Chapter 26
-- Mais, non, je vous aime trop pour vous retarder; j'ai tout prévu, entrez là, chez moi, tenez!
Et Catherine, agile comme si elle n'eût eu que vingt ans, poussa une porte qui communiquait à son cabinet, montra au roi un encrier, une plume, un parchemin, le sceau et une bougie allumée.
Le roi prit le parchemin et le parcourut rapidement. «Ordre, etc. de faire arrêter et conduire à la Bastille notre frère Henri de Navarre.»
-- Bon, c'est fait! dit-il en signant d'un trait. Adieu ma mère. Et il s'élança hors du cabinet suivi de ses chiens, tout allègre de s'être si facilement débarrassé de Catherine.
Charles IX était attendu avec impatience, et, comme on connaissait son exactitude en matière de chasse, chacun s'étonnait de ce retard. Aussi, lorsqu'il parut, les chasseurs le saluèrent-ils par leurs vivats, les piqueurs par leurs fanfares, les chevaux par leurs hennissements, les chiens par leurs cris. Tout ce bruit, tout ce fracas fit monter une rougeur à ses joues pâles, son coeur se gonfla, Charles fut jeune et heureux pendant une seconde.
À peine le roi prit-il le temps de saluer la brillante société réunie dans la cour; il fit un signe de tête au duc d'Alençon, un signe de main à sa soeur Marguerite, passa devant Henri sans faire semblant de le voir, et s'élança sur ce cheval barbe qui, impatient, bondit sous lui. Mais après trois ou quatre courbettes, il comprit à quel écuyer il avait affaire et se calma.
Aussitôt les fanfares retentirent de nouveau, et le roi sortit du Louvre suivi du duc d'Alençon, du roi de Navarre, de Marguerite, de madame de Nevers, de madame de Sauve, de Tavannes et des principaux seigneurs de la cour.
Il va sans dire que La Mole et Coconnas étaient de la partie.
Quant au duc d'Anjou, il était depuis trois mois au siège de La Rochelle.
Pendant qu'on attendait le roi, Henri était venu saluer sa femme, qui, tout en répondant à son compliment, lui avait glissé à l'oreille:
-- Le courrier venu de Rome a été introduit par M. de Coconnas lui-même chez le duc d'Alençon, un quart d'heure avant que l'envoyé du duc de Nevers fût introduit chez le roi.
-- Alors il sait tout, dit Henri.
-- Il doit tout savoir, répondit Marguerite; d'ailleurs jetez les yeux sur lui, et voyez comme, malgré sa dissimulation habituelle, son oeil rayonne.
-- Ventre-saint-gris! murmura le Béarnais, je le crois bien! il chasse aujourd'hui trois proies: France, Pologne et Navarre, sans compter le sanglier.
Il salua sa femme, revint à son rang, et appelant un de ses gens, Béarnais d'origine, dont les aïeux étaient serviteurs des siens depuis plus d'un siècle et qu'il employait comme messager ordinaire de ses affaires de galanterie:
-- Orthon, lui dit-il, prends cette clef et va la porter chez ce cousin de madame de Sauve que tu sais, qui demeure chez sa maîtresse, au coin de la rue des Quatre-Fils, tu lui diras que sa cousine désire lui parler ce soir; qu'il entre dans ma chambre, et, si je n'y suis pas, qu'il m'attende; si je tarde, qu'il se jette sur mon lit en attendant.
-- Il n'y a pas de réponse, Sire?
-- Aucune, que de me dire si tu l'as trouvé. La clef est pour lui seul, tu comprends?
-- Oui, Sire.
-- Attends donc, et ne me quitte pas ici, peste! Avant de sortir de Paris, je t'appellerai comme pour ressangler mon cheval, tu demeureras ainsi en arrière tout naturellement, tu feras ta commission et tu nous rejoindras à Bondy.
Le valet fit un signe d'obéissance et s'éloigna.
On se mit en marche par la rue Saint-Honoré, on gagna la rue Saint-Denis, puis le faubourg; arrivé à la rue Saint-Laurent, le cheval du roi de Navarre se dessangla, Orthon accourut, et tout se passa comme il avait été convenu entre lui et son maître, qui continua de suivre avec le cortège royal la rue des Récollets, tandis que son fidèle serviteur gagnait la rue du Temple.
Lorsque Henri rejoignit le roi, Charles était engagé avec le duc d'Alençon dans une conversation si intéressante sur le temps, sur l'âge du sanglier détourné qui était un solitaire, enfin sur l'endroit où il avait établi sa bauge, qu'il ne s'aperçut pas ou feignit ne pas s'apercevoir que Henri était resté un instant en arrière.
Pendant ce temps Marguerite observait de loin la contenance de chacun, et croyait reconnaître dans les yeux de son frère un certain embarras toutes les fois que ses yeux se reposaient sur Henri. Madame de Nevers se laissait aller à une gaieté folle, car Coconnas, éminemment joyeux ce jour là, faisait autour d'elle cent lazzis pour faire rire les dames.
Quant à La Mole, il avait déjà trouvé deux fois l'occasion de baiser l'écharpe blanche à frange d'or de Marguerite sans que cette action, faite avec l'adresse ordinaire aux amants, eût été vue de plus de trois ou quatre personnes.
On arriva vers huit heures et un quart à Bondy.
Le premier soin de Charles IX fut de s'informer si le sanglier avait tenu.
Le sanglier était à sa bauge, et le piqueur qui l'avait détourné répondait de lui.
Une collation était prête. Le roi but un verre de vin de Hongrie. Charles IX invita les dames à se mettre à table, et, tout à son impatience, s'en alla, pour occuper son temps, visiter les chenils et les perchoirs, recommandant qu'on ne dessellât pas son cheval, attendu, dit-il, qu'il n'en avait jamais monté de meilleur et de plus fort.
Pendant que le roi faisait sa tournée, le duc de Guise arriva. Il était armé en guerre plutôt qu'en chasse, et vingt ou trente gentilshommes, équipés comme lui, l'accompagnaient. Il s'informa aussitôt du lieu où était le roi, l'alla rejoindre et revint en causant avec lui.
À neuf heures précises, le roi donna lui-même le signal en sonnant le _lancer_, et chacun, montant à cheval, s'achemina vers le rendez-vous.
Pendant la route, Henri trouva moyen de se rapprocher encore une fois de sa femme.
-- Eh bien, lui demanda-t-il, savez-vous quelque chose de nouveau?
-- Non, répondit Marguerite, si ce n'est que mon frère Charles vous regarde d'une étrange façon.
-- Je m'en suis aperçu, dit Henri.
-- Avez-vous pris vos précautions?
-- J'ai sur ma poitrine ma cotte de mailles et à mon côté un excellent couteau de chasse espagnol, affilé comme un rasoir, pointu comme une aiguille, et avec lequel je perce des doublons.
-- Alors, dit Marguerite, à la garde de Dieu!
Le piqueur qui dirigeait le cortège fit un signe: on était arrivé à la bauge.
XXX Maurevel
Pendant que toute cette jeunesse joyeuse et insouciante, en apparence du moins, se répandait comme un tourbillon doré sur la route de Bondy, Catherine, roulant le parchemin précieux sur lequel le roi Charles venait d'apposer sa signature, faisait introduire dans son cabinet l'homme à qui son capitaine des gardes avait apporté, quelques jours auparavant, une lettre rue de la Cerisaie, quartier de l'Arsenal.
Une large bande de taffetas, pareil à un sceau mortuaire, cachait un des yeux de cet homme, découvrant seulement l'autre oeil, et laissant voir entre deux pommettes saillantes la courbure d'un nez de vautour, tandis qu'une barbe grisonnante lui couvrait le bas du visage. Il était vêtu d'un manteau long et épais sous lequel on devinait tout un arsenal. En outre il portait au côté, quoique ce ne fût pas l'habitude des gens appelés à la cour, une épée de campagne longue, large et à double coquille. Une de ses mains était cachée et ne quittait point sous son manteau le manche d'un long poignard.
-- Ah! vous voici, monsieur, dit la reine en s'asseyant; vous savez que je vous ai promis après la Saint-Barthélemy, où vous nous avez rendu de si signalés services, de ne pas vous laisser dans l'inaction. L'occasion se présente, ou plutôt non, je l'ai fait naître. Remerciez-moi donc.
-- Madame, je remercie humblement Votre Majesté, répondit l'homme au bandeau noir avec une réserve basse et insolente à la fois.
-- Une belle occasion, monsieur, comme vous n'en trouverez pas deux dans votre vie, profitez-en donc.
-- J'attends, madame; seulement, je crains, d'après le préambule...
-- Que la commission ne soit violente? N'est-ce pas de ces commissions-là que sont friands ceux qui veulent s'avancer? Celle dont je vous parle serait enviée par les Tavannes et par les Guise même.
-- Ah! madame, reprit l'homme, croyez bien, quelle qu'elle soit, je suis aux ordres de Votre Majesté.
-- En ce cas, lisez, dit Catherine. Et elle lui présenta le parchemin. L'homme le parcourut et pâlit.
-- Quoi! s'écria-t-il, l'ordre d'arrêter le roi de Navarre!
-- Eh bien, qu'y a-t-il d'extraordinaire à cela?
-- Mais un roi, madame! En vérité, je doute, je crains de n'être pas assez bon gentilhomme.
-- Ma confiance vous fait le premier gentilhomme de ma cour, monsieur de Maurevel, dit Catherine.
-- Grâces soient rendues à Votre Majesté, dit l'assassin si ému qu'il paraissait hésiter.
-- Vous obéirez donc?
-- Si Votre Majesté le commande, n'est-ce pas mon devoir?
-- Oui, je le commande.
-- Alors, j'obéirai.
-- Comment vous y prendrez-vous?
-- Mais je ne sais pas trop, madame, et je désirerais fort être guidé par Votre Majesté.
-- Vous redoutez le bruit?
-- Je l'avoue.
-- Prenez douze hommes sûrs, plus s'il le faut.
-- Sans doute, je le comprends, Votre Majesté me permet de prendre mes avantages, et je lui en suis reconnaissant; mais où saisirai- je le roi de Navarre?
-- Où vous plairait-il mieux de le saisir?
-- Dans un lieu qui, par sa majesté même, me garantît, s'il était possible.
-- Oui, je comprends, dans quelque palais royal; que diriez-vous du Louvre, par exemple?
-- Oh! Si Votre Majesté me le permettait, ce serait une grande faveur.
-- Vous l'arrêterez donc dans le Louvre.
-- Et dans quelle partie du Louvre?
-- Dans sa chambre même. Maurevel s'inclina.
-- Et quand cela, madame?
-- Ce soir, ou plutôt cette nuit.
-- Bien, madame. Maintenant, que Votre Majesté daigne me renseigner sur une chose.
-- Sur laquelle?
-- Sur les égards dus à sa qualité.
-- Égards! ... qualité! ..., dit Catherine. Mais vous ignorez donc, monsieur, que le roi de France ne doit les égards à qui que ce soit dans son royaume, ne reconnaissant personne dont la qualité soit égale à la sienne?
Maurevel fit une seconde révérence.
-- J'insisterai sur ce point cependant, madame, dit-il, si Votre Majesté le permet.
-- Je le permets, monsieur.
-- Si le roi contestait l'authenticité de l'ordre, ce n'est pas probable, mais enfin...
-- Au contraire, monsieur, c'est sûr.
-- Il contestera?
-- Sans aucun doute.
-- Et par conséquent il refusera d'y obéir?
-- Je le crains.
-- Et il résistera?
-- C'est probable.
-- Ah! diable, dit Maurevel; et dans ce cas...
-- Dans quel cas? dit Catherine avec son regard fixe.
-- Mais dans le cas où il résisterait, que faut-il faire?
-- Que faites-vous quand vous êtes chargé d'un ordre du roi, c'est-à-dire quand vous représentez le roi, et qu'on vous résiste, monsieur de Maurevel?
-- Mais, madame, dit le sbire, quand je suis honoré d'un pareil ordre, et que cet ordre concerne un simple gentilhomme, je le tue.
-- Je vous ai dit, monsieur, reprit Catherine, et je ne croyais pas qu'il y eût assez longtemps pour que vous l'eussiez déjà oublié, que le roi de France ne reconnaissait aucune qualité dans son royaume; c'est vous dire que le roi de France seul est roi, et qu'auprès de lui les plus grands sont de simples gentilshommes.
Maurevel pâlit, car il commençait à comprendre.
-- Oh! oh! dit-il, tuer le roi de Navarre?...
-- Mais qui vous parle donc de le tuer? où est l'ordre de le tuer? Le roi veut qu'on le mène à la Bastille, et l'ordre ne porte que cela. Qu'il se laisse arrêter, très bien; mais comme il ne se laissera pas arrêter, comme il résistera, comme il essaiera de vous tuer...
Maurevel pâlit.
-- Vous vous défendrez, continua Catherine. On ne peut pas demander à un vaillant comme vous de se laisser tuer sans se défendre; et en vous défendant, que voulez-vous, arrive qu'arrive. Vous me comprenez, n'est-ce pas?
-- Oui, madame; mais cependant...
-- Allons, vous voulez qu'après ces mots: _Ordre d'arrêter_, j'écrive de ma main: _mort ou vif?_
-- J'avoue, madame, que cela lèverait mes scrupules.
-- Voyons, il le faut bien, puisque vous ne croyez pas la commission exécutable sans cela.
Et Catherine, en haussant les épaules, déroula le parchemin d'une main, et de l'autre écrivit:_ mort ou vif._
_-- _Tenez, dit-elle, trouvez-vous l'ordre suffisamment en règle, maintenant?
-- Oui, madame, répondit Maurevel; mais je prie Votre Majesté de me laisser l'entière disposition de l'entreprise.
-- En quoi ce que j'ai dit nuit-il donc à son exécution?
-- Votre Majesté m'a dit de prendre douze hommes?
-- Oui; pour être plus sûr...
-- Eh bien! je demanderai la permission de n'en prendre que six.
-- Pourquoi cela?
-- Parce que, madame, s'il arrivait malheur au prince, comme la chose est probable, on excuserait facilement six hommes d'avoir eu peur de manquer un prisonnier, tandis que personne n'excuserait douze gardes de n'avoir pas laissé tuer la moitié de leurs camarades avant de porter la main sur une Majesté.
-- Belle Majesté, ma foi! qui n'a pas de royaume.
-- Madame, dit Maurevel, ce n'est pas le royaume qui fait le roi, c'est la naissance.
-- Eh bien donc, dit Catherine, faites comme il vous plaira. Seulement, je dois vous prévenir que je désire que vous ne quittiez point le Louvre.
-- Mais, madame, pour réunir mes hommes?
-- Vous avez bien une espèce de sergent que vous puissiez charger de ce soin?
-- J'ai mon laquais, qui non seulement est un garçon fidèle, mais qui même m'a quelquefois aidé dans ces sortes d'entreprises.
-- Envoyez-le chercher, et concertez-vous avec lui. Vous connaissez le cabinet des Armes du roi, n'est-ce pas? eh bien, on va vous servir là à déjeuner; là vous donnerez vos ordres.
Le lieu raffermira vos sens s'ils étaient ébranlés. Puis, quand mon fils reviendra de la chasse, vous passerez dans mon oratoire, où vous attendrez l'heure.
-- Mais comment entrerons-nous dans la chambre? Le roi a sans doute quelque soupçon, et il s'enfermera en dedans.
-- J'ai une double clef de toutes les portes, dit Catherine, et on a enlevé les verrous de celle de Henri. Adieu, monsieur de Maurevel; à tantôt. Je vais vous faire conduire dans le cabinet des Armes du roi. Ah! à propos! rappelez-vous que ce qu'un roi ordonne doit, avant toute chose, être exécuté; qu'aucune excuse n'est admise; qu'une défaite, même un insuccès compromettraient l'honneur du roi. C'est grave.
Et Catherine, sans laisser à Maurevel le temps de lui répondre, appela M. de Nancey, capitaine des gardes, et lui ordonna de conduire Maurevel dans le cabinet des Armes du roi.
-- Mordieu! disait Maurevel en suivant son guide, je m'élève dans la hiérarchie de l'assassinat: d'un simple gentilhomme à un capitaine, d'un capitaine à un amiral, d'un amiral à un roi sans couronne. Et qui sait si je n'arriverai pas un jour à un roi couronné?...
XXXI La chasse à courre
Le piqueur qui avait détourné le sanglier et qui avait affirmé au roi que l'animal n'avait pas quitté l'enceinte ne s'était pas trompé. À peine le limier fut-il mis sur la trace, qu'il s'enfonça dans le taillis et que d'un massif d'épines il fit sortir le sanglier qui, ainsi que le piqueur l'avait reconnu à ses voies, était un solitaire, c'est-à-dire une bête de la plus forte taille.
L'animal piqua droit devant lui et traversa la route à cinquante pas du roi, suivi seulement du limier qui l'avait détourné. On découpla aussitôt un premier relais, et une vingtaine de chiens s'enfoncèrent à sa poursuite.
La chasse était la passion de Charles. À peine l'animal eut-il traversé la route qu'il s'élança derrière lui, sonnant la vue, suivi du duc d'Alençon et de Henri, à qui un signe de Marguerite avait indiqué qu'il ne devait point quitter Charles.
Tous les autres chasseurs suivirent le roi.
Les forêts royales étaient loin, à l'époque où se passe l'histoire que nous racontons, d'être, comme elles le sont aujourd'hui, de grands parcs coupés par des allées carrossables. Alors, l'exploitation était à peu près nulle. Les rois n'avaient pas encore eu l'idée de se faire commerçants et de diviser leurs bois en coupes, en taillis et en futaies. Les arbres, semés non point par de savants forestiers, mais par la main de Dieu, qui jetait la graine au caprice du vent, n'étaient pas disposés en quinconces, mais poussaient à leur loisir et comme ils font encore aujourd'hui dans une forêt vierge de l'Amérique. Bref, une forêt, à cette époque, était un repaire où il y avait à foison du sanglier, du cerf, du loup et des voleurs; et une douzaine de sentiers seulement, partant d'un point, étoilaient celle de Bondy, qu'une route circulaire enveloppait comme le cercle de la roue enveloppe les jantes.
En poussant la comparaison plus loin, le moyeu ne représenterait pas mal l'unique carrefour situé au centre du bois, et où les chasseurs égarés se ralliaient pour s'élancer de là vers le point où la chasse perdue reparaissait.
Au bout d'un quart d'heure, il arriva ce qui arrivait toujours en pareil cas: c'est que des obstacles presque insurmontables s'étant opposés à la course des chasseurs, les voix des chiens s'étaient éteintes dans le lointain, et le roi lui-même était revenu au carrefour, jurant et sacrant, comme c'était son habitude.
-- Eh bien! d'Alençon, eh bien! Henriot, dit-il, vous voilà, mordieu, calmes et tranquilles comme des religieuses qui suivent leur abbesse. Voyez-vous, ça ne s'appelle point chasser, cela. Vous, d'Alençon, vous avez l'air de sortir d'une boîte, et vous êtes tellement parfumé que si vous passez entre la bête et mes chiens, vous êtes capable de leur faire perdre la voie. Et vous, Henriot, où est votre épieu, où est votre arquebuse? voyons.
-- Sire, dit Henri, à quoi bon une arquebuse? Je sais que Votre Majesté aime à tirer l'animal quand il tient aux chiens. Quant à un épieu, je manie assez maladroitement cette arme, qui n'est point d'usage dans nos montagnes, où nous chassons l'ours avec le simple poignard.
-- Par la mordieu, Henri, quand vous serez retourné dans vos Pyrénées, il faudra que vous m'envoyiez une pleine charretée d'ours, car ce doit être une belle chasse que celle qui se fait ainsi corps à corps avec un animal qui peut nous étouffer. Écoutez donc, je crois que j'entends les chiens. Non, je me trompais.
Le roi prit son cor et sonna une fanfare. Plusieurs fanfares lui répondirent. Tout à coup un piqueur parut qui fit entendre un autre air.
-- La vue! la vue! cria le roi. Et il s'élança au galop, suivi de tous les chasseurs qui s'étaient ralliés à lui. Le piqueur ne s'était pas trompé. À mesure que le roi s'avançait, on commençait d'entendre les aboiements de la meute, composée alors de plus de soixante chiens, car on avait successivement lâché tous les relais placés dans les endroits que le sanglier avait déjà parcourus. Le roi le vit passer pour la seconde fois, et, profitant d'une haute futaie, se jeta sous bois après lui, donnant du cor de toutes ses forces. Les princes le suivirent quelque temps. Mais le roi avait un cheval si vigoureux, emporté par son ardeur il passait par des chemins tellement escarpés, par des taillis si épais, que d'abord les femmes, puis le duc de Guise et ses gentilshommes, puis les deux princes, furent forcés de l'abandonner. Tavannes tint encore quelque temps; mais enfin il y renonça à son tour.
Tout le monde, excepté Charles et quelques piqueurs qui, excités par une récompense promise, ne voulaient pas quitter le roi, se retrouva donc dans les environs du carrefour.
Les deux princes étaient l'un près de l'autre dans une longue allée. À cent pas d'eux, le duc de Guise et ses gentilshommes avaient fait halte. Au carrefour se tenaient les femmes.
-- Ne semblerait-il pas, en vérité, dit le duc d'Alençon à Henri en lui montrant du coin de l'oeil le duc de Guise, que cet homme, avec son escorte bardée de fer, est le véritable roi? Pauvres princes que nous sommes, il ne nous honore pas même d'un regard.
-- Pourquoi nous traiterait-il mieux que ne nous traitent nos propres parents? répondit Henri. Eh! mon frère! ne sommes-nous pas, vous et moi, des prisonniers à la cour de France, des otages de notre parti?
Le duc François tressaillit à ces mots, et regarda Henri comme pour provoquer une plus large explication; mais Henri s'était plus avancé qu'il n'avait coutume de le faire, et il garda le silence.
-- Que voulez-vous dire, Henri? demanda le duc François, visiblement contrarié que son beau-frère, en ne continuant pas, le laissât entamer ces éclaircissements.
-- Je dis, mon frère, reprit Henri, que ces hommes si bien armés, qui semblent avoir reçu pour tâche de ne point nous perdre de vue, ont tout l'aspect de gardes qui prétendraient empêcher deux personnes de s'échapper.
-- S'échapper, pourquoi? comment? demanda d'Alençon en jouant admirablement la surprise et la naïveté.
-- Vous avez là un magnifique genêt, François, dit Henri poursuivant sa pensée tout en ayant l'air de changer de conversation; je suis sûr qu'il ferait sept lieues en une heure, et vingt lieues d'ici à midi. Il fait beau; cela invite, sur ma parole, à baisser la main. Voyez donc le joli chemin de traverse. Est ce qu'il ne vous tente pas, François? Quant à moi, l'éperon me brûle.
François ne répondit rien. Seulement il rougit et pâlit successivement; puis il tendit l'oreille comme s'il écoutait la chasse.
-- La nouvelle de Pologne fait son effet, dit Henri, et mon cher beau-frère a son plan. Il voudrait bien que je me sauvasse, mais je ne me sauverai pas seul.
Il achevait à peine cette réflexion, quand plusieurs nouveaux convertis, revenus à la cour depuis deux ou trois mois, arrivèrent au petit galop et saluèrent les deux princes avec un sourire des plus engageants.
Le duc d'Alençon, provoqué par les ouvertures de Henri, n'avait qu'un mot à dire, qu'un geste à faire, et il était évident que trente ou quarante cavaliers, réunis en ce moment autour d'eux comme pour faire opposition à la troupe de M. de Guise, favoriseraient la fuite; mais il détourna la tête, et portant son cor à sa bouche, il sonna le ralliement.
Cependant les nouveaux venus, comme s'ils eussent cru que l'hésitation du duc d'Alençon venait du voisinage et de la présence des Guisards, s'étaient peu à peu glissés entre eux et les deux princes, et s'étaient échelonnés avec une habileté stratégique qui annonçait l'habitude des dispositions militaires. En effet, pour arriver au duc d'Alençon et au roi de Navarre, il eût fallu leur passer sur le corps, tandis qu'à perte de vue s'étendait devant les deux beaux frères une route parfaitement libre.
Tout à coup, entre les arbres, à dix pas du roi de Navarre, apparut un autre gentilhomme que les deux princes n'avaient pas encore vu. Henri cherchait à deviner qui il était, quand ce gentilhomme, soulevant son chapeau, se fit reconnaître à Henri pour le vicomte de Turenne, un des chefs du parti protestant que l'on croyait en Poitou.
Le vicomte hasarda même un signe qui voulait clairement dire:
-- Venez-vous? Mais Henri, après avoir bien consulté le visage impassible et l'oeil terne du duc d'Alençon, tourna deux ou trois fois la tête sur son épaule comme si quelque chose le gênait dans le col de son pourpoint. C'était une réponse négative. Le vicomte la comprit, piqua des deux et disparut dans le fourré. Au même instant on entendit la meute se rapprocher, puis, à l'extrémité de l'allée où l'on se trouvait, on vit passer le sanglier, puis au même instant les chiens, puis, pareil au chasseur infernal, Charles IX sans chapeau, le cor à la bouche, sonnant à se briser les poumons; trois ou quatre piqueurs le suivaient. Tavannes avait disparu.
-- Le roi! s'écria le duc d'Alençon. Et il s'élança sur la trace. Henri, rassuré par la présence de ses bons amis, leur fit signe de ne pas s'éloigner et s'avança vers les dames.
-- Eh bien? dit Marguerite en faisant quelques pas au-devant de lui.
-- Eh bien, madame, dit Henri, nous chassons le sanglier.
-- Voilà tout?