La reine Margot - Tome I

Chapter 22

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» Or, voilà ce que je veux, moi, de Mouy, écoutez.» Je veux être roi de Navarre, non par la naissance, mais par l'élection. Et remarquez bien que vous n'avez aucune objection à faire à cela, car je ne suis pas usurpateur, puisque mon frère refuse vos offres, et, s'ensevelissant dans sa torpeur, reconnaît hautement que ce royaume de Navarre n'est qu'une fiction. Avec Henri de Béarn, vous n'avez rien; avec moi, vous avez une épée et un nom. François d'Alençon, fils de France, sauvegarde tous ses compagnons ou tous ses complices, comme il vous plaira de les appeler. Eh bien, que dites-vous de cette offre, monsieur de Mouy?

-- Je dis qu'elle m'éblouit, Monseigneur.

-- de Mouy, de Mouy, nous aurons bien des obstacles à vaincre. Ne vous montrez donc pas dès l'abord si exigeant et si difficile envers un fils de roi et un frère de roi qui vient à vous.

-- Monseigneur, la chose serait déjà faite si j'étais seul à soutenir mes idées; mais nous avons un conseil, et si brillante que soit l'offre, peut-être même à cause de cela, les chefs du parti n'y adhéreront-ils pas sans condition.

-- Ceci est autre chose, et la réponse est d'un coeur honnête et d'un esprit prudent. À la façon dont je viens d'agir, de Mouy, vous avez dû reconnaître ma probité. Traitez-moi donc de votre côté en homme qu'on estime et non en prince qu'on flatte. de Mouy, ai-je des chances?

-- Sur ma parole, Monseigneur, et puisque Votre Altesse veut que je lui donne mon avis, Votre Altesse les a toutes depuis que le roi de Navarre a refusé l'offre que j'étais venu lui faire. Mais, je vous le répète, Monseigneur, me concerter avec nos chefs est chose indispensable.

-- Faites donc, monsieur, répondit d'Alençon. Seulement, à quand la réponse?

de Mouy regarda le prince en silence. Puis, paraissant prendre une résolution:

-- Monseigneur, dit-il, donnez-moi votre main; j'ai besoin que cette main d'un fils de France touche la mienne pour être sûr que je ne serai point trahi.

Le duc non seulement tendit la main vers de Mouy, mais il saisit la sienne et la serra.

-- Maintenant, Monseigneur, je suis tranquille, dit le jeune huguenot. Si nous étions trahis, je dirais que vous n'y êtes pour rien. Sans quoi, Monseigneur, et pour si peu que vous fussiez dans cette trahison, vous seriez déshonoré.

-- Pourquoi me dites-vous cela, de Mouy, avant de me dire quand vous me rapporterez la réponse de vos chefs?

-- Parce que, Monseigneur, en me demandant à quand la réponse, vous me demandez en même temps où sont les chefs, et que, si je vous dis: À ce soir, vous saurez que les chefs sont à Paris et s'y cachent.

Et en disant ces mots, par un geste de défiance, de Mouy attachait son oeil perçant sur le regard faux et vacillant du jeune homme.

-- Allons, allons, reprit le duc, il vous reste encore des doutes, monsieur de Mouy. Mais je ne puis du premier coup exiger de vous une entière confiance. Vous me connaîtrez mieux plus tard. Nous allons être liés par une communauté d'intérêts qui vous délivrera de tout soupçon. Vous dites donc à ce soir, monsieur de Mouy?

-- Oui, Monseigneur, car le temps presse. À ce soir. Mais où cela, s'il vous plaît?

-- Au Louvre, ici, dans cette chambre, cela vous convient-il?

-- Cette chambre est habitée? dit de Mouy en montrant du regard les deux lits qui s'y trouvaient en face l'un de l'autre.

-- Par deux de mes gentilshommes, oui.

-- Monseigneur, il me semble imprudent, à moi, de revenir au Louvre.

-- Pourquoi cela?

-- Parce que, si vous m'avez reconnu, d'autres peuvent avoir d'aussi bons yeux que Votre Altesse et me reconnaître à leur tour. Je reviendrai cependant au Louvre, si vous m'accordez ce que je vais vous demander.

-- Quoi?

-- Un sauf-conduit.

-- de Mouy, répondit le duc, un sauf-conduit de moi saisi sur vous me perd et ne vous sauve pas. Je ne puis pour vous quelque chose qu'à la condition qu'à tous les yeux nous sommes complètement étrangers l'un à l'autre. La moindre relation de ma part avec vous, prouvée à ma mère ou à mes frères, me coûterait la vie. Vous êtes donc sauvegardé par mon propre intérêt, du moment où je me serai compromis avec les autres, comme je me compromets avec vous en ce moment. Libre dans ma sphère d'action, fort si je suis inconnu, tant que je reste moi-même impénétrable je vous garantis tous; ne l'oubliez pas. Faites donc un nouvel appel à votre courage, tentez sur ma parole ce que vous tentiez sans la parole de mon frère. Venez ce soir au Louvre.

-- Mais comment voulez-vous que j'y vienne? Je ne puis risquer ce costume dans les appartements. Il était pour les vestibules et les cours. Le mien est encore plus dangereux, puisque tout le monde me connaît ici et qu'il ne me déguise aucunement.

-- Aussi, je cherche, attendez... Je crois que... oui, le voici.

En effet, le duc avait jeté les yeux autour de lui, et ses yeux s'étaient arrêtés sur la garde-robe d'apparat de La Mole, pour le moment étendue sur le lit, c'est-à-dire sur ce magnifique manteau cerise brodé d'or dont nous avons déjà parlé, sur son toquet orné d'une plume blanche, entouré d'un cordon de marguerites d'or et d'argent entremêlées, enfin sur un pourpoint de satin gris perle et or.

-- Voyez-vous ce manteau, cette plume et ce pourpoint? dit le duc; ils appartiennent à M. de La Mole, un de mes gentilshommes, un muguet du meilleur ton. Cet habit a fait rage à la cour, et on reconnaît M. de La Mole à cent pas lorsqu'il le porte. Je vais vous donner l'adresse du tailleur qui le lui a fourni; en le lui payant le double de ce qu'il vaut, vous en aurez un pareil ce soir. Vous retiendrez bien le nom de M. de La Mole, n'est-ce pas?

Le duc d'Alençon achevait à peine la recommandation, que l'on entendit un pas qui s'approchait dans le corridor et qu'une clef tourna dans la serrure.

-- Eh! qui va là? s'écria le duc en s'élançant vers la porte et en poussant le verrou.

-- Pardieu, répondit une voix du dehors, je trouve la question singulière. Qui va là vous-même? Voilà qui est plaisant! quand je veux rentrer chez moi, on me demande qui va là!

-- Est-ce vous, monsieur de la Mole?

-- Eh! sans doute que c'est moi. Mais vous, qui êtes-vous? Pendant que La Mole exprimait son étonnement de trouver sa chambre habitée et essayait de découvrir quel en était le nouveau commensal, le duc d'Alençon se retournait vivement, une main sur le verrou, l'autre sur la serrure.

-- Connaissez-vous M. de La Mole? demanda-t-il à de Mouy.

-- Non, Monseigneur.

-- Et lui, vous connaît-il?

-- Je ne le crois pas.

-- Alors, tout va bien; d'ailleurs, faites semblant de regarder par la fenêtre. de Mouy obéit sans répondre, car La Mole commençait à s'impatienter et frappait à tour de bras.

Le duc d'Alençon jeta un dernier regard vers de Mouy, et, voyant qu'il avait le dos tourné, il ouvrit.

-- Monseigneur le duc! s'écria La Mole en reculant de surprise, oh! pardon, pardon, Monseigneur!

-- Ce n'est rien, monsieur. J'ai eu besoin de votre chambre pour recevoir quelqu'un.

-- Faites, Monseigneur, faites. Mais permettez, je vous en supplie, que je prenne mon manteau et mon chapeau, qui sont sur le lit; car j'ai perdu l'un et l'autre cette nuit sur le quai de la Grève, où j'ai été attaqué de nuit par des voleurs.

-- En effet, monsieur, dit le prince en souriant et en passant lui-même à La Mole les objets demandés, vous voici assez mal accommodé; vous avez eu affaire à des gaillards fort entêtés, à ce qu'il paraît!

Et le duc passa lui-même à La Mole le manteau et le toquet. Le jeune homme salua et sortit pour changer de vêtement dans l'antichambre, ne s'inquiétant aucunement de ce que le duc faisait dans sa chambre; car c'était assez l'usage au Louvre que les logements des gentilshommes fussent, pour les princes auxquels ils étaient attachés, des hôtelleries qu'ils employaient à toutes sortes de réceptions.

de Mouy se rapprocha alors du duc, et tous deux écoutèrent pour savoir le moment où La Mole aurait fini et sortirait; mais lorsqu'il eut changé de costume, lui-même les tira d'embarras, car, s'approchant de la porte:

-- Pardon, Monseigneur! dit-il; mais Votre Altesse n'a pas rencontré sur son chemin le comte de Coconnas?

-- Non, monsieur le comte! et cependant il était de service ce matin.

-- Alors on me l'aura assassiné, dit La Mole en se parlant à lui- même tout en s'éloignant.

Le duc écouta le bruit des pas qui allaient s'affaiblissant; puis ouvrant la porte et tirant de Mouy après lui:

-- Regardez-le s'éloigner, dit-il, et tâchez d'imiter cette tournure inimitable.

-- Je ferai de mon mieux, répondit de Mouy. Malheureusement je ne suis pas un damoiseau, mais un soldat.

-- En tout cas, je vous attends avant minuit dans ce corridor. Si la chambre de mes gentilshommes est libre, je vous y recevrai; si elle ne l'est pas, nous en trouverons une autre.

-- Oui, Monseigneur.

-- Ainsi donc, à ce soir, avant minuit.

-- À ce soir, avant minuit.

-- Ah! à propos, de Mouy, balancez fort le bras droit en marchant, c'est l'allure particulière de M. de La Mole.

XXIV La rue Tizon et la rue Cloche-Percée

La Mole sortit du Louvre tout courant, et se mit à fureter dans Paris pour découvrir le pauvre Coconnas.

Son premier soin fut de se rendre à la rue de l'Arbre-Sec et d'entrer chez maître La Hurière, car La Mole se rappelait avoir souvent cité au Piémontais certaine devise latine qui tendait à prouver que l'Amour, Bacchus et Cérès sont des dieux de première nécessité, et il avait l'espoir que Coconnas, pour suivre l'aphorisme romain, se serait installé à la Belle-Étoile, après une nuit qui devait avoir été pour son ami non moins occupée qu'elle ne l'avait été pour lui.

La Mole ne trouva rien chez La Hurière que le souvenir de l'obligation prise et un déjeuner offert d'assez bonne grâce que notre gentilhomme accepta avec grand appétit, malgré son inquiétude.

L'estomac tranquillisé à défaut de l'esprit, La Mole se remit en course, remontant la Seine, comme ce mari qui cherchait sa femme noyée. En arrivant sur le quai de Grève, il reconnut l'endroit où, ainsi qu'il l'avait dit à M. d'Alençon, il avait, pendant sa course nocturne, été arrêté trois ou quatre heures auparavant, ce qui n'était pas rare dans un Paris plus vieux de cent ans que celui où Boileau se réveillait au bruit d'une balle perçant son volet. Un petit morceau de la plume de son chapeau était resté sur le champ de bataille. Le sentiment de possession est inné chez l'homme. La Mole avait dix plumes plus belles les unes que les autres; il ne s'arrêta pas moins à ramasser celle-là, ou plutôt le seul fragment qui en eût survécu, et le considérait d'un air piteux, lorsque des pas alourdis retentirent, s'approchant de lui, et que des voix brutales lui ordonnèrent de se ranger. La Mole releva la tête et aperçut une litière précédée de deux pages et accompagnée d'un écuyer.

La Mole crut reconnaître la litière et se rangea vivement.

Le jeune gentilhomme ne s'était pas trompé.

-- Monsieur de la Mole! dit une voix pleine de douceur qui sortait de la litière, tandis qu'une main blanche et douce comme le satin écartait les rideaux.

-- Oui, madame, moi-même, répondit La Mole en s'inclinant.

-- Monsieur de la Mole une plume à la main..., continua la dame à la litière; êtes-vous donc amoureux, mon cher monsieur, et retrouvez-vous des traces perdues?

-- Oui, madame, répondit La Mole, je suis amoureux, et très fort; mais pour le moment, ce sont mes propres traces que je retrouve, quoique ce ne soient pas elles que je cherche. Mais Votre Majesté me permettra-t-elle de lui demander des nouvelles de sa santé.

-- Excellente, monsieur; je ne me suis jamais mieux portée, ce me semble; cela vient probablement de ce que j'ai passé la nuit en retraite.

-- Ah! en retraite, dit La Mole en regardant Marguerite d'une façon étrange.

-- Eh bien, oui! qu'y a-t-il d'étonnant à cela?

-- Peut-on, sans indiscrétion, vous demander dans quel couvent?

-- Certainement, monsieur, je n'en fais pas mystère: au couvent des Annonciades. Mais vous, que faites-vous ici avec cet air effarouché?

-- Madame, moi aussi j'ai passé la nuit en retraite et dans les environs du même couvent; ce matin, je cherche mon ami, qui a disparu, et en le cherchant j'ai retrouvé cette plume.

-- Qui vient de lui? Mais en vérité nous m'effrayez sur son compte, la place est mauvaise.

-- Que Votre Majesté se rassure, la plume vient de moi; je l'ai perdue vers cinq heures et demie sur cette place, en me sauvant des mains de quatre bandits qui me voulaient à toute force assassiner, à ce que je crois du moins.

Marguerite réprima un vif mouvement d'effroi.

-- Oh! contez-moi cela! dit-elle.

-- Rien de plus simple, madame. Il était donc, comme j'avais l'honneur de dire à Votre Majesté, cinq heures du matin à peu près...

-- Et à cinq heures du matin, interrompit Marguerite, vous étiez déjà sorti?

-- Votre Majesté m'excusera, dit La Mole, je n'étais pas encore rentré.

-- Ah! monsieur de la Mole! rentrer à cinq heures du matin! dit Marguerite avec un sourire qui pour tous était malicieux et que La Mole eut la fatuité de trouver adorable, rentrer si tard! vous aviez mérité cette punition.

-- Aussi je ne me plains pas, madame, dit La Mole en s'inclinant avec respect, et j'eusse été éventré que je m'estimerais encore plus heureux cent fois que je ne mérite de l'être. Mais enfin je rentrais tard ou de bonne heure, comme Votre Majesté voudra, de cette bien heureuse maison où j'avais passé la nuit en retraite, lorsque quatre tire-laine ont débouché de la rue de la Mortellerie et m'ont poursuivi avec des coupe-choux démesurément longs. C'est grotesque, n'est-ce pas, madame? mais enfin c'est comme cela; il m'a fallu fuir, car j'avais oublié mon épée.

-- Oh! je comprends, dit Marguerite avec un air d'admirable naïveté, et vous retournez chercher votre épée.

La Mole regarda Marguerite comme si un doute se glissait dans son esprit.

-- Madame, j'y retournerais effectivement et même très volontiers, attendu que mon épée est une excellente lame, mais je ne sais pas où est cette maison.

-- Comment, monsieur! reprit Marguerite, vous ne savez pas où est la maison où vous avez passé la nuit?

-- Non, madame, et que Satan m'extermine si je m'en doute!

-- Oh! voilà qui est singulier! c'est donc tout un roman que votre histoire?

-- Un véritable roman, vous l'avez dit, madame.

-- Contez-la-moi.

-- C'est un peu long.

-- Qu'importe! j'ai le temps.

-- Et fort incroyable surtout.

-- Allez toujours: je suis on ne peut plus crédule.

-- Votre Majesté l'ordonne?

-- Mais oui, s'il le faut.

-- J'obéis. Hier soir, après avoir quitté deux adorables femmes avec lesquelles nous avions passé la soirée sur le pont Saint- Michel, nous soupions chez maître La Hurière.

-- D'abord, demanda Marguerite avec un naturel parfait, qu'est-ce que maître La Hurière?

-- Maître La Hurière, madame, dit La Mole en regardant une seconde fois Marguerite avec cet air de doute qu'on avait déjà pu remarquer une première fois chez lui, maître La Hurière est le maître de l'hôtellerie de la Belle Étoile, située rue de l'Arbre- Sec.

-- Bien, je vois cela d'ici... Vous soupiez donc chez maître La Hurière, avec votre ami Coconnas sans doute?

-- Oui, madame, avec mon ami Coconnas, quand un homme entra et nous remit à chacun un billet.

-- Pareil? demanda Marguerite.

-- Exactement pareil. Cette ligne seulement:

«Vous êtes attendu rue Saint-Antoine, en face de la rue de Jouy.»

-- Et pas de signature au bas de ce billet? demanda Marguerite.

-- Non; mais trois mots, trois mots charmants qui promettaient trois fois la même chose; c'est-à-dire un triple bonheur.

-- Et quels étaient ces trois mots?

-- _Éros-Cupido-Amor._

_-- _En effet, ce sont trois doux noms; et ont-ils tenu ce qu'ils promettaient?

-- Oh! plus, madame, cent fois plus! s'écria La Mole avec enthousiasme.

-- Continuez; je suis curieuse de savoir ce qui vous attendait rue Saint Antoine, en face la rue de Jouy.

-- Deux duègnes avec chacune un mouchoir à la main. Il s'agissait de nous laisser bander les yeux. Votre Majesté devine que nous n'y fîmes point de difficulté. Nous tendîmes bravement le cou. Mon guide me fit tourner à gauche, le guide de mon ami le fit tourner à droite, et nous nous séparâmes.

-- Et alors? continua Marguerite, qui paraissait décidée à pousser l'investigation jusqu'au bout.

-- Je ne sais, reprit La Mole, où son guide conduisit mon ami. En enfer, peut-être. Mais quant à moi, ce que je sais, c'est que le mien me mena en un lieu que je tiens pour le paradis.

-- Et d'où vous fit sans doute chasser votre trop grande curiosité?

-- Justement, madame, et vous avez le don de la divination. J'attendais le jour avec impatience pour voir où j'étais, quand, à quatre heures et demie, la même duègne est rentrée, m'a bandé de nouveau les yeux, m'a fait promettre de ne point chercher à soulever mon bandeau, m'a conduit dehors, m'a accompagné cent pas, m'a fait encore jurer de n'ôter mon bandeau que lorsque j'aurais compté jusqu'à cinquante. J'ai compté jusqu'à cinquante, et je me suis trouvé rue Saint-Antoine, en face la rue de Jouy.

-- Et alors...?

-- Alors, madame, je suis revenu tellement joyeux que je n'ai point fait attention aux quatre misérables des mains desquels j'ai eu tant de mal à me tirer. Or, madame, continua La Mole, en retrouvant ici un morceau de ma plume, mon coeur a tressailli de joie, et je l'ai ramassé en me promettant à moi-même de le garder comme un souvenir de cette heureuse nuit. Mais, au milieu de mon bonheur, une chose me tourmente, c'est ce que peut être devenu mon compagnon.

-- Il n'est pas rentré au Louvre?

-- Hélas! non, madame! Je l'ai cherché partout où il pouvait être, à la Belle-Étoile, au jeu de paume, et en quantité d'autres lieux honorables; mais d'Annibal point et de Coconnas pas davantage...

En disant ces paroles et les accompagnant d'un geste lamentable, La Mole ouvrit les bras et écarta son manteau, sous lequel on vit bâiller à divers endroits son pourpoint qui montrait, comme autant d'élégants crevés, la doublure par les accrocs.

-- Mais vous avez été criblé? dit Marguerite.

-- Criblé, c'est le mot! dit La Mole, qui n'était pas fâché de se faire un mérite du danger qu'il avait couru. Voyez, madame! voyez!

-- Comment n'avez-vous pas changé de pourpoint au Louvre, puisque vous y êtes retourné? demanda la reine.

-- Ah! dit La Mole, c'est qu'il y avait quelqu'un dans ma chambre.

-- Comment, quelqu'un dans votre chambre? dit Marguerite dont les yeux exprimèrent le plus vif étonnement; et qui donc était dans votre chambre?

-- Son Altesse...

-- Chut! interrompit Marguerite.

Le jeune homme obéit.

-- _Qui ad lecticam meam stant? _dit-elle à La Mole.

-- _Duo pueri et unus eques._

_-- Optime, barbari! _dit-elle. _Dic, Moles, quem inveneris in cubiculo tuo?_

_-- Franciscum ducem._

_-- Agentem?_

_-- Nescio quid._

_-- Quocum?_

_-- Cum ignoto. _

-- C'est bizarre, dit Marguerite. Ainsi vous n'avez pu retrouver Coconnas? continua-t-elle sans songer évidemment à ce qu'elle disait.

-- Aussi, madame, comme j'avais l'honneur de le dire à Votre Majesté, j'en meurs véritablement d'inquiétude.

-- Eh bien, dit Marguerite en soupirant, je ne veux pas vous distraire plus longtemps de sa recherche, mais je ne sais pourquoi j'ai l'idée qu'il se retrouvera tout seul! N'importe, allez toujours.

Et la reine appuya son doigt sur sa bouche. Or, comme la belle Marguerite n'avait confié aucun secret, n'avait fait aucun aveu à La Mole, le jeune homme comprit que ce geste charmant, ne pouvant avoir pour but de lui recommander le silence, devait avoir une autre signification.

Le cortège se remit en marche; et La Mole, dans le but de poursuivre son investigation, continua de remonter le quai jusqu'à la rue du Long-Pont, qui le conduisit dans la rue Saint-Antoine.

En face la rue de Jouy, il s'arrêta.

C'était là que, la veille, les deux duègnes leur avaient bandé les yeux, à lui et à Coconnas. Il avait tourné à gauche, puis il avait compté vingt pas; il recommença le manège et se trouva en face d'une maison ou plutôt d'un mur derrière lequel s'élevait une maison; au milieu de ce mur était une porte à auvent garnie de clous larges et de meurtrières.

La maison était située rue Cloche-Percée, petite rue étroite qui commence à la rue Saint-Antoine et aboutit à la rue du Roi-de- Sicile.

-- Par la sambleu! dit La Mole, c'est bien là... j'en jurerais... En étendant la main, comme je sortais, j'ai senti les clous de la porte, puis j'ai descendu deux degrés. Cet homme qui courait en criant: À l'aide! et qu'on a tué rue du Roi-de-Sicile, passait au moment où je mettais le pied sur le premier. Voyons.

La Mole alla à la porte et frappa. La porte s'ouvrit, et une espèce de concierge à moustaches vint ouvrir.

-- _Was ist das?_ demanda le concierge.

-- Ah! ah! fit La Mole, il me paraît que nous sommes Suisse. Mon ami, continua-t-il en prenant son air le plus charmant, je voudrais avoir mon épée, que j'ai laissée dans cette maison où j'ai passé la nuit.

-- _Ich verstehe nicht_, répéta le concierge.

-- Mon épée..., reprit La Mole.

-- _Ich verstehe nicht_, répéta le concierge.

-- ... que j'ai laissée... Mon épée, que j'ai laissée...

-- _Ich verstehe nicht..._

_-- _... dans cette maison, où j'ai passé la nuit.

-- _Gehe zum Teufel... _Et il lui referma la porte au nez.

-- Mordieu! dit La Mole, si j'avais cette épée que je réclame, je la passerais bien volontiers à travers le corps de ce drôle-là. Mais je ne l'ai point, et ce sera pour un autre jour.

Sur quoi La Mole continua son chemin jusqu'à la rue du Roi-de- Sicile, prit à droite, fit cinquante pas à peu près, prit à droite encore et se trouva rue Tizon, petite rue parallèle à la rue Cloche-Percée, et en tout point semblable. Il y eut plus: à peine eut-il fait trente pas, qu'il retrouva la petite porte à clous larges, à auvent et à meurtrières, les deux degrés et le mur. On eût dit que la rue Cloche-Percée s'était retournée pour le voir passer.

La Mole réfléchit alors qu'il avait bien pu prendre sa droite pour sa gauche, et il alla frapper à cette porte pour y faire la même réclamation qu'il avait faite à l'autre. Mais cette fois il eut beau frapper, on n'ouvrit même pas.

La Mole fit et refit deux ou trois fois le même tour qu'il venait de faire, ce qui l'amena à cette idée, toute naturelle, que la maison avait deux entrées, l'une sur la rue ClochePercée et l'autre sur la rue Tizon.

Mais ce raisonnement, si logique qu'il fût, ne lui rendait pas son épée, et ne lui apprenait pas où était son ami.

Il eut un instant l'idée d'acheter une autre épée et d'éventrer le misérable portier qui s'obstinait à ne parler qu'allemand; mais il pensa que si ce portier était à Marguerite et que si Marguerite l'avait choisi ainsi, c'est qu'elle avait ses raisons pour cela, et qu'il lui serait peut-être désagréable d'en être privée.

Or, La Mole, pour rien au monde, n'eût voulu faire une chose désagréable à Marguerite.

De peur de céder à la tentation, il reprit donc vers les deux heures de l'après midi le chemin du Louvre.

Comme son appartement n'était point occupé cette fois, il put rentrer chez lui. La chose était assez urgente relativement au pourpoint, qui, comme lui avait fait observer la reine, était considérablement détérioré.

Il s'avança donc incontinent vers son lit pour substituer le beau pourpoint gris perle à celui-là. Mais, à son grand étonnement, la première chose qu'il aperçut près du pourpoint gris perle fut cette fameuse épée qu'il avait laissée rue Cloche-Percée.

La Mole la prit, la tourna et la retourna: c'était bien elle.

-- Ah! ah! fit-il, est-ce qu'il y aurait quelque magie là-dessous? Puis avec un soupir: Ah! si le pauvre Coconnas se pouvait retrouver comme mon épée!

Deux ou trois heures après que La Mole avait cessé sa ronde circulaire autour de la petite maison double, la porte de la rue Tizon s'ouvrit. Il était cinq heures du soir à peu près, et par conséquent nuit fermée.