La reine Margot - Tome I

Chapter 19

Chapter 193,904 wordsPublic domain

-- Non, dit La Mole, et, puisque me voilà engagé, j'irai jusqu'au bout.

-- Désirez-vous beaucoup, ardemment, impérieusement savoir à quoi vous en tenir, monsieur de la Mole? demanda le Florentin.

-- Oh! s'écria La Mole, j'en meurs, maître René. Au même instant on heurta doucement à la porte de la rue, si doucement que maître René entendit seul ce bruit, et encore parce qu'il s'y attendait sans doute. Il approcha sans affectation, et tout en faisant quelques questions oiseuses à La Mole, son oreille du tuyau et perçut quelques éclats de voix qui parurent le fixer.

-- Résumez donc maintenant votre désir, dit-il, et appelez la personne que vous aimez.

La Mole s'agenouilla comme s'il eût parlé à une divinité, et René, passant dans le premier compartiment, glissa sans bruit par l'escalier extérieur: un instant après des pas légers effleuraient le plancher de la boutique.

La Mole, en se relevant, vit devant lui maître René; le Florentin tenait à la main une petite figurine de cire d'un travail assez médiocre; elle portait une couronne et un manteau.

-- Voulez-vous toujours être aimé de votre royale maîtresse? demanda le parfumeur.

-- Oui, dût-il m'en coûter la vie, dussé-je y perdre mon âme, répondit La Mole.

-- C'est bien, dit le Florentin en prenant du bout des doigts quelques gouttes d'eau dans une aiguière et en les secouant sur la tête de la figurine en prononçant quelques mots latins.

La Mole frissonna, il comprit qu'un sacrilège s'accomplissait.

-- Que faites-vous? demanda-t-il.

-- Je baptise cette petite figurine du nom de Marguerite.

-- Mais dans quel but?

-- Pour établir la sympathie. La Mole ouvrait la bouche pour l'empêcher d'aller plus avant, mais un regard railleur de Coconnas l'arrêta. René, qui avait vu le mouvement, attendit.

-- Il faut la pleine et entière volonté, dit-il.

-- Faites, répondit La Mole. René traça sur une petite banderole de papier rouge quelques caractères cabalistiques, les passa dans une aiguille d'acier, et avec cette aiguille, piqua la statuette au coeur. Chose étrange! à l'orifice de la blessure apparut une gouttelette de sang, puis il mit le feu au papier.

La chaleur de l'aiguille fit fondre la cire autour d'elle et sécha la gouttelette de sang.

-- Ainsi, dit René, par la force de la sympathie, votre amour percera et brûlera le coeur de la femme que vous aimez.

Coconnas, en sa qualité d'esprit fort, riait dans sa moustache et raillait tout bas; mais La Mole, aimant et superstitieux, sentait une sueur glacée perler à la racine de ses cheveux.

-- Et maintenant, dit René, appuyez vos lèvres sur les lèvres de la statuette en disant: «Marguerite, je t'aime; viens, Marguerite!»

La Mole obéit. En ce moment on entendit ouvrir la porte de la seconde chambre, et des pas légers s'approchèrent. Coconnas, curieux et incrédule, tira son poignard, et craignant s'il tentait de soulever la tapisserie, que René ne lui fît la même observation que lorsqu'il voulut ouvrir la porte, fendit avec son poignard l'épaisse tapisserie, et, ayant appliqué son oeil à l'ouverture, poussa un cri d'étonnement auquel deux cris de femmes répondirent.

-- Qu'y a-t-il? demanda La Mole prêt à laisser tomber la figurine de cire, que René lui reprit des mains.

-- Il y a, reprit Coconnas, que la duchesse de Nevers et madame Marguerite sont là.

-- Eh bien, incrédules! dit René avec un sourire austère, doutez- vous encore de la force de la sympathie?

La Mole était resté pétrifié en apercevant sa reine. Coconnas avait eu un moment d'éblouissement en reconnaissant madame de Nevers. L'un se figura que les sorcelleries de maître René avaient évoqué le fantôme de Marguerite; l'autre, en voyant entrouverte encore la porte par laquelle les charmants fantômes étaient entrés, eut bientôt trouvé l'explication de ce prodige dans le monde vulgaire et matériel.

Pendant que La Mole se signait et soupirait à fendre des quartiers de roc, Coconnas, qui avait eu tout le temps de se faire des questions philosophiques et de chasser l'esprit malin à l'aide de ce goupillon qu'on appelle l'incrédulité, Coconnas, voyant par l'ouverture du rideau fermé l'ébahissement de madame de Nevers et le sourire un peu caustique de Marguerite, jugea que le moment était décisif, et comprenant que l'on peut dire pour un ami ce que l'on n'ose dire pour soi-même, au lieu d'aller à madame de Nevers, il alla droit à Marguerite, et mettant un genou en terre à la façon dont était représenté, dans les parades de la foire, le grand Artaxerce, il s'écria d'une voix à laquelle le sifflement de sa blessure donnait un certain accent qui ne manquait pas de puissance:

-- Madame, à l'instant même, sur la demande de mon ami le comte de la Mole, maître René évoquait votre ombre; or, à mon grand étonnement, votre ombre est apparue accompagnée d'un corps qui m'est bien cher et que je recommande à mon ami. Ombre de Sa Majesté la reine de Navarre, voulez-vous bien dire au corps de votre compagne de passer de l'autre côté du rideau?

Marguerite se mit à rire et fit signe à Henriette qui passa de l'autre côté.

-- La Mole, mon ami! dit Coconnas, sois éloquent comme Démosthène, comme Cicéron, comme M. le chancelier de l'Hospital; et songe qu'il y va de ma vie si tu ne persuades pas au corps de madame la duchesse de Nevers que je suis son plus dévoué, son plus obéissant et son plus fidèle serviteur.

-- Mais..., balbutia La Mole.

-- Fait ce que je te dis; et vous, maître René, veillez à ce que personne ne nous dérange.

René fit ce que lui demandait Coconnas.

-- Mordi! monsieur, dit Marguerite, vous êtes homme d'esprit. Je vous écoute; voyons, qu'avez-vous à me dire?

-- J'ai à vous dire, madame, que l'ombre de mon ami, car c'est une ombre, et la preuve c'est qu'elle ne prononce pas le plus petit mot, j'ai donc à vous dire que cette ombre me supplie d'user de la faculté qu'ont les corps de parler intelligiblement pour vous dire: Belle ombre, le gentilhomme ainsi excorporé a perdu tout son corps et tout son souffle par la rigueur de vos yeux. Si vous étiez vous-même, je demanderais à maître René de m'abîmer dans quelque trou sulfureux plutôt que de tenir un pareil langage à la fille du roi Henri II, à la soeur du roi Charles IX, et à l'épouse du roi de Navarre. Mais les ombres sont dégagées de tout orgueil terrestre, et elles ne se fâchent pas quand on les aime. Or, priez votre corps, madame, d'aimer un peu l'âme de ce pauvre La Mole, âme en peine s'il en fut jamais; âme persécutée d'abord par l'amitié, qui lui a, à trois reprises, enfoncé plusieurs pouces de fer dans le ventre; âme brûlée par le feu de vos yeux, feu mille fois plus dévorant que tous les feux de l'enfer. Ayez donc pitié de cette pauvre âme, aimez un peu ce qui fut le beau La Mole, et si vous n'avez plus la parole, usez du geste, usez du sourire. C'est une âme fort intelligente que celle de mon ami, et elle comprendra tout. Usez-en, mordi! ou je passe mon épée au travers du corps de René, pour qu'en vertu du pouvoir qu'il a sur les ombres il force la vôtre, qu'il a déjà évoquée si à propos, de faire des choses peu séantes pour une ombre honnête comme vous me faites l'effet de l'être.

À cette péroraison de Coconnas, qui s'était campé devant la reine en Énée descendant aux enfers, Marguerite ne put retenir un énorme éclat de rire, et, tout en gardant le silence qui convenait en pareille occasion à une ombre royale, elle tendit la main à Coconnas.

Celui-ci la reçut délicatement dans la sienne, en appelant La Mole.

-- Ombre de mon ami, s'écria-t-il, venez ici à l'instant même. La Mole, tout stupéfait et tout palpitant, obéit.

-- C'est bien, dit Coconnas en le prenant par-derrière la tête; maintenant approchez la vapeur de votre beau visage brun de la blanche et vaporeuse main que voici.

Et Coconnas, joignant le geste aux paroles, unit cette fine main à la bouche de La Mole, et les retint un instant respectueusement appuyées l'une sur l'autre, sans que la main essayât de se dégager de la douce étreinte.

Marguerite n'avait pas cessé de sourire, mais madame de Nevers ne souriait pas, elle, encore tremblante de l'apparition inattendue des deux gentilshommes. Elle sentait augmenter son malaise de toute la fièvre d'une jalousie naissante, car il lui semblait que Coconnas n'eût pas dû oublier ainsi ses affaires pour celles des autres.

La Mole vit la contraction de son sourcil, surprit l'éclair menaçant de ses yeux, et, malgré le trouble enivrant où la volupté lui conseillait de s'engourdir, il comprit le danger que courait son ami et devina ce qu'il devait tenter pour l'y soustraire.

Se levant donc et laissant la main de Marguerite dans celle de Coconnas, il alla saisir celle de la duchesse de Nevers, et, mettant un genou en terre:

-- Ô la plus belle, ô la plus adorable des femmes! dit-il, je parle des femmes vivantes, et non des ombres (et il adressa un regard et un sourire à Marguerite), permettez à une âme dégagée de son enveloppe grossière de réparer les absences d'un corps tout absorbé par une amitié matérielle. M. de Coconnas, que vous voyez, n'est qu'un homme, un homme d'une structure ferme et hardie, c'est une chair belle à voir peut-être, mais périssable comme toute chair: _Omnis caro fenum._ Bien que ce gentilhomme m'adresse du matin au soir les litanies les plus suppliantes à votre sujet, bien que vous l'ayez vu distribuer les plus rudes coups que l'on ait jamais fournis en France, ce champion si fort en éloquence près d'une ombre n'ose parler à une femme. C'est pour cela qu'il s'est adressé à l'ombre de la reine, en me chargeant, moi, de parler à votre beau corps, de vous dire qu'il dépose à vos pieds son coeur et son âme; qu'il demande à vos yeux divins de le regarder en pitié; à vos doigts roses et brûlants de l'appeler d'un signe; à votre voix vibrante et harmonieuse de lui dire de ces mots qu'on n'oublie pas; ou sinon, il m'a encore prié d'une chose, c'est, dans le cas où il ne pourrait vous attendrir, de lui passer, pour la seconde fois, mon épée, qui est une lame véritable, les épées n'ont d'ombre qu'au soleil, de lui passer, dis-je, pour la seconde fois, mon épée au travers du corps; car il ne saurait vivre si vous ne l'autorisez à vivre exclusivement pour vous.

Autant Coconnas avait mis de verve et de pantalonnade dans son discours, autant La Mole venait de déployer de sensibilité, de puissance enivrante et de câline humilité dans sa supplique.

Les yeux de Henriette se détournèrent de La Mole, qu'elle avait écouté tout le temps qu'il venait de parler, et se portèrent sur Coconnas pour voir si l'expression du visage du gentilhomme était en harmonie avec l'oraison amoureuse de son ami. Il paraît qu'elle en fut satisfaite, car rouge, haletante, vaincue, elle dit à Coconnas avec un sourire qui découvrait une double rangée de perles enchâssées dans du corail:

-- Est-ce vrai?

-- Mordi! s'écria Coconnas fasciné par ce regard, et brûlant des feux du même fluide, c'est vrai! ... Oh! oui, madame, c'est vrai, vrai sur votre vie, vrai sur ma mort!

-- Alors; venez donc! dit Henriette en lui tendant la main avec un abandon qui trahissait la langueur de ses yeux.

Coconnas jeta en l'air son toquet de velours et d'un bond fut près de la jeune femme, tandis que La Mole, rappelé de son côté par un geste de Marguerite, faisait avec son ami un chassé-croisé amoureux.

En ce moment René apparut à la porte du fond.

-- Silence! ... s'écria-t-il avec un accent qui éteignit toute cette flamme; silence!

Et l'on entendit dans l'épaisseur de la muraille le frôlement du fer grinçant dans une serrure et le cri d'une porte roulant sur ses gonds.

-- Mais, dit Marguerite fièrement, il me semble que personne n'a le droit d'entrer ici quand nous y sommes!

-- Pas même la reine mère? murmura René à son oreille.

Marguerite s'élança aussitôt par l'escalier extérieur, attirant La Mole après elle; Henriette et Coconnas, à demi enlacés, s'enfuirent sur leurs traces, tous quatre s'envolant comme s'envolent, au premier bruit indiscret, les oiseaux gracieux qu'on a vus se becqueter sur une branche en fleur.

XX Les poules noires

Il était temps que les deux couples disparussent. Catherine mettait la clef dans la serrure de la seconde porte au moment où Coconnas et madame de Nevers sortaient par l'issue du fond, et Catherine en entrant put entendre le craquement de l'escalier sous les pas des fugitifs.

Elle jeta autour d'elle un regard inquisiteur, et arrêtant enfin son oeil soupçonneux sur René, qui se trouvait debout et incliné devant elle:

-- Qui était là? demanda-t-elle.

-- Des amants qui se sont contentés de ma parole quand je leur ai assuré qu'ils s'aimaient.

-- Laissons cela, dit Catherine en haussant les épaules; n'y a-t- il plus personne ici?

-- Personne que Votre Majesté et moi.

-- Avez-vous fait ce que je vous ai dit?

-- À propos des poules noires?

-- Oui.

-- Elles sont prêtes, madame.

-- Ah! si vous étiez juif! murmura Catherine.

-- Moi, juif, madame, pourquoi?

-- Parce que vous pourriez lire les livres précieux qu'ont écrits les Hébreux sur les sacrifices. Je me suis fait traduire l'un d'eux, et j'ai vu que ce n'était ni dans le coeur ni dans le foie, comme les Romains, que les Hébreux cherchaient les présages: c'était dans la disposition du cerveau et dans la figuration des lettres qui y sont tracées par la main toute-puissante de la destinée.

-- Oui, madame! je l'ai aussi entendu dire par un vieux rabbin de mes amis.

-- Il y a, dit Catherine, des caractères ainsi dessinés qui ouvrent toute une voie prophétique; seulement les savants chaldéens recommandent...

-- Recommandent... quoi? demanda René, voyant que la reine hésitait à continuer.

-- Recommandent que l'expérience se fasse sur des cerveaux humains, comme étant plus développés et plus sympathiques à la volonté du consultant.

-- Hélas! madame, dit René, Votre Majesté sait bien que c'est impossible!

-- Difficile du moins, dit Catherine; car si nous avions su cela à la Saint-Barthélemy... hein, René! Quelle riche récolte! Le premier condamné... j'y songerai. En attendant, demeurons dans le cercle du possible... La chambre des sacrifices est-elle préparée?

-- Oui, madame.

-- Passons-y.

René alluma une bougie faite d'éléments étranges et dont l'odeur, tantôt subtile et pénétrante, tantôt nauséabonde et fumeuse, révélait l'introduction de plusieurs matières: puis éclairant Catherine, il passa le premier dans la cellule.

Catherine choisit elle-même parmi tous les instruments de sacrifice un couteau d'acier bleuissant, tandis que René allait chercher une des deux poules qui roulaient dans un coin leur oeil d'or inquiet.

-- Comment procéderons-nous?

-- Nous interrogerons le foie de l'une et le cerveau de l'autre. Si les deux expériences nous donnent les mêmes résultats, il faudra bien croire, surtout si ces résultats se combinent avec ceux précédemment obtenus.

-- Par où commencerons-nous?

-- Par l'expérience du foie.

-- C'est bien, dit René. Et il attacha la poule sur le petit autel à deux anneaux placés aux deux extrémités, de manière que l'animal renversé sur le dos ne pouvait que se débattre sans bouger de place. Catherine lui ouvrit la poitrine d'un seul coup de couteau.

La poule jeta trois cris, et expira après s'être assez longtemps débattue.

-- Toujours trois cris, murmura Catherine, trois signes de mort. Puis elle ouvrit le corps.

-- Et le foie pendant à gauche, continua-t-elle, toujours à gauche, triple mort suivie d'une déchéance. Sais-tu, René, que c'est effrayant?

-- Il faut voir, madame, si les présages de la seconde victime coïncideront avec ceux de la première.

René détacha le cadavre de la poule et le jeta dans un coin; puis il alla vers l'autre, qui, jugeant de son sort par celui de sa compagne, essaya de s'y soustraire en courant tout autour de la cellule, et qui enfin, se voyant prise dans un coin, s'envola par- dessus la tête de René, et s'en alla dans son vol éteindre la bougie magique que tenait à la main Catherine.

-- Vous le voyez, René, dit la reine. C'est ainsi que s'éteindra notre race. La mort soufflera dessus et elle disparaîtra de la surface de la terre. Trois fils, cependant, trois fils! ... murmura-t-elle tristement.

René lui prit des mains la bougie éteinte et alla la rallumer dans la pièce à côté. Quand il revint, il vit la poule qui s'était fourré la tête dans l'entonnoir.

-- Cette fois, dit Catherine, j'éviterai les cris, car je lui trancherai la tête d'un seul coup.

Et en effet, lorsque la poule fut attachée, Catherine, comme elle l'avait dit, d'un seul coup lui trancha la tête. Mais dans la convulsion suprême, le bec s'ouvrit trois fois et se rejoignit pour ne plus se rouvrir.

-- Vois-tu! dit Catherine épouvantée. À défaut de trois cris, trois soupirs. Trois, toujours trois. Ils mourront tous les trois. Toutes ces âmes, avant de partir, comptent et appellent jusqu'à trois. Voyons maintenant les signes de la tête.

Alors Catherine abattit la crête pâlie de l'animal, ouvrit avec précaution le crâne, et le séparant de manière à laisser à découvert les lobes du cerveau, elle essaya de trouver la forme d'une lettre quelconque sur les sinuosités sanglantes que trace la division de la pulpe cérébrale.

-- Toujours, s'écria-t-elle en frappant dans ses deux mains, toujours! et cette fois le pronostic est plus clair que jamais. Viens et regarde.

René s'approcha.

-- Quelle est cette lettre? lui demanda Catherine en lui désignant un signe.

-- Un H, répondit René.

-- Combien de fois répété? René compta.

-- Quatre, dit-il.

-- Eh bien, eh bien, est-ce cela? Je le vois, c'est-à-dire Henri IV. Oh! gronda-t-elle en jetant le couteau, je suis maudite dans ma postérité.

C'était une effrayante figure que celle de cette femme pâle comme un cadavre, éclairée par la lugubre lumière et crispant ses mains sanglantes.

-- Il régnera, dit-elle, avec un soupir de désespoir, il régnera!

-- Il régnera, répéta René enseveli dans une rêverie profonde.

Cependant, bientôt cette expression sombre s'effaça des traits de Catherine à la lumière d'une pensée qui semblait éclore au fond de son cerveau.

-- René, dit-elle en étendant la main vers le Florentin sans détourner sa tête inclinée sur sa poitrine, René, n'y a-t-il pas une terrible histoire d'un médecin de Pérouse qui, du même coup, à l'aide d'une pommade, a empoisonné sa fille et l'amant de sa fille?

-- Oui, madame.

-- Cet amant, c'était? continua Catherine toujours pensive.

-- C'était le roi Ladislas, madame.

-- Ah! oui, c'est vrai! murmura-t-elle. Avez-vous quelques détails sur cette histoire?

-- Je possède un vieux livre qui en traite, répondit René.

-- Eh bien, passons dans l'autre chambre, vous me le prêterez.

Tous deux quittèrent alors la cellule, dont René ferma la porte derrière lui.

-- Votre Majesté me donne-t-elle d'autres ordres pour de nouveaux sacrifices? demanda le Florentin.

-- Non, René, non! je suis pour le moment suffisamment convaincue. Nous attendrons que nous puissions nous procurer la tête de quelque condamné, et le jour de l'exécution tu en traiteras avec le bourreau.

René s'inclina en signe d'assentiment, puis il s'approcha, sa bougie à la main, des rayons où étaient rangés les livres, monta sur une chaise, en prit un et le donna à la reine.

Catherine l'ouvrit.

-- Qu'est-ce que cela? dit-elle. «De la manière d'élever et de nourrir les tiercelets, les faucons et le gerfauts pour qu'ils soient braves, vaillants et toujours prêts au vol.»

-- Ah! pardon, madame, je me trompe! Ceci est un traité de vénerie fait par un savant Lucquois pour le fameux Castruccio Castracani. Il était placé à côté de l'autre, relié de la même façon. Je me suis trompé. C'est d'ailleurs un livre très précieux; il n'en existe que trois exemplaires au monde: un qui appartient à la bibliothèque de Venise, l'autre qui avait été acheté par votre aïeul Laurent, et qui a été offert par Pierre de Médicis au roi Charles VIII, lors de son passage à Florence, et le troisième que voici.

-- Je le vénère, dit Catherine, à cause de sa rareté; mais n'en ayant pas besoin, je vous le rends.

Et elle tendit la main droite vers René pour recevoir l'autre, tandis que de la main gauche elle lui rendit celui qu'elle avait reçu.

Cette fois René ne s'était point trompé, c'était bien le livre qu'elle désirait. René descendit, le feuilleta un instant et le lui rendit tout ouvert.

Catherine alla s'asseoir à une table, René posa près d'elle la bougie magique, et à la lueur de cette flamme bleuâtre, elle lut quelques lignes à demi-voix.

-- Bien, dit-elle en refermant le livre, voilà tout ce que je voulais savoir.

Elle se leva, laissant le livre sur la table et emportant seulement au fond de son esprit la pensée qui y avait germé et qui devait y mûrir.

René attendit respectueusement, la bougie à la main, que la reine, qui paraissait prête à se retirer, lui donnât de nouveaux ordres ou lui adressât de nouvelles questions.

Catherine fit plusieurs pas la tête inclinée, le doigt sur la bouche et en gardant le silence. Puis s'arrêtant tout à coup devant René en relevant sur lui son oeil rond et fixe comme celui d'un oiseau de proie:

-- Avoue-moi que tu as fait pour elle quelque philtre, dit-elle.

-- Pour qui? demanda René en tressaillant.

-- Pour la Sauve.

-- Moi, madame, dit René; jamais!

-- Jamais?

-- Sur mon âme, je vous le jure.

-- Il y a cependant de la magie, car il l'aime comme un fou, lui qui n'est pas renommé par sa constance.

-- Qui lui, madame?

-- Lui, Henri le maudit, celui qui succédera à nos trois fils, celui qu'on appellera un jour Henri IV, et qui cependant est le fils de Jeanne d'Albret.

Et Catherine accompagna ces derniers mots d'un soupir qui fit frissonner René, car il lui rappelait les fameux gants que, par ordre de Catherine, il avait préparés pour la reine de Navarre.

-- Il y va donc toujours? demanda René.

-- Toujours, dit Catherine.

-- J'avais cru cependant que le roi de Navarre était revenu tout entier à sa femme.

-- Comédie, René, comédie. Je ne sais dans quel but, mais tout se réunit pour me tromper. Ma fille elle-même, Marguerite, se déclare contre moi; peut-être, elle aussi, espère-t-elle la mort de ses frères, peut-être espère-t-elle être reine de France.

-- Oui, peut-être, dit René, rejeté dans sa rêverie et se faisant l'écho du doute terrible de Catherine.

-- Enfin, dit Catherine, nous verrons. Et elle s'achemina vers la porte du fond, jugeant sans doute inutile de descendre par l'escalier secret, puisqu'elle était sûre d'être seule.

René la précéda, et, quelques instants après, tous deux se trouvèrent dans la boutique du parfumeur.

-- Tu m'avais promis de nouveaux cosmétiques pour mes mains et pour mes lèvres, René, dit-elle; voici l'hiver, et tu sais que j'ai la peau fort sensible au froid.

-- Je m'en suis déjà occupé, madame, et je vous les porterai demain.

-- Demain soir tu ne me trouverais pas avant neuf ou dix heures. Pendant la journée je fais mes dévotions.

-- Bien, madame, je serai au Louvre à neuf heures.

-- Madame de Sauve a de belles mains et de belles lèvres, dit d'un ton indifférent Catherine; et de quelle pâte se sert-elle?

-- Pour ses mains?

-- Oui, pour ses mains d'abord.

-- De pâte à l'héliotrope.

-- Et pour ses lèvres?

-- Pour ses lèvres, elle va se servir du nouvel opiat que j'ai inventé et dont je comptais porter demain une boîte à Votre Majesté en même temps qu'à elle.

Catherine resta un instant pensive.

-- Au reste, elle est belle, cette créature, dit-elle, répondant toujours à sa secrète pensée, et il n'y a rien d'étonnant à cette passion du Béarnais.

-- Et surtout dévouée à Votre Majesté, dit René, à ce que je crois du moins. Catherine sourit et haussa les épaules.

-- Lorsqu'une femme aime, dit-elle, est-ce qu'elle est jamais dévouée à un autre qu'à son amant! Tu lui as fait quelque philtre, René.

-- Je vous jure que non, madame.

-- C'est bien! n'en parlons plus. Montre-moi donc cet opiat nouveau dont tu me parlais, et qui doit lui faire les lèvres plus fraîches et plus roses encore.