La Recluse

Chapter 5

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-- Eh quoi! jeune, belle comme vous l'êtes, vous seriez disposée...

-- Oh! je ne dis rien de semblable, interrompit Edmée, et je ne suis point encore à la veille de prendre le voile! D'ailleurs, ajouta-t-elle d'un ton singulier qui frappa Gaston, si jamais de pareilles pensées pouvaient me venir, il y a une chose qui suffirait à m'arrêter.

-- Laquelle?

-- C'est le chagrin profond que cette résolution causerait à mon père!

Gaston regarda la jeune fille avec plus d'intérêt qu'il ne l'avait fait encore.

-- Votre père! répéta-t-il; il paraît, en effet, vous porter une affection profonde: tout à l'heure, pendant que nous causions, je l'observais, et j'ai remarqué l'attention pleine de sollicitude avec laquelle il vous suivait des yeux.

Edmée releva la tête avec une pointe d'orgueil.

-- Oui... c'est vrai, Monsieur, dit-elle; mon père m'aime jusqu'à l'adoration... Du plus loin que je me rappelle... je le vois toujours affectueux, tendre, mettant tout son coeur dans les soins dont il entourait mon enfance! et cela se traduit même jusque dans les détails les plus insignifiants.

-- Comment.

-- Tenez, il y a quelques minutes, quand, en m'apercevant, vous avez fait un mouvement dont vous n'avez pas été le maître... Mes traits vous rappelaient, paraît-il, une personne que vous avez connue autrefois. Eh bien! je regardais mon père à ce moment-là, et je l'ai vu pâlir.

-- Est-ce possible?...

-- Pourquoi? Je n'en sais rien! mais cela me prouve une fois de plus qu'il n'est indifférent à rien de ce qui me touche. Aussi, moi, je me gens si heureuse de cet amour dont il m'enveloppe, que mon unique souci est de ne pas contrarier les projets qu'il pourra former pour moi.

-- Heureux le père qui est ainsi aimé de ses enfants.

Pendant qu'ils causaient de la sorte, tout, en s'interrompant de temps à autre pour figurer dans le quadrille où ils étaient engagés, ils ne s'apercevaient pas que l'heure s'écoulait avec rapidité, et que le moment approchait où ils allaient se séparer.

Quand le quadrille fut fini, ce fut avec une sorte de tristesse émue, que le jeune marin reprit le bras d'Edmée pour la reconduire à sa place.

Chemin faisant, ils rencontrèrent M. de Beaufort.

-- Eh bien! dit ce dernier en souriant à sa fille, j'espère que voilà un début qui va te réconcilier avec le monde.

-- Oh! je n'ai pas de vocation, répondit Edmée avec enjouement.

-- Bon! bon! nous verrons cela à la fin de l'hiver.

Edmée quitta alors le bras de Gaston, et, après l'avoir salué, elle alla s'asseoir auprès de Nancy et de sa mère.

M. de Beaufort, de son côté, entraîna Gaston par un geste de cordialité familière.

-- Ma foi, mon cher commandant, lui dit-il en gagnant un salon que la foule n'avait pas encore envahi, vous obtenez ce soir un succès dont vous ne vous doutez assurément pas.

-- Moi! quel succès? fit Gaston surpris.

-- À Paris, voyez-vous, nous sommes très curieux, indiscrets même, et la plupart des personnes qui sont ici, ce soir, avaient beaucoup entendu parler de vous; on vous connaissait sans vous avoir jamais vu, et l'on a été heureux de vous voir de près. Si vous saviez les mille questions dont j'ai été assailli.

-- Vraiment! à quel propos?

-- Parbleu! à propos de vos voyages. Songez donc! un homme qui vient de faire le tour du monde!...

Et puis, continua M. de Beaufort, sur un ton où perçait une intention mal déguisée, vous avez une manière personnelle d'observer les choses et les hommes, et j'en ai eu la preuve tout à l'heure, quand vous vous êtes presque troublé en apercevant mon Edmée.

-- Oh! cela s'explique cependant bien naturellement, répliqua Gaston.

-- Vous trouvez?

-- J'avais rencontré en Amérique une jeune femme dont les malheurs m'ont vivement intéressé. Elle s'était présentée à moi dans des circonstances si exceptionnelles, que je ne pouvais l'oublier, et en me trouvant en présence de mademoiselle de Beaufort...

-- Quelle était donc cette jeune femme, à laquelle ressemble mon Edmée?

-- Une malheureuse qui, après avoir été abandonnée par son amant, s'était vue emprisonnée par son père.

-- Elle était jeune?

-- Elle avait alors une trentaine d'années.

-- Et comment s'appelle-t-elle?

-- Fanny Stevenson.

Beaufort se contenait à grand'peine. Un cercle blanc et mat se dessina autour de ses lèvres.

-- Fanny Stevenson! répéta-t-il presque malgré lui; et vous n'avez jamais revu cette femme?

-- Jamais.

-- Enfin, c'est bien à Québec que vous l'avez rencontrée?

-- Oui, Monsieur, c'est à Québec que j'ai eu occasion de l'accompagner pour certaines démarches qu'elle désirait faire dans le but de retrouver une enfant qui lui avait été enlevée; mais c'est au bourg de Smeaton que je lui ai fait mes adieux.

-- Smeaton! balbutia Beaufort, sans s'apercevoir qu'il pensait tout haut.

Bien que Gaston n'eût attaché tout d'abord qu'un intérêt secondaire aux questions que lui adressait son interlocuteur, cependant l'insistance avec laquelle ces questions lui étaient posées finit par le frapper, et il ne put s'empêcher d'en faire la remarque.

-- Est-ce que cette histoire vous rappellerait quelque souvenir personnel? interrogea-t-il en l'observant avec attention.

-- Moi!... se récria Beaufort, en revenant brusquement à lui; mais pas le moins du monde... Seulement, j'ai beaucoup voyagé aussi, autrefois! ces parages dont vous me parlez, m'ont laissé les meilleurs souvenirs, et chaque fois que je les évoque, je retrouve certaines émotions de jeunesse qui restent toujours vives, en dépit de l'âge et de l'éloignement.

-- Cela se comprend.

-- N'est-ce pas? mais je n'entends point vous enlever à mes hôtes; j'ai moi-même des devoirs sacrés à remplir, et je vous rends toute votre, liberté.

-- J'en profite pour me retirer, dit Gaston en souriant.

-- Eh quoi! déjà?

-- Le monde m'intimide et je m'y sens fort mal à l'aise.

-- Mais je vous reverrai?

-- Je vous le promets.

-- À bientôt, alors.

-- Oui! oui! à bientôt.

Après avoir quitté M. de Beaufort, Gaston de Pradelle fit quelques tours à travers les salons.

La fête n'avait pour lui qu'un attrait relatif; il n'y connaissait personne; il n'aimait ni le jeu ni la danse et rien ne semblait devoir le retenir.

Pourtant, il resta encore une heure environ, et, instinctivement, en dépit de sa volonté même, il cherchait à revoir cette enfant, qui avait fait sur lui une si sérieuse impression.

Ce n'était pas de l'amour cependant.

Il fallait d'autres raisons pour éveiller un pareil sentiment dans un coeur comme le sien; le jour où Gaston aimerait, il savait bien d'avance qu'il donnerait à cet amour, quel qu'il fût, à quelque femme qu'il s'adressât, son âme, son être, sa vie tout entière.

Mais s'il n'aimait pas Edmée, elle lui inspirait un intérêt comme jamais il n'en avait éprouvé: son image ne le quittait pas. Il voyait toujours ses grands yeux noirs, à la flamme intense; il entendait sa voix pénétrante et douce, et sentait encore le contact de son corps charmant et souple.

À plusieurs reprises, pendant qu'il errait à travers le bal, il la revit allant et venant à travers les méandres des quadrilles.

Et il ne put se détacher de cette gracieuse apparition.

Une fois même leurs regards se rencontrèrent, il lui sembla que quelque chose d'inusité, d'inconnu, remuait en lui!

Naïvement il mettait l'émotion dont il était saisi sur le compte de cette ressemblance singulière qu'il avait constatée.

Cela le rejetait de quelques années en arrière. Il se retrouvait sur la côte d'Amérique, découvrant dans le phare Saint-Laurent la jeune femme que la mort de son geôlier venait de faire libre.

C'était bien elle!

Plus jeune, plus belle, dans tout l'éclat de ses dix-huit ans, avec la même résignation, et aussi avec ces lueurs étranges qu'il avait vues traverser le regard de Fanny Stevenson, et que tout à l'heure il avait surpris, éclairs fugitifs, dans celui d'Edmée.

Minuit, qui sonna bientôt, le rappela à ses résolutions.

Il ne voulait pas se laisser détourner davantage, et, prenant son parti, il gagna la porte et disparut.

Peu après, il rentrait chez lui.

Il était une heure: Bob l'attendait.

Bob avait grandi depuis que nous ne l'avons vu, et il était devenu novice.

C'était maintenant un grand garçon, bien découplé, le visage imberbe, l'oeil bien ouvert, et conservant dans toute sa physionomie cet air particulier qui semble être l'estampille indélébile de l'enfant, ou pour mieux dire, du gamin de Paris.

Bob adorait Gaston; jamais il ne se couchait avant que son maître ne fût rentré.

Mais ce soir-là, il avait une raison particulière pour l'attendre.

Gaston venait de gagner sa chambre à coucher, Bob l'y avait suivi.

-- Il n'est venu personne me demander pendant mon absence? questionna Gaston en remettant son pardessus à Bob.

-- Pardon, commandant, répondit ce dernier, il est venu, au contraire, un visiteur qui a paru contrarié de ne pas vous rencontrer.

-- Un visiteur? Il n'a pas dit son nom?

-- Il entend ne le dire qu'à vous-même.

-- Alors, il reviendra...

-- Demain matin.

-- N'a-t-il pas fait connaître, au moins, quel motif l'amenait?

-- Il n'a rien dit de semblable. Seulement, comme il n'est pas ordonné d'avoir ses yeux dans sa poche...

Gaston regarda Bob avec curiosité.

-- Eh mais! au fait, reprit-il aussitôt; je ne remarquais pas!... Je gage que tu as quelque chose de plus à me dire?

-- Peut-être bien! fit le jeune novice.

-- Parle, alors.

-- C'est que cela serait si extraordinaire!

-- Quoi donc?

-- Cet homme...

-- Après?

-- J'ai cru le reconnaître! Et quoique je ne l'aie vu qu'un instant, il y a longtemps! cependant je jurerais!...

-- Voyons, achève, pourquoi toutes ces réticences?

-- Eh bien, vous rappelez-vous, commandant, ce qui est arrivé il y a huit ou dix ans, au phare Saint-Laurent, et la visite que nous avons faite, en compagnie de miss Fanny Stevenson, au bourg de Smeaton.

-- Il m'en souvient! répliqua vivement Gaston, mais quel rapport?

-- Vous n'avez pas oublié alors le capitaine Palmer, et la scène à laquelle nous avons assisté dans la misérable hutte qu'il habitait.

-- Ah! je n'ai rien oublié de ce qui s'est passé là! où veux-tu en venir?

-- C'est que l'homme qui est venu ce soir...

-- Ce serait Palmer!...

-- Lui-même.

-- Tu en es sûr?

-- Oh! on a l'oeil américain, quoiqu'on soit né dans le faubourg Antoine, et celui-là...

-- Lui! ce serait lui! -- Que vient-il faire en France, à Paris? - - Voilà certes une coïncidence inattendue, et Dieu veuille qu'il n'y ait pas une menace de malheur dans la visite de ce misérable!

III

Gaston se coucha fort tard.

Il était agité et fiévreux.

Il se rappelait avec des frissons ce qui s'était passé durant cette soirée; de singulières idées lui venaient, et il se demandait la cause de cette pâleur qu'il avait surprise sur le front de M. de Beaufort pendant qu'il lui parlait de Fanny Stevenson.

Son sommeil fut hanté de fantômes, et quand il se réveilla le lendemain, il était déjà grand jour.

Dix heures venaient de sonner: il appela Bob.

Ce dernier accourut.

-- Cet homme? cet homme? demanda Gaston, sans chercher à dissimuler son impatience, est-il venu?

-- Il attend depuis une demi-heure.

-- Et cette fois, du moins, il a dit son nom?

-- Il s'appelle le capitaine Georges-Adam Palmer.

Gaston sauta à bas de son lit.

-- Bien! bien! dit-il, je suis à lui; qu'il ne s'éloigne pas, il faut que je lui parle.

Et pendant que Bob s'éloignait, il s'habilla sommairement à la hâte.

Quand il entra dans le cabinet où l'attendait Palmer, il n'eut pas de peine à le reconnaître, quoique le capitaine se fût singulièrement modifié.

Ce n'était plus le personnage abruti par le gin, l'oeil atone, la lèvre bestiale, la physionomie empreinte de brutalité, qu'il avait rencontré une nuit, sur la terre d'Amérique.

Palmer était presque devenu un gentleman.

Sa mise était à peu près correcte, son attitude convenable, et il se dégageait de toute sa personne un air de respectabilité qui ne messeyait pas à son honorable corpulence.

À la vue de Gaston, il se leva et salua d'une façon à laquelle il n'y avait rien à reprendre.

-- J'espère, commandant, dit-il avec bonhomie, que vous voudrez bien me pardonner mon importunité. Je suis de passage à Paris, et ayant appris que vous vous y trouviez vous-même, j'ai tenu à venir me rappeler à votre souvenir. Nous nous sommes rencontrés une nuit, dans des circonstances exceptionnelles, et je n'ai jamais pensé que vous me garderiez rancune de certain mouvement de vivacité auquel je me suis laissé aller. S'il en était autrement, d'ailleurs, je saisirais cette occasion pour vous en exprimer tous mes regrets.

-- Vous pouvez être rassuré sur ce point, répondit Gaston en continuant d'observer son interlocuteur, dont la transformation l'intriguait, et je vous jure que je n'ai conservé aucun mauvais souvenir de notre conversation au bourg de Smeaton.

-- Tout va bien, alors, conclut Palmer, et cela me met tout à fait l'aise.

-- Seulement, poursuivit le commandant, je ne vous cacherai pas que, lorsque Bob, qui vous avait reconnu, m'a annoncé hier soir que vous aviez pris là peine de me faire visite, j'ai été surpris au delà de toute expression.

-- Je m'en doutais bien.

-- Vous avez donc quitté Smeaton?

-- Il y a longtemps; c'est toute une histoire; j'ai pensé qu'elle vous intéresserait.

-- Vous avez voyagé?

-- Depuis huit années.

-- Seul?

Le capitaine eut un clignement des yeux qui lui était familier.

-- Pas précisément, répondit-il; toutefois, vous savez, il faut être honnête. C'est en tout bien tout honneur.

-- Comment?

-- Vous ne devinez pas?

-- Pas du tout.

-- Eh bien! écoutez; c'est vraiment original.

Gaston indiqua un siège à son interlocuteur et il s'assit auprès de lui.

Palmer continua:

-- Quand nous eûmes rendu les derniers devoirs à ce pauvre diable de Stevenson, dit-il, miss Fanny se trouva fort embarrassée: dans le premier moment, elle avait formé mille projets, mais il y a loin du rêve à la réalité, et elle s'aperçut bien vite qu'il n'était pas facile de se mettre toute seule à la recherche d'un homme sur lequel on n'avait aucune donnée précise. Elle savait que cet homme s'appelait le comte de Simier, et qu'il avait dû quitter New-York pour se rendre dans l'Amérique du Sud. Mais l'Amérique du Sud est grande, et elle pouvait errer longtemps avant de rencontrer celui à qui elle voulait redemander sa fille. C'est alors qu'elle pensa à moi!

-- À vous?

-- Eh! oui, commandant. Après tout, je connaissais le passé, moi; j'avais longtemps navigué; tous les pays qu'elle voulait fouiller m'étaient familiers, et je pouvais lui être particulièrement utile.

-- Soit! soit! de sorte que vous l'avez accompagnée.

-- C'est cela.

-- Et avez-vous réussi dans les recherches que vous avez entreprises?

-- À peu près.

-- Alors Fanny Stevenson a revu le comte de Simier; elle sait où est sa fille.

Palmer remua la tête.

-- Ni l'un, ni l'autre, répondit-il; seulement, nous sommes sur leurs traces.

-- Vous croyez qu'ils sont à Paris.

-- Peut-être bien.

-- Qui vous le fait supposer?

-- Ceci et cela... rien et tout! La conviction de miss Stevenson n'est pas complète, mais mille indices recueillis sur notre route, concourent à désigner Paris comme la ville où nous devons aboutir.

-- S'il en est ainsi, dit Gaston, il vous sera bien facile de découvrir le comte de Simier.

-- Oh! ce n'est pas si simple que vous vous l'imaginez et nous avons rencontré bien des obstacles.

-- Expliquez-moi cela.

-- Volontiers. Comme je vous le disais, nous avons beaucoup voyagé; la jeune femme était impatiente. Mais New-York n'a pas été construit en un jour, et il faut le temps pour tout. Donc nous sommes allés à Rio-Janeiro, où le comte avait séjourné quelques mois, pour se rendre de là dans l'Inde, où nous nous sommes rendus nous-mêmes; à Calcutta, à Bombay, un peu partout, on nous a parlé de lui et, finalement, nous avons appris qu'il était parti pour retourner en Europe.

-- À Paris?

-- À Londres.

-- Et vous l'avez suivi?

-- À Londres, j'ai remué ciel et terre; un instant même, j'ai cru que j'étais sur sa piste; j'avais mis toute la _détective_ sur pied, et nous allions réussir enfin à nous trouver en sa présence, quand tout à coup plus rien! l'obscurité la plus complète; mon homme avait disparu.

-- Qu'était-il devenu?

-- Miss Stevenson aurait tout donné pour le savoir, mais ce fut impossible; le comte s'était dérobé; il avait probablement changé de nom. Et pendant trois années au moins, il nous fut impossible de renouer le fil interrompu de nos investigations. C'était à recommencer, et il fallait attendre.

-- Cependant vous n'êtes pas resté inactif?

-- Comme vous dites. Miss Fanny se désolait; à aucun prix elle n'entendait abandonner ses recherches, et je ne sais vraiment comment je me serais tiré de là, si le hasard n'était venu à mon aide.

-- Vous avez retrouvé le comte?

-- Nullement! Mais un dimanche, dans une taverne de la Cité, je rencontrai un homme qui m'ouvrit tout un nouvel horizon.

-- Quel homme?

Palmer sourit avec humilité.

-- Vous devez vous rappeler, dit-il, que lorsque vous m'avez connu, j'étais quelque peu adonné à la passion du gin.

-- Sans doute! eh bien?

-- Le gin, voyez-vous, commandant, c'est mon seul défaut! Ôtez le gin, et je n'ai plus que des qualités! Miss Fanny me connaissait, et l'avait bien compris! Aussi, quand j'entrai à son service, elle fit énergiquement la part du feu, et, ne pouvant espérer que je me corrigerais tout à fait, elle m'accorda le dimanche.

-- Comment!

-- Pendant la semaine, tout écart me fut formellement interdit. Ni whisky, ni brandy, abstinence rigoureuse et exemplaire! Mais le septième jour, liberté entière!

-- Je comprends.

-- C'est plaisir de causer avec vous. Donc ce jour-là, c'était un dimanche, et je me trouvais à la taverne du Roi-Georges depuis quelques heures, quand, vers le soir, j'y vis entrer un particulier dont l'allure me frappa tout de suite; je ne l'avais vu qu'une fois, il y avait longtemps, mais tout de même, je le reconnus.

-- Qui était-ce?

-- Un nommé Gobson, l'âme damnée du comte de Simier, celui qui l'accompagnait à Smeaton au moment de l'enlèvement de l'enfant.

-- Et que fîtes-vous?

-- Une sottise, commandant! Je ne pus dissimuler assez bien ma stupéfaction et ma joie. Le Gobson la remarqua, et il y avait à peine dix minutes qu'il était entré, que je le voyais se lever et disparaître.

-- Voilà une grande maladresse, en effet.

-- Je le reconnais; mais la présence de cet homme à Londres m'assurait que le comte devait s'y trouver également. C'était une piste nouvelle, et cela ranima ma confiance un peu ébranlée.

-- Vous vous remîtes à l'oeuvre.

-- Dès le lendemain. Seulement mes nouvelles investigations n'amenèrent pas grand résultat, et, au bout de plusieurs mois, j'appris tout simplement que le Gobson était parti pour Paris.

-- Il y a longtemps de cela?

-- Il y a une année environ.

-- Et c'est pour suivre cet homme que vous avez quitté Londres.

-- Précisément.

-- Enfin vous l'avez revu?

-- Par hasard, au moment où je m'y attendais le moins.

-- Quand cela?

-- Hier.

-- Et que fait ici ce Gobson, qui sert-il?

-- C'est ce que vous pourrez m'aider à découvrir, si vous voulez m'accorder votre bienveillant concours, répondit Palmer en s'inclinant d'un air insinuant et cauteleux.

Gaston regarda son interlocuteur, comme s'il eût voulu s'assurer qu'il ne se moquait pas de lui.

-- Moi! dit-il, vous avez compté sur moi!

-- C'est une coïncidence que j'appellerai volontiers providentielle, répondit Palmer; car au moment où, je venais de voir s'évanouir le Gobson en question, je vous apercevais vous- même pénétrant dans l'habitation d'où il sortait.

Gaston se prit à tressaillir.

-- Et quelle était cette habitation? interrogea-t-il d'une voix mal assurée.

-- Elle est située rue de la Chaussée-d'Antin.

-- Celle de M. de Beaufort?

-- Je n'ai pas eu le temps de m'informer de ce détail, je vous avais reconnu, et la surprise, la joie d'une pareille rencontre... Vous comprenez.

Gaston ne répondit pas. Il ne songeait pas à dissimuler ses impressions et semblait atterré par l'étrange communication qui lui était faite.

Palmer poursuivit au bout d'un instant:

-- Vous vous êtes intéressé naguère, dit-il, à la malheureuse jeune femme que vous avez rencontrée au phare Saint-Laurent. Vous pouvez contribuer puissamment à lui rendre la vie, en démasquant le misérable qui lui a ravi sa fille. Miss Fanny Stevenson espère en votre générosité, et elle ne doute pas...

Gaston releva la tête.

-- Miss Fanny est donc à Paris? demanda-t-il d'un ton troublé.

-- Oui, commandant, depuis plus de six mois.

-- Et c'est elle qui vous envoie?

-- Ce n'est pas elle précisément.

-- Mais enfin, que comptez-vous faire?

-- Je rapporterai à miss Stevenson la conversation que nous venons d'avoir ensemble, et selon ce qu'elle m'ordonnera...

-- Ne pourrai-je pas la voir moi-même?

-- Ce sera difficile.

-- Pourquoi?

-- Je vous le dirai plus tard.

-- D'où vient votre hésitation?

-- Elle est naturelle. Miss Stevenson a été si souvent déçue, elle est si malheureuse, qu'elle est devenue défiante.

-- Cependant...

-- Voulez-vous me permettre de revenir?

-- Sans doute.

-- Quand cela?

-- Quand vous voudrez.

-- Eh bien, commandant, cela suffit pour le moment. Rendez à miss Stevenson le service de vous informer de ce Gobson auprès de M. de Beaufort que vous connaissez, et quand je vous reverrai, si vous le jugez à propos, vous me direz...

-- Soit, fit Gaston, à qui toutes ces réticences semblaient extraordinaires; soit! ma porte vous sera toujours ouverte; et quand vous voudrez...

Il avait sonné, Bob était accouru.

-- Bob, dit-il, reconduisez M. Palmer.

Et pendant que l'ancien capitaine gagnait l'antichambre, Gaston se, pencha vivement à l'oreille de Bob:

-- Tu vas suivre, cet homme, dit-il à voix rapide et basse, et ce soir, tu me raconteras quel emploi il aura fait de sa journée.

Et le jeune commandant resta seul, partagé entre mille sentiments divers qui s'emparaient puissamment de son esprit et le tinrent toute la journée agité et inquiet.

IV

Pour tout dire, il avait peur.

Bien des pressentiments l'assaillaient à la fois dont il ne pouvait se dégager.

En toute autre circonstance, peut-être n'eût-il pas attaché tant d'importance à la communication de Georges Palmer; mais cette communication paraissait viser M. de Beaufort dans ses mystérieuses menaces, et Gaston se sentait pris d'une grande épouvante en songeant qu'elles pouvaient atteindre Edmée.

Edmée!...

Il l'avait vue une heure à peine, et ses yeux, sa pensée, son coeur en étaient pleins.

Il n'avait jamais aimé encore; il avait vécu jusqu'alors, sinon indifférent, du moins impassible. Il s'était peu mêlé au monde, et devait se trouver sans défense devant les premières sensations qui le frappaient.

C'est ce qui était arrivé.

Il ne s'attendait à rien de pareil.

Ç'avait été pour lui comme une révélation, une initiation plutôt!

Edmée s'était offerte dans toute la candeur de son âme naïve et pure, sans timidité comme sans audace, et il avait été ébloui de sa grâce touchante et de son abandon sincère.

Depuis la veille, il ne pensait qu'à elle; et comme il n'avait pu la séparer de l'entourage au milieu duquel elle vivait, il éprouvait parfois un douloureux serrement de coeur en se rappelant certains faits inexplicables qui l'avaient fort troublé.

La visite de Palmer ne fit qu'ajouter à ses appréhensions.

Il y avait, à n'en pas douter, comme une menace de malheur autour de cette famille.

Gaston s'arrêtait effrayé devant les suppositions auxquelles, par moment, il s'abandonnait malgré lui.

Et plus cette impression s'accentuait, plus il comprenait à quel point son amour, né d'hier, avait poussé des racines profondes dans son coeur.

Qu'allait-il faire cependant? Il n'en savait rien.

Il attendit, pour prendre un parti, que Bob lui eût fait connaître le résultat de la mission qu'il lui avait confiée.

Mais Bob ne revint que fort tard dans la soirée.