu'à l'animal, qu'ils saisirent chacun par une oreille.
Le sanglier, se sentant coiffé, fit claquer ses dents à la fois de rage et de douleur.
-- Bravo! Duredent! bravo! Risquetout! cria Charles. Courage, les chiens! Un épieu! un épieu!
-- Vous ne voulez pas mon arquebuse? dit le duc d'Alençon.
-- Non, cria le roi, non, on ne sent pas entrer la balle; il n'y a pas de plaisir; tandis qu'on sent entrer l'épieu. Un épieu! un épieu!
On présenta au roi un épieu de chasse durci au feu et armé d'une pointe de fer.
-- Mon frère, prenez garde! cria Marguerite.
-- Sus! sus! cria la duchesse de Nevers. Ne le manquez pas, Sire! Un bon coup à ce parpaillot!
-- Soyez tranquille, duchesse! dit Charles. Et, mettant son épieu en arrêt, il fondit sur le sanglier, qui, tenu par les deux chiens, ne put éviter le coup. Cependant, à la vue de l'épieu luisant, il fit un mouvement de côté, et l'arme, au lieu de pénétrer dans la poitrine, glissa sur l'épaule et alla s'émousser sur la roche contre laquelle l'animal était acculé.
-- Mille noms d'un diable! cria le roi, je l'ai manqué... Un épieu! un épieu!
Et, se reculant comme faisaient les chevaliers lorsqu'ils prenaient du champ, il jeta à dix pas de lui son épieu hors de service.
Un piqueur s'avança pour lui en offrir un autre. Mais au même moment, comme s'il eût prévu le sort qui l'attendait et qu'il eût voulu s'y soustraire, le sanglier, par un violent effort, arracha aux dents des molosses ses deux oreilles déchirées, et, les yeux sanglants, hérissé, hideux, l'haleine bruyante comme un soufflet de forge, faisant claquer ses dents l'une contre l'autre, il s'élança la tête basse, vers le cheval du roi.
Charles était trop bon chasseur pour ne pas avoir prévu cette attaque. Il enleva son cheval, qui se cabra; mais il avait mal mesuré la pression, le cheval, trop serré par le mors ou peut-être même cédant à son épouvante, se renversa en arrière.
Tous les spectateurs jetèrent un cri terrible: le cheval était tombé, et le roi avait la cuisse engagée sous lui.
-- La main, Sire, rendez la main, dit Henri. Le roi lâcha la bride de son cheval, saisit la selle de la main gauche, essayant de tirer de la droite son couteau de chasse; mais le couteau, pressé par le poids de son corps, ne voulut pas sortir de sa gaine.
-- Le sanglier! le sanglier! cria Charles. À moi, d'Alençon! à moi!
Cependant le cheval, rendu à lui-même, comme s'il eût compris le danger que courait son maître, tendit ses muscles et était parvenu déjà à se relever sur trois jambes, lorsqu'à l'appel de son frère, Henri vit le duc François pâlir affreusement et approcher l'arquebuse de son épaule; mais la balle, au lieu d'aller frapper le sanglier, qui n'était plus qu'à deux pas du roi, brisa le genou du cheval, qui retomba le nez contre terre. Au même instant le sanglier déchira de son boutoir la botte de Charles.
-- Oh! murmura d'Alençon de ses lèvres blêmissantes, je crois que le duc d'Anjou est roi de France, et que moi je suis roi de Pologne.
En effet le sanglier labourait la cuisse de Charles, lorsque celui-ci sentit quelqu'un qui lui levait le bras; puis il vit briller une lame aiguë et tranchante qui s'enfonçait et disparaissait jusqu'à la garde au défaut de l'épaule de l'animal, tandis qu'une main gantée de fer écartait la hure déjà fumante sous ses habits.
Charles, qui dans le mouvement qu'avait fait le cheval était parvenu à dégager sa jambe, se releva lourdement, et, se voyant tout ruisselant de sang, devint pâle comme un cadavre.
-- Sire, dit Henri, qui toujours à genoux maintenait le sanglier atteint au coeur, Sire, ce n'est rien, j'ai écarté la dent, et Votre Majesté n'est pas blessée.
Puis il se releva, lâchant le couteau, et le sanglier tomba, rendant plus de sang encore par sa gueule que par sa plaie.
Charles, entouré de tout un monde haletant, assailli par des cris de terreur qui eussent étourdi le plus calme courage, fut un moment sur le point de tomber près de l'animal agonisant. Mais il se remit; et se retournant vers le roi de Navarre, il lui serra la main avec un regard où brillait le premier élan de sensibilité qui eût fait battre son coeur depuis vingt-quatre ans.
-- Merci, Henriot! lui dit-il.
-- Mon pauvre frère! s'écria d'Alençon en s'approchant de Charles.
-- Ah! c'est toi, d'Alençon! dit le roi. Eh bien, fameux tireur, qu'est donc devenue ta balle?
-- Elle se sera aplatie sur le sanglier, dit le duc.
-- Eh! mon Dieu! s'écria Henri avec une surprise admirablement jouée, voyez donc, François, votre balle a cassé la jambe du cheval de Sa Majesté. C'est étrange!
-- Hein! dit le roi. Est-ce vrai, cela?
-- C'est possible, dit le duc consterné; la main me tremblait si fort!
-- Le fait est que, pour un tireur habile, vous avez fait là un singulier coup, François! dit Charles en fronçant le sourcil. Une seconde fois, merci, Henriot! Messieurs, continua le roi, retournons à Paris, j'en ai assez comme cela.
Marguerite s'approcha pour féliciter Henri.
-- Ah! ma foi, oui, Margot, dit Charles, fais-lui ton compliment, et bien sincère même, car sans lui le roi de France s'appelait Henri III.
-- Hélas! madame, dit le Béarnais, M. le duc d'Anjou, qui est déjà mon ennemi, va m'en vouloir bien davantage. Mais que voulez-vous! on fait ce qu'on peut; demandez à M. d'Alençon.
Et, se baissant, il retira du corps du sanglier son couteau de chasse, qu'il plongea deux ou trois fois dans la terre, afin d'en essuyer le sang.
FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE. -- Qui est à ma portière? -- Deux pages et un écuyer. -- Bon! ce sont des barbares! Dites-moi, La Mole, qui avez-vous trouvé dans votre chambre? -- Le duc François. -- Faisant? -- Je ne sais quoi. -- Avec? -- Avec un inconnu. Je suis seule; entrez, mon cher.
- 42 -
End of Project Gutenberg's La reine Margot - Tome I, by Alexandre Dumas, Père