Chapter 9
-- Par quel moyen?
-- En s'adressant tout simplement à la justice, si le comte de Simier la lui refuse.
-- Elle a dit cela?
-- Et elle le fera comme elle le dit.
-- C'est Palmer qui te l'a rapporté?
-- En termes fort explicites.
-- Palmer est un imbécile! fit M. de Beaufort en haussant les épaules.
Gaston remua flegmatiquement la tête.
-- Palmer est un ivrogne, répliqua-t-il, et cela il ne pourrait raisonnablement le nier. Mais un imbécile, c'est autre chose.
-- Cependant miss Fanny ne peut s'autoriser d'aucun acte régulier; l'incendie du presbytère de Smeaton a détruit toutes les preuves que nous pouvions redouter.
-- De cela, je suis sûr!
-- Eh bien?
-- Mais supposez, monsieur le comte, que miss Stevenson qui est, paraît-il, une mère excellente, ait eu le pressentiment de ce qui pouvait arriver, que se trouvant seule après votre abandon, livrée à toutes les suggestions de l'amour-propre blessé, de la colère, de cette haine implacable qui souvent remplace l'amour dans le coeur des femmes; supposez, dis-je, quelle ait réfléchi et cherché un moyen d'assurer l'avenir en assurant en même temps sa vengeance: qu'aurait-elle fait?
-- Parle... quoi?
-- Une chose simple! l'idée ne lui est pas venue, certes, que Gobson pourrait un jour mettre le feu au presbytère. Mais elle s'est dit que deux attestations valent mieux qu'une, et elle a demandé et obtenu avant l'incendie, un duplicata de toutes les pièces, établissant qu'elle a été légitimement unie à M. le comte de Simier.
-- Elle a fait cela! s'écria M. de Beaufort, en devenant blême.
-- C'est une fille pratique, qui fait honneur à la libre Amérique.
-- Et ces pièces sont en sa possession?
-- Palmer l'affirme.
-- Mais doit-on croire Palmer?
Gobson eut un mouvement ironique des lèvres.
-- Ça, c'est à vérifier, répondit-il; mais en attendant, il faut agir comme si miss Stevenson avait réellement ces documents entre les mains.
M. de Beaufort fit quelques pas avec agitation à travers la chambre, prononçant des paroles incohérentes, s'arrêtant de temps à autre pour prendre sa tête et la rouler entre ses deux mains.
-- Perdu! je suis perdu!... répétait-il, la gorge serrée et l'oeil égaré.
-- Il ne faut rien exagérer, objecta doucement Gobson.
-- Et quel moyen de sortir de cette terrible impasse?
-- Il y en a peut-être un.
-- Crois-tu?
-- Si je vois bien clair, tout le danger vient de ces pièces que possède miss Stevenson.
-- Eh! sans doute.
-- Notre premier devoir est donc de nous assurer qu'elles sont bien entre ses mains; si l'affirmation de Palmer n'est qu'une ruse de guerre, comme on peut honnêtement le supposer, tout péril disparaît, et nous pouvons attendre de pied ferme le commencement des hostilités.
-- Mais si ces pièces existent?
-- Alors, il faut tenter de les acheter.
-- Ah! je la connais maintenant, elle ne les vendra pas.
-- Quelquefois; cela dépend du prix que l'on y met. Toutefois, dans la circonstance présente, je reconnais volontiers qu'il y a peu de fond à faire sur cet espoir, et dans ce cas...
-- Dans ce cas?...
-- J'agirais autrement.
-- Comment...
-- Et si je parvenais à découvrir où elle cache ces parchemins...
-- Un vol! interrompit le comte avec un geste d'horreur, jamais! jamais!
Gobson s'inclina ironiquement.
-- Je me garderai bien d'insister devant une pareille répugnance, dit-il sur un ton railleur; mais vous n'oublierez pas que c'est le seul moyen pratique qui vous reste, et que d'ailleurs, vous n'avez pas beaucoup de temps pour réfléchir.
-- Eh bien, j'aviserai! répliqua le comte. Je te remercie de ce que tu as fait; me voilà averti, je prendrai des mesures en conséquence; tu reviendras demain... et nous déciderons ensemble ce qu'il y aura de mieux à faire pour sauvegarder tous les intérêts.
Gobson se leva.
-- Monsieur le comte n'a pas d'autres ordres à me donner? demanda- t-il en hésitant à se retirer.
-- Non! fit le comte.
-- Alors, à demain.
-- Oui, oui, à demain!
Gobson fit quelques pas pour s'éloigner; mais comme il allait gagner l'appartement du comte, d'où une sortie conduisait directement sur le vestibule du rez-de-chaussée, la porte s'ouvrit brusquement, et une femme entra.
Madame de Beaufort!
Elle était droite; elle avait l'oeil fixe, et sur ses traits une pâleur de marbre.
Le comte eut un cri d'épouvante, auquel elle ne prit pas garde; mais elle se tourna vers Gobson, qui s'était arrêté à sa vue.
-- Monsieur, dit-elle alors d'une voix impérieuse et sèche, j'aurai demain à vous entretenir de choses importantes. Voulez- vous bien vous présenter à l'hôtel vers six heures du matin?
Gobson s'inclina.
-- Je suis à vos ordres, Madame, répondit-il.
-- Je vous remercie et je compte sur vous. C'est tout ce que j'avais à vous dire. J'ai à causer avec M. le comte; veuillez, je vous prie, nous laisser seuls.
Gobson salua de nouveau, et cette fois il disparut, laissant les deux époux en présence...
XI
Cependant, M. de Beaufort était resté anéanti à la vue de sa femme, et un moment il s'était comme accroché au chambranle de la cheminée pour ne pas tomber.
Madame de Beaufort! sa femme! elle était là, devant lui, le regard sévère, l'attitude résolue et sombre.
Qu'allait-elle dire?
Il n'attendit pas longtemps.
Dès que Gobson eut disparu, elle avança de quelques pas et s'approcha de lui.
-- Ainsi, dit-elle d'un ton acéré, vous m'aviez trompée!
-- Juliette! balbutia le malheureux époux.
-- Depuis dix-sept ans, j'ai vécu dans une sécurité mensongère, portant avec orgueil le nom que vous m'aviez donné, sans soupçonner ce qu'il cachait de honte et d'infamie.
-- Par grâce! ne m'accablez pas!
-- Ah! j'aurais dû m'en douter, cependant; bien des fois, j'avais surpris sur votre front une pâleur de remords qui aurait dû m'éclairer. Mais l'amour m'aveuglait, je ne voyais rien, je ne voulais rien voir! Quelle menace eût pu m'atteindre entre ma fille et mon époux! Je me reposais confiante en votre honneur et votre loyauté; vous m'aviez parlé d'Edmée, votre enfant à vous, et je l'avais accueillie alors comme si elle eût été la mienne. C'était une première faute, comme il y en a parfois dans le passé d'un homme, et l'amour que j'éprouvais pour vous me rendait indulgente. Vous m'aviez juré d'ailleurs que la mère était morte!
-- Je l'avais cru; on le disait.
-- C'était faux!
-- Je la verrai, je lui parlerai, j'obtiendrai d'elle...
-- C'est insensé!
-- Cependant...
-- Ah! tenez, vous êtes tous les mêmes, et vous ne comprenez pas quel amour puissant, exclusif, implacable, Dieu a mis au coeur de toutes les mères! Cette Fanny Stevenson, je ne la connais pas, je ne l'ai jamais vue, et pourtant je vous dirais avec quelle ardeur son sang brûle ses veines, comme elle compte les heures, les minutes, les secondes, attendant qu'on lui rende son enfant... et les rêves qu'elle forme et la vengeance qu'elle prépare.
-- Mais elle ne peut rien?
-- Qu'en savez-vous?
-- Elle n'a aucun acte qu'elle puisse produire et dont nous ayons à nous épouvanter.
Madame de Beaufort eut un rire nerveux.
-- Qui vous l'assure? répliqua-t-elle vivement; et si, contre votre attente, elle a entre les mains des documents redoutables, croyez-vous qu'elle hésite à s'en servir? Que cette femme parle, et tout s'effondre autour de nous; c'est le bagne pour vous, et la honte pour Nancy et pour moi.
-- Ah! taisez-vous.
-- C'est elle qui devient comtesse de Simier, qui reprend ses droits légitimes, dont on l'a indignement dépouillée; et moi, je ne suis plus qu'une maîtresse, que l'on chasse au gré de sa fantaisie, et ma fille, ma Nancy... une bâtarde, vouée à tous les abandons et à tous les dédains.
En parlant ainsi, la malheureuse femme fondit en larmes et en sanglots.
Mais cette défaillance fut de courte durée; presque aussitôt, elle releva la tête par un geste de révolte et de colère, et son regard s'appuya froid et dur sur le comte.
-- Eh bien, non! reprit-elle d'un accent farouche, cela ne peut pas être et ne sera pas! Je ne veux pas accepter sans lutte une pareille humiliation: l'honneur des Wilson restera intact, je saurai défendre ma fille, et j'espère que vous ne l'abandonnerez pas vous-même dans un semblable malheur.
-- Quel est votre dessein? interrogea le comte.
-- Je n'en ai qu'un.
-- Parlez, et si je puis...
-- Cet homme, interrompit madame de Beaufort, ce Gobson qui était là tout à l'heure et qui a été votre confident des mauvais jours, il est adroit, intelligent, audacieux.
-- Il l'a prouvé.
-- On peut compter sur lui?
-- Il fera tout ce que vous voudrez, pourvu qu'il soit bien payé.
-- Il n'aura pas à se plaindre, s'il réussit.
-- Que voulez-vous faire?
-- Il faut qu'il s'assure dès demain que les actes dont nous menace cette femme sont bien en sa possession.
-- Et dans le cas où votre certitude serait faite sur ce point?
-- Je lui dirai ce qu'il aura à faire.
-- Prétendez-vous le pousser à les dérober.
-- Cela vaudrait mieux, avouez-le, que de mettre le feu à un presbytère!
Le comte se cacha le front dans les mains.
-- Ah! quel châtiment! balbutia-t-il éperdu; c'est horrible! songez donc; la moindre imprudence... une indiscrétion... et puis, vous n'y avez pas pensé; vous oubliez...
-- Quoi?
-- Edmée!
-- Votre fille?
-- Que deviendrait-elle, la pauvre enfant?
-- Voulez-vous, par hasard, que je m'apitoie sur son sort, quand celui de ma propre fille est en jeu.
-- Maïs elle est innocente!
-- Et Nancy, l'est-elle moins? Vous choisirez! Pourquoi n'y avez- vous pas songé plus tôt? Est-ce notre faute à nous? D'ailleurs, à quoi bon perdre un temps précieux en paroles inutiles! Il faut aviser et agir, et rien ne m'arrêtera. Écoutez: demain, vous quitterez Paris.
-- Moi?
-- Il le faut!
-- Et où voulez-vous que j'aille, en un pareil moment?
-- Vous irez à Londres, et me laisserez seule et libre. C'est bien le moins que vous puissiez accorder à la femme que demain vous chasserez de cette demeure.
-- Ne parlez pas ainsi.
-- Ne cherchons pas à nous faire illusion; ayons le courage de regarder les choses en face et sans trouble.
-- Ah! vous m'épouvantez!
-- Laissez-moi faire; fiez-vous à moi, et qui sait? peut-être, à votre retour, vous féliciterez-vous des résolutions que j'aurais prises.
-- Mais Edmée? objecta timidement le malheureux père.
-- Edmée quittera pour quelque temps le couvent de Sainte-Marthe, où elle est mal entourée; depuis que Nancy en est sortie, je l'ai interrogée; la chère enfant ne sait rien dissimuler, et elle m'a dit des choses qui m'ont déjà donné à réfléchir.
-- Est-ce possible?
-- Il y a là une petite Mariette Duparc qui me paraît délurée et curieuse, et dont les indiscrétions pourraient être dangereuses, dans l'hypothèse de complications que l'on peut prévoir. De plus, Nancy m'a parlé d'une certaine soeur Rosalie qui s'est emparée de l'esprit d'Edmée, et qui a plus d'une fois dépassé les limites de la réserve qu'elle eût dû s'imposer.
-- Enfin, qu'avez-vous résolu? demanda le comte.
-- Vous le saurez. Je prendrai conseil de la supérieure de Sainte- Marthe, à laquelle je me confierai avec prudence, et croyez que j'aurai pour votre fille tous les ménagements, toutes les attentions que j'aurais pour Nancy elle-même. Est-ce convenu?
-- Il le faut bien.
-- En ce cas, je me retire. Demain, avant de quitter Paris, vous vous rendrez à Sainte-Marthe, et vous engagerez Edmée à continuer de se montrer soumise et résignée; elle a une confiance absolue en vous; elle fera sans hésitation, ce que vous lui direz de faire, et quand j'irai la chercher, je veux la trouver préparée à me suivre.
Madame de Beaufort s'éloigna sur ces mots, et le comte, resté seul s'affaissa sur son fauteuil, accablé par les terreurs qui venaient l'assaillir.
Le lendemain, dès la première heure, il quitta l'hôtel de la Chaussée-d'Antin et se fit conduire au couvent.
Il n'avait pas fermé l'oeil de la nuit; son visage était défait; il avait le regard atone, un air de profond découragement se dégageait de toute sa personne.
Il pensait à ce que lui avait dit Gobson, à la conversation qu'il avait eue avec madame de Beaufort, et mille sentiments effarés troublaient sa raison et lui communiquaient une épouvante sans nom.
Il se sentait rouler au fond d'un abîme, et ne savait à quelle résolution s'arrêter.
Quand il arriva à Sainte-Marthe, il était huit heures.
L'heure de la prière.
Il fit prévenir la supérieure du but de sa visite, et on le fit monter à la cellule d'Edmée, où il attendit l'arrivée de sa fille.
Son coeur battait à se rompre.
Mais l'attente fut courte: quelques minutes s'étaient à peine écoulées que la jeune fille accourait se jeter dans les bras de son père.
XII
Edmée lui sembla plus belle qu'il ne l'avait jamais vue.
Sous le costume qu'elle portait, sa taille s'élançait élégante et souple, ses épaules s'arrondissaient en contours harmonieux, et rien ne saurait rendre la grâce touchante de son pur visage que couronnait son opulente chevelure aux reflets noirs et mats.
-- Ah! que vous êtes bon d'être venu, dit-elle avec abandon, les yeux voilés de douces larmes. J'étais à la chapelle, je pensais à vous, et quand on m'a annoncé que vous m'attendiez, je me suis enfuie tout de suite.
-- Chère enfant! murmura M. de Beaufort; cela me fait du bien de te voir, car ton amour me console de tous mes ennuis.
Edmée regarda son père d'un air inquiet.
-- Est-ce que vous auriez quelque chagrin? dit-elle sur un ton presque douloureux.
-- Moi! quelle idée! mais pas du tout, répartit le comte.
-- C'est que je vous trouve bien pâle, ce matin; et je me rappelle que, l'autre jour, vous aviez déjà l'air soucieux en me quittant.
-- Cela me faisait de la peine de te quitter.
-- Pauvre père!
-- Mais je savais que tu ne serais pas malheureuse ici. Tu n'aimes pas le monde, toi, tu n'es pas comme Nancy. Au moins, tu es contente, n'est-ce pas? Tu ne regrettes pas la détermination que j'ai prise?
-- Non! non! répondit vivement Edmée. D'ailleurs, nous ne sommes pas cloîtrées. J'ai quelques bonnes amies auxquelles je suis attachée: Mariette Duparc, d'abord, qui est bien le meilleur coeur que je connaisse, et soeur Rosalie, qui m'entoure de soins et d'affection.
Une ombre passa sur le front de M. de Beaufort, et il se rappela ce que, la veille, sa femme lui avait dit des deux personnes dont Edmée venait de prononcer le nom.
-- Cependant, poursuivit celle-ci, quoique j'aie été bien contente de retrouver Mariette et soeur Rosalie, le jour où vous viendrez me chercher pour me reprendre auprès de vous, croyez que je n'aurai pas une seconde d'hésitation, et que je vous obéirai comme je l'ai toujours fait jusqu'à présent.
Le comte serra tendrement son enfant dans ses bras.
-- Tu es bonne et soumise, dit-il, d'un ton ému, et si jamais ton bonheur pouvait être menacé, ah! crois-le bien, entends-tu, aucune considération ne m'arrêterait, dussé-je y perdre moi-même mon repos et...
-- Que dites-vous là! interrompit Edmée, frappée du ton dont son père lui parlait; pourquoi prévoir de pareils malheurs?
-- Tu as raison.
-- Il ne se passe rien, au moins, qui vous inspire quelque crainte?
-- Non, mon enfant, rassure-toi; seulement, il peut se présenter certains incidents qui m'obligeraient à m'éloigner de Paris.
-- Partir... vous songez à me quitter?
-- Pour quelque temps.
-- Vous ne m'aviez rien dit de cela. Qu'est-il donc arrivé?
-- Voyons! ne t'effraye pas, écoute-moi. Ce n'est pas la première fois que le soin de mes affaires réclame ma présence à Londres, et c'est là que je vais me rendre.
-- Bientôt?
-- Ce soir.
-- Et quand reviendrez-vous?
-- Je ne sais encore; mais compte sur moi pour abréger, autant qu'il sera possible, le temps de cette absence.
-- Oh! comme je vais être triste jusqu'au moment de votre retour.
-- Tu ne seras pas seule; Nancy et ta mère viendront te voir.
-- Nancy est une soeur affectueuse et tendre; ma mère, quoique sévère, a toujours été bonne pour moi; mais elles n'ont pas votre tendresse, et il me semble que si j'avais un secret à confier, c'est à vous, à vous seul, que je voudrais le dire.
-- Un secret? fit M. de Beaufort en regardant sa fille, que dis-tu là?
-- Ce que je ne vous aurais pas dit si vous ne m'aviez appris que vous alliez partir.
M. de Beaufort eut un frisson: un moment, il eut peur qu'Edmée n'eût découvert le terrible mystère de sa naissance: il faillit se trahir.
Mais il eut la force de se contenir.
Il s'assit et attira Edmée près de lui.
-- Allons, ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas? interrogea-t-il d'un ton hésitant et sans quitter l'enfant des yeux; tu as un secret, dis-tu, toi? et depuis quand?
-- Depuis plus de huit jours, répondit Edmée en baissant les yeux.
-- Mais il ne s'est rien passé, cependant, que nous ayons remarqué, ta mère et moi.
-- Cela m'a pourtant bien troublée.
-- De quoi s'agit-il donc?
-- Vous voulez le savoir?
-- Eh! sans doute.
-- Vous ne me gronderez pas?
-- Non, non, te gronder! et pourquoi, mon Dieu? Edmée leva sur son père ses deux grands yeux candides et purs.
-- Eh bien, vous vous rappelez peut-être, dit-elle, la dernière soirée qui avait amené tant de monde rue de la Chaussée-d'Antin.
-- Oui, je me le rappelle: après?
-- Ce soir-là, je n'ai dansé qu'une contredanse.
-- Avec M. de Pradelle?
-- C'est cela.
-- Eh bien?
-- Eh bien, c'était la première fois que j'assistais à une fête pareille; que je me trouvais toute seule, loin de vous, et je ne sais ce qui s'est passé en moi. Depuis, j'y pense toujours.
-- Pauvre enfant!... Mais tu n'as pas revu M. de Pradelle?
-- Une fois seulement.
-- Où cela?
-- Ici.
-- Il est venu à Sainte-Marthe? Dans quel but? sous quel prétexte?
-- Il accompagnait M. Maxime de Palonier qui est le cousin de Mariette, et comme il m'a reconnue...
-- Il t'a parlé?
-- La soeur surveillante était présente.
-- Enfin, que t'a-t-il dit?
-- Je ne sais plus bien au juste, et je ne pourrais le répéter; mais il semblait si bon, si affectueux, que cela m'a profondément touchée.
-- Oui, oui, je comprends... et c'est tout?
-- À peu près.
-- Qu'y a-t-il encore?
-- Je n'ose continuer.
-- Pourquoi donc?
-- C'est que lorsque l'on m'a dit que vous me demandiez ce matin de bonne heure, j'ai cru... on m'avait donné à entendre...
-- Quoi? quoi? Tu me fais mourir.
-- On m'avait dit que M. de Pradelle m'aimait et qu'il devait vous demander ma main...
Edmée n'acheva pas et alla cacher sa tête rougissante sur la poitrine de son père.
Celui-ci respira: l'enfant ne savait rien! Toutes ses terreurs s'apaisèrent.
-- Ne rougis pas, dit-il en l'embrassant avec effusion; il n'y a rien là qui puisse t'émouvoir à ce point. La recherche d'un homme comme M. de Pradelle ne pourrait être que bien accueillie; mais je ne l'ai pas vu encore, et tu as peut-être eu tort de te laisser ainsi surprendre. Il faut être prudente, bien réfléchir avant de donner le pur trésor de ton coeur, et prendre garde surtout à bien placer ton affection. À ton âge, on obéit facilement à ses impressions, on s'abandonne volontiers parce qu'on ne soupçonne pas le mal, et plus tard on regrette amèrement quelquefois...
-- Ce n'est pas pour M. de Pradelle que vous dites cela! répliqua Edmée avec une vivacité où il y avait presque un reproche.
-- Non, ce n'est pas de lui qu'il s'agit.
-- Et de qui donc?
-- On m'a parlé de cette jeune fille dont tu viens toi-même de prononcer le nom.
-- Mariette!...
-- Mariette, oui; et puis encore...
-- Achevez!...
-- Cette soeur Rosalie, qui s'est emparée de ton esprit et qui me semble avoir une grande part dans ton amitié?...
-- Ce sont les deux seules personnes dont la compagnie m'aide à supporter l'ennui qui me prend bien souvent ici.
M. de Beaufort ferma les yeux, pour ne pas voir la douloureuse expression qui vint troubler le regard d'Edmée.
-- Ne me parle pas ainsi, dit-il aussitôt; au moment où je vais te quitter, ne m'enlève pas le peu de courage qui me reste; je serai quelque temps sans te revoir, et en m'éloignant, je veux emporter la certitude que tu ne seras pas malheureuse.
-- Me suis-je jamais plainte?
-- Non, non, chère âme, tu es ma joie et ma consolation, mais il faut que tu me promettes que pendant mon absence, tu seras obéissante et soumise aux volontés de ta mère.
-- Ne l'ai-je pas toujours été?
-- Tu es la meilleure des filles, mais j'ai besoin d'être tout à fait rassuré.
-- Que dois-je faire pour cela?
-- T'engager à te montrer réservée avec mademoiselle Duparc, ainsi qu'avec soeur Rosalie, et surtout...
-- Surtout?
-- Jusqu'à mon retour, ne plus revoir M. de Pradelle.
Edmée étouffa un soupir qui ressemblait à un sanglot et mordit ses lèvres jusqu'au sang.
Puis, comprimant fortement son coeur, qui battait à faire éclater sa poitrine, elle leva sur son père ses yeux où il n'y avait plus trace de larmes.
-- Cher père, dit-elle, d'une voix dont la fermeté inattendue surprit M. de Beaufort, quoique je sois bien jeune encore et que j'ignore les premiers mots de la vie, cependant je lis dans votre coeur comme dans le mien même, et il y a des choses que vous cherchez en vain à me cacher, et que je devine.
-- Que veux-tu dire?
-- Répondez-moi donc sans détourner les regards! Si je fais ce que vous me demandez, puis-je être certaine que vous, du moins, vous serez heureux?
M. de Beaufort ne s'attendait pas à cette question qui trahissait, sous la soumission d'Edmée, le douloureux sacrifice qu'elle s'imposait, et il se rejeta effrayé, les mains attachées à son front.
-- Heureux! Pauvre enfant! balbutia-t-il. Si je suis heureux! Mais! toi! toi!
Edmée remua lentement la tête.
-- Moi!... répliqua-t-elle. Qu'importe! est-ce que j'y songe! et, pourvu qu'à votre retour, je vous voie le front souriant et le regard affectueux, j'oublierai bien vite que j'ai souffert et pleuré!
M. de Beaufort allait répondre, mais la parole s'arrêta brusquement sur ses lèvres.
Un bruit venait de se faire entendre dans la cellule voisine, et il interrogea vivement Edmée.
Celle-ci mit un doigt sur sa bouche.
-- Soeur Rosalie! fit-elle en baissant la voix. La cellule qu'elle occupe est voisine de la mienne; elle vient chercher sans doute quelque objet oublié.
Machinalement, M. de Beaufort se dirigea vers la porte.
-- Vous partez? dit Edmée.
-- Il faut nous séparer. Sois résignée, soumise, et à mon retour...
Il se pencha à l'oreille de l'enfant.
-- À mon retour, ajouta-t-il sur un ton de tendresse câline, nous parlerons de M. Gaston de Pradelle.
Edmée porta la main à son coeur.
M. de Beaufort avait gagné la porte; au même instant, celle de la cellule voisine s'ouvrit.
Soeur Rosalie sortait.
Elle s'avança le front baissé, les yeux fixés aux dalles du couloir; mais dans l'ombre rayée d'un jet de soleil, son visage apparaissait calme et mat sous son voile entr'ouvert.
Elle ne regarda ni Edmée ni M. de Beaufort. Seulement, quand elle eut passé, ce dernier demeura un moment comme foudroyé de surprise.
Il avait reconnu Fanny Stevenson.
XIII
Quand M. de Beaufort se fut retiré, Edmée quitta sa cellule et descendit au jardin, où l'attendaient Mariette et soeur Rosalie.
Mariette, qui brûlait d'impatience, la prit aussitôt par le bras, l'entraîna dans un coin de l'enclos et l'accabla de questions.
Edmée, encore toute préoccupée, ne fit que des réponses évasives. Plusieurs choses l'avaient frappée pendant l'entretien qu'elle avait eu avec son père; mais un fait surtout dominait ses impressions: c'était l'espèce de terreur qu'elle avait surprise sur son front quand soeur Rosalie avait passé.
Son père ne s'était pas expliqué à ce sujet, mais sa curiosité était violemment éveillée, et elle avait hâte de savoir.
Aussi elle s'échappa, dès qu'elle le put, des mains de Mariette, et revint vers soeur Rosalie, qui se promenait dans une allée solitaire.
Celle-ci l'accueillit de son plus invitant sourire.
-- Vous avez vu M. de Beaufort, dit-elle d'un ton onctueux et doux, et vous voilà bien heureuse.
-- C'est toujours une grande joie pour moi quand je vois mon père, répondit Edmée; il est si bon et il m'aime tant!