La reine Margot - Tome I

Chapter 10

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La scène, en effet, était bien changée, et tirait évidemment à son dénouement. En face de Coconnas, blessé il est vrai, mais dans toute la vigueur de ses vingt-quatre ans, mais habitué aux armes, mais irrité plutôt qu'affaibli par les trois ou quatre égratignures qu'il avait reçues, il ne restait plus que Mercandon et son fils: Mercandon, vieillard de soixante à soixante-dix ans; son fils, enfant de seize à dix-huit ans: ce dernier pâle, blond et frêle, avait jeté son pistolet déchargé et par conséquent devenu inutile, et agitait en tremblant une épée de moitié moins longue que celle du Piémontais; le père, armé seulement d'un poignard et d'une arquebuse vide, appelait au secours. Une vieille femme, à la fenêtre en face, la mère du jeune homme, tenait à la main un morceau de marbre et s'apprêtait à le lancer. Enfin Coconnas, excité d'un côté par les menaces, de l'autre par les encouragements, fier de sa double victoire, enivré de poudre et de sang, éclairé par la réverbération d'une maison en flammes, exalté par l'idée qu'il combattait sous les yeux d'une femme dont la beauté lui avait semblé aussi supérieure que son rang lui paraissait incontestable; Coconnas, comme le dernier des Horaces, avait senti doubler ses forces, et voyant le jeune homme hésiter, il courut à lui et croisa sur sa petite épée sa terrible et sanglante rapière. Deux coups suffirent pour la lui faire sauter des mains. Alors Mercandon chercha à repousser Coconnas, pour que les projectiles lancés par la fenêtre l'atteignissent plus sûrement. Mais Coconnas, au contraire, pour paralyser la double attaque du vieux Mercandon, qui essayait de le percer de son poignard, et de la mère du jeune homme, qui tentait de lui briser la tête avec la pierre qu'elle s'apprêtait à lui lancer, saisit son adversaire à bras-le-corps, le présentant à tous les coups comme un bouclier, et l'étouffant dans son étreinte herculéenne.

-- À moi, à moi! s'écria le jeune homme, il me brise la poitrine! à moi, à moi! Et sa voix commença de se perdre dans un râle sourd et étranglé. Alors, Mercandon cessa de menacer, il supplia.

-- Grâce! grâce! dit-il, monsieur de Coconnas! grâce! c'est mon unique enfant!

-- C'est mon fils! c'est mon fils! cria la mère, l'espoir de notre vieillesse! ne le tuez pas, monsieur! ne le tuez pas!

-- Ah! vraiment! cria Coconnas en éclatant de rire. Que je ne le tue pas! et que voulait-il donc me faire avec son épée et son pistolet?

-- Monsieur, continua Mercandon en joignant les mains, j'ai chez moi l'obligation souscrite par votre père, je vous la rendrai; j'ai dix mille écus d'or, je vous les donnerai; j'ai les pierreries de notre famille, et elles seront à vous; mais ne le tuez pas, ne le tuez pas!

-- Et moi, j'ai mon amour, dit à demi-voix la femme de l'hôtel de Guise, et je vous le promets. Coconnas réfléchit une seconde, et soudain:

-- Êtes-vous huguenot? demanda-t-il au jeune homme.

-- Je le suis, murmura l'enfant.

-- En ce cas, il faut mourir! répondit Coconnas en fronçant les sourcils et en approchant de la poitrine de son adversaire la miséricorde acérée et tranchante.

-- Mourir! s'écria le vieillard, mon pauvre enfant! mourir!

Et un cri de mère retentit si douloureux et si profond, qu'il ébranla pour un moment la sauvage résolution du Piémontais.

-- Oh! madame la duchesse! s'écria le père se tournant vers la femme de l'hôtel de Guise, intercédez pour nous, et tous les matins et tous les soirs votre nom sera dans nos prières.

-- Alors, qu'il se convertisse! dit la dame de l'hôtel de Guise.

-- Je suis protestant, dit l'enfant.

-- Meurs donc, dit Coconnas en levant sa dague, meurs donc puisque tu ne veux pas de la vie que cette belle bouche t'offrait.

Mercandon et sa femme virent la lame terrible luire comme un éclair au dessus de la tête de leur fils.

-- Mon fils, mon Olivier, hurla la mère, abjure... abjure!

-- Abjure, cher enfant! cria Mercandon, se roulant aux pieds de Coconnas, ne nous laisse pas seuls sur la terre.

-- Abjurez tous ensemble! cria Coconnas; pour un _Credo_, trois âmes et une vie!

-- Je le veux bien, dit le jeune homme.

-- Nous le voulons bien, crièrent Mercandon et sa femme.

-- À genoux, alors! fit Coconnas, et que ton fils récite mot à mot la prière que je vais te dire. Le père obéit le premier.

-- Je suis prêt, dit l'enfant. Et il s'agenouilla à son tour.

Coconnas commença alors à lui dicter en latin les paroles du _Credo_. Mais, soit hasard, soit calcul, le jeune Olivier s'était agenouillé près de l'endroit où avait volé son épée. À peine vit- il cette arme à la portée de sa main, que, sans cesser de répéter les paroles de Coconnas, il étendit le bras pour la saisir. Coconnas aperçut le mouvement, tout en faisant semblant de ne pas le voir. Mais au moment où le jeune homme touchait du bout de ses doigts crispés la poignée de l'arme, il s'élança sur lui, et le renversant:

-- Ah! traître! dit-il. Et il lui plongea sa dague dans la gorge. Le jeune homme jeta un cri, se releva convulsivement sur un genou et retomba mort.

-- Ah! bourreau! hurla Mercandon, tu nous égorges pour nous voler les cent nobles à la rose que tu nous dois.

-- Ma foi non, dit Coconnas, et la preuve... En disant ces mots, Coconnas jeta aux pieds du vieillard la bourse qu'avant son départ son père lui avait remise pour acquitter sa dette avec son créancier.

-- Et la preuve, continua-t-il, c'est que voilà votre argent.

-- Et toi, voici ta mort! cria la mère de la fenêtre.

-- Prenez garde, monsieur de Coconnas, prenez garde, dit la dame de l'hôtel de Guise.

Mais avant que Coconnas eût pu tourner la tête pour se rendre à ce dernier avis ou pour se soustraire à la première menace, une masse pesante fendit l'air en sifflant, s'abattit à plat sur le chapeau du Piémontais, lui brisa son épée dans la main et le coucha sur le pavé, surpris, étourdi, assommé, sans qu'il eût pu entendre le double cri de joie et de détresse qui se répandit de droite et de gauche.

Mercandon s'élança aussitôt, le poignard à la main, sur Coconnas évanoui. Mais en ce moment la porte de l'hôtel de Guise s'ouvrit, et le vieillard, voyant luire les pertuisanes et les épées, s'enfuit; tandis que celle qu'il avait appelée madame la duchesse, belle d'une beauté terrible à la lueur de l'incendie, éblouissante de pierreries et de diamants, se penchait, à moitié hors de la fenêtre, pour crier aux nouveaux venus, le bras tendu vers Coconnas:

-- Là! là! en face de moi; un gentilhomme vêtu d'un pourpoint rouge. Celui-là, oui, oui, celui-là! ...

X Mort, messe ou Bastille

Marguerite, comme nous l'avons dit, avait refermé sa porte et était rentrée dans sa chambre. Mais comme elle y entrait, toute palpitante, elle aperçut Gillonne, qui, penchée avec terreur vers la porte du cabinet, contemplait des traces de sang éparses sur le lit, sur les meubles et sur le tapis.

-- Ah! madame, s'écria-t-elle en apercevant la reine. Oh! madame, est-il donc mort?

-- Silence! Gillonne, dit Marguerite de ce ton de voix qui indique l'importance de la recommandation. Gillonne se tut.

Marguerite tira alors de son aumônière une petite clef dorée, ouvrit la porte du cabinet et montra du doigt le jeune homme à sa suivante.

La Mole avait réussi à se soulever et à s'approcher de la fenêtre. Un petit poignard, de ceux que les femmes portaient à cette époque, s'était rencontré sous sa main, et le jeune gentilhomme l'avait saisi en entendant ouvrir la porte.

-- Ne craignez rien, monsieur, dit Marguerite, car, sur mon âme, vous êtes en sûreté. La Mole se laissa retomber sur ses genoux.

-- Oh! madame, s'écria-t-il, vous êtes pour moi plus qu'une reine, vous êtes une divinité.

-- Ne vous agitez pas ainsi, monsieur, s'écria Marguerite, votre sang coule encore... Oh! regarde, Gillonne, comme il est pâle... Voyons, où êtes-vous blessé?

-- Madame, dit La Mole en essayant de fixer sur des points principaux la douleur errante par tout le corps, je crois avoir reçu un premier coup de dague à l'épaule et un second dans la poitrine; les autres blessures ne valent point la peine qu'on s'en occupe.

-- Nous allons voir cela, dit Marguerite; Gillonne, apporte ma cassette de baumes.

Gillonne obéit et rentra, tenant d'une main la cassette, et de l'autre une aiguière de vermeil et du linge de fine toile de Hollande.

-- Aide-moi à le soulever, Gillonne, dit la reine Marguerite, car, en se soulevant lui-même, le malheureux a achevé de perdre ses forces.

-- Mais, madame, dit La Mole, je suis tout confus; je ne puis souffrir en vérité...

-- Mais, monsieur, vous allez vous laisser faire, que je pense, dit Marguerite; quand nous pouvons vous sauver, ce serait un crime de vous laisser mourir.

-- Oh! s'écria La Mole, j'aime mieux mourir que de vous voir, vous, la reine, souiller vos mains d'un sang indigne comme le mien... Oh! jamais! jamais!

Et il se recula respectueusement.

-- Votre sang, mon gentilhomme, reprit en souriant Gillonne, eh! vous en avez déjà souillé tout à votre aise le lit et la chambre de Sa Majesté.

Marguerite croisa son manteau sur son peignoir de batiste, tout éclaboussé de petites taches vermeilles. Ce geste, plein de pudeur féminine, rappela à La Mole qu'il avait tenu dans ses bras et serré contre sa poitrine cette reine si belle, si aimée, et à ce souvenir une rougeur fugitive passa sur ses joues blêmies.

-- Madame, balbutia-t-il, ne pouvez-vous m'abandonner aux soins d'un chirurgien?

-- D'un chirurgien catholique, n'est-ce pas? demanda la reine avec une expression que comprit La Mole, et qui le fit tressaillir.

-- Ignorez-vous donc, continua la reine avec une voix et un sourire d'une douceur inouïe, que, nous autres filles de France, nous sommes élevées à connaître la valeur des plantes et à composer des baumes? car notre devoir, comme femmes et comme reines, a été de tout temps d'adoucir les douleurs! Aussi valons- nous les meilleurs chirurgiens du monde, à ce que disent nos flatteurs du moins. Ma réputation, sous ce rapport, n'est-elle pas venue à votre oreille? Allons, Gillonne, à l'ouvrage!

La Mole voulait essayer de résister encore; il répéta de nouveau qu'il aimait mieux mourir que d'occasionner à la reine ce labeur, qui pouvait commencer par la pitié et finir par le dégoût. Cette lutte ne servit qu'à épuiser complètement ses forces. Il chancela, ferma les yeux, et laissa retomber sa tête en arrière, évanoui pour la seconde fois.

Alors Marguerite, saisissant le poignard qu'il avait laissé échapper, coupa rapidement le lacet qui fermait son pourpoint, tandis que Gillonne, avec une autre lame, décousait ou plutôt tranchait les manches de La Mole.

Gillonne, avec un linge imbibé d'eau fraîche, étancha le sang qui s'échappait de l'épaule et de la poitrine du jeune homme, tandis que Marguerite, d'une aiguille d'or à la pointe arrondie, sondait les plaies avec toute la délicatesse et l'habileté que maître Ambroise Paré eût pu déployer en pareille circonstance.

Celle de l'épaule était profonde, celle de la poitrine avait glissé sur les côtes et traversait seulement les chairs; aucune des deux ne pénétrait dans les cavités de cette forteresse naturelle qui protège le coeur et les poumons.

-- Plaie douloureuse et non mortelle, _Acerrimum humeri vulnus, non autem lethale_, murmura la belle et savante chirurgienne; passe-moi du baume et prépare de la charpie, Gillonne.

Cependant Gillonne, à qui la reine venait de donner ce nouvel ordre, avait déjà essuyé et parfumé la poitrine du jeune homme et en avait fait autant de ses bras modelés sur un dessin antique, de ses épaules gracieusement rejetées en arrière, de son cou ombragé de boucles épaisses et qui appartenait bien plutôt à une statue de marbre de Paros qu'au corps mutilé d'un homme expirant.

-- Pauvre jeune homme, murmura Gillonne en regardant non pas tant son ouvrage que celui qui venait d'en être l'objet.

-- N'est-ce pas qu'il est beau? dit Marguerite avec une franchise toute royale.

-- Oui, madame. Mais il me semble qu'au lieu de le laisser ainsi couché à terre nous devrions le soulever et l'étendre sur le lit de repos contre lequel il est seulement appuyé.

-- Oui, dit Marguerite, tu as raison.

Et les deux femmes, s'inclinant et réunissant leurs forces, soulevèrent La Mole et le déposèrent sur une espèce de grand sofa à dossier sculpté qui s'étendait devant la fenêtre, qu'elles entrouvrirent pour lui donner de l'air.

Le mouvement réveilla La Mole, qui poussa un soupir et, rouvrant les yeux, commença d'éprouver cet incroyable bien-être qui accompagne toutes les sensations du blessé, alors qu'à son retour à la vie il retrouve la fraîcheur au lieu des flammes dévorantes, et les parfums du baume au lieu de la tiède et nauséabonde odeur du sang.

Il murmura quelques mots sans suite, auxquels Marguerite répondit par un sourire en posant le doigt sur sa bouche.

En ce moment le bruit de plusieurs coups frappés à une porte retentit.

-- On heurte au passage secret, dit Marguerite.

-- Qui donc peut venir, madame? demanda Gillonne effrayée.

-- Je vais voir, dit Marguerite. Toi, reste auprès de lui et ne le quitte pas d'un seul instant.

Marguerite rentra dans sa chambre, et, fermant la porte du cabinet, alla ouvrir celle du passage qui donnait chez le roi et chez la reine mère.

-- Madame de Sauve! s'écria-t-elle en reculant vivement et avec une expression qui ressemblait sinon à la terreur, du moins à la haine, tant il est vrai qu'une femme ne pardonne jamais à une autre femme de lui enlever même un homme qu'elle n'aime pas. Madame de Sauve!

-- Oui, Votre Majesté! dit celle-ci en joignant les mains.

-- Ici, vous, madame! continua Marguerite de plus en plus étonnée, mais aussi d'une voix plus impérative. Charlotte tomba à genoux.

-- Madame, dit-elle, pardonnez-moi, je reconnais à quel point je suis coupable envers vous; mais, si vous saviez! la faute n'est pas tout entière à moi, et un ordre exprès de la reine mère...

-- Relevez-vous, dit Marguerite, et comme je ne pense pas que vous soyez venue dans l'espérance de vous justifier vis-à-vis de moi, dites-moi pourquoi vous êtes venue.

-- Je suis venue, madame, dit Charlotte toujours à genoux et avec un regard presque égaré, je suis venue pour vous demander s'il n'était pas ici.

-- Ici, qui? de qui parlez-vous, madame?... car, en vérité, je ne comprends pas.

-- Du roi!

-- Du roi? vous le poursuivez jusque chez moi! Vous savez bien qu'il n'y vient pas, cependant!

-- Ah! madame! continua la baronne de Sauve sans répondre à toutes ces attaques et sans même paraître les sentir; ah! plût à Dieu qu'il y fût!

-- Et pourquoi cela?

-- Eh! mon Dieu! madame, parce qu'on égorge les huguenots, et que le roi de Navarre est le chef des huguenots.

-- Oh! s'écria Marguerite en saisissant madame de Sauve par la main et en la forçant de se relever, oh! je l'avais oublié! D'ailleurs, je n'avais pas cru qu'un roi pût courir les mêmes dangers que les autres hommes.

-- Plus, madame, mille fois plus, s'écria Charlotte.

-- En effet, madame de Lorraine m'avait prévenue. Je lui avais dit de ne pas sortir. Serait-il sorti?

-- Non, non, il est dans le Louvre. Il ne se retrouve pas. Et s'il n'est pas ici...

-- Il n'y est pas.

-- Oh! s'écria madame de Sauve avec une explosion de douleur, c'en est fait de lui, car la reine mère a juré sa mort.

-- Sa mort! Ah! dit Marguerite, vous m'épouvantez. Impossible!

-- Madame, reprit madame de Sauve avec cette énergie que donne seule la passion, je vous dis qu'on ne sait pas où est le roi de Navarre.

-- Et la reine mère, où est-elle?

-- La reine mère m'a envoyée chercher M. de Guise et M. de Tavannes, qui étaient dans son oratoire, puis elle m'a congédiée. Alors, pardonnez-moi, madame! je suis remontée chez moi, et comme d'habitude, j'ai attendu.

-- Mon mari, n'est-ce pas? dit Marguerite.

-- Il n'est pas venu, madame. Alors, je l'ai cherché de tous côtés; je l'ai demandé à tout le monde. Un seul soldat m'a répondu qu'il croyait l'avoir aperçu au milieu des gardes qui l'accompagnaient l'épée nue quelque temps avant que le massacre commençât, et le massacre est commencé depuis une heure.

-- Merci, madame, dit Marguerite; et quoique peut-être le sentiment qui vous fait agir soit une nouvelle offense pour moi, merci.

-- Oh! alors, pardonnez-moi, madame! dit-elle, et je rentrerai chez moi plus forte de votre pardon; car je n'ose vous suivre, même de loin.

Marguerite lui tendit la main.

-- Je vais trouver la reine Catherine, dit-elle; rentrez chez vous. Le roi de Navarre est sous ma sauvegarde, je lui ai promis alliance et je serai fidèle à ma promesse.

-- Mais si vous ne pouvez pénétrer jusqu'à la reine mère, madame?

-- Alors, je me tournerai du côté de mon frère Charles, et il faudra bien que je lui parle.

-- Allez, allez, madame, dit Charlotte en laissant le passage libre à Marguerite, et que Dieu conduise Votre Majesté.

Marguerite s'élança par le couloir. Mais arrivée à l'extrémité, elle se retourna pour s'assurer que madame de Sauve ne demeurait pas en arrière. Madame de Sauve la suivait.

La reine de Navarre lui vit prendre l'escalier qui conduisait à son appartement, et poursuivit son chemin vers la chambre de la reine.

Tout était changé; au lieu de cette foule de courtisans empressés, qui d'ordinaire ouvrait ses rangs devant la reine en la saluant respectueusement, Marguerite ne rencontrait que des gardes avec des pertuisanes rougies et des vêtements souillés de sang, ou des gentilshommes aux manteaux déchirés, à la figure noircie par la poudre, porteurs d'ordres et de dépêches, les uns entrant et les autres sortant: toutes ces allées et venues faisaient un fourmillement terrible et immense dans les galeries.

Marguerite n'en continua pas moins d'aller en avant et parvint jusqu'à l'antichambre de la reine mère. Mais cette antichambre était gardée par deux haies de soldats qui ne laissaient pénétrer que ceux qui étaient porteurs d'un certain mot d'ordre.

Marguerite essaya vainement de franchir cette barrière vivante. Elle vit plusieurs fois s'ouvrir et se fermer la porte, et à chaque fois, par l'entrebâillement, elle aperçut Catherine rajeunie par l'action, active comme si elle n'avait que vingt ans, écrivant, recevant des lettres, les décachetant, donnant des ordres, adressant à ceux-ci un mot, à ceux-là un sourire, et ceux auxquels elle souriait plus amicalement étaient ceux qui étaient plus couverts de poussière et de sang.

Au milieu de ce grand tumulte qui bruissait dans le Louvre, qu'il emplissait d'effrayantes rumeurs, on entendait éclater les arquebusades de la rue de plus en plus répétées.

-- Jamais je n'arriverai jusqu'à elle, se dit Marguerite après avoir fait près des hallebardiers trois tentatives inutiles. Plutôt que de perdre mon temps ici, allons donc trouver mon frère.

En ce moment passa M. de Guise; il venait d'annoncer à la reine la mort de l'amiral et retournait à la boucherie.

-- Oh! Henri! s'écria Marguerite, où est le roi de Navarre? Le duc la regarda avec un sourire étonné, s'inclina, et, sans répondre, sortit avec ses gardes. Marguerite courut à un capitaine qui allait sortir du Louvre et qui, avant de partir, faisait charger les arquebuses de ses soldats.

-- Le roi de Navarre? demanda-t-elle; monsieur, où est le roi de Navarre?

-- Je ne sais, madame, répondit celui-ci, je ne suis point des gardes de Sa Majesté.

-- Ah! mon cher René! s'écria Marguerite en reconnaissant le parfumeur de Catherine... c'est vous... vous sortez de chez ma mère... savez-vous ce qu'est devenu mon mari?

-- Sa Majesté le roi de Navarre n'est point mon ami, madame... vous devez vous en souvenir. On dit même, ajouta-t-il avec une contraction qui ressemblait plus à un grincement qu'à un sourire, on dit même qu'il ose m'accuser d'avoir, de complicité avec madame Catherine, empoisonné sa mère.

-- Non! non! s'écria Marguerite, ne croyez pas cela, mon bon René!

-- Oh! peu m'importe, madame! dit le parfumeur; ni le roi de Navarre ni les siens ne sont plus guère à craindre en ce moment.

Et il tourna le dos à Marguerite.

-- Oh! monsieur de Tavannes, monsieur de Tavannes!

s'écria Marguerite, un mot, un seul, je vous prie! Tavannes qui passait, s'arrêta.

-- Où est Henri de Navarre? dit Marguerite.

-- Ma foi! dit-il tout haut, je crois qu'il court la ville avec MM. d'Alençon et Condé. Puis, si bas que Marguerite seule put l'entendre:

-- Belle Majesté, dit-il, si vous voulez voir celui pour être à la place duquel je donnerais ma vie, allez frapper au cabinet des Armes du roi.

-- Oh! merci, Tavannes! dit Marguerite, qui, de tout ce que lui avait dit Tavannes, n'avait entendu que l'indication principale; merci, j'y vais.

Et elle prit sa course tout en murmurant:

-- Oh! après ce que je lui ai promis, après la façon dont il s'est conduit envers moi quand cet ingrat Henri s'était caché dans le cabinet, je ne puis le laisser périr!

Et elle vint heurter à la porte des appartements du roi; mais ils étaient ceints intérieurement par deux compagnies des gardes.

-- On n'entre point chez le roi, dit l'officier en s'avançant vivement.

-- Mais moi? dit Marguerite.

-- L'ordre est général.

-- Moi, la reine de Navarre! moi, sa soeur!

-- Ma consigne n'admet point d'exception, madame; recevez donc mes excuses. Et l'officier referma la porte.

-- Oh! il est perdu, s'écria Marguerite alarmée par la vue de toutes ces figures sinistres, qui, lorsqu'elles ne respiraient pas la vengeance, exprimaient l'inflexibilité. -- Oui, oui, je comprends tout... on s'est servi de moi comme d'un appât... je suis le piège où l'on prend et égorge les huguenots... Oh! j'entrerai, dussé-je me faire tuer.

Et Marguerite courait comme une folle par les corridors et par les galeries, lorsque tout à coup passant devant une petite porte, elle entendit un chant doux, presque lugubre, tant il était monotone. C'était un psaume calviniste que chantait une voix tremblante dans la pièce voisine.

-- La nourrice du roi mon frère, la bonne Madelon... elle est là! s'écria Marguerite en se frappant le front, éclairée par une pensée subite; elle est là! ... Dieu des chrétiens, aide-moi!

Et Marguerite, pleine d'espérance, heurta doucement à la petite porte.

En effet, après l'avis qui lui avait été donné par Marguerite, après son entretien avec René, après sa sortie de chez la reine mère, à laquelle, comme un bon génie, avait voulu s'opposer la pauvre petite Phébé, Henri de Navarre avait rencontré quelques gentilshommes catholiques qui, sous prétexte de lui faire honneur, l'avaient reconduit chez lui, où l'attendaient une vingtaine de huguenots, lesquels s'étaient réunis chez le jeune prince, et, une fois réunis, ne voulaient plus le quitter, tant depuis quelques heures le pressentiment de cette nuit fatale avait plané sur le Louvre. Ils étaient donc restés ainsi sans qu'on eût tenté de les troubler. Enfin, au premier coup de la cloche de Saint-Germain- l'Auxerrois, qui retentit dans tous ces coeurs comme un glas funèbre, Tavannes entra, et, au milieu d'un silence de mort, annonça à Henri que le roi Charles IX voulait lui parler.

Il n'y avait point de résistance à tenter, personne n'en eut même la pensée. On entendait les plafonds, les galeries et les corridors du Louvre craquer sous les pieds des soldats réunis tant dans les cours que dans les appartements, au nombre de près de deux mille. Henri, après avoir pris congé de ses amis, qu'il ne devait plus revoir, suivit donc Tavannes, qui le conduisit dans une petite galerie contiguë au logis du roi, où il le laissa seul, sans armes et le coeur gonflé de toutes les défiances.