La Recluse

Chapter 6

Chapter 63,762 wordsPublic domain

Gaston l'attendait avec une mortelle impatience; il l'interrogea avidement.

Bob avait suivi Palmer avec obstination.

Pendant toute la journée, il ne l'avait pas perdu de vue.

Il avait parcouru à peu près tous les quartiers de Paris, depuis la rue de la Chaussée-d'Antin jusqu'à la barrière du Trône, s'arrêtant ici et là, pour se réconforter.

Enfin, il y avait une heure que Bob l'avait abandonné.

-- Et en quel endroit l'as-tu quitté? demanda Gaston, un peu dépité de ce résultat négatif.

-- Sur la rive gauche, répondit Bob.

-- Il est rentré chez lui?

-- Je ne pense pas. C'est un quartier à peu près désert, non loin du Luxembourg; le jour baissait, on n'y voyait plus beaucoup, et nous longions un grand mur, quand tout à coup mon homme a disparu, sans que j'aie pu m'expliquer par où il avait passé.

-- Voilà qui est bizarre.

-- N'est-ce pas, commandant? J'ai fait le tour du mur: point de portes; rien qu'un vaste enclos avec quelques grands arbres derrière lesquels j'ai vaguement aperçu la silhouette d'une chapelle.

-- Un couvent, peut-être?

-- Je le crois.

Gaston réfléchit quelques secondes, puis il releva vivement la tête.

Il était trop dévoré d'impatience pour rester plus longtemps dans l'incertitude. C'était d'ailleurs un homme de résolution prompte et qui n'avait pas pour habitude d'hésiter dans les occasions sérieuses.

-- Voyons, dit-il aussitôt, en se tournant vers Bob, reconnaîtrais-tu l'endroit dont tu viens de parler.

-- Oh! à coup sur, répondit le jeune novice.

-- Eh bien! nous allons prendre une voiture, on nous arrêtera dans les environs du Luxembourg, et une fois là...

-- Une fois là, acheva Bob, je m'orienterai et je mettrai facilement le cap sur l'habitation.

Sur ces mots, ils partirent.

Gaston avait promis un bon pourboire au cocher; en moins d'une demi-heure, ils descendaient à la hauteur du Luxembourg, et Bob prenait les devants.

Ce ne fut pas long.

Peu après, ils atteignaient le commencement d'une rue à l'angle de laquelle s'élevait un grand mur; derrière, à la lueur du gaz, on voyait pointer quelques branches d'arbres dépouillés de leurs feuilles.

-- C'est ici! fit Bob.

La rue était déserte, fort mal éclairée, Gaston commença son examen...

Cela dura quelques minutes.

Arrivé à un endroit où le mur faisait retour sur des terrains vagues, il s'arrêta et prêta l'oreille.

On entendait un vague chuchotement de voix jeunes et fraîches.

-- C'est un couvent, ainsi que je le supposais, dit-il! mais quelles raisons peuvent bien y attirer le capitaine Palmer?...

Il n'acheva pas.

Bob venait d'étouffer un cri.

-- Qu'y a-t-il? demanda Gaston en se rapprochant.

-- Je n'étais pas venu jusqu'ici, répondit le jeune novice, ou, pour sûr, j'avais mal vu...

-- Qu'est-ce donc?

-- Une porte! voyez.

-- En effet!

-- C'est par là que Palmer a disparu!

-- Probablement; mais depuis, il s'est éloigné sans doute.

-- Peut-être! On a l'ouïe fine aussi! Écoutez! Gaston se pencha et perçut nettement alors le bruit d'un pas lourd derrière le mur.

-- On approche, fit Bob en baissant la voix. On vient de ce côté. Si mes oreilles ne m'abusent pas, c'est un homme, et il n'est pas seul.

-- Quel est ce nouveau mystère?

-- Mettons-nous à l'écart, commandant; il ne faut pas qu'on nous voie, et fiez-vous à moi pour ne rien perdre de ce qui va se passer.

Le conseil était bon, Gaston le suivit.

Par un mouvement rapide, il se rejeta dans l'ombre et attendit, l'oeil ardemment fixé sur la porte.

Bob en fit autant.

Une minute s'écoula.

On entendait toujours le même murmure de voix, au-dessus duquel éclatait de temps à autre certaines notes gaies et sonores échappées à quelques pensionnaires indisciplinées.

Puis, à un moment, la porte de l'enclos s'ouvrit et un homme parut.

Georges-Adam Palmer!

Une soeur l'accompagnait!

Ils s'arrêtèrent sur le seuil.

-- Alors, vous n'avez pas d'autre recommandation à m'adresser? fit Palmer avant de s'éloigner.

-- Non: tout est bien, répondit la soeur; maintenant que vous êtes sur la piste de ce misérable Gobson, je crois que je touche à la fin de tous mes tourments; il faudra bien qu'il parle!

-- Mais le commandant!

-- M. de Pradelle?

-- Que lui dirai-je?

-- Rien. J'ai été heureuse d'apprendre qu'il est à Paris; il doit, m'avez-vous dit, y rester un an. Quand le moment sera venu, je l'appellerai à mon aide, et j'espère que cette fois encore...

Gaston n'en entendit pas davantage.

La cloche venait de sonner; l'enclos s'était tout à coup rempli de bruit et de mouvement, et la porte s'était refermée...

Gaston laissa Palmer quitter la place sans songer à le retenir.

Ce qu'il venait de voir était si extraordinaire, si invraisemblable surtout, qu'il ne parvenait pas à trouver une explication plausible.

Mais à travers le trouble de son esprit, un sentiment impérieux s'était emparé de lui, et c'est avec un frisson d'épouvante qu'il songeait à ce Gobson que l'on avait vu sortir de la demeure de M. de Beaufort.

Il y avait là un mystère qu'il comprenait mal encore, et au fond duquel il n'osait pénétrer.

Il rentra chez lui fort perplexe, et quelques jours se passèrent sans que rien d'important vînt l'arracher à l'espèce de torpeur où tous ces événements l'avaient plongé.

Malgré lui, il se sentait enveloppé peu à peu par quelque chose de fatal et de sombre qui lui enlevait sa volonté et sa présence d'esprit.

Il ne s'appartenait plus.

Il était tout entier à cette énigme, dont il cherchait vainement le mot et qui l'épouvantait.

Il ne pouvait plus penser à autre chose.

Souvent, poussé par un désir mal défini, mais impérieux, il avait formé le projet d'aller trouver M. de Beaufort et de lui faire part de ses appréhensions.

C'eût été insensé! Il n'avait aucune raison, aucun prétexte pour agir de la sorte, et il y avait renoncé.

Mais il était réellement malheureux.

Plus il avançait, plus il comprenait que son coeur était pris, et qu'il aimait!

Une fois, il avait songé à reprendre la mer. Il espérait qu'en mettant le pied sur le pont de son navire, le calme se ferait dans son esprit, et qu'il lui serait facile d'oublier.

Vain espoir!

Au moment où ses résolutions paraissaient le mieux arrêtées, quand il se voyait sur le point de formuler sa demande qu'on n'eût pas manqué d'accueillir favorablement, il se prenait à pâlir et à trembler, à la pensée d'une séparation aussi cruelle.

À Paris, au moins, il était près d'Edmée, il pouvait la voir, s'en faire aimer, la demander à M. de Beaufort.

Tandis qu'une fois parti, elle l'oublierait et deviendrait la femme d'un autre!

Alors, tout son sang brûlait ses artères, il prenait son front dans ses doigts crispés. Cela ne pouvait, ne devait pas être.

Et puis, s'il était vrai qu'elle dût être menacée, si les soupçons qui le torturaient venaient à se vérifier! Il voulait être là pour la protéger, pour la défendre.

Enfin, après avoir passé par toutes ces alternatives, avoir subi tous ces tourments, un matin, il se leva bien résolu à retourner rue de la Chaussée-d'Antin.

Il devait une visite, et rien n'était plus correct.

Il verrait Edmée, M. de Beaufort l'éclairerait sur les doutes qui pesaient sur son coeur, et au sortir de cette épreuve, il prendrait son parti.

Cette résolution lui rendit un peu de tranquillité.

La matinée se passa en préparatifs et en projets.

Ce qu'il allait faire lui semblait si naturel, qu'il avait recouvré une partie de sa fermeté et son sang-froid habituel.

Un incident qui survint vers onze heures, comme il allait se mettre à table pour déjeuner, lui apporta du reste une distraction salutaire et qui le réjouit fort.

On avait sonné. Bob était allé ouvrir, et presque aussitôt Gaston entendit son nom prononcé par une voix qu'il connaissait bien.

C'était Maxime de Palonier.

Il alla vivement à sa rencontre, et les deux amis s'embrassèrent avec effusion.

Il y avait trois années qu'ils ne s'étaient vus, Maxime revenait de campagne et était passé lieutenant de vaisseau depuis peu.

-- Par ma foi! dit Gaston, le visage rayonnant, il ne pouvait m'arriver de surprise plus agréable; depuis quand es-tu arrivé?

-- Depuis hier, répondit Maxime.

-- De sorte que je suis ta première visite?

-- Pardieu!

-- Tu es un véritable ami, toi. À la bonne heure, et que viens-tu faire à Paris?

Maxime jeta un joyeux éclat de rire.

-- Eh donc! répliqua-t-il, cela ne se demande pas. Il est onze heures, je viens déjeuner avec toi.

Immédiatement les deux amis se mirent à table.

Maxime n'avait guère changé, lui non plus: c'était le même garçon vif, ardent, aimable, un de ces marins éternellement jeunes, qui semblent avoir été créés uniquement pour aller promener par le monda la gaieté et l'esprit français.

-- Et comptes-tu séjourner quelque temps dans la capitale? interrogea Gaston au bout d'un moment.

-- Malheureusement non, répondit Maxime; je n'y ferai que passer. J'ai débarqué à Toulon, et au lieu de me rendre immédiatement à Brest, je suis venu toucher barre à Paris.

-- Je sais que tu es presque un boulevardier.

-- J'aime, en effet, le boulevard presque autant que la mer; mais ce n'est pas aujourd'hui un pur intérêt de plaisir qui m'y attire.

-- Qu'est-ce donc?

-- Ce sont les graves fonctions dont je suis investi!

Gaston regarda son ami avec surprise.

-- Des fonctions graves! toi! répéta-t-il d'un ton enjoué; parbleu! voilà qui est nouveau.

-- Ne plaisante pas.

-- De quoi s'agit-il?

-- D'une chose fort simple en apparence, mais qui, depuis que nous ne nous sommes vus, m'a mis, comme on dit, un peu de plomb dans la tête.

-- Explique-toi!

-- Apprends donc qu'il y a trois ans, mon oncle Duparc est mort à Toulouse, laissant sa fille, Mariette Duparc, dans le plus complet dénuement. Je rentrais de campagne, et, naturellement, j'allai enterrer le brave homme; en même temps, je vis l'enfant, qui avait à peine quatorze ans, et qui était bien la plus jolie créature que l'on pût rencontrer. Sa situation me toucha; elle ne demandait rien cependant, la chère petite. Mais elle me regardait avec des yeux si inquiets, elle disait avec une si touchante candeur qu'elle n'avait plus que moi au monde, et qu'elle m'aimerait bien, si je voulais l'aimer comme l'avait fait son père, que, ma foi! je me suis laissé attendrir! Je ne suis pas riche, mais j'ai une aisance convenable, et, comme je ne devais pas tarder à repartir, j'emmenai l'enfant à Paris, et la plaçai dans un couvent, où elle doit rester jusqu'à sa majorité. N'ai-je pas bien fait?

-- Excellent coeur!

-- Bon! je ne sais pas ce que ça vaut, cette action-là; mais ce que je puis affirmer, c'est qu'elle m'a rapporté bien des joies que je n'aurais jamais pu me procurer avec les quelques milliers de francs qu'elle m'a coûtés...

-- Et depuis?... vous êtes en correspondance.

-- Elle m'écrit souvent... Moi, je lui réponds quelquefois. Voilà près de deux ans, que je ne l'ai vue.

-- C'est pour elle que tu viens.

-- À peu près. J'irai demain au couvent où je l'ai placée. Elle a dû être prévenue, hier, de mon arrivée, et je suis sûr qu'elle m'attend avec une impatience?

-- Pauvre enfant!

-- Du reste, ajouta Maxime, je veux que tu la connaisses; tu viendras avec moi.

-- Y songes-tu?

-- Sans doute, elle t'intéressera, j'en suis sûr, et pour elle, ce sera une distraction; elle adore les officiers de marine! C'est entendu, n'est-ce pas?

-- Mais, je ne sais...

-- Oh! il n'y a pas d'indiscrétion! Ce n'est pas un cloître, que diable! on peut causer, et tu verras avec quel babil charmant elle nous accueillera.

-- Après tout, je le veux bien.

-- À la bonne heure!

-- Où est situé ce couvent?

-- Ma foi, je ne te dirai pas le nom de la rue; c'est derrière le Luxembourg, un grand mur, avec une chapelle. Je vois cela d'ici. Nous prendrons une voiture: le cocher trouvera bien.

Gaston ne répondit pas, mais il eut toutes les peines du monde à dissimuler l'impression qu'il ressentait.

Ce couvent dont lui parlait Maxime, et où il l'invitait à l'accompagner, c'était à n'en pas douter, celui d'où naguère il avait vu sortir Georges-Adam Palmer.

Cependant, l'heure était venue où il devait se rendre chez M. de Beaufort. Maxime ne tarda pas à le quitter pour vaquer lui- même à ses affaires, et quelque temps après, Gaston montait en voiture et se faisait conduire, rue de la Chaussée-d'Antin.

Une déception l'y attendait. Quand il atteignit le vestibule du rez-de-chaussée et qu'il demanda à voir madame de Beaufort, le valet qui le reçut lui annonça que madame Beaufort et mademoiselle Nancy étaient sorties, et qu'elles ne rentreraient que pour l'heure du dîner. Gaston remit sa carte et se retira. Il était vivement contrarié.

Il se promettait beaucoup de cette visite, et se désolait sincèrement d'être obligé de remettre à un autre jour.

D'ailleurs, une chose l'intriguait dans la réponse du valet.

Il avait parlé de madame de Beaufort et de Nancy, et n'avait pas prononcé le nom d'Edmée.

Qu'est-ce que cela signifiait? pourquoi cet oubli? Gaston en demeura troublé toute la journée. Le lendemain vers onze heures, l'arrivée de Maxime vint heureusement faire diversion à toutes les pensées qui l'obsédaient.

Maxime était d'une nature expansive, primesautière, qui ne s'était jamais laissé entamer par les tristes perspectives de la vie.

Il était né insouciant et gai, et se défendait de la mélancolie comme d'une maladie. Tout le monde l'aimait et il aimait tout le monde. Cela était bien un peu banal, et peut-être ne fallait-il pas faire grand fond sur les manifestations bruyantes de ses sympathies.

Il ne demandait pas, au surplus, à être pris autrement, et tel qu'il se présentait, indifférent plutôt que sceptique, il était charmant.

Gaston connaissait, d'ailleurs, les excellentes qualités du jeune lieutenant de vaisseau, et lui seul eût pu dire ce qu'il y avait dans ce coeur d'enfant turbulent, qui s'était gardé jusqu'alors des atteintes de toute passion mauvaise.

-- Eh bien! es-tu prêt? dit Maxime en se précipitant dans la chambre.

-- Prêt! à quoi?... fit Gaston.

-- Eh pardieu! l'as-tu déjà oublié! Tu m'as promis de m'accompagner au couvent: je viens te chercher.

-- Si tôt!

-- On s'y lève de bonne heure, paraît-il. La petite Mariette doit griller, et tu comprends que je ne veux pas faire attendre la pauvre enfant!

-- Tu as raison. Partons!

Ils descendirent. La voiture de Maxime était à la porte; ils partirent aussitôt.

Au bout de quelques minutes, le jeune lieutenant de vaisseau, qui était resté silencieux jusque-là, se tourna brusquement vers son compagnon.

-- Mon cher ami, dit-il d'un ton qui frappa Gaston, il faut que je t'avoue une chose qui m'arrive, et à laquelle j'étais certainement loin de m'attendre.

-- Quelle chose? dit Gaston étonné.

-- Depuis hier, il s'est produit en moi un phénomène extravagant.

-- Lequel?

-- J'ai réfléchi.

-- Toi?

-- Tu vois, ça t'étonne, et moi aussi!

-- Mais quel a été le sujet de tes réflexions?

-- La petite...

-- Mariette?

-- Elle-même. Je me suis dit que, lorsque je l'ai recueillie, elle avait quatorze ans; que trois années se sont passées depuis; que par conséquent elle a grandi, s'est développée, et qu'au lieu de la gamine d'autrefois, je vais me trouver en présence d'une grande jeune fille.

-- Cela t'embarrasse?

-- Cela m'effraie! Songe donc, quand je l'ai quittée la dernière fois, je lui tapotais les mains, j'embrassais ses bonnes petites joues roses, je la prenais, pour ainsi dire, sans façon, dans mes bras, tandis que maintenant, je me connais, je suis capable de ne pas oser la regarder.

Gaston se prit à rire.

-- Bon! n'est-ce que cela? répliqua-t-il; toi! un lieutenant de vaisseau de la marine impériale, allons! ce n'est pas sérieux, et je suis bien certain que tu t'en tireras à ton honneur; d'ailleurs, je serai là.

-- Tu as raison, c'est bête; mais tout de même cela me fait quelque chose...

Tout en devisant de la sorte, ils avançaient.

V

Le couvent où ils se rendaient était situé au delà du Luxembourg, au milieu de terrains vagues où il occupait un vaste emplacement.

On l'appelait le couvent de Sainte-Marthe, et le bâtiment servant de retraite aux soeurs qui l'habitaient et aux jeunes filles qu'elles élevaient, avait dû être construit peu après la Renaissance.

Quoiqu'il eût été modifié souvent depuis, pour causes d'appropriation, il conservait encore certains vestiges de l'architecture de l'époque primitive.

La chapelle surtout en portait la marque évidente.

C'était une élégante construction, aux vives arêtes, dont le perron extérieur, les fenêtres et les piliers de forme gracieuse, attestaient manifestement l'origine.

Quant au bâtiment principal où vivaient les soeurs et leurs élèves, il avait subi de nombreuses transformations sous lesquelles, à la longue, le premier corps de logis avait presque entièrement disparu.

C'était maintenant un monument bâtard, de style confus, qui ne s'imposait au regard que par sa masse remarquable, et à l'esprit, par le silence mystérieux qui régnait incessamment alentour.

Un vaste jardin potager se développait à droite et à gauche, et le tout était entouré par un mur de quatre mètres de hauteur, qui isolait l'habitation du bruit et du mouvement de la capitale.

Une véritable oasis, dont aucun étranger n'était admis à troubler le recueillement et la paix!

La chapelle seule s'ouvrait à tout pieux visiteur, et ce n'est qu'à certain jour de la semaine, pendant une heure seulement, que les parents des jeunes pensionnaires étaient autorisés à venir voir leurs enfants.

Au surplus, pour tout dire, le couvent de Sainte-Marthe n'était pas soumis aux règles rigoureuses que l'on observe dans les autres maisons du même genre.

Là, par exception, le parloir n'était point grillé; les jeunes filles y pouvaient causer avec leurs parents et leurs amies, sous la seule surveillance d'une soeur, et elles jouissaient durant les récréations, d'une liberté sur laquelle ne s'exerçait qu'un contrôle bienveillant.

La vie y était donc relativement agréable et différait peu de celle qu'on mène dans les pensionnats laïques. Quelques âmes y pouvaient trouver de plus la satisfaction de ces aspirations mystiques que la monotonie même d'une pareille existence développe parfois jusqu'à l'exaltation.

Nous disions plus haut que le couvent de Sainte-Marthe était une véritable oasis incessamment entourée de recueillement et de paix.

Cependant, trois fois par jour, le matin, l'après-midi et le soir, le jardin s'emplissait tout à coup de mouvement et de bruit, et durant une heure, l'enclos, d'ordinaire taciturne, s'égayait de caquetage, de cris et de rires.

C'était aux heures de récréation.

Trente jeunes filles s'échappaient de la maison principale, comme des oiseaux s'échapperaient d'une volière, et elles se répandaient dans la partie du jardin qui leur était réservée, avides de liberté, buvant l'air à pleins poumons, donnant la volée à tous les sentiments contenus dans leur coeur oppressé.

Alors, des groupes sympathiques se formaient. On se prenait par le bras, on allait, on venait à travers l'enclos, et l'on se chuchotait à l'oreille sous les charmilles des mots qu'on ne voulait pas laisser surprendre ou des noms qu'on osait à peine prononcer.

Timidités charmantes, expansions effarouchées de coeurs qui s'ignorent, exquises pudeurs derrière lesquelles hésitent encore et se voilent les premiers et les plus doux aveux.

On comprend, sans qu'il soit besoin d'y insister, que parmi cette réunion de jeunes filles appartenant à des familles riches ou titrées, et que le monde attendait au sortir du couvent, il devait régner une incessante fermentation d'impatience qui se traduisait, selon la nature de chacune d'elles, par des manifestations qui n'étaient pas toujours parfaitement correctes.

Quelques-unes restaient bien soumises et dociles, mais la plupart supportaient difficilement la règle de discipline à laquelle elles étaient astreintes, et cherchaient avidement des sujets de distraction jusque dans les faits les plus insignifiants.

Parmi celles-ci, il y en avait une surtout qui s'était toujours montrée réfractaire aux remontrances dont elle était souvent l'objet.

C'était Mariette Duparc, la petite cousine de Maxime: une enfant.

Elle avait dix-sept ans; elle était jolie comme un ange, et la nature l'avait douée d'un coeur d'or.

Celle-là ne dissimulait rien, par exemple.

Elle était petite, blonde, avec deux yeux curieux qui regardaient à déconcerter les plus sceptiques.

D'ailleurs, admirablement faite.

Et puis, une pétulance, une vivacité, une avidité de mouvements qui eut, pour ainsi dire, mis le feu au couvent.

On la grondait bien quelquefois; on lui pardonnait toujours.

Il suffisait de la voir rire.

Aucune sévérité ne tenait devant cette bouche rose entr'ouverte, laissant voir une double rangée de perles éclatantes.

C'était une séduction irrésistible, et elle le savait bien.

Il y avait trois années que Mariette Duparc était à Sainte-Marthe, et elle s'y ennuyait à mourir.

Elle y était venue toute enfant; maintenant c'était une belle jeune fille.

Elle avait grandi, et les mystérieuses transformations par lesquelles elle passa, la rendirent plus curieuse, sans la faire plus savante.

Deux sentiments devaient la préserver de toute science précoce et funeste:

Le premier, c'était la reconnaissance profonde qu'elle ressentait pour son cousin, lequel s'était montré si affectueux et si tendre.

Elle l'aima longtemps, comme elle eût aimé un frère aîné, et lui voua un dévouement sans bornes.

Elle n'avait, d'ailleurs, aucune raison pour cacher ce qu'elle éprouvait, et elle le lui écrivit souvent dans de longues lettres attendries.

Mais, chose bien naturelle, à mesure qu'elle avançait en âge, ses lettres devinrent plus sérieuses; l'affection qu'elle voulait exprimer emprunta un langage plus grave, et à plusieurs reprises, peut-être eût-il été facile d'y démêler la naissance d'un sentiment confus encore, où la reconnaissance ne tenait plus la première place.

Vers cette époque, un fait se produisit qui allait modifier très sensiblement l'état de son esprit et celui de son coeur.

Deux jeunes filles furent un après-midi amenées à Sainte-Marthe, et dès le premier jour, Mariette se sentit prise d'un penchant très vif pour l'une des deux pensionnaires.

Elle s'appelait mademoiselle Edmée de Beaufort-Wilson.

La loi des contrastes affirmait une fois de plus son autorité! car si Mariette était pétulante et vive, Edmée de Beaufort était, au contraire, mélancolique et presque triste.

On se lie vite au couvent.

La vie commune rapproche les caractères les plus opposés; une semaine s'était à peine écoulée, que Mariette et Edmée ne se quittaient plus.

Cela dura à peu près deux années, et Dieu sait les confidences, les aveux, les aspirations, auxquelles s'abandonna la jolie petite Duparc.

Elle n'avait guère qu'un sujet de conversation.

Maxime!

Elle en parlait à tout propos et à propos de tout, et Edmée l'écoutait avec bienveillance, sans jamais laisser voir que son bavardage pouvait l'ennuyer.

Ce fut donc un jour cruel dans la vie de Mariette que celui où Edmée quitta le couvent pour rentrer dans sa famille.

Il y eut des larmes, presque des sanglots.

Mariette surtout parut inconsolable, elle ne parlait de rien moins que d'en prendre _un fond de chagrin_.

Mais les sensations se succédaient heureusement dans son coeur sans y laisser des traces bien profondes. Quelques jours plus tard, elle recevait une lettre de Maxime qui lui annonçait son retour, et sous peu, il viendrait embrasser sa petite Mariette.

Celle-ci essuya ses larmes, et son visage resplendit de nouveau.

Un rayon de soleil après la pluie!

Et elle attendit.

Pour tout dire, il y eut alors en elle quelque chose qu'elle n'avait pas encore éprouvé.

À plusieurs reprises, elle relut la lettre de son cousin, et chaque fois qu'elle arrivait au passage où Maxime parlait du plaisir qu'il aurait à embrasser sa petite cousine, un sourire d'une maligne expression venait relever le coin de sa lèvre.