Chapter 11
Le roi de Navarre compta ainsi, minute par minute, deux mortelles heures, écoutant avec une terreur croissante le bruit du tocsin et le retentissement des arquebusades; voyant, par un guichet vitré, passer, à la lueur de l'incendie, au flamboiement des torches, les fuyards et les assassins; ne comprenant rien à ces clameurs de meurtre et à ces cris de détresse; ne pouvant soupçonner enfin, malgré la connaissance qu'il avait de Charles IX, de la reine mère et du duc de Guise, l'horrible drame qui s'accomplissait en ce moment.
Henri n'avait pas le courage physique; il avait mieux que cela, il avait la puissance morale: craignant le danger, il l'affrontait en souriant, mais le danger du champ de bataille, le danger en plein air et en plein jour, le danger aux yeux de tous, qu'accompagnaient la stridente harmonie des trompettes et la voix sourde et vibrante des tambours... Mais là, il était sans armes, seul, enfermé, perdu dans une demi-obscurité, suffisante à peine pour voir l'ennemi qui pouvait se glisser jusqu'à lui et le fer qui le voulait percer. Ces deux heures furent donc pour lui les deux heures peut-être les plus cruelles de sa vie.
Au plus fort du tumulte, et comme Henri commençait à comprendre que, selon toute probabilité, il s'agissait d'un massacre organisé, un capitaine vint chercher le prince et le conduisit, par un corridor, à l'appartement du roi. À leur approche la porte s'ouvrit, derrière eux la porte se referma, le tout comme par enchantement, puis le capitaine introduisit Henri près de Charles IX, alors dans son cabinet des Armes.
Lorsqu'ils entrèrent, le roi était assis dans un grand fauteuil, ses deux mains posées sur les deux bras de son siège et la tête retombant sur sa poitrine. Au bruit que firent les nouveaux venus, Charles IX releva son front, sur lequel Henri vit couler la sueur par grosses gouttes.
-- Bonsoir, Henriot, dit brutalement le jeune roi. Vous, La Chastre, laissez-nous. Le capitaine obéit. Il se fit un moment de sombre silence. Pendant ce moment, Henri regarda autour de lui avec inquiétude et vit qu'il était seul avec le roi. Charles IX se leva tout à coup.
-- Par la mordieu! dit-il en retroussant d'un geste rapide ses cheveux blonds et en essuyant son front en même temps, vous êtes content de vous voir près de moi, n'est-ce pas, Henriot?
-- Mais sans doute, Sire, répondit le roi de Navarre, et c'est toujours avec bonheur que je me trouve auprès de Votre Majesté.
-- Plus content que d'être là-bas, hein? reprit Charles IX, continuant à suivre sa pauvre pensée plutôt qu'il ne répondait au compliment de Henri.
-- Sire, je ne comprends pas, dit Henri.
-- Regardez et vous comprendrez. D'un mouvement rapide, Charles IX marcha ou plutôt bondit vers la fenêtre. Et, attirant à lui son beau-frère, de plus en plus épouvanté, il lui montra l'horrible silhouette des assassins, qui, sur le plancher d'un bateau, égorgeaient ou noyaient les victimes qu'on leur amenait à chaque instant.
-- Mais, au nom du Ciel, s'écria Henri tout pâle, que se passe-t- il donc cette nuit?
-- Cette nuit, monsieur, dit Charles IX, on me débarrasse de tous les huguenots. Voyez-vous là-bas, au-dessus de l'hôtel de Bourbon, cette fumée et cette flamme? C'est la fumée et la flamme de la maison de l'amiral, qui brûle. Voyez-vous ce corps que de bons catholiques traînent sur une paillasse déchirée, c'est le corps du gendre de l'amiral, le cadavre de votre ami Téligny.
-- Oh! que veut dire cela? s'écria le roi de Navarre, en cherchant inutilement à son côté la poignée de sa dague et tremblant à la fois de honte et de colère, car il sentait que tout à la fois on le raillait et on le menaçait.
-- Cela veut dire, s'écria Charles IX furieux, sans transition et blêmissant d'une manière effrayante, cela veut dire que je ne veux plus de huguenot autour de moi, entendez-vous, Henri? Suis-je le roi? suis-je le maître?
-- Mais, Votre Majesté...
-- Ma Majesté tue et massacre à cette heure tout ce qui n'est pas catholique; c'est son plaisir. Êtes-vous catholique? s'écria Charles, dont la colère montait incessamment comme une marée terrible.
-- Sire, dit Henri, rappelez-vous vos paroles: Qu'importe la religion de qui me sert bien!
-- Ha! ha! ha! s'écria Charles en éclatant d'un rire sinistre; que je me rappelle mes paroles, dis-tu, Henri! _Verba volant, _comme dit ma soeur Margot. Et tous ceux-là, regarde, ajouta-t-il en montrant du doigt la ville, ceux-là ne m'avaient-ils pas bien servi aussi? n'étaient-ils pas braves au combat, sages au conseil, dévoués toujours? Tous étaient des sujets utiles! mais ils étaient huguenots, et je ne veux que des catholiques.
Henri resta muet.
-- Çà, comprenez-moi donc, Henriot! s'écria Charles IX.
-- J'ai compris, Sire.
-- Eh bien?
-- Eh bien, Sire, je ne vois pas pourquoi le roi de Navarre ferait ce que tant de gentilshommes ou de pauvres gens n'ont pas fait. Car enfin, s'ils meurent tous, ces malheureux, c'est aussi parce qu'on leur a proposé ce que Votre Majesté me propose, et qu'ils ont refusé comme je refuse.
Charles saisit le bras du jeune prince, et fixant sur lui un regard dont l'atonie se changeait peu à peu en un fauve rayonnement:
-- Ah! tu crois, dit-il, que j'ai pris la peine d'offrir la messe à ceux qu'on égorge là-bas?
-- Sire, dit Henri en dégageant son bras, ne mourrez-vous point dans la religion de vos pères?
-- Oui, par la mordieu! et toi?
-- Eh bien, moi aussi, Sire, répondit Henri. Charles poussa un rugissement de rage, et saisit d'une main tremblante son arquebuse, placée sur une table. Henri, collé contre la tapisserie, la sueur de l'angoisse au front, mais, grâce à cette puissance qu'il conservait sur lui-même, calme en apparence, suivait tous les mouvements du terrible monarque avec l'avide stupeur de l'oiseau fasciné par le serpent.
Charles arma son arquebuse, et frappant du pied avec une fureur aveugle:
-- Veux-tu la messe? s'écria-t-il en éblouissant Henri du miroitement de l'arme fatale. Henri resta muet.
Charles IX ébranla les voûtes du Louvre du plus terrible juron qui soit jamais sorti des lèvres d'un homme, et de pâle qu'il était, il devint livide.
-- Mort, messe ou Bastille! s'écria-t-il en mettant le roi de Navarre en joue.
-- Oh! Sire! s'écria Henri, me tuerez-vous, moi votre frère?
Henri venait d'éluder, avec cet esprit incomparable qui était une des plus puissantes facultés de son organisation, la réponse que lui demandait Charles IX; car, sans aucun doute, si cette réponse eût été négative, Henri était mort.
Aussi, comme après les derniers paroxysmes de la rage se trouve immédiatement le commencement de la réaction, Charles IX ne réitéra pas la question qu'il venait d'adresser au prince de Navarre, et après un moment d'hésitation, pendant lequel il fit entendre un rugissement sourd, il se retourna vers la fenêtre ouverte, et coucha en joue un homme qui courait sur le quai opposé.
-- Il faut cependant bien que je tue quelqu'un, s'écria Charles IX, livide comme un cadavre, et dont les yeux s'injectaient de sang.
Et lâchant le coup, il abattit l'homme qui courait. Henri poussa un gémissement. Alors, animé par une effrayante ardeur, Charles chargea et tira sans relâche son arquebuse, poussant des cris de joie chaque fois que le coup avait porté.
-- C'est fait de moi, se dit le roi de Navarre; quand il ne trouvera plus personne à tuer, il me tuera.
-- Eh bien, dit tout à coup une voix derrière les princes, est-ce fait?
C'était Catherine de Médicis, qui, pendant la dernière détonation de l'arme, venait d'entrer sans être entendue.
-- Non, mille tonnerres d'enfer! hurla Charles en jetant son arquebuse par la chambre... Non, l'entêté... il ne veut pas! ...
Catherine ne répondit point. Elle tourna lentement son regard vers la partie de la chambre où se tenait Henri, aussi immobile qu'une des figures de la tapisserie contre laquelle il était appuyé. Alors elle ramena sur Charles un oeil qui voulait dire: Alors, pourquoi vit-il?
-- Il vit... il vit... murmura Charles IX, qui comprenait parfaitement ce regard et qui y répondait, comme on le voit, sans hésitation; il vit, parce qu'il... est mon parent.
Catherine sourit. Henri vit ce sourire et reconnut que c'était Catherine surtout qu'il lui fallait combattre.
-- Madame, lui dit-il, tout vient de vous, je le vois bien, et rien de mon beau-frère Charles; c'est vous qui avez eu l'idée de m'attirer dans un piège; c'est vous qui avez pensé à faire de votre fille l'appât qui devait nous perdre tous; c'est vous qui m'avez séparé de ma femme, pour qu'elle n'eût pas l'ennui de me voir tuer sous ses yeux...
-- Oui, mais cela ne sera pas! s'écria une autre voix haletante et passionnée que Henri reconnut à l'instant et qui fit tressaillir Charles IX de surprise et Catherine de fureur.
-- Marguerite! s'écria Henri.
-- Margot! dit Charles IX.
-- Ma fille! murmura Catherine.
-- Monsieur, dit Marguerite à Henri, vos dernières paroles m'accusaient, et vous aviez à la fois tort et raison: raison, car en effet je suis bien l'instrument dont on s'est servi pour vous perdre tous; tort, car j'ignorais que vous marchiez à votre perte. Moi-même, monsieur, telle que vous me voyez, je dois la vie au hasard, à l'oubli de ma mère, peut-être; mais sitôt que j'ai appris votre danger, je me suis souvenue de mon devoir. Or, le devoir d'une femme est de partager la fortune de son mari. Vous exile-t-on, monsieur, je vous suis dans l'exil; vous emprisonne-t- on, je me fais captive; vous tue-t-on, je meurs.
Et elle tendit à son mari une main que Henri saisit, sinon avec amour, du moins avec reconnaissance.
-- Ah! ma pauvre Margot, dit Charles IX, tu ferais bien mieux de lui dire de se faire catholique!
-- Sire, répondit Marguerite avec cette haute dignité qui lui était si naturelle, Sire, croyez-moi, pour vous-même ne demandez pas une lâcheté à un prince de votre maison.
Catherine lança un regard significatif à Charles.
-- Mon frère, s'écria Marguerite, qui, aussi bien que Charles IX, comprenait la terrible pantomime de Catherine, mon frère, songez- y, vous avez fait de lui mon époux.
Charles IX, pris entre le regard impératif de Catherine et le regard suppliant de Marguerite comme entre deux principes opposés, resta un instant indécis; enfin, Oromase l'emporta.
-- Au fait, madame, dit-il en se penchant à l'oreille de Catherine, Margot a raison et Henriot est mon beau-frère.
-- Oui, répondit Catherine en s'approchant à son tour de l'oreille de son fils, oui... mais s'il ne l'était pas?
XI L'aubépine du cimetière des Innocents
Rentrée chez elle, Marguerite chercha vainement à deviner le mot que Catherine de Médicis avait dit tout bas à Charles IX, et qui avait arrêté court le terrible conseil de vie et de mort qui se tenait en ce moment.
Une partie de la matinée fut employée par elle à soigner La Mole, l'autre à chercher l'énigme que son esprit se refusait à comprendre.
Le roi de Navarre était resté prisonnier au Louvre. Les huguenots étaient plus que jamais poursuivis. À la nuit terrible avait succédé un jour de massacre plus hideux encore. Ce n'était plus le tocsin que les cloches sonnaient, c'étaient des _Te Deum_, et les accents de ce bronze joyeux retentissant au milieu du meurtre et des incendies, étaient peut-être plus tristes à la lumière du soleil que ne l'avait été pendant l'obscurité le glas de la nuit précédente. Ce n'était pas le tout: une chose étrange était arrivée; une aubépine, qui avait fleuri au printemps et qui, comme d'habitude, avait perdu son odorante parure au mois de juin, venait de refleurir pendant la nuit, et les catholiques, qui voyaient dans cet événement un miracle et qui, pour la popularisation de ce miracle, faisaient Dieu leur complice, allaient en procession, croix et bannière en tête, au cimetière des Innocents, où cette aubépine fleurissait. Cette espèce d'assentiment donné par le ciel au massacre qui s'exécutait avait redoublé l'ardeur des assassins. Et tandis que la ville continuait à offrir dans chaque rue, dans chaque carrefour, sur chaque place une scène de désolation, le Louvre avait déjà servi de tombeau commun à tous les protestants qui s'y étaient trouvés enfermés au moment du signal. Le roi de Navarre, le prince de Condé et La Mole y étaient seuls demeurés vivants.
Rassurée sur La Mole, dont les plaies, comme elle l'avait dit la veille, étaient dangereuses, mais non mortelles, Marguerite n'était donc plus préoccupée que d'une chose: sauver la vie de son mari, qui continuait d'être menacée. Sans doute le premier sentiment qui s'était emparé de l'épouse était un sentiment de loyale pitié pour un homme auquel elle venait, comme l'avait dit lui-même le Béarnais, de jurer sinon amour, du moins alliance. Mais, à la suite de ce sentiment, un autre moins pur avait pénétré dans le coeur de la reine.
Marguerite était ambitieuse, Marguerite avait vu presque une certitude de royauté dans son mariage avec Henri de Bourbon, La Navarre, tiraillée d'un côté par les rois de France, de l'autre par les rois d'Espagne, qui, lambeau à lambeau, avaient fini par emporter la moitié de son territoire, pouvait, si Henri de Bourbon réalisait les espérances de courage qu'il avait données dans les rares occasions qu'il avait eues de tirer l'épée, devenir un royaume réel, avec les huguenots de France pour sujets. Grâce à son esprit fin et si élevé, Marguerite avait entrevu et calculé tout cela. En perdant Henri, ce n'était donc pas seulement un mari qu'elle perdait, c'était un trône.
Elle en était au plus intime de ces réflexions, lorsqu'elle entendit frapper à la porte du corridor secret; elle tressaillit, car trois personnes seulement venaient par cette porte: le roi, la reine mère et le duc d'Alençon. Elle entrouvrit la porte du cabinet, recommanda du doigt le silence à Gillonne et à La Mole, et alla ouvrir au visiteur.
Ce visiteur était le duc d'Alençon.
Le jeune homme avait disparu depuis la veille. Un instant Marguerite avait eu l'idée de réclamer son intercession en faveur du roi de Navarre; mais une idée terrible l'avait arrêtée. Le mariage s'était fait contre son gré; François détestait Henri et n'avait conservé la neutralité en faveur du Béarnais que parce qu'il était convaincu que Henri et sa femme étaient restés étrangers l'un à l'autre. Une marque d'intérêt donnée par Marguerite à son époux pouvait en conséquence, au lieu de l'écarter, rapprocher de sa poitrine un des trois poignards qui le menaçaient.
Marguerite frissonna donc en apercevant le jeune prince plus qu'elle n'eût frissonné en apercevant le roi Charles IX ou la reine mère elle-même. On n'eût point dit d'ailleurs, en le voyant, qu'il se passât quelque chose d'insolite par la ville, ni au Louvre; il était vêtu avec son élégance ordinaire. Ses habits et son linge exhalaient ces parfums que méprisait Charles IX, mais dont le duc d'Anjou et lui faisaient un si continuel usage. Seulement, un oeil exercé comme l'était celui de Marguerite pouvait remarquer que, malgré sa pâleur plus grande que d'habitude, et malgré le léger tremblement qui agitait l'extrémité de ses mains, aussi belles et aussi soignées que des mains de femme, il renfermait au fond de son coeur un sentiment joyeux.
Son entrée fut ce qu'elle avait l'habitude d'être. Il s'approcha de sa soeur pour l'embrasser. Mais, au lieu de lui tendre ses joues, comme elle eût fait au roi Charles ou au duc d'Anjou, Marguerite s'inclina et lui offrit le front.
Le duc d'Alençon poussa un soupir, et posa ses lèvres blêmissantes sur ce front que lui présentait Marguerite.
Alors, s'asseyant, il se mit à raconter à sa soeur les nouvelles sanglantes de la nuit; la mort lente et terrible de l'amiral; la mort instantanée de Téligny, qui, percé d'une balle, rendit à l'instant même le dernier soupir. Il s'arrêta, s'appesantit, se complut sur les détails sanglants de cette nuit avec cet amour du sang particulier à lui et à ses deux frères. Marguerite le laissa dire.
Enfin, ayant tout dit, il se tut.
-- Ce n'est pas pour me faire ce récit seulement que vous êtes venu me rendre visite, n'est-ce pas, mon frère? demanda Marguerite.
Le duc d'Alençon sourit.
-- Vous avez encore autre chose à me dire?
-- Non, répondit le duc, j'attends.
-- Qu'attendez-vous?
-- Ne m'avez-vous pas dit, chère Marguerite bien-aimée, reprit le duc en rapprochant son fauteuil de celui de sa soeur, que ce mariage avec le roi de Navarre se faisait contre votre gré.
-- Oui, sans doute. Je ne connaissais point le prince de Béarn lorsqu'on me l'a proposé pour époux.
-- Et depuis que vous le connaissez, ne m'avez-vous pas affirmé que vous n'éprouviez aucun amour pour lui?
-- Je vous l'ai dit, il est vrai.
-- Votre opinion n'était-elle pas que ce mariage devait faire votre malheur?
-- Mon cher François, dit Marguerite, quand un mariage n'est pas la suprême félicité, c'est presque toujours la suprême douleur.
-- Eh bien, ma chère Marguerite! comme je vous le disais, j'attends.
-- Mais qu'attendez-vous, dites?
-- Que vous témoigniez votre joie.
-- De quoi donc ai-je à me réjouir?
-- Mais de cette occasion inattendue qui se présente de reprendre votre liberté.
-- Ma liberté! reprit Marguerite, qui voulait forcer le prince à aller jusqu'au bout de sa pensée.
-- Sans doute, votre liberté; vous allez être séparée du roi de Navarre.
-- Séparée! dit Marguerite en fixant ses yeux sur le jeune prince.
Le duc d'Alençon essaya de soutenir le regard de sa soeur; mais bientôt ses yeux s'écartèrent d'elle avec embarras.
-- Séparée! répéta Marguerite; voyons cela, mon frère, car je suis bien aise que vous me mettiez à même d'approfondir la question; et comment compte-t-on nous séparer?
-- Mais, murmura le duc, Henri est huguenot.
-- Sans doute; mais il n'avait pas fait mystère de sa religion, et l'on savait cela quand on nous a mariés.
-- Oui, mais depuis votre mariage, ma soeur, dit le duc, laissant malgré lui un rayon de joie illuminer son visage, qu'a fait Henri?
-- Mais vous le savez mieux que personne, François, puisqu'il a passé ses journées presque toujours en votre compagnie, tantôt à la chasse, tantôt au mail, tantôt à la paume.
-- Oui, ses journées, sans doute, reprit le duc, ses journées; mais ses nuits? Marguerite se tut, et ce fut à son tour de baisser les yeux.
-- Ses nuits, continua le duc d'Alençon, ses nuits?
-- Eh bien? demanda Marguerite, sentant qu'il fallait bien répondre quelque chose.
-- Eh bien, il les a passées chez madame de Sauve.
-- Comment le savez-vous? s'écria Marguerite.
-- Je le sais parce que j'avais intérêt à le savoir, répondit le jeune prince en pâlissant et en déchiquetant la broderie de ses manches.
Marguerite commençait à comprendre ce que Catherine avait dit tout bas à Charles IX: mais elle fit semblant de demeurer dans son ignorance.
-- Pourquoi me dites-vous cela, mon frère? répondit-elle avec un air de mélancolie parfaitement joué; est-ce pour me rappeler que personne ici ne m'aime et ne tient à moi: pas plus ceux que la nature m'a donnés pour protecteurs que celui que l'Église m'a donné pour époux?
-- Vous êtes injuste, dit vivement le duc d'Alençon en rapprochant encore son fauteuil de celui de sa soeur, je vous aime et vous protège, moi.
-- Mon frère, dit Marguerite en le regardant fixement, vous avez quelque chose à me dire de la part de la reine mère.
-- Moi! vous vous trompez, ma soeur, je vous jure; qui peut vous faire croire cela?
-- Ce qui peut me le faire croire, c'est que vous rompez l'amitié qui vous attachait à mon mari; c'est que vous abandonnez la cause du roi de Navarre.
-- La cause du roi de Navarre! reprit le duc d'Alençon tout interdit.
-- Oui, sans doute. Tenez, François, parlons franc. Vous en êtes convenu vingt fois, vous ne pouvez vous élever et même vous soutenir que l'un par l'autre. Cette alliance...
-- Est devenue impossible, ma soeur, interrompit le duc d'Alençon.
-- Et pourquoi cela?
-- Parce que le roi a des desseins sur votre mari. Pardon! en disant votre mari, je me trompe: c'est sur Henri de Navarre que je voulais dire. Notre mère a deviné tout. Je m'alliais aux huguenots parce que je croyais les huguenots en faveur. Mais voilà qu'on tue les huguenots et que dans huit jours il n'en restera pas cinquante dans tout le royaume. Je tendais la main au roi de Navarre parce qu'il était... votre mari. Mais voilà qu'il n'est plus votre mari. Qu'avez-vous à dire à cela, vous qui êtes non seulement la plus belle femme de France, mais encore la plus forte tête du royaume?
-- J'ai à dire, reprit Marguerite, que je connais notre frère Charles. Je l'ai vu hier dans un de ces accès de frénésie dont chacun abrège sa vie de dix ans; j'ai à dire que ces accès se renouvellent, par malheur, bien souvent maintenant, ce qui fait que, selon toute probabilité, notre frère Charles n'a pas longtemps à vivre; j'ai à dire enfin que le roi de Pologne vient de mourir et qu'il est fort question d'élire en sa place un prince de la maison de France; j'ai à dire enfin que, lorsque les circonstances se présentent ainsi, ce n'est point le moment d'abandonner des alliés qui, au moment du combat, peuvent nous soutenir avec le concours d'un peuple et l'appui d'un royaume.
-- Et vous, s'écria le duc, ne me faites-vous pas une trahison bien plus grande de préférer un étranger à votre frère?
-- Expliquez-vous, François; en quoi et comment vous ai-je trahi?
-- Vous avez demandé hier au roi la vie du roi de Navarre?
-- Eh bien? demanda Marguerite avec une feinte naïveté. Le duc se leva précipitamment, fit deux ou trois fois le tour de la chambre d'un air égaré, puis revint prendre la main de Marguerite. Cette main était raide et glacée.
-- Adieu, ma soeur, dit-il; vous n'avez pas voulu me comprendre, ne vous en prenez donc qu'à vous des malheurs qui pourront vous arriver.
Marguerite pâlit, mais demeura immobile à sa place. Elle vit sortir le duc d'Alençon sans faire un signe pour le rappeler; mais à peine l'avait-elle perdu de vue dans le corridor qu'il revint sur ses pas.
-- Écoutez, Marguerite, dit-il, j'ai oublié de vous dire une chose: c'est que demain, à pareille heure, le roi de Navarre sera mort.
Marguerite poussa un cri; car cette idée qu'elle était l'instrument d'un assassinat lui causait une épouvante qu'elle ne pouvait surmonter.
-- Et vous n'empêcherez pas cette mort? dit-elle; vous ne sauverez pas votre meilleur et votre plus fidèle allié?
-- Depuis hier, mon allié n'est plus le roi de Navarre.
-- Et qui est-ce donc, alors?
-- C'est M. de Guise. En détruisant les huguenots, on a fait M. de Guise roi des catholiques.
-- Et c'est le fils de Henri II qui reconnaît pour son roi un duc de Lorraine! ...
-- Vous êtes dans un mauvais jour, Marguerite, et vous ne comprenez rien.
-- J'avoue que je cherche en vain à lire dans votre pensée.
-- Ma soeur, vous êtes d'aussi bonne maison que madame la princesse de Porcian, et Guise n'est pas plus immortel que le roi de Navarre; eh bien, Marguerite, supposez maintenant trois choses, toutes trois possibles: la première, c'est que Monsieur soit élu roi de Pologne; la seconde, c'est que vous m'aimiez comme je vous aime; eh bien, je suis roi de France, et vous... et vous... reine des catholiques.
Marguerite cacha sa tête dans ses mains, éblouie de la profondeur des vues de cet adolescent que personne à la cour n'osait appeler une intelligence.
-- Mais, demanda-t-elle après un moment de silence, vous n'êtes donc pas jaloux de M. le duc de Guise comme vous l'êtes du roi de Navarre?
-- Ce qui est fait est fait, dit le duc d'Alençon d'une voix sourde; et si j'ai eu à être jaloux du duc de Guise, eh bien, je l'ai été.
-- Il n'y a qu'une seule chose qui puisse empêcher ce beau plan de réussir.
-- Laquelle?
-- C'est que je n'aime plus le duc de Guise.
-- Et qui donc aimez-vous, alors?