Chapter 7
Elle se regardait alors dans sa glace de pensionnaire; son regard s'éclairait d'une flamme inaccoutumée, et elle pensait que Maxime allait trouver bien du changement chez cette petite Mariette, qui, depuis son départ, était devenue bel et bien une jeune fille de dix-sept ans.
Au surplus, un bonheur n'arrive, dit-on, jamais seul, et après deux mois d'attente, comme on venait, pendant la récréation, de lui remettre une nouvelle lettre de Maxime, débarqué de la veille à Toulon, des cris s'élevèrent du fond de l'enclos, et Edmée de Beaufort accourut se jeter dans ses bras.
-- Eh quoi! tu rentres déjà? fit Mariette stupéfaite.
-- Oui, oui, je rentre, répondit Edmée.
-- Qu'est-il arrivé?
-- Je t'expliquerai cela. J'ai bien des choses à te dire...
-- Et moi donc! Si tu savais, il revient.
-- M. Maxime!
-- Oui, M. Maxime, répondit la folle enfant sur un ton intraduisible; comprends-tu ma joie. Je vais le revoir!
-- Il est à Paris.
-- Il y sera après-demain. Mais viens! viens! Nous avons à causer, et ici, on ne peut rien dire. La soeur surveillante nous observe et celle-là je ne l'aime pas!
-- Soeur Rosalie!
-- Je la déteste.
-- C'est le meilleur coeur que je connaisse.
-- Bon! bon! je connais cela. Tu as un faible pour elle! Mais, moi, je suis payée pour la redouter.
-- Que t'a-t elle fait?
-- Rien! Seulement, je n'aime pas les gens qui ne rient jamais, et celle-là...
-- Pauvre femme! c'est qu'elle a souffert, qu'elle a dans le coeur quelque cruel regret du passé.
-- Qui te l'a dit?
-- Personne! Mais, bien souvent, quand vous passiez indifférente ou craintive à ses côtés, moi, je l'observais, et plus d'une fois...
-- Achève!
-- Plus d'une fois je l'ai surprise les yeux pleins de larmes.
-- Est-ce possible!
-- Aussi, je me suis bien promis de ne jamais lui donner le moindre sujet de chagrin.
Mariette sauta au cou d'Edmée.
-- Tu es toujours la même, dit-elle avec effusion, et je veux que Maxime te connaisse.
-- Es-tu folle!
-- Pas si folle que cela; car, en voyant comment je place mon amitié, il aura encore plus d'estime pour sa petite Mariette, comme il dit.
Pendant les deux jours qui suivirent, la jolie enfant se montra plus turbulente et plus agitée qu'elle ne l'avait jamais été.
Elle attendait Maxime; elle savait maintenant quel jour et à quelle heure il devait venir, et elle ne tenait plus en place.
Plusieurs fois, soeur Rosalie eut occasion de la gronder à ce sujet, et malgré l'agitation nerveuse à laquelle elle était en proie, Mariette conserva assez d'empire sur elle-même pour lui répondre avec douceur et soumission.
Pendant toute la matinée, elle ne cessa, d'ailleurs, de causer à voix basse avec Edmée. On les rencontrait dans tous les coins, et Mariette semblait demander à son amie une chose que celle-ci s'obstinait à refuser.
-- Si tu me refuses, dit enfin Mariette les yeux voilés de larmes, tu me feras un grand chagrin.
-- Mais tu n'y songes pas, voulut dire Edmée.
-- Sois bonne, comme toujours, et je t'aimerai tant!
Edmée n'eut pas le temps de répondre.
Midi venait de sonner, et soeur Rosalie s'avançait vers les deux amies.
-- Mon cousin? s'écria Mariette! incapable de se contenir.
-- Oui, mon enfant, répondit la soeur surveillante.
-- Il est là?
-- Il vous attend.
L'enfant devint toute pâle, et porta les deux mains à son coeur.
-- Mariette! fit Edmée avec un commencement d'inquiétude.
-- Ce n'est rien... le premier moment! mais tu vois! tu ne peux m'abandonner toute seule avec soeur Rosalie. Viens! viens! je t'en supplie.
Et la prenant par la main, d'un geste d'autorité câline, elle entraîna son amie sur les pas de la surveillante qui avait pris les devants.
VI
Maxime et Gaston avaient été reçus par la soeur tourière, et le jeune lieutenant de vaisseau n'eut pas plus tôt fait connaître le but de sa visite, qu'elle les pria de la suivre et gravit avec eux les degrés de l'escalier de pierre qui menait au large palier du premier étage.
Une porte ouvrait sur une sorte de vestibule où était établi le _tour_ du couvent; ils en franchirent le seuil et, toujours précédés par la soeur, ils traversèrent le vestibule et pénétrèrent dans le parloir.
C'était une grande pièce, nue et froide, dont les hautes fenêtres étaient voilées de rideaux de serge et dans laquelle régnait un jour douteux.
Un Christ d'ivoire se détachait sur une croix d'ébène, contre le mur qui faisait face à la porte, et l'on ne distinguait d'autres meubles que quelques chaises et un banc couvert de drap noir.
Après avoir introduit les deux jeunes gens, la soeur salua et se retira, en les invitant à s'asseoir et à attendre.
Ce ne fut pas long.
Peu après, ils entendirent un bruit de pas précipités qui montaient l'escalier, et presque aussitôt, deux jeunes filles parurent dans le vestibule, suivies à peu de distance par une nouvelle soeur qui avait dans ses attributions la surveillance du parloir.
Alors, une chose bizarre se produisit.
Et pendant que Maxime, étonné et ravi, hésitait à reconnaître dans la charmante Mariette qui venait naïvement se jeter dans ses bras, la petite fille qu'il avait laissée au départ, Gaston comprimait un cri de stupéfaction à la vue d'Edmée qui l'accompagnait.
-- Eh bien! eh bien! fit Mariette avec un rire clair et vif, suis- je donc si changée que vous hésitez à me reconnaître?
-- Chère, chère enfant! balbutia Maxime.
-- J'avais tant de hâte de vous voir!
-- Et moi aussi, n'en doutez pas.
-- À la bonne heure! voyons, j'ai bien grandi, n'est-ce pas? On n'est plus une petite fille. Songez donc, j'ai dix-sept ans depuis deux mois.
-- Si vieille que cela?
-- Bon, voilà que vous vous moquez.
-- Non, non, chère Mariette; mais si vous saviez ce qui se passe en moi; j'étais si loin de m'attendre... On ne pense pas à ces choses-là, et un moment je me suis senti tout intimidé.
-- Vous, un marin?
-- C'est qu'aussi, vous voilà une grande demoiselle, maintenant, et jolie!
-- Vous trouvez?
-- Est-ce qu'on ne vous l'a pas dit déjà?
-- Ici!... Devenez-vous fou?... Mais on ne voit pas un chat. Ah! si jamais vous êtes las du monde, ce n'est pas au couvent que je vous conseille de vous retirer.
-- On s'y ennuie donc bien?
-- À mourir.
Maxime se prit à sourire.
-- Cependant, répliqua-t-il, vous me paraissez avoir vaillamment supporté le régime de Sainte-Marthe.
Mariette remua la tête avec une pointe de mélancolie.
-- Si j'ai résisté, dit-elle, c'est que vos lettres me faisaient prendre patience, et que je n'aurais pas voulu vous donner le moindre sujet de mécontentement.
--Vous pensiez donc à moi?
-- Et à qui voulez-vous que je pense?
-- C'est vrai.
-- Moi, je suis seule au monde; je n'ai plus que vous désormais, et si vous veniez à me manquer...
-- Pauvre enfant!
-- Et puis, vous avez été si bon, si généreux, si attentif à tout ce qui pouvait m'être agréable. Vous vous informiez de moi avec tant de sollicitude auprès de notre supérieure: je le sais; elle me l'a dit. Ah! je serais bien ingrate si je pouvais oublier que je vous dois tout.
-- Ne parlons pas de cela.
-- Si, au contraire, laissez-moi en parler! Tenez, savez-vous une chose? je m'ennuie bien ici, n'est-ce pas. Vous ne pouvez même pas vous en faire une idée. Eh bien il y a des moments où je n'aurais pas changé mon sort contre celui de la plus privilégiée des mondaines.
-- Et ces moments?
-- C'est quand je recevais une de vos lettres.
-- Bon petit coeur!
-- Je me disais: il est loin, bien loin!... et je ne le reverrai peut-être pas de longtemps. Mais il pense à moi; sa tendresse ne m'oublie pas. L'absence ne l'a pas changé! et alors, je me mettais à vous écrire. J'y passais des nuits entières, j'y employais toutes les heures de récréation, et je vous envoyais des lettres bien longues, bien bavardes, qui ont dû même vous agacer souvent.
-- Y songez-vous?
-- Je n'y songeais pas! et je mentirais si je disais que je n'espérais pas qu'elles vous feraient plaisir.
-- Et vous aviez raison!
-- Aussi, jugez de ma joie, quand j'ai reçu votre premier télégramme! Toulon! vous étiez en France... j'allais vous revoir!... Ah! vous ne vous imaginez pas ce que c'est qu'une pareille nouvelle, pour une pauvre orpheline comme moi!... et j'ai compté les jours, les heures, les minutes...
Maxime serra tendrement les mains de l'enfant, et oublia un moment son regard dans le sien. Mariette baissa vivement les yeux.
-- Et vous êtes pour quelque temps à Paris? reprit-elle au, bout d'un instant.
-- Pour une semaine, au plus! répondit Maxime.
-- Si peu... Où allez-vous donc?
-- À Brest.
-- Mais vous reviendrez?
-- Bientôt.
-- Et vous ne reprendrez pas la mer tout de suite?
-- Je l'ignore! Un marin ne s'appartient pas. Il faut qu'il obéisse. Il y a la discipline!
-- Comme au couvent?
-- À peu près.
Mariette ne répondit pas; une ombre avait glissé sur son front.
Mais l'enfant était d'une nature essentiellement mobile, et tout à coup elle releva le front et regarda son cousin avec curiosité.
-- C'est votre ami? interrogea Mariette en baissant la voix et désignant Gaston du coin de l'oeil.
-- Mon meilleur ami, répondit Maxime.
-- Et vous l'appelez?
-- Gaston de Pradelle.
-- Il connaît donc Edmée? Maxime eut un geste vague.
--Probablement, dit-il. Il me semble, en effet, que Gaston m'a parlé d'une famille de Beaufort-Wilson, où il a été reçu récemment et où il a rencontré une jeune fille qui a fait sur lui une certaine impression. Il n'y a rien de là que de très simple.
-- Peut-être.
-- Quelle idée vous vient.
-- Voyez vous-même. Ils se parlent à voix basse; ils ont l'air ému l'un et l'autre, et ça ce n'est pas tout à fait aussi simple que vous le croyez.
-- Au surplus, dit Maxime sur un ton insouciant, Gaston et Edmée sont sous l'oeil de la soeur surveillante, et vous pouvez remarquer avec quelle attention particulière celle-ci les observe!...
-- Vous avez raison, et ceci est peut-être encore plus singulier.
La remarque faite par Maxime était, en effet, bonne à retenir.
Nous avons dit qu'à la vue d'Edmée, qu'il ne s'attendait pas à trouver à Sainte-Marthe, Gaston n'avait pu retenir un cri de stupéfaction; nous ajouterons que, poussé par un sentiment qu'il ne put contenir, il s'était approché de la jeune fille et lui avait pris la main, avant que celle-ci eût songé à la retirer.
-- Vous! vous! Mademoiselle, s'écria-t-il hors de lui; est-ce possible?
Et comme Edmée se taisait, interdite et rougissante...
-- Oh! parlez, je vous en conjure, insista Gaston; quand je vous ai vue l'autre soir, il n'était point question d'une pareille résolution, et en vous trouvant ici...
-- Ne cherchez pas d'explication à une action qui s'explique d'elle-même, répondit Edmée en retirant doucement sa main; il n'était pas question, en effet, que je dusse si tôt rentrer à Sainte-Marthe, mais mon père a paru le désirer, et il a suffi qu'il me le demandât pour que je ne fisse pas d'objection.
-- Votre père!... fit Gaston; quoi! c'est lui!... Mais il vous aime, vous me l'avez dit, et il est impossible...
Edmée eut un triste sourire.
-- Oui, mon père m'aime, répondit-elle... et je crois bien que je dois voir une nouvelle preuve de son amour dans la détermination qu'il vient de prendre.
-- Cependant, ne trouvez-vous pas que cette détermination a été bien subite?
-- Peut-être.
-- Et vous n'avez pas cherché à en pénétrer les causes?
-- J'ai toujours eu l'habitude d'obéir à mon père!...
-- Soit! vous avez eu raison, je le veux bien, mais dans la circonstance présente, quand, du jour au lendemain, brusquement...
-- N'insistez pas, Monsieur, interrompit Edmée avec effort; d'ailleurs, si je n'ai pas demandé à rentrer au couvent, on sait du moins que je m'y trouve heureuse, et vous reconnaîtrez sans peine qu'il y aurait quelque indiscrétion à me plaindre d'une situation que j'accepte sans murmurer.
Gaston se tut.
Le ton dont lui parlait Edmée était évidemment contraint: il y avait en elle un sentiment qu'elle ne voulait point avouer... il comprit qu'il devait respecter la réserve qu'elle s'imposait.
-- Au moins, reprit-il peu après, vous ne resterez pas longtemps à Sainte-Marthe?
-- Je ne sais encore.
-- Alors, je ne vous reverrai plus!...
-- Monsieur...
-- Pardonnez-moi!... il ne faut pas m'en vouloir... j'ai été surpris! hier, je me suis rendu chez madame de Beaufort, j'avais encore le souvenir de l'heure charmante que j'avais passée, de la bienveillance avec laquelle vous m'aviez accueilli, et jamais je ne m'étais senti si joyeux...
-- Ne me parlez pas ainsi.
-- Et pourquoi!... je puis vous le dire maintenant... je ne pensais qu'à vous!... et si vous saviez toutes les pensées qui me sont venues!... il me semblait que vous n'étiez pas heureuse.
-- Que dites-vous?
--À votre âge, on n'est pas habile encore à dissimuler, et sur votre front si pur et en apparence si calme, j'ai cru voir passer à plusieurs reprises, comme une ombre de tristesse.
-- Mais, je vous jure...
-- Oh! je ne vous demande rien; car je n'ai le droit de rien savoir; je ne suis qu'un étranger dans ce monde. Je vous ai rencontrée hier, par hasard, et demain, je partirai, peut-être pour ne plus revenir; mais, croyez-moi, Mademoiselle, et ne vous offensez pas de mes paroles: quel que soit le sort que l'avenir me réserve, j'emporterai votre image que rien désormais ne pourra plus effacer de ma mémoire ni de mon coeur.
Edmée écoutait émue et tremblante, sans trouver la force d'interrompre.
C'était la première fois qu'on lui parlait de la sorte, et la voix qui prononçait ces paroles lui paraissait particulièrement douce et pénétrante.
Toutefois, elle eut peur, et se tourna, inquiète, vers la soeur surveillante, craignant qu'elle n'eût entendu.
Mais, à sa grande surprise, elle vit la soeur qui l'observait sans sévérité, et elle ne surprit, au contraire, dans son regard, qu'une expression d'ineffable tendresse.
Cette remarque acheva de la troubler, et prenant résolument son parti, elle allait rompre un entretien qui s'égarait en des aveux qu'elle n'entendait pas autoriser, quand un incident inattendu la rejeta tout à coup dans un ordre d'idées tout nouveau.
Pendant qu'elle se tournait vers la surveillante, Gaston avait fait le même mouvement, ému vraisemblablement lui-même, par la crainte qui agitait Edmée.
Mais il n'eut pas plus tôt aperçu la soeur, dont le voile couvrait imparfaitement les traits, qu'une pâleur subite envahit son visage et qu'il étouffa une exclamation près de lui échapper.
-- Qu'avez-vous donc? demanda Edmée surprise.
-- Rien, ce n'est rien, balbutia Gaston en pressant son front de ses deux mains.
-- Cependant...
-- Je suis fou! C'est impossible.
-- Est-ce de notre chère soeur Rosalie que vous voulez parler?
-- C'est d'elle, en effet.
-- Vous la connaissez?
-- Non: seulement, dites-moi, Mademoiselle, y a-t-il longtemps que soeur Rosalie est à Sainte-Marthe?
-- Six mois à peu près.
-- Et elle ne vous a point dit qu'elle ait été dans une autre communauté?
-- Jamais.
-- Enfin, vous ne savez rien d'elle... de son passé... de...
-- Je ne sais qu'une chose, répondit Edmée, c'est que c'est la meilleure et la plus tendre des femmes... On ne l'aime pas beaucoup ici, parce qu'elle est peu communicative et que rarement son visage s'égaie d'un sourire; mais moi, qui ai éprouvé son épuisable bonté, je lui garderai une éternelle reconnaissance pour l'affection et le dévouement qu'elle m'a témoignés.
Pendant qu'Edmée parlait ainsi, Gaston ne quittait pas des yeux soeur Rosalie, et il vit son regard s'éclairer d'une flamme étrange et ses deux mains, se croiser sur sa poitrine pour en comprimer les battements.
Il eut comme un éblouissement; mais, à ce moment même, la cloche se fit entendre, annonçant la fin de la, récréation.
Mariette, qui était engagée dans une conversation des plus intéressantes avec Maxime, poussa une exclamation douloureuse.
-- Ah! vous reviendrez! fit-elle en présentant son front au jeune lieutenant de vaisseau.
-- N'en doutez pas, répondit ce dernier.
-- Demain?
-- Oui, demain! demain!
-- Venez, Mademoiselle! commanda soeur Rosalie du fond du parloir.
Il fallait obéir et se séparer.
Les deux jeunes filles s'éloignèrent, laissant Maxime et Gaston diversement impressionnés.
Maxime, lui, n'était guère occupé que de Mariette, qu'il suivit du regard jusqu'à ce qu'elle eût disparu; mais Gaston, encore tout à la sensation qu'il venait d'éprouver, attendait soeur Rosalie, qui, pour quitter le parloir, devait passer près de lui.
Machinalement, sans pouvoir se défendre d'un entraînement irréfléchi, il se porta même à sa rencontre, comme s'il eût voulu l'arrêter au passage.
Mais la soeur fit un geste vif et prompt comme l'éclair, et posa un doigt impérieux sur ses lèvres; puis, s'inclinant jusqu'à le toucher:
-- Prenez garde! dit-elle à voix rapide et basse; ce soir, Palmer ira vous trouver: faites ce qu'il vous dira.
Et ramenant son voile sur les yeux, elle gagna l'escalier et ne tarda pas à disparaître.
Gaston resta frappé de stupeur.
Il ne s'était pas trompé!
Cette femme qui venait de lui parler, c'était miss Fanny Stevenson!
VII
Le soir, vers huit heures, Gaston était seul dans sa chambre.
Il venait de quitter Maxime à qui il avait promis de l'accompagner encore le lendemain, et il était rentré précipitamment.
Il attendait Palmer et ne voulait pas le manquer.
Les découvertes qu'il avait faites le matin, l'avaient effrayé.
Miss Stevenson! C'était bien elle! s'il avait pu conserver quelque doute jusqu'alors, maintenant il n'en avait plus aucun.
Que venait-elle faire à Paris? Qui l'y retenait?
Qu'avait-elle appris, et quel projet nourrissait-elle?
Il avait hâte de l'interroger et de connaître le but mystérieux qu'elle poursuivait.
Quoiqu'il ne vît pas encore très bien ce qu'il y avait au fond de cette ténébreuse affaire, cependant, certains points obscurs commençaient à s'éclairer.
C'était le comte de Simier que miss Fanny recherchait; c'était son enfant qu'elle voulait lui redemander, et tout l'autorisait à croire qu'elle était sur les traces du comte et de sa fille!
Comme huit heures sonnaient, le timbre de l'appartement retentit.
Bob alla ouvrir, et presque aussitôt il introduisit Georges Palmer.
Ce dernier entra l'air souriant et de bonne humeur.
-- Ah! ah! vous m'attendiez, commandant, dit-il en remarquant que Gaston était debout et prêt à sortir.
-- Vous le voyez, fit ce dernier.
-- Vous avez vu miss Stevenson?
-- En effet!
-- Et elle vous a donné rendez-vous pour ce soir?
-- Elle vous a prévenu vous-même, à ce qu'il paraît.
-- Comme vous dites: il est convenu que la jeune lady vous attendra sur le coup de neuf heures.
-- Où cela?
-- Au couvent, parbleu!
-- Et vous êtes certain que l'on nous permettra d'y pénétrer?
Palmer fit un haut le corps.
-- Oh! si nous avions eu l'idée d'en demander la permission, répliqua-t-il, je crois pouvoir assurer qu'elle nous aurait été refusée; mais nous avons d'autres moyens à notre disposition.
-- Lesquels?
-- Je me suis fait des amis dans la place, et depuis quelque mois, François, le jardinier, n'a rien à me refuser.
En parlant ainsi, Palmer se prit à rire.
-- Voyez-vous, continua-t-il, François est un très honnête homme qui se ferait couper en quatre plutôt que de manquer à son devoir; mais on n'est pas parfait, et notre jardinier a un défaut, tout comme votre serviteur. Moi, c'est le gin; lui, c'est l'absinthe! Et, dès le jour où hasard nous a mis en présence, nous nous sommes entendus tout de suite. Ce jour-là était un dimanche! Vous comprenez, je n'avais pas de scrupule, lui non plus. Et depuis, il m'accorde à peu près tout ce que je lui demande; il faut dire, d'ailleurs, que miss Fanny Stevenson est très généreuse, et qu'il n'a qu'à se louer de sa libéralité.
-- Alors, c'est lui qui, ce soir...
-- C'est chez lui que miss Stevenson vous attendra, à neuf heures; François habite, au fond de l'enclos, un petit pavillon où personne ne vient jamais le déranger. Il cédera sa chambre pour tout le temps que vous désirerez, et pendant que vous causerez avec soeur Rosalie, nous irons chercher quelque distraction dans un cabaret voisin.
-- Eh bien, s'il en est ainsi, n'attendons pas plus longtemps et partons!
-- Vous avez raison. J'ai une voiture à la porte, et le cocher pourrait s'impatienter.
Ils descendirent.
Quand ils eurent pris place dans la voiture, le cocher enleva ses chevaux d'un vigoureux coup de fouet, et ils partirent dans la direction de la Seine.
Le trajet fut vite franchi: une demi-heure après, ils s'arrêtaient contre le mur du couvent de Sainte-Marthe et sautaient à terre.
Puis ils marchèrent vers la porte, qu'ils trouvèrent entr'ouverte.
Palmer la poussa.
Le jardinier attendait à quelques pas; il vint à leur rencontre.
-- Est-ce vous, monsieur Palmer? demanda-t-il.
La nuit était sombre; on y voyait à peine.
-- C'est moi, monsieur François, répondit Palmer.
-- Ça suffit; suivez-moi.
Au bout d'un instant, ils s'arrêtèrent de nouveau.
Ils avaient atteint le pavillon; une lumière brûlait à l'intérieur.
-- Vous pouvez entrer, commandant, dit alors Palmer; miss Stevenson vous attend, et nous allons nous retirer, pour revenir dans une heure.
Gaston n'en attendit pas davantage et, franchissant le seuil du pavillon, il pénétra presque aussitôt dans la première pièce du rez-de-chaussée.
Une lampe brûlait sur la cheminée, jetant alentour une lumière douteuse, et pendant quelques secondes, Gaston distingua mal les objets qui s'y trouvaient; mais peu après un bruit se fit entendre dans l'un des angles de la chambre, et une femme vînt à lui.
C'était miss Fanny Stevenson.
Elle ne prononça pas une parole, mais elle l'enveloppa d'un regard plein d'effluves et lui tendit la main.
Gaston s'en empara vivement.
-- Vous! c'est vous, dit-il profondément ému, ah! je savais bien que je ne m'étais pas trompé.
-- Vous m'avez donc reconnue? fit la jeune femme.
-- Pouvait-il en être autrement?
-- Je suis bien changée cependant.
-- J'ai si souvent pensé à vous.
-- Vraiment.
-- Je n'espérais plus vous revoir...
Un amer sourire crispa la lèvre de miss Stevenson.
-- C'est Dieu qui m'a donné la force de vivre, répondit-elle; deux sentiments puissants m'ont soutenu... l'amour que je portais à mon enfant, la haine que j'avais vouée au comte de Simier!
-- Que dites-vous?
-- Cela vous étonne! Et pourtant, quel but aurais-je pu donner à ma vie! Du jour où j'eus reconquis ma liberté, je n'eus plus d'autre pensée. Palmer vous a dit ce que j'ai fait, n'est-ce pas? et comment ma vie s'est dépensée en recherches que rien ne pouvait décourager. Quand, par hasard, la lassitude ou le désespoir s'emparait de moi devant l'insuccès obstiné, je pensais à elle, à la pauvre créature que l'on m'avait enlevée, ou bien encore au misérable qui m'avait si indignement trompé, et alors j'oubliais tout!... mes souffrances et mes larmes, mes colères et mes révoltes, je ne pouvais croire que Dieu m'abandonnerait dans cette mission sacrée que je m'étais imposée, et je me remettais à l'oeuvre!... C'est ainsi que huit années se sont écoulées. Huit années? pendant lesquelles mes cheveux ont blanchi, mes yeux se sont brûlés par les larmes, mes joues sont devenues hâves et creuses!...
Mais qu'importe cela. Je n'ai pas à regretter la beauté que j'ai perdue, et si Dieu me fait jamais la grâce de retrouver ma fille, je lui dirai ce que j'ai souffert, combien j'ai pleuré, et elle m'aimera, j'en suis sûre. Une mère est toujours belle pour son enfant!
-- Comme je vous plains!
-- Ah! vous avez raison!
-- La vie a été bien cruelle pour vous.
-- Sans doute, et nul ne saura jamais quelles épreuves ont torturé mon coeur. Mais cela ne pouvait durer toujours, et j'arrive au bout.
-- Vous avez donc quelque espoir?
-- Peut-être.
-- Vous êtes sur la trace du comte?
-- Je le crois.
-- Vous l'avez vu?
-- Non; mais je le verrai.
-- Bientôt?
-- Au premier jour. D'ailleurs, Palmer a dû vous dire que je comptais sur vous.
-- En effet; mais que puis-je, moi?