Chapter 24
-- Eh ventre-saint-gris! s'écria Henri, s'il écoutait, ne pouvait- il pas aussi bien voir, et n'est-on pas perdu par un signe comme par une parole? Tenez, de Mouy, continua le roi en regardant autour de lui, à cette heure, si près de vous que mes paroles ne franchissent pas le cercle de nos trois chaises, je crains encore d'être entendu quand je dis: de Mouy, répète-moi tes propositions.
-- Mais, Sire, s'écria de Mouy au désespoir, maintenant je suis engagé avec M. d'Alençon.
Marguerite frappa l'une contre l'autre et avec dépit ses deux belles mains.
-- Alors, il est donc trop tard? dit-elle.
-- Au contraire, murmura Henri, comprenez donc qu'en cela même la protection de Dieu est visible. Reste engagé, de Mouy, car ce duc François c'est notre salut à tous. Crois-tu donc que le roi de Navarre garantirait vos têtes? Au contraire, malheureux! Je vous fais tuer tous jusqu'au dernier, et cela sur le moindre soupçon. Mais un fils de France, c'est autre chose; aie des preuves, de Mouy, demande des garanties; mais, niais que tu es, tu te seras engagé de coeur, et une parole t'aura suffi.
-- Oh! Sire! c'est le désespoir de votre abandon, croyez-le bien, qui m'a jeté dans les bras du duc; c'est aussi la crainte d'être trahi, car il tenait notre secret.
-- Tiens donc le sien à ton tour, de Mouy, cela dépend de toi. Que désire-t-il? Être roi de Navarre? promets-lui la couronne. Que veut-il? Quitter la cour? fournis-lui les moyens de fuir, travaille pour lui, de Mouy, comme si tu travaillais pour moi, dirige le bouclier pour qu'il pare tous les coups qu'on nous portera. Quand il faudra fuir, nous fuirons à deux; quand il faudra combattre et régner, je régnerai seul.
-- Défiez-vous du duc, dit Marguerite, c'est un esprit sombre et pénétrant, sans haine comme sans amitié, toujours prêt à traiter ses amis en ennemis et ses ennemis en amis.
-- Et, dit Henri, il vous attend, de Mouy?
-- Oui, Sire.
-- Où cela?
-- Dans la chambre de ses deux gentilshommes.
-- À quelle heure?
-- Jusqu'à minuit.
-- Pas encore onze heures, dit Henri; il n'y a point de temps perdu, allez, de Mouy.
-- Nous avons votre parole, monsieur? dit Marguerite.
-- Allons donc! madame, dit Henri avec cette confiance qu'il savait si bien montrer avec certaines personnes et dans certaines occasions, avec M. de Mouy ces choses-là ne se demandent même point.
-- Vous avez raison, Sire, répondit le jeune homme; mais moi j'ai besoin de la vôtre, car il faut que je dise aux chefs que je l'ai reçue. Vous n'êtes point catholique, n'est-ce pas?
Henri haussa les épaules.
-- Vous ne renoncez pas à la royauté de Navarre?
-- Je ne renonce à aucune royauté, de Mouy; seulement, je me réserve de choisir la meilleure, c'est-à-dire celle qui sera le plus à ma convenance et à la vôtre.
-- Et si, en attendant, Votre Majesté était arrêtée, Votre Majesté promet-elle de ne rien révéler, au cas même où l'on violerait par la torture la majesté royale?
-- de Mouy, je le jure sur Dieu.
-- Un mot, Sire: comment vous reverrai-je?
-- Vous aurez, dès demain, une clef de ma chambre; vous y entrerez, de Mouy, autant de fois qu'il sera nécessaire aux heures que vous voudrez. Ce sera au duc d'Alençon de répondre de votre présence au Louvre. En attendant, remontez par le petit escalier, je vous servirai de guide. Pendant ce temps-là la reine fera entrer ici le manteau rouge, pareil au vôtre, qui était tout à l'heure dans l'antichambre. Il ne faut pas qu'on fasse une différence entre les deux et qu'on sache que vous êtes double, n'est-ce pas, de Mouy? n'est-ce pas madame?
Henri prononça ces derniers mots en riant et en regardant Marguerite.
-- Oui, dit-elle sans s'émouvoir; car enfin, ce M. de La Mole est au duc mon frère.
-- Eh bien, tâchez de nous le gagner, madame, dit Henri avec un sérieux parfait. N'épargnez ni l'or ni les promesses. Je mets tous mes trésors à sa disposition.
-- Alors, dit Marguerite avec un de ces sourires qui n'appartiennent qu'aux femmes de Boccace, puisque tel est votre désir, je ferai de mon mieux pour le seconder.
-- Bien, bien, madame; et vous, de Mouy? retournez vers le duc et enferrez-le.
XXVI Margarita
Pendant la conversation que nous venons de rapporter, La Mole et Coconnas montaient leur faction; La Mole un peu chagrin, Coconnas un peu inquiet.
C'est que La Mole avait eu le temps de réfléchir et que Coconnas l'y avait merveilleusement aidé.
-- Que penses-tu de tout cela, notre ami? avait demandé La Mole à Coconnas.
-- Je pense, avait répondu le Piémontais, qu'il y a dans tout cela quelque intrigue de cour.
-- Et, le cas échéant, es-tu disposé à jouer un rôle dans cette intrigue?
-- Mon cher, répondit Coconnas, écoute bien ce que je te vais dire et tâche d'en faire ton profit. Dans toutes ces menées princières, dans toutes ces machinations royales, nous ne pouvons et surtout nous ne devons passer que comme des ombres: où le roi de Navarre laissera un morceau de sa plume et le duc d'Alençon un pan de son manteau, nous laisserons notre vie, nous. La reine a un caprice pour toi, et toi une fantaisie pour elle, rien de mieux. Perds la tête en amour, mon cher, mais ne la perds pas en politique.
C'était un sage conseil. Aussi fut-il écouté par La Mole avec la tristesse d'un homme qui sent que, placé entre la raison et la folie, c'est la folie qu'il va suivre.
-- Je n'ai point une fantaisie pour la reine, Annibal, je l'aime; et, malheureusement ou heureusement, je l'aime de toute mon âme. C'est de la folie, me diras-tu, je l'admets, je suis fou. Mais toi qui es un sage, Coconnas, tu ne dois pas souffrir de mes sottises et de mon infortune. Va-t'en retrouver notre maître et ne te compromets pas.
Coconnas réfléchit un instant, puis relevant la tête:
-- Mon cher, répondit-il, tout ce que tu dis là est parfaitement juste; tu es amoureux, agis en amoureux. Moi je suis ambitieux, et je pense, en cette qualité, que la vie vaut mieux qu'un baiser de femme. Quand je risquerai ma vie, je ferai mes conditions. Toi, de ton côté, pauvre Médor, tâche de faire les tiennes.
Et sur ce, Coconnas tendit la main à La Mole, et partit après avoir échangé avec son compagnon un dernier regard et un dernier sourire.
Il y avait dix minutes à peu près qu'il avait quitté son poste lorsque la porte s'ouvrit et que Marguerite, paraissant avec précaution, vint prendre La Mole par la main, et, sans dire une seule parole, l'attira du corridor au plus profond de son appartement, fermant elle-même les portes avec un soin qui indiquait l'importance de la conférence qui allait avoir lieu.
Arrivée dans la chambre, elle s'arrêta, s'assit sur sa chaise d'ébène, et attirant La Mole à elle en enfermant ses deux mains dans les siennes:
-- Maintenant que nous sommes seuls, lui dit-elle, causons sérieusement, mon grand ami.
-- Sérieusement, madame? dit La Mole.
-- Ou amoureusement, voyons! cela vous va-t-il mieux? il peut y avoir des choses sérieuses dans l'amour, et surtout dans l'amour d'une reine.
-- Causons... alors de ces choses sérieuses, mais à la condition que Votre Majesté ne se fâchera pas des choses folles que je vais lui dire.
-- Je ne me fâcherai que d'une chose, La Mole, c'est si vous m'appelez madame ou Majesté. Pour vous, très cher, je suis seulement Marguerite.
-- Oui, Marguerite! oui, Margarita! oui! ma perle! dit le jeune homme en dévorant la reine de son regard.
-- Bien comme cela, dit Marguerite; ainsi vous êtes jaloux, mon beau gentilhomme?
-- Oh! à en perdre la raison.
-- Encore! ...
-- À en devenir fou, Marguerite.
-- Et jaloux de qui? voyons.
-- De tout le monde.
-- Mais enfin?
-- Du roi d'abord.
-- Je croyais qu'après ce que vous aviez vu et entendu, vous pouviez être tranquille de ce côté-là.
-- De ce M. de Mouy que j'ai vu ce matin pour la première fois, et que je trouve ce soir si avant dans votre intimité.
-- De M. de Mouy?
-- Oui.
-- Et qui vous donne ces soupçons sur M. de Mouy?
-- Écoutez... je l'ai reconnu à sa taille, à la couleur de ses cheveux, à un sentiment naturel de haine; c'est lui qui ce matin était chez M. d'Alençon.
-- Eh bien, quel rapport cela a-t-il avec moi?
-- M. d'Alençon est votre frère; on dit que vous l'aimez beaucoup; vous lui aurez conté une vague pensée de votre coeur; et lui, selon l'habitude de la cour, il aura favorisé votre désir en introduisant près de vous M. de Mouy. Maintenant, comment ai-je été assez heureux pour que le roi se trouvât là en même temps que lui? c'est ce que je ne puis savoir; mais en tout cas, madame, soyez franche avec moi; à défaut d'un autre sentiment, un amour comme le mien a bien le droit d'exiger la franchise en retour. Voyez, je me prosterne à vos pieds. Si ce que vous avez éprouvé pour moi n'est que le caprice d'un moment, je vous rends votre foi, votre promesse, votre amour, je rends à M. d'Alençon ses bonnes grâces et ma charge de gentilhomme, et je vais me faire tuer au siège de La Rochelle, si toutefois l'amour ne m'a pas tué avant que je puisse arriver jusque-là.
Marguerite écouta en souriant ces paroles pleines de charme, et suivit des yeux cette action pleine de grâces; puis, penchant sa belle tête rêveuse sur sa main brûlante:
-- Vous m'aimez? dit-elle.
-- Oh! madame! plus que ma vie, plus que mon salut, plus que tout; mais vous, vous... vous ne m'aimez pas.
-- Pauvre fou! murmura-t-elle.
-- Eh! oui, madame, s'écria La Mole toujours à ses pieds, je vous ai dit que je l'étais.
-- La première affaire de votre vie est donc votre amour, cher La Mole!
-- C'est la seule, madame, c'est l'unique.
-- Eh bien, soit; je ne ferai de tout le reste qu'un accessoire de cet amour. Vous m'aimez, vous voulez demeurer près de moi?
-- Ma seule prière à Dieu est qu'il ne m'éloigne jamais de vous.
-- Eh bien, vous ne me quitterez pas; j'ai besoin de vous, La Mole.
-- Vous avez besoin de moi? le soleil a besoin du ver luisant?
-- Si je vous dis que je vous aime, me serez-vous entièrement dévoué?
-- Eh! ne le suis-je point déjà, madame, et tout entier?
-- Oui; mais vous doutez encore, Dieu me pardonne!
-- Oh! j'ai tort, je suis ingrat, ou plutôt, comme je vous l'ai dit et comme vous l'avez répété, je suis un fou. Mais pourquoi M. de Mouy était-il chez vous ce soir? pourquoi l'ai-je vu ce matin chez M. le duc d'Alençon? pourquoi ce manteau cerise, cette plume blanche, cette affectation d'imiter ma tournure?... Ah! madame, ce n'est pas vous que je soupçonne, c'est votre frère.
-- Malheureux! dit Marguerite, malheureux qui croit que le duc François pousse la complaisance jusqu'à introduire un soupirant chez sa soeur! Insensé qui se dit jaloux et qui n'a pas deviné! Savez-vous, La Mole, que le duc d'Alençon demain vous tuerait de sa propre épée s'il savait que vous êtes là, ce soir, à mes genoux, et qu'au lieu de vous chasser de cette place, je vous dis: Restez là comme vous êtes, La Mole; car je vous aime, mon beau gentilhomme, entendez-vous? je vous aime! Eh bien, oui, je vous le répète, il vous tuerait!
-- Grand Dieu! s'écria La Mole en se renversant en arrière et en regardant Marguerite avec effroi, serait-il possible?
-- Tout est possible, ami, en notre temps et dans cette cour. Maintenant, un seul mot: ce n'était pas pour moi que M. de Mouy, revêtu de votre manteau, le visage caché sous votre feutre, venait au Louvre. C'était pour M. d'Alençon. Mais moi, je l'ai amené ici, croyant que c'était vous. Il tient notre secret, La Mole, il faut donc le ménager.
-- J'aime mieux le tuer, dit La Mole, c'est plus court et c'est plus sûr.
-- Et moi, mon brave gentilhomme, dit la reine, j'aime mieux qu'il vive et que vous sachiez tout, car sa vie nous est non seulement utile, mais nécessaire. Écoutez et pesez bien vos paroles avant de me répondre: m'aimez-vous assez, La Mole, pour vous réjouir si je devenais véritablement reine, c'est-à-dire maîtresse d'un véritable royaume?
-- Hélas! madame, je vous aime assez pour désirer ce que vous désirez, ce désir dût-il faire le malheur de toute ma vie!
-- Eh bien, voulez-vous m'aider à réaliser ce désir, qui vous rendra plus heureux encore?
-- Oh! je vous perdrai, madame! s'écria La Mole en cachant sa tête dans ses mains.
-- Non pas, au contraire; au lieu d'être le premier de mes serviteurs, vous deviendrez le premier de mes sujets. Voilà tout.
-- Oh! pas d'intérêt... pas d'ambition, madame... Ne souillez pas vous-même le sentiment que j'ai pour vous... du dévouement, rien que du dévouement!
-- Noble nature! dit Marguerite. Eh bien, oui, je l'accepte, ton dévouement, et je saurai le reconnaître.
Et elle lui tendit ses deux mains que La Mole couvrit de baisers.
-- Eh bien? dit-elle.
-- Eh bien, oui! répondit La Mole. Oui, Marguerite, je commence à comprendre ce vague projet dont on parlait déjà chez nous autres huguenots avant la Saint-Barthélemy; ce projet pour l'exécution duquel, comme tant d'autres plus dignes que moi, j'avais été mandé à Paris. Cette royauté réelle de Navarre qui devait remplacer une royauté fictive, vous la convoitez; le roi Henri vous y pousse. de Mouy conspire avec vous, n'est-ce pas? Mais le duc d'Alençon, que fait-il dans toute cette affaire? où y a-t-il un trône pour lui dans tout cela? Je n'en vois point. Or, le duc d'Alençon est-il assez votre... ami pour vous aider dans tout cela, et sans rien exiger en échange du danger qu'il court?
-- Le duc, ami, conspire pour son compte. Laissons-le s'égarer: sa vie nous répond de la nôtre.
-- Mais moi, moi qui suis à lui, puis-je le trahir?
-- Le trahir! et en quoi le trahirez-vous? Que vous a-t-il confié? N'est-ce pas lui qui vous a trahi en donnant à de Mouy votre manteau et votre chapeau comme un moyen de pénétrer jusqu'à lui? Vous êtes à lui, dites-vous! N'étiez-vous pas à moi, mon gentilhomme, avant d'être à lui? Vous a-t-il donné une plus grande preuve d'amitié que la preuve d'amour que vous tenez de moi?
La Mole se releva pâle et comme foudroyé.
-- Oh! murmura-t-il, Coconnas me le disait bien. L'intrigue m'enveloppe dans ses replis. Elle m'étouffera.
-- Eh bien? demanda Marguerite.
-- Eh bien, dit La Mole, voici ma réponse: on prétend, et je l'ai entendu dire à l'autre extrémité de la France, où votre nom si illustre, votre réputation de beauté si universelle m'étaient venus, comme un vague désir de l'inconnu, effleurer le coeur; on prétend que vous avez aimé quelquefois, et que votre amour a toujours été fatal aux objets de votre amour, si bien que la mort, jalouse sans doute, vous a presque toujours enlevé vos amants.
-- La Mole! ...
-- Ne m'interrompez pas, ô ma Margarita chérie, car on ajoute aussi que vous conservez dans des boîtes d'or les coeurs de ces fidèles amis, et que parfois vous donnez à ces tristes restes un souvenir mélancolique, un regard pieux. Vous soupirez, ma reine, vos yeux se voilent; c'est vrai. Eh bien, faites de moi le plus aimé et le plus heureux de vos favoris. Des autres vous avez percé le coeur, et vous gardez ce coeur; de moi, vous faites plus, vous exposez ma tête... Eh bien, Marguerite, jurez-moi devant l'image de ce Dieu qui m'a sauvé la vie ici même, jurez-moi que si je meurs pour vous, comme un sombre pressentiment me l'annonce, jurez-moi que vous garderez, pour y appuyer quelquefois vos lèvres, cette tête que le bourreau aura séparée de mon corps; jurez, Marguerite, et la promesse d'une telle récompense, faite par ma reine, me rendra muet, traître et lâche au besoin, c'est-à- dire tout dévoué, comme doit l'être votre amant et votre complice.
-- Ô lugubre folie, ma chère âme! dit Marguerite; ô fatale pensée, mon doux amour!
-- Jurez...
-- Que je jure?
-- Oui, sur ce coffret d'argent que surmonte une croix. Jurez.
-- Eh bien, dit Marguerite, si, ce qu'à Dieu ne plaise! tes sombres pressentiments se réalisaient, mon beau gentilhomme, sur cette croix, je te le jure, tu seras près de moi, vivant ou mort, tant que je vivrai moi-même; et si je ne puis te sauver dans le péril où tu te jettes pour moi, pour moi seule, je le sais, je donnerai du moins à ta pauvre âme la consolation que tu demandes et que tu auras si bien méritée.
-- Un mot encore, Marguerite. Je puis mourir maintenant, me voilà rassuré sur ma mort; mais aussi je puis vivre, nous pouvons réussir: le roi de Navarre peut être roi, vous pouvez être reine, alors le roi vous emmènera; ce voeu de séparation fait entre vous se rompra un jour et amènera la nôtre. Allons, Marguerite, chère Marguerite bien-aimée, d'un mot vous m'avez rassuré sur ma mort, d'un mot maintenant rassurez-moi sur ma vie.
-- Oh! ne crains rien, je suis à toi corps et âme, s'écria Marguerite en étendant de nouveau la main sur la croix du petit coffre: si je pars, tu me suivras; et si le roi refuse de t'emmener, c'est moi alors qui ne partirai pas.
-- Mais vous n'oserez résister!
-- Mon Hyacinthe bien-aimé, dit Marguerite, tu ne connais pas Henri; Henri ne songe en ce moment qu'à une chose, c'est à être roi; et à ce désir il sacrifierait en ce moment tout ce qu'il possède, et à plus forte raison ce qu'il ne possède pas. Adieu.
-- Madame, dit en souriant La Mole, vous me renvoyez?
-- Il est tard, dit Marguerite.
-- Sans doute; mais où voulez-vous que j'aille? M. de Mouy est dans ma chambre avec M. le duc d'Alençon.
-- Ah! c'est juste, dit Marguerite avec un admirable sourire. D'ailleurs, j'ai encore beaucoup de choses à vous dire à propos de cette conspiration.
À dater de cette nuit, La Mole ne fut plus un favori vulgaire, et il put porter haut la tête à laquelle, vivante ou morte, était réservé un si doux avenir.
Cependant, parfois, son front pesant s'inclinait vers la terre, sa joue pâlissait, et l'austère méditation creusait son sillon entre les sourcils du jeune homme, si gai autrefois, si heureux maintenant!
XXVII La main de Dieu
Henri avait dit à madame de Sauve en la quittant:
-- Mettez-vous au lit, Charlotte. Feignez d'être gravement malade, et sous aucun prétexte demain de toute la journée ne recevez personne.
Charlotte obéit sans se rendre compte du motif qu'avait le roi de lui faire cette recommandation. Mais elle commençait à s'habituer à ses excentricités, comme on dirait de nos jours, et à ses fantaisies, comme on disait alors.
D'ailleurs elle savait que Henri renfermait dans son coeur des secrets qu'il ne disait à personne, dans sa pensée des projets qu'il craignait de révéler même dans ses rêves; de sorte qu'elle se faisait obéissante à toutes ses volontés, certaine que ses idées les plus étranges avaient un but.
Le soir même elle se plaignit donc à Dariole d'une grande lourdeur de tête accompagnée d'éblouissements. C'étaient les symptômes que Henri lui avait recommandé d'accuser.
Le lendemain elle feignit de se vouloir lever, mais à peine eut- elle posé un pied sur le parquet qu'elle se plaignit d'une faiblesse générale et qu'elle se recoucha.
Cette indisposition, que Henri avait déjà annoncée au duc d'Alençon, fut la première nouvelle que l'on apprit à Catherine lorsqu'elle demanda d'un air tranquille pourquoi la Sauve ne paraissait pas comme d'habitude à son lever.
-- Malade! répondit madame de Lorraine qui se trouvait là.
-- Malade! répéta Catherine sans qu'un muscle de son visage dénonçât l'intérêt qu'elle prenait à sa réponse. Quelque fatigue de paresseuse.
-- Non pas, madame, reprit la princesse. Elle se plaint d'un violent mal de tête et d'une faiblesse qui l'empêche de marcher.
Catherine ne répondit rien; mais pour cacher sa joie, sans doute, elle se retourna vers la fenêtre, et voyant Henri qui traversait la cour à la suite de son entretien avec de Mouy, elle se leva pour mieux le regarder, et, poussée par cette conscience qui bouillonne toujours, quoique invisiblement, au fond des coeurs les plus endurcis au crime:
-- Ne semblerait-il pas, demanda-t-elle à son capitaine des gardes, que mon fils Henri est plus pâle ce matin que d'habitude?
Il n'en était rien; Henri était fort inquiet d'esprit, mais fort sain de corps.
Peu à peu les personnes qui assistaient d'habitude au lever de la reine se retirèrent; trois ou quatre restaient, plus familières que les autres; Catherine impatiente les congédia en disant qu'elle voulait rester seule.
Lorsque le dernier courtisan fut sorti, Catherine ferma la porte derrière lui, et allant à une armoire secrète cachée dans l'un des panneaux de sa chambre, elle en fit glisser la porte dans une rainure de la boiserie et en tira un livre dont les feuillets froissés annonçaient les fréquents services.
Elle posa le livre sur une table, l'ouvrit à l'aide d'un signet, appuya son coude sur la table et la tête sur sa main.
-- C'est bien cela, murmura-t-elle tout en lisant; mal de tête, faiblesse générale, douleurs d'yeux, enflure du palais. On n'a encore parlé que des maux de tête et de la faiblesse... les autres symptômes ne se feront pas attendre.
Elle continua:
-- Puis l'inflammation gagne la gorge, s'étend à l'estomac, enveloppe le coeur comme d'un cercle de feu et fait éclater le cerveau comme un coup de foudre.
Elle relut tout bas; puis elle continua encore, mais à demi-voix:
-- Pour la fièvre six heures, pour l'inflammation générale douze heures, pour la gangrène douze heures, pour l'agonie six heures; en tout trente-six heures.
» Maintenant, supposons que l'absorption soit plus lente que l'inglutition, et au lieu de trente-six heures nous en aurons quarante, quarante-huit même; oui, quarante-huit heures doivent suffire. Mais lui, lui Henri, comment est-il encore debout? Parce qu'il est homme, parce qu'il est d'un tempérament robuste, parce que peut-être il aura bu après l'avoir embrassée, et se sera essuyé les lèvres après avoir bu.
Catherine attendit l'heure du dîner avec impatience. Henri dînait tous les jours à la table du roi. Il vint, il se plaignit à son tour d'élancements au cerveau, ne mangea point, et se retira aussitôt après le repas, en disant qu'ayant veillé une partie de la nuit passée, il éprouvait un pressant besoin de dormir.
Catherine écouta s'éloigner le pas chancelant de Henri et le fit suivre. On lui rapporta que le roi de Navarre avait pris le chemin de la chambre de madame de Sauve.
-- Henri, se dit-elle, va achever auprès d'elle ce soir l'oeuvre d'une mort qu'un hasard malheureux a peut-être laissée incomplète.
Le roi de Navarre était en effet allé chez madame de Sauve, mais c'était pour lui dire de continuer à jouer son rôle.
Le lendemain, Henri ne sortit point de sa chambre pendant toute la matinée, et il ne parut point au dîner du roi. Madame de Sauve, disait-on, allait de plus mal en plus mal, et le bruit de la maladie de Henri, répandu par Catherine elle-même, courait comme un de ces pressentiments dont personne n'explique la cause, mais qui passent dans l'air.
Catherine s'applaudissait: dès la veille au matin elle avait éloigné Ambroise Paré pour aller porter des secours à un de ses valets de chambre favoris, malade à Saint-Germain.
Il fallait alors que ce fût un homme à elle que l'on appelât chez madame de Sauve et chez Henri; et cet homme ne dirait que ce qu'elle voudrait qu'il dît. Si, contre toute attente, quelque autre docteur se trouvait mêlé là-dedans, et si quelque déclaration de poison venait épouvanter cette cour où avaient déjà retenti tant de déclarations pareilles, elle comptait fort sur le bruit que faisait la jalousie de Marguerite à l'endroit des amours de son mari. On se rappelle qu'à tout hasard elle avait fort parlé de cette jalousie qui avait éclaté en plusieurs circonstances, et entre autres à la promenade de l'aubépine, où elle avait dit à sa fille en présence de plusieurs personnes:
-- Vous êtes donc bien jalouse, Marguerite?
Elle attendait donc avec un visage composé le moment où la porte s'ouvrirait, et où quelque serviteur tout pâle et tout effaré entrerait en criant:
-- Majesté, le roi de Navarre se meurt et madame de Sauve est morte!