La Recluse

Chapter 4

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-- Oh! ma conduite est toute tracée.

-- Vous avez vu Jenny Turner?

-- Oui, Monsieur.

-- Que vous a-t-elle dit?

-- Des choses bien vagues, en réalité; mais il n'en faut pas tant à une mère qui veut retrouver son enfant.

-- Où irez-vous?

-- Tout à l'heure, je vais retourner à Québec: dans quelques jours, j'aurai, gagné New-York, et de là...

-- De là?...

-- À moins que Dieu ne m'abandonne tout à fait, avant que l'année se soit écoulée, j'aurai rejoint le comte de Simier, et il faudra bien qu'il m'apprenne ce qu'il a fait de ma fille!

-- Alors, vous n'avez plus rien à réclamer de moi!

-- Non, Monsieur, non. Mais du plus profond de mon coeur, merci encore une fois pour tout le bien que vous m'avez fait.

Puis, comme si elle eût eu regret de le quitter déjà, elle retint sa main, et oublia son regard sur son front.

-- Vous avez un père? dit-elle d'un accent troublé.

-- Non, Madame, répondit Gaston, un peu surpris de la question.

-- Au moins, votre mère vit.

-- Mon père et ma mère sont morts.

-- Eh bien! reprit-elle, à votre âge, la vie commence à peine, et plus d'un bonheur vous est réservé en ce monde. Vous serez aimé un jour, bientôt peut-être, par quelque femme digne de vous, et, d'avance, j'appelle sur celle que vous aurez choisie toutes les bénédictions du Dieu juste et bon.

Et ayant ainsi parlé, elle s'éloigna d'un pas rapide et disparut bientôt sans oser regarder en arrière.

-- Malheureuse femme! murmura Gaston.

-- Malheureuse femme, sans doute, répliqua Maxime qui marchait à ses côtés; mais, tout de même, elle vous a un regard à donner le frisson, et je ne voudrais pas être à la place de M. le comte de Simier le jour où elle le repincera.

-- Mais le _repincera-t-elle_? fit Gaston en souriant malgré lui au dernier mot de son ami.

Celui-ci eut un geste insouciant.

-- Ça, c'est son affaire, répondit-il. Mais je serais assez curieux de voir la tête que fera le comte, quand il se trouvera en présence de la mère de l'enfant!

PREMIÈRE PARTIE

I

Huit années s'étaient écoulées depuis les événements que nous avons racontés au prologue de ce récit.

On était au mois d'octobre 1859.

-- À cette époque s'élevait vers le milieu de la rue de la Chaussée-d'Antin, au fond d'une cour à laquelle on accédait par une longue allée plantée de platanes, un hôtel de grande apparence, composé d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage, et donnant par derrière sur une serre de proportions immenses, où l'on avait réuni toutes les plantes exotiques que l'on n'entretenait qu'à grand'peine sous notre climat meurtrier.

L'hôtel appartenait à M. de Beaufort-Wilson, qui l'habitait avec sa femme et ses deux filles.

M. de Beaufort-Wilson était un homme de cinquante ans environ, à la figure intelligente et distinguée, qui occupait dans la finance parisienne une position pour ainsi dire hors de pair.

En épousant mademoiselle Juliette Wilson, il avait fait un mariage d'amour, qui avait puissamment contribué à sa fortune.

C'est à Londres, dix-sept ans auparavant, au retour de ses nombreux voyages, qu'il avait rencontré celle qui devait bientôt devenir sa femme.

Beaufort avait alors un peu plus de trente ans: c'était un des hommes les plus séduisants qu'une jeune fille pût rêver, et dès la première entrevue, Juliette Wilson en devint éperdument amoureuse.

Beaufort n'était pas riche, tandis que mademoiselle Wilson devait apporter à son époux une dot qui se chiffrait par plusieurs millions. Le père hésita donc quelque temps avant de se résigner à une pareille union; mais il aimait trop sa fille pour lui imposer sa volonté, et le mariage eut lieu au grand étonnement des négociants de la cité.

Qu'importait d'ailleurs aux jeunes époux!

Ils avaient quitté Londres au lendemain de leur union, et étaient allés savourer leur lune de miel en France, en Italie, en Espagne, un peu partout, et n'étaient revenus à Paris que quelques années plus tard, pour s'y fixer tout à fait dans le bel hôtel de la Chaussée-d'Antin qu'ils n'avaient plus quitté depuis.

M. Wilson, ne voulant pas laisser son gendre inoccupé, avait décidé, dans sa sagesse, de créer, en France, une maison de banque qui serait comme la succursale de celle qu'il dirigeait lui-même en Angleterre, et il avait placé Beaufort à la tête de cette maison.

Ce dernier était apte à tout. Il ne demandait pas mieux que d'occuper ses loisirs; le beau-père n'eut qu'à se louer de la résolution qu'il avait prise.

Dix-sept années avaient donc passé sur le bonheur des époux sans qu'aucun nuage fût venu le menacer.

Tout au plus une ombre avait-elle parfois troublé cette quiétude, mais ce fut là une chose imperceptible pour les indifférents et à laquelle nul ne fit attention.

Nous avons dit que Beaufort avait deux filles: l'une s'appelait Edmée, l'autre Nancy.

Edmée, l'aînée, était brune: son opulente chevelure noire faisait comme un diadème d'ébène à son front, et, à travers ses grands yeux limpides et doux, on eût pu voir son âme tout entière. Elle rappelait les traits de son père, dont elle était la vivante image.

La cadette, Nancy, ressemblait surtout à sa mère; elle en avait l'allure enjouée, la grâce délicate et tendre, et son bel oeil bleu empruntait parfois de bizarres lueurs où tremblaient certaines aspirations mal contenues.

Les deux enfants s'aimaient d'une affection sans bornes et semblaient n'avoir jamais rien cherché ni entrevu au delà de l'horizon que leur faisait l'amour de leurs parents.

M. et madame de Beaufort aimaient leurs enfants d'une tendresse égale, à laquelle on n'eût assurément rien trouvé à reprendre; mais un observateur attentif eût pu remarquer, dans les manifestations de cette tendresse, certaines nuances qui avaient leur signification et cachaient peut-être un mystère.

Madame de Beaufort témoignait bien à Edmée la même sollicitude qu'à Nancy; mais il y avait dans les soins inquiets dont elle entourait celle-ci quelque chose de plus maternel et de plus doux, et tandis que Beaufort semblait plus attentionné pour sa fille aînée, la mère ne parvenait pas toujours à dissimuler la préférence qu'elle ressentait pour la plus jeune de ses enfants. Cette situation s'était même accentuée depuis quelque temps, et les relations des deux époux, jusque-là des plus correctes, subirent dès lors quelques atteintes qui en altérèrent le calme et la sérénité.

Une fois entr'autres, quelque chose de significatif se passa, qui marqua bien l'état d'esprit dans lequel se trouvait à ce moment madame de Beaufort-Wilson.

Il y avait alors quelques mois que Edmée et Nancy étaient sorties du couvent où elles avaient été élevées, et depuis leur retour à la maison paternelle, l'hôtel de la Chaussée-d'Antin avait pris un air de fête qui ne lui était pas habituel.

C'était comme un souffle de jeunesse que les deux charmantes jeunes filles avaient apporté avec elles, et tout s'anima bientôt de gaieté et de mouvement.

Nancy adorait le monde, et sa mère ne lui refusa rien de ce qui pouvait satisfaire ses fantaisies; on donna d'abord quelques petites soirées, où l'on sauta entre intimes; puis le cercle s'élargit peu à peu; les invitations furent lancées avec plus de largesse, et bientôt ce furent de véritables bals où toute l'aristocratie de l'industrie et de la finance s'empressa d'accourir.

Nancy ne se possédait pas de joie. C'était un spectacle nouveau pour elle, et le plaisir qu'elle y prenait enchantait particulièrement sa mère.

Edmée, elle, était loin de partager l'espèce de griserie qui s'était emparée de sa soeur. Elle était plus grave... moins mondaine... Depuis l'âge le plus tendre, elle semblait comme atteinte de mélancolie et eut volontiers vécu seule, loin du monde bruyant, sans ambition, heureuse d'une vie modeste et sans éclat.

Une sorte de tristesse native pesait sur sa pensée... Elle sentait d'ailleurs vaguement, d'intuition, qu'elle n'était pas aimée de madame Beaufort-Wilson comme elle aurait dû l'être, et, chose singulière, la conviction qu'elle avait acquise de l'indifférence dont elle était l'objet, ne l'avait ni blessée, ni désespérée... Seulement, tout son coeur s'était réfugié dans un sentiment d'autant plus puissant qu'il devait être exclusif, et elle avait reporté sur son père, cette part d'amour dont sa mère n'avait pas voulu!

Au surplus, tout cela n'était encore qu'à l'état latent, et il ne fallut rien moins qu'un incident tout à fait imprévu pour mettre en lumière des sentiments qui ne se fussent, sans cela, probablement manifestés que beaucoup plus tard.

C'était au mois de décembre, lors des premières grandes fêtes données par M. Beaufort-Wilson.

Ainsi que nous l'avons dit, de nombreuses invitations avaient été lancées, et aucune notabilité du monde parisien ne manqua à cet appel de l'une des maisons les plus considérables de la capitale.

Dès la première heure, les salons se remplirent d'une foule avide et curieuse, et madame de Beaufort, ravie du bonheur qu'elle voyait rayonner dans les yeux de sa fille Nancy, accueillit ses hôtes de ses plus gracieux sourires.

Quant à Edmée, appuyée au bras de son père, elle allait et venait, un peu étonnée de ce mouvement inusité, cherchant, à se retrouver elle-même à travers cette animation et ce brouhaha, regrettant, au fond du coeur, le calme des soirées ordinaires qu'elle passait à lire ou à broder.

En ce moment, et comme elle pénétrait avec son père dans le salon principal où l'on devait danser, elle s'arrêta tout à coup devant le tableau qui frappa ses regards...

À l'extrémité opposée du salon, sa mère était assise, ayant Nancy, sa plus jeune fille, à ses côtés, et causant avec un jeune homme qui s'inclinait pour la saluer.

C'était là assurément un fait bien insignifiant, et Edmée eût été fort empêchée de dire pourquoi elle en fut frappée.

Le jeune homme portait l'uniforme d'officier de marine: il était grand, élancé, et à la pâleur répandue sur son front, on devinait quelque mystérieuse souffrance, ou tout au moins quelque pensée absorbante qui devait exercer sur son esprit une influence souveraine.

C'était la première fois que Edmée le voyait; pourtant, il lui sembla qu'elle l'avait déjà rencontré quelque part.

Un souvenir vague comme un rêve... elle n'aurait pu préciser; mais à sa vue elle éprouva une sensation qu'elle n'eût pu définir, et qui, pendant quelques secondes, la troubla profondément.

-- Qu'as-tu donc, chère enfant? dit M. de Beaufort avec sollicitude.

--Moi! rien, répondit Edmée. La chaleur est étouffante, je ne suis point habituée à respirer une pareille atmosphère.

-- Tu as raison, viens près de ta mère, tu te reposeras, et le babil de Nancy te remettra tout à fait.

-- Oui, oui! c'est cela.

Ils causaient tout en marchant. Quand ils approchèrent de madame de Beaufort, le jeune officier ne l'avait pas quittée encore.

-- Mon ami, dit alors madame de Beaufort en désignant ce dernier à son mari, permettez-moi de vous présenter M. Gaston de Pradelle, un capitaine de frégate de récente promotion, qui a bien voulu se rappeler qu'il a été reçu dans l'Inde par quelques membres de ma famille.

M. de Beaufort tendit cordialement la main au jeune officier.

-- Soyez le bienvenu, Monsieur, dit-il avec un sincère abandon; si vous êtes connu des Wilson, vous ne m'êtes pas non plus tout à fait étranger! Je sais les services que vous avez rendus à notre marine, et j'ai suivi avec un vif intérêt le dernier voyage que vous venez d'accomplir autour du monde!...

-- Vous êtes mille fois trop bienveillant, dit Gaston de Pradelle, en saluant de nouveau.

-- Il n'y a pas longtemps que vous êtes de retour en France?

-- Quelques mois à peine.

-- Et vous ne songez pas à nous quitter tout de suite?

-- Oh! je ne reprendrai pas la mer avant un an.

-- À la bonne heure, et pendant cette année, au nom des Wilson et en celui des Beaufort, veuillez bien considérer cette maison comme la vôtre, et croyez que nous serons toujours heureux de vous y recevoir.

Et comme Gaston allait s'éloigner, M. de Beaufort ajouta, en présentant Edmée qui n'avait cessé de regarder le jeune officier.

-- Ma fille aînée, mademoiselle de Beaufort!

Ce fut comme un coup de théâtre.

Jusqu'alors, Gaston n'avait point pris garde à la jeune fille; mais dès qu'il eut levé les yeux sur elle, il ne put se défendre d'un mouvement de stupéfaction profonde et retenir un cri prêt à lui échapper.

-- Étrange! c'est étrange!... balbutia-t-il, fortement ému et incapable de se contenir.

-- Quoi donc? fit M. de Beaufort, surpris.

-- Pardonnez-moi.

-- Eh! à quel propos!

-- Cette ressemblance...

-- Vous avez connu quelqu'un qui ressemblait à mon Edmée?

-- Oui, Monsieur.

-- À Paris?

-- Non, non, bien loin de France, au contraire.

-- Où cela?

--En Amérique.

-- Ah!

-- Près du fleuve Saint-Laurent.

-- Que dites-vous?...

-- Vous voyez! je suis fou. D'ailleurs, la jeune femme dont je parle, il y a huit années que je l'ai vue, et elle avait bien près de trente ans à cette époque.

M. de Beaufort ne répondit pas, il était devenu comme inquiet; un pli soucieux s'était creusé sur son front.

Gaston s'aperçut qu'il allait être indiscret, il s'empressa de couper court à l'incident et s'adressant à Edmée:

-- Mademoiselle, lui dit-il d'un ton plus calme, voici que les premiers accords du quadrille se font entendre, et si vous vouliez bien m'accepter pour cavalier...

Edmée regarda son père.

-- Eh! sans doute, sans doute, chère enfant, dit ce dernier. C'est la première fête à laquelle tu assistes, et ta mère et moi nous ne pouvons que nous réjouir du plaisir que tu y prendras.

La jeune fille passa alors son bras sous celui de Gaston et ils se dirigèrent tous les deux pour aller prendre place dans le quadrille qui se formait.

II

M. de Beaufort les suivit du regard, en proie à une émotion visible, et ce ne fut que lorsqu'ils eurent disparu dans les méandres des quadrilles qui s'organisaient tumultueusement, qu'il parut revenir à lui.

Nancy avait, de son côté, suivi un jeune cavalier qui était venu la réclamer, et il se trouva seul un moment avec madame de Beaufort.

Celle-ci était devenue elle-même toute soucieuse; elle observait son mari avec une attention presque inquiète.

-- Qu'avez-vous donc, mon ami? interrogea-t-elle vivement.

-- Moi? répondit M. de Beaufort.

-- Connaîtriez-vous M. de Pradelle?

-- C'est la première fois que je le rencontre.

-- Que vous a-t-il dit?

-- Rien que de banal et d'insignifiant.

-- Cependant, les paroles qu'il a prononcées et que j'ai à peine comprises ont paru vous troubler.

-- Quelle idée.

-- Que vous a-t-il dit? Ne me cachez rien... répondez-moi... Il regardait Edmée d'une façon singulière. Ne parlait-il pas de ressemblance?

-- En effet.

-- Il a connu une personne dont votre fille lui rappelait les traits.

-- C'est cela.

-- Et il vous l'a nommée?

-- Non!

-- Pourquoi avez-vous pâli, alors. D'où vient qu'en ce moment encore je vous trouve préoccupé et sombre?

-- C'est que...

-- Achevez.

-- Eh bien, cette personne...

-- Une femme?

-- Oui.

-- Où l'a-t-il connue?

-- Non loin de Québec.

-- Et y a-t-il longtemps?

-- Il y a huit ans!

-- Mais elle est morte, cependant!... Vous m'avez bien dit qu'elle était morte!

Et comme la jeune femme interrogeait d'un ton ardent et avec un regard plein de feu, Beaufort eut comme un frisson et pressa son front de sa main nerveuse.

-- Eh oui! oui! répondit-il avec effort, je vous l'ai dit et je vous le répète; mais ce souvenir est là, toujours devant mes yeux, sur mon coeur: et, malgré moi, j'ai peur de ce passé coupable, comme s'il pouvait venir me menacer dans le présent heureux que vous m'avez fait!

La jeune femme garda le silence et serra tendrement la main de son mari.

-- Vous avez raison, dit-elle au bout d'un instant; je vous ai aimé assez pour vous pardonner une défaillance que votre jeunesse expliquait, et je ne veux me rappeler que, le bonheur que vous m'avez donné depuis... Seulement, vous le voyez, mon ami, je n'avais pas tout à fait tort quand j'insistais pour que votre fille Edmée restât encore au couvent. Sa présence ici peut nous créer bien des embarras, bien des tourments, et j'espère que vous jugerez vous-même opportun de vous rendre à mes raisons.

-- La pauvre enfant sera bien malheureuse! objecta Beaufort, dont le front se rembrunit; elle croira que nous ne l'aimons pas... que nous voulons l'éloigner de nous.

-- Quelle folie! répliqua la jeune femme; Edmée est une fille sérieuse; elle aime peu le monde, elle recherche la solitude; le bruit l'effraye; et je suis bien certaine que nous ferons plus pour son bonheur en agissant comme je le désire qu'en l'obligeant à une existence de plaisirs qui n'est qu'une fatigue et un ennui pour elle.

Mais ce n'est point le moment de traiter un sujet aussi grave; vous y réfléchirez, et nous en reparlerons. Ne restons pas plus longtemps seuls ainsi; le monde nous réclame et nous nous devons à lui; demain, nous reprendrons cet entretien, et d'ici là, ne nous occupons que de nos hôtes et de leurs plaisirs.

Pendant ce rapide colloque, Gaston de Pradelle avait pénétré dans le salon où l'on allait danser, et une vive sensation le prenait au coeur, chaque fois qu'il sentait le bras d'Edmée, s'appuyer sur le sien.

Le jeune capitaine de frégate avait peu changé depuis que nous l'avons présenté au lecteur.

Seulement, ses traits s'étaient accentués davantage; son regard avait pris plus de fermeté et d'aisance, sans que la douceur mélancolique, qui était son charme particulier, en eût été altérée: sous l'uniforme qu'il portait, sa taille se dégageait élégante et forte, et il y avait dans sa démarche, dans chacun de ses mouvements, une distinction personnelle qui s'imposait naturellement, sans raideur et sans morgue. L'effet qu'il produisit fut profond. La plupart des invités de monsieur et madame de Beaufort le connaissaient de nom. Depuis quelques années il avait été souvent cité dans les relations des explorations de notre marine, et il était considéré comme destiné au plus brillant et au plus rapide avenir.

Si l'on ajoute à ces différentes causes la modestie exquise de ses allures et l'espèce de timidité qui était le fond de son caractère réservé et peut-être un peu sauvage, on aura l'explication de la séduction qu'il exerça ce soir-là, tant sur les hommes graves qui se trouvaient rue de la Étrange qu'auprès des femmes, pour lesquelles il avait tout l'attrait de l'inconnu!

Cependant Edmée avançait, partagée entre divers sentiments qu'elle n'avait jamais éprouvés et qui furent une longue surprise pour elle.

Il y avait quelques mois à peine qu'elle était sortie du couvent, et depuis elle avait vécu retirée, presque solitaire, ne cherchant pas à se mêler à la vie qui faisait tant de tapage autour d'elle.

Tout était nouveau pour ses yeux et pour son coeur; à chaque pas qu'elle faisait elle se heurtait à certaines énigmes, dont elle eût vainement tenté de démêler le sens mondain.

Naïvement, elle attendait que la révélation vînt, et, jusqu'alors, rien n'avait troublé la paix sereine dont elle jouissait.

Elle était née soumise et confiante et obéissait simplement à ce qui lui était ordonné, sans se douter que l'on put se révolter devant de pareilles conditions?

Son père l'avait reprise au couvent, et elle en était sortie comme elle y était entrée, sans plaisir comme sans murmure.

Ce jour-là, on lui avait dit de s'habiller pour la fête que l'on donnait, et elle était arrivée, ignorant, pour ainsi dire, ce qui allait se passer et ne comprenant pas la joie enfantine qui éclatait sur le front de sa soeur.

Toutefois, quand, sollicitée par Gaston et autorisée par son père, elle sentit qu'on l'entraînait vers cette foule compacte et serrée; quand, pour la première fois de sa vie, elle se trouva seule aux bras d'un jeune homme qu'elle ne connaissait pas, auquel elle n'avait jamais parlé, une émotion inattendue la saisit par tous les sens, et elle ressentit quelque chose qui ressemblait à de la peur et où il y avait comme un frissonnement de plaisir.

Elle voulut regarder Gaston, et tout aussitôt elle baissa les yeux, pendant qu'une vive rougeur montait à ses joues.

Quand les deux jeunes gens prirent place au quadrille ils n'avaient pas échangé une parole, tant ils étaient troublés l'un et l'autre.

Mais Gaston ne tarda pas à comprendre qu'une pareille situation ne pouvait se prolonger plus longtemps sans devenir ridicule, et il se décida à rompre le silence.

--Vous ne sauriez croire, Mademoiselle, dit-il, combien je suis heureux d'avoir été accueilli avec tant de bienveillance par madame de Beaufort.

-- C'est cependant bien naturel, Monsieur, répondit Edmée en s'enhardissant de son mieux; d'après les paroles qu'a dites ma mère tout à l'heure, vous avez connu dans l'Inde quelques membres de notre famille?

-- Oui, Mademoiselle, les Wilson de Calcutta; de véritables nababs, qui ont conservé sous ces latitudes lointaines les habitudes d'hospitalité de l'Angleterre.

-- Vous êtes resté longtemps dans ce pays?

-- Un mois à peine.

-- Vous avez beaucoup voyagé?

-- J'ai passé presque tout mon temps à la mer, depuis dix ans au moins.

-- Ce doit être là une existence pleine d'enchantement. Voir des pays ignorés, visiter des contrées neuves, pour ainsi dire inconnues! Il me semble qu'il n'y a rien de comparable à cela!

Gaston ébaucha un sourire.

-- Détrompez-vous, Mademoiselle, répondit-il; à distance, oui, peut être; il y a certaines illusions d'optique auxquelles on se laisse prendre. Mais, en réalité, si vous saviez quel vide cela fait au coeur. Être toujours seul, en face de l'immensité, loin du pays où l'on voudrait toujours revenir et où l'on ne revient que pour s'éloigner de nouveau! C'est là, croyez-moi, une existence qui n'a rien d'enviable.

-- Pourquoi alors ne quittez-vous pas cette carrière?

-- Pourquoi? mais parce que je ne suis pas, moi, comme les autres hommes; parce que ceux que j'aurais pu aimer m'ont quitté, parce que, quand je reviens en France après avoir supporté mille fatigues, affronté mille dangers, personne n'est là pour m'attendre au retour et que le seul souvenir qui me rattache à la vie est enfermé dans les deux chères tombes où tout mon coeur se réfugie!

-- Eh quoi! votre famille...

-- Il y a plus de quinze années que mon père et ma mère sont morts.

Edmée se prit à frissonner à ces paroles et, cette fois, son regard attendri s'oublia quelques secondes sur le front du jeune marin.

Mais cela fut rapide comme l'éclair; elle n'eut pas le temps de s'y abandonner.

C'était à elle de figurer, et elle quitta son cavalier, pour se mêler au quadrille.

Quand elle revint prendre sa place, son visage était comme empreint de mélancolie et de tristesse.

Gaston s'en aperçut, et il eut regret de la tournure qu'il avait donnée à la conversation.

Je suis un grand maladroit, dit-il avec une pointe d'enjouement, et j'ai eu bien tort de vous parler ainsi que je l'ai fait, au milieu d'une fête, où il ne devrait être question que de gais propos. Mais il faut être indulgent pour un marin qui n'a le plus souvent vécu qu'à son bord, et n'a fait que de rares apparitions dans le monde.

-- Oh! ne vous défendez pas, Monsieur, répliqua vivement Edmée en souriant, car je vous étonnerai peut-être moi-même en vous avouant que c'est la première fois que j'assiste à une réunion de ce genre.

-- On m'a dit, en effet, que vous sortiez du couvent.

-- Il y a quelques mois.

-- Et je gage bien que vous ne demandez pas à y retourner!

Edmée leva ses deux yeux étonnés et remua doucement la tête.

-- Vous n'êtes pas la première personne qui me parliez de la sorte, répondit-elle: toutes mes amies me félicitaient avec effusion le jour où l'on est venu nous chercher, ma soeur et moi, et il n'en est pas une qui n'enviât notre sort. Pourtant je vous assure que je me sentais fort attristée de cette séparation, et que, n'eût été la perspective de vivre désormais auprès de mes parents, j'aurais volontiers consenti à rester au couvent.

-- Cela s'explique jusqu'à un certain point, au moment du départ; mais depuis?

-- Depuis, je n'ai pas beaucoup changé.