Chapter 25
Quatre heures du soir sonnèrent. Catherine achevait son goûter dans la volière où elle émiettait des biscuits à quelques oiseaux rares qu'elle nourrissait de sa propre main. Quoique son visage, comme toujours, fût calme et même morne, son coeur battait violemment au moindre bruit.
La porte s'ouvrit tout à coup.
-- Madame, dit le capitaine des gardes, le roi de Navarre est...
-- Malade? interrompit vivement Catherine.
-- Non, madame, Dieu merci! et Sa Majesté semble se porter à merveille.
-- Que dites-vous donc alors?
-- Que le roi de Navarre est là.
-- Que me veut-il?
-- Il apporte à Votre Majesté un petit singe de l'espèce la plus rare. En ce moment Henri entra tenant une corbeille à la main et caressant un ouistiti couché dans cette corbeille.
Henri souriait en entrant et paraissait tout entier au charmant petit animal qu'il apportait; mais, si préoccupé qu'il parût, il n'en perdit point cependant ce premier coup d'oeil qui lui suffisait dans les circonstances difficiles. Quant à Catherine, elle était fort pâle, d'une pâleur qui croissait au fur et à mesure qu'elle voyait sur les joues du jeune homme qui s'approchait d'elle circuler le vermillon de la santé.
La reine mère fut étourdie à ce coup. Elle accepta machinalement le présent de Henri, se troubla, lui fit compliment sur sa bonne mine, et ajouta:
-- Je suis d'autant plus aise de vous voir si bien portant, mon fils, que j'avais entendu dire que vous étiez malade et que, si je me le rappelle bien, vous vous êtes plaint en ma présence d'une indisposition; mais je comprends maintenant, ajouta-t-elle en essayant de sourire, c'était quelque prétexte pour vous rendre libre.
-- J'ai été fort malade, en effet, madame, répondit Henri; mais un spécifique usité dans nos montagnes, et qui me vient de ma mère, a guéri cette indisposition.
-- Ah! vous m'apprendrez la recette, n'est-ce pas, Henri? dit Catherine en souriant cette fois véritablement, mais avec une ironie qu'elle ne put déguiser.
«Quelque contrepoison, murmura-t-elle; nous aviserons à cela, ou plutôt non. Voyant madame de Sauve malade, il se sera défié. En vérité, c'est à croire que la main de Dieu est étendue sur cet homme.»
Catherine attendit impatiemment la nuit, madame de Sauve ne parut point. Au jeu, elle en demanda des nouvelles; on lui répondit qu'elle était de plus en plus souffrante.
Toute la soirée elle fut inquiète, et l'on se demandait avec anxiété quelles étaient les pensées qui pouvaient agiter ce visage d'ordinaire si immobile.
Tout le monde se retira. Catherine se fit coucher et déshabiller par ses femmes; puis, quand tout le monde fut couché dans le Louvre, elle se releva, passa une longue robe de chambre noire, prit une lampe, choisit parmi toutes ses clefs celle qui ouvrait la porte de madame de Sauve, et monta chez sa dame d'honneur.
Henri avait-il prévu cette visite, était-il occupé chez lui, était-il caché quelque part? toujours est-il que la jeune femme était seule.
Catherine ouvrit la porte avec précaution, traversa l'antichambre, entra dans le salon, déposa sa lampe sur un meuble, car une veilleuse brûlait près de la malade, et, comme une ombre, elle se glissa dans la chambre à coucher.
Dariole, étendue dans un grand fauteuil, dormait près du lit de sa maîtresse.
Ce lit était entièrement fermé par les rideaux.
La respiration de la jeune femme était si légère, qu'un instant Catherine crut qu'elle ne respirait plus.
Enfin elle entendit un léger souffle, et, avec une joie maligne, elle vint lever le rideau, afin de constater par elle-même l'effet du terrible poison, tressaillant d'avance à l'aspect de cette livide pâleur ou de cette dévorante pourpre d'une fièvre mortelle qu'elle espérait; mais, au lieu de tout cela, calme, les yeux doucement clos par leurs blanches paupières, la bouche rose et entrouverte, sa joue moite doucement appuyée sur un de ses bras gracieusement arrondi, tandis que l'autre, frais et nacré, s'allongeait sur le damas cramoisi qui lui servait de couverture, la belle jeune femme dormait presque rieuse encore; car sans doute quelque songe charmant faisait éclore sur ses lèvres le sourire, et sur sa joue ce coloris d'un bien-être que rien ne trouble.
Catherine ne put s'empêcher de pousser un cri de surprise qui réveilla pour un instant Dariole.
La reine mère se jeta derrière les rideaux du lit.
Dariole ouvrit les yeux; mais, accablée de sommeil, sans même chercher dans son esprit engourdi la cause de son réveil, la jeune fille laissa retomber sa lourde paupière et se rendormit.
Catherine alors sortit de dessous son rideau, et, tournant son regard vers les autres points de l'appartement, elle vit sur une petite table un flacon de vin d'Espagne, des fruits, des pâtes sucrées et deux verres. Henri avait dû venir souper chez la baronne, qui visiblement se portait aussi bien que lui.
Aussitôt Catherine, marchant à sa toilette, y prit la petite boîte d'argent au tiers vide. C'était exactement la même ou tout au moins la pareille de celle qu'elle avait fait remettre à Charlotte. Elle en enleva une parcelle de la grosseur d'une perle sur le bout d'une aiguille d'or, rentra chez elle, la présenta au petit singe que lui avait donné Henri le soir même. L'animal, affriandé par l'odeur aromatique, la dévora avidement, et, s'arrondissant dans sa corbeille, se rendormit. Catherine attendit un quart d'heure.
-- Avec la moitié de ce qu'il vient de manger là, dit Catherine, mon chien Brutus est mort enflé en une minute. On m'a jouée. Est- ce René? René! c'est impossible. Alors c'est donc Henri! ô fatalité! C'est clair: puisqu'il doit régner, il ne peut pas mourir.
» Mais peut-être n'y a-t-il que le poison qui soit impuissant, nous verrons bien en essayant du fer.
Et Catherine se coucha en tordant dans son esprit une nouvelle pensée qui se trouva sans doute complète le lendemain; car, le lendemain, elle appela son capitaine des gardes, lui remit une lettre, lui ordonna de la porter à son adresse, et de ne la soumettre qu'aux propres mains de celui à qui elle était adressée.
Elle était adressée au sire de Louviers de Maurevel, capitaine des pétardiers du roi, rue de la Cerisaie, près de l'Arsenal.
XXVIII La lettre de Rome
Quelques jours s'étaient écoulés depuis les événements que nous venons de raconter, lorsqu'un matin une litière escortée de plusieurs gentilshommes aux couleurs de M. de Guise entra au Louvre, et que l'on vint annoncer à la reine de Navarre que madame la Duchesse de Nevers sollicitait l'honneur de lui faire sa cour.
Marguerite recevait la visite de madame de Sauve. C'était la première fois que la belle baronne sortait depuis sa prétendue maladie. Elle avait su que la reine avait manifesté à son mari une grande inquiétude de cette indisposition, qui avait été pendant près d'une semaine le bruit de la cour, et elle venait la remercier.
Marguerite la félicitait sur sa convalescence et sur le bonheur qu'elle avait eu d'échapper à l'accès subit de ce mal étrange dont, en sa qualité de fille de France, elle ne pouvait manquer d'apprécier toute la gravité.
-- Vous viendrez, j'espère, à cette grande chasse déjà remise une fois, demanda Marguerite, et qui doit avoir lieu définitivement demain. Le temps est doux pour un temps d'hiver. Le soleil a rendu la terre plus molle, et tous nos chasseurs prétendent que ce sera un jour des plus favorables.
-- Mais, madame, dit la baronne, je ne sais si je serai assez bien remise.
-- Bah! reprit Marguerite, vous ferez un effort; puis, comme je suis une guerrière, moi, j'ai autorisé le roi à disposer d'un petit cheval de Béarn que je devais monter et qui vous portera à merveille. N'en avez-vous point encore entendu parler?
-- Si fait, madame, mais j'ignorais que ce petit cheval eût été destiné à l'honneur d'être offert à Votre Majesté: sans cela je ne l'eusse point accepté.
-- Par orgueil, baronne?
-- Non, madame, tout au contraire, par humilité.
-- Donc, vous viendrez?
-- Votre Majesté me comble d'honneur. Je viendrai puisqu'elle l'ordonne.
Ce fut en ce moment qu'on annonça madame la duchesse de Nevers. À ce nom Marguerite laissa échapper un tel mouvement de joie, que la baronne comprit que les deux femmes avaient à causer ensemble, et elle se leva pour se retirer.
-- À demain donc, dit Marguerite.
-- À demain, madame.
-- À propos! vous savez, baronne, continua Marguerite en la congédiant de la main, qu'en public je vous déteste, attendu que je suis horriblement jalouse.
-- Mais en particulier? demanda madame de Sauve.
-- Oh! en particulier, non seulement je vous pardonne, mais encore je vous remercie.
-- Alors, Votre Majesté permettra...
Marguerite lui tendit la main, la baronne la baisa avec respect, fit une révérence profonde et sortit.
Tandis que madame de Sauve remontait son escalier, bondissant comme un chevreau dont on a rompu l'attache, madame de Nevers échangeait avec la reine quelques saluts cérémonieux qui donnèrent le temps aux gentilshommes qui l'avaient accompagnée jusque-là de se retirer.
-- Gillonne, cria Marguerite lorsque la porte se fut refermée sur le dernier, Gillonne, fais que personne ne nous interrompe.
-- Oui, dit la duchesse, car nous avons à parler d'affaires tout à fait graves.
Et, prenant un siège, elle s'assit sans façon, certaine que personne ne viendrait déranger cette intimité convenue entre elle et la reine de Navarre, prenant sa meilleure place du feu et du soleil.
-- Eh bien, dit Marguerite avec un sourire, notre fameux massacreur, qu'en faisons-nous?
-- Ma chère reine, dit la duchesse, c'est sur mon âme un être mythologique. Il est incomparable en esprit et ne tarit jamais. Il a des saillies qui feraient pâmer de rire un saint dans sa châsse. Au demeurant, c'est le plus furieux païen qui ait jamais été cousu dans la peau d'un catholique! j'en raffole. Et toi, que fais-tu de ton Apollo?
-- Hélas! fit Marguerite avec un soupir.
-- Oh! oh! que cet hélas m'effraie, chère reine! est-il donc trop respectueux ou trop sentimental, ce gentil La Mole? Ce serait, je suis forcée de l'avouer, tout le contraire de son ami Coconnas.
-- Mais non, il a ses moments, dit Marguerite, et cet hélas ne se rapporte qu'à moi.
-- Que veut-il dire alors?
-- Il veut dire, chère duchesse, que j'ai une peur affreuse de l'aimer tout de bon.
-- Vraiment?
-- Foi de Marguerite!
-- Oh! tant mieux! la joyeuse vie que nous allons mener alors! s'écria Henriette; aimer un peu, c'était mon rêve; aimer beaucoup c'était le tien. C'est si doux, chère et docte reine, de se reposer l'esprit par le coeur, n'est-ce pas? et d'avoir après le délire le sourire. Ah! Marguerite, j'ai le pressentiment que nous allons passer une bonne année.
-- Crois-tu? dit la reine; moi, tout au contraire, je ne sais pas comment cela se fait, je vois les choses à travers un crêpe. Toute cette politique me préoccupe affreusement. À propos, sache donc si ton Annibal est aussi dévoué à mon frère qu'il paraît l'être. Informe-toi de cela, c'est important.
-- Lui, dévoué à quelqu'un ou à quelque chose! on voit bien que tu ne le connais pas comme moi. S'il se dévoue jamais à quelque chose, ce sera à son ambition et voilà tout. Ton frère est-il homme à lui faire de grandes promesses, oh! alors, très bien: il sera dévoué à ton frère; mais que ton frère, tout fils de France qu'il est, prenne garde de manquer aux promesses qu'il lui aura faites, ou sans cela, ma foi, gare à ton frère!
-- Vraiment?
-- C'est comme je te le dis. En vérité, Marguerite, il y a des moments où ce tigre que j'ai apprivoisé me fait peur à moi-même. L'autre jour, je lui disais: Annibal, prenez-y garde, ne me trompez pas, car si vous me trompiez! ... Je lui disais cependant cela avec mes yeux d'émeraude qui ont fait dire à Ronsard:
_La duchesse de Nevers_ _Aux yeux verts_ _Qui, sous leur paupière blonde,_ _Lancent sur nous plus d'éclairs_ _Que ne font vingt Jupiters_ _Dans les airs,_ _Lorsque la tempête gronde._
-- Eh bien?
-- Eh bien! je crus qu'il allait me répondre: Moi, vous tromper! moi, jamais! etc., etc. Sais-tu ce qu'il m'a répondu?
-- Non.
-- Eh bien, juge l'homme: Et vous, a-t-il répondu, si vous me trompiez, prenez garde aussi; car, toute princesse que vous êtes... Et, en disant ces mots, il me menaçait, non seulement des yeux, mais de son doigt sec et pointu, muni d'un ongle taillé en fer de lance, et qu'il me mit presque sous le nez. En ce moment, ma pauvre reine, je te l'avoue, il avait une physionomie si peu rassurante que j'en tressaillis, et, tu le sais, cependant je ne suis pas trembleuse.
-- Te menacer, toi, Henriette! il a osé?
-- Eh! mordi! je le menaçais bien, moi! Au bout du compte, il a eu raison. Ainsi, tu le vois, dévoué jusqu'à un certain point, ou plutôt jusqu'à un point très incertain.
-- Alors, nous verrons, dit Marguerite rêveuse, je parlerai à La Mole. Tu n'avais pas autre chose à me dire?
-- Si fait: une chose des plus intéressantes et pour laquelle je suis venue. Mais, que veux-tu! tu as été me parler de choses plus intéressantes encore. J'ai reçu des nouvelles.
-- De Rome?
-- Oui, un courrier de mon mari.
-- Eh bien, l'affaire de Pologne?
-- Va à merveille, et tu vas probablement sous peu de jours être débarrassée de ton frère d'Anjou.
-- Le pape a donc ratifié son élection?
-- Oui, ma chère.
-- Et tu ne me disais pas cela! s'écria Marguerite. Eh! vite, vite, des détails.
-- Oh! ma foi, je n'en ai pas d'autres que ceux que je te transmets. D'ailleurs attends, je vais te donner la lettre de M. de Nevers. Tiens, la voilà. Eh! non, non; ce sont des vers d'Annibal, des vers atroces, ma pauvre Marguerite. Il n'en fait pas d'autres. Tiens, cette fois, la voici. Non, pas encore ceci: c'est un billet de moi que j'ai apporté pour que tu le lui fasses passer par La Mole. Ah! enfin, cette fois, c'est la lettre en question.
Et madame de Nevers remit la lettre à la reine. Marguerite l'ouvrit vivement et la parcourut; mais effectivement elle ne disait rien autre chose que ce qu'elle avait déjà appris de la bouche de son amie.
-- Et comment as-tu reçu cette lettre? continua la reine.
-- Par un courrier de mon mari qui avait ordre de toucher à l'hôtel de Guise avant d'aller au Louvre et de me remettre cette lettre avant celle du roi. Je savais l'importance que ma reine attachait à cette nouvelle, et j'avais écrit à M. de Nevers d'en agir ainsi. Tu vois, il a obéi, lui. Ce n'est pas comme ce monstre de Coconnas. Maintenant il n'y a donc dans tout Paris que le roi, toi et moi qui sachions cette nouvelle; à moins que l'homme qui suivait notre courrier...
-- Quel homme?
-- Oh! l'horrible métier! Imagine-toi que ce malheureux messager est arrivé las, défait, poudreux; il a couru sept jours, jour et nuit, sans s'arrêter un instant.
-- Mais cet homme dont tu parlais tout à l'heure?
-- Attends donc. Constamment suivi par un homme de mine farouche qui avait des relais comme lui et courait aussi vite que lui pendant ces quatre cents lieues, ce pauvre courrier a toujours attendu quelque balle de pistolet dans les reins. Tous deux sont arrivés à la barrière Saint-Marcel en même temps, tous deux ont descendu la rue Mouffetard au grand galop, tous deux ont traversé la Cité. Mais, au bout du pont Notre-Dame, notre courrier a pris à droite, tandis que l'autre tournait à gauche par la place du Châtelet, et filait par les quais du côté du Louvre comme un trait d'arbalète.
-- Merci, ma bonne Henriette, merci, s'écria Marguerite. Tu avais raison, et voici de bien intéressantes nouvelles. Pour qui cet autre courrier? Je le saurai. Mais laisse-moi. À ce soir, rue Tizon, n'est-ce pas? et à demain la chasse; et surtout prends un cheval bien méchant pour qu'il s'emporte et que nous soyons seules. Je te dirai ce soir ce qu'il faut que tu tâches de savoir de ton Coconnas.
-- Tu n'oublieras donc pas ma lettre? dit la duchesse de Nevers en riant.
-- Non, non, sois tranquille, il l'aura et à temps. Madame de Nevers sortit, et aussitôt Marguerite envoya chercher Henri, qui accourut et auquel elle remit la lettre du duc de Nevers.
-- Oh! oh! fit-il. Puis Marguerite lui raconta l'histoire du double courrier.
-- Au fait, dit Henri, je l'ai vu entrer au Louvre.
-- Peut-être était-il pour la reine mère?
-- Non pas; j'en suis sûr, car j'ai été à tout hasard me placer dans le corridor, et je n'ai vu passer personne.
-- Alors, dit Marguerite en regardant son mari, il faut que ce soit...
-- Pour votre frère d'Alençon, n'est-ce pas? dit Henri.
-- Oui; mais comment le savoir?
-- Ne pourrait-on, demanda Henri négligemment, envoyer chercher un de ces deux gentilshommes et savoir par lui...
-- Vous avez raison, Sire! dit Marguerite mise à son aise par la proposition de son mari; je vais envoyer chercher M. de La Mole... Gillonne! Gillonne!
La jeune fille parut.
-- Il faut que je parle à l'instant même à M. de La Mole, lui dit la reine. Tâchez de le trouver et amenez-le.
Gillonne partit. Henri s'assit devant une table sur laquelle était un livre allemand avec des gravures d'Albert Dürer, qu'il se mit à regarder avec une si grande attention que lorsque La Mole vint, il ne parut pas l'entendre et ne leva même pas la tête.
De son côté, le jeune homme voyant le roi chez Marguerite demeura debout sur le seuil de la chambre, muet de surprise et pâlissant d'inquiétude.
Marguerite alla à lui.
-- Monsieur de la Mole, demanda-t-elle, pourriez-vous me dire qui est aujourd'hui de garde chez M. d'Alençon?
-- Coconnas, madame..., dit La Mole.
-- Tâchez de me savoir de lui s'il a introduit chez son maître un homme couvert de boue et paraissant avoir fait une longue route à franc étrier.
-- Ah! madame, je crains bien qu'il ne me le dise pas; depuis quelques jours il devient très taciturne.
-- Vraiment! Mais en lui donnant ce billet, il me semble qu'il vous devra quelque chose en échange.
-- De la duchesse! ... Oh! avec ce billet, j'essaierai.
-- Ajoutez dit Marguerite en baissant la voix, que ce billet lui servira de sauf-conduit pour entrer ce soir dans la maison que vous savez.
-- Et moi, madame, dit tout bas La Mole, quel sera le mien?
-- Vous vous nommerez, et cela suffira.
-- Donnez, madame, donnez, dit La Mole tout palpitant d'amour; je vous réponds de tout. Et il partit.
-- Nous saurons demain si le duc d'Alençon est instruit de l'affaire de Pologne, dit tranquillement Marguerite en se retournant vers son mari.
-- Ce M. de La Mole est véritablement un gentil serviteur, dit le Béarnais avec ce sourire qui n'appartenait qu'à lui; et... par la messe! je ferai sa fortune.
XXIX Le départ
Lorsque le lendemain un beau soleil rouge, mais sans rayons, comme c'est l'habitude dans les jours privilégiés de l'hiver, se leva derrière les collines de Paris, tout depuis deux heures était déjà en mouvement dans la cour du Louvre.
Un magnifique barbe, nerveux quoique élancé, aux jambes de cerf sur lesquelles les veines se croisaient comme un réseau, frappant du pied, dressant l'oreille et soufflant le feu par ses narines, attendait Charles IX dans la cour; mais il était moins impatient encore que son maître, retenu par Catherine, qui l'avait arrêté au passage pour lui parler, disait-elle, d'une affaire importante.
Tous deux étaient dans la galerie vitrée, Catherine froide, pâle et impassible comme toujours, Charles IX frémissant, rongeant ses ongles et fouettant ses deux chiens favoris, revêtus de cuirasses de mailles pour que le boutoir du sanglier n'eût pas de prise sur eux et qu'ils pussent impunément affronter le terrible animal. Un petit écusson aux armes de France était cousu sur leur poitrine à peu près comme sur la poitrine des pages, qui plus d'une fois avaient envié les privilèges de ces bienheureux favoris.
-- Faites-y bien attention, Charles, disait Catherine, nul que vous et moi ne sait encore l'arrivée prochaine des Polonais; cependant le roi de Navarre agit, Dieu me pardonne! comme s'il le savait. Malgré son abjuration, dont je me suis toujours défiée, il a des intelligences avec les huguenots. Avez-vous remarqué comme il sort souvent depuis quelques jours? Il a de l'argent, lui qui n'en a jamais eu; il achète des chevaux, des armes, et, les jours de pluie, du matin au soir il s'exerce à l'escrime.
-- Eh! mon Dieu, ma mère, fit Charles IX impatienté, croyez-vous point qu'il ait l'intention de me tuer, moi, ou mon frère d'Anjou? En ce cas il lui faudra encore quelques leçons, car hier je lui ai compté avec mon fleuret onze boutonnières sur son pourpoint qui n'en a cependant que six. Et quant à mon frère d'Anjou, vous savez qu'il tire encore mieux que moi ou tout aussi bien, à ce qu'il dit du moins.
-- Écoutez donc, Charles, reprit Catherine, et ne traitez pas légèrement les choses que vous dit votre mère. Les ambassadeurs vont arriver; eh bien, vous verrez! Une fois qu'ils seront à Paris, Henri fera tout ce qu'il pourra pour captiver leur attention. Il est insinuant, il est sournois; sans compter que sa femme, qui le seconde je ne sais pourquoi, va caqueter avec eux, leur parler latin, grec, hongrois, que sais-je! oh! je vous dis, Charles, et vous savez que je ne me trompe jamais! je vous dis, moi, qu'il y a quelque chose sous jeu.
En ce moment l'heure sonna, et Charles IX cessa d'écouter sa mère pour écouter l'heure.
-- Mort de ma vie! sept heures! s'écria-t-il. Une heure pour aller, cela fera huit; une heure pour arriver au rendez-vous et lancer, nous ne pourrons nous mettre en chasse qu'à neuf heures. En vérité, ma mère, vous me faites perdre bien du temps! À bas, Risquetout! ... mort de ma vie! à bas donc, brigand!
Et un vigoureux coup de fouet sanglé sur les reins du molosse arracha au pauvre animal, tout étonné de recevoir un châtiment en échange d'une caresse, un cri de vive douleur.
-- Charles, reprit Catherine, écoutez-moi donc, au nom de Dieu! et ne jetez pas ainsi au hasard votre fortune et celle de la France. La chasse, la chasse, la chasse, dites-vous... Eh! vous aurez tout le temps de chasser lorsque votre besogne de roi sera faite.
-- Allons, allons, ma mère! dit Charles pâle d'impatience, expliquons-nous vite, car vous me faites bouillir. En vérité, il y a des jours où je ne vous comprends pas.
Et il s'arrêta battant sa botte du manche de son fouet. Catherine jugea que le bon moment était venu, et qu'il ne fallait pas le laisser passer.
-- Mon fils, dit-elle, nous avons la preuve que de Mouy est revenu à Paris. M. de Maurevel, que vous connaissez bien, l'y a vu. Ce ne peut être que pour le roi de Navarre. Cela nous suffit, je l'espère, pour qu'il nous soit plus suspect que jamais.
-- Allons, vous voilà encore après mon pauvre Henriot! vous voulez me le faire tuer, n'est-ce pas?
-- Oh! non.
-- Exiler? Mais comment ne comprenez-vous pas qu'exilé il devient beaucoup plus à craindre qu'il ne le sera jamais ici, sous nos yeux, dans le Louvre, où il ne peut rien faire que nous ne le sachions à l'instant même?
-- Aussi ne veux-je pas l'exiler.
-- Mais que voulez-vous donc? dites vite!
-- Je veux qu'on le tienne en sûreté, tandis que les Polonais seront ici; à la Bastille, par exemple.
-- Ah! ma foi non, s'écria Charles IX. Nous chassons le sanglier ce matin, Henriot est un de mes meilleurs suivants. Sans lui la chasse est manquée. Mordieu, ma mère! vous ne songez vraiment qu'à me contrarier.
-- Eh! mon cher fils, je ne dis pas ce matin. Les envoyés n'arrivent que demain ou après-demain. Arrêtons-le après la chasse seulement, ce soir... cette nuit...
-- C'est différent, alors. Eh bien, nous reparlerons de cela, nous verrons; après la chasse, je ne dis pas. Adieu! Allons! ici, Risquetout! ne vas-tu pas bouder à ton tour?
-- Charles, dit Catherine en l'arrêtant par le bras au risque de l'explosion qui pouvait résulter de ce nouveau retard, je crois que le mieux serait, tout en ne l'exécutant que ce soir ou cette nuit, de signer l'acte d'arrestation de suite.
-- Signer, écrire un ordre, aller chercher le scel des parchemins quand on m'attend pour la chasse, moi qui ne me fais jamais attendre! Au diable, par exemple!