La Recluse

Chapter 2

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-- Non! non!... dit-elle d'un ton bien posé, je ne suis pas folle, quoique l'on ait tout fait pour que je le devinsse; et tenez, écoutez-moi, Monsieur: je n'ai aucune raison de vous cacher qui je suis, ni ce que je suis: de plus, j'aurai tout à l'heure à réclamer de vous un service que vous hésiteriez à rendre à une insensée. Prêtez-moi donc, je vous prie, quelques minutes d'attention, et je vous dirai, comme si je parlais à Dieu même, la faute qui est dans mon passé, et pour laquelle on m'a si durement punie!...

Il y eut un moment de silence. Gaston était allé à la meurtrière et avait jeté un regard au dehors.

La marée commençait à baisser; il ne pouvait plus songer à retourner à bord, et il avait six heures au moins à passer dans le phare.

Il donna quelques ordres à ses hommes, et revint vers la jeune femme.

Elle l'attendait et l'invita du geste à se rasseoir; ce qu'il fit.

Puis, quand elle vit qu'il était disposé à l'écouter, elle s'assit à son tour et reprit la parole.

-- Je m'appelle Fanny Stevenson, et j'aurai vingt-huit ans dans quelques mois, dit-elle d'un ton ferme; ainsi que je vous l'ai dit, mon père était capitaine d'armes, et naviguait souvent. J'avais perdu ma mère avant que j'eusse pu la connaître, et j'avais été recueillie dans une famille catholique où je reçus une éducation complète dont je profitai de mon mieux.

Quoique bien jeune encore, j'avais compris que je ne devais rien attendre de l'homme qui m'avait donné le jour. Mon père était un marin grossier, imbu de préjugés enracinés, dont le coeur est toujours resté fermé à toutes les délicatesses, à toutes les aspirations d'une nature comme la mienne!

C'est à peine, si au retour de longs voyages, il consentait parfois à se rappeler qu'il avait une fille.

Je vécus donc seule, livrée à moi-même, presque sans contrôle, et exposée à des dangers dont je n'avais pas appris à démêler la gravité. C'est ainsi que j'atteignis ma quinzième année! Je m'étais développée très rapidement; j'étais grande et forte; on m'a dit souvent alors que j'étais belle, et je ne cacherai pas que le sentiment de cette beauté exceptionnelle m'avait communiqué une ambition fort au-dessus de ma condition. Ce fut mon malheur.

Dans la famille qui m'avait recueillie et qui était française, on recevait de loin en loin quelques jeunes gens qui venaient en Amérique chercher fortune ou courir les aventures.

C'était là des distractions auxquelles je ne pouvais me montrer indifférente, et il m'arriva bien souvent à, cette époque, de me laisser aller à des relations qui, sans dépasser les limites des plus rigoureuses convenances, n'étaient pas toujours d'une correction exempte de reproches.

J'étais vive, j'aimais le plaisir, et je ne tenais pas toujours assez de compte des observations bienveillantes que l'on m'adressait.

Pour tout dire, je commençais à supporter impatiemment les remontrances dont j'étais l'objet, et plus d'une fois, je fus sur le point de rompre brusquement avec mes hôtes, pour essayer d'une vie dont la séduction avait profondément ébranlé les honnêtes résolutions auxquelles je voulais rester attachée.

Les choses en étaient à ce point, quand il arriva dans la ville que nous habitions un étranger qui, dès le premier jour, parut devoir prendre un grand empire sur moi.

C'était un homme d'une trentaine d'années environ, d'un extérieur charmant, de tournure aristocratique, et qui manifestement était bien supérieur à tous les jeunes gens que j'avais rencontrés jusqu'alors.

Il s'appelait le comte de Simier, arrivait de Paris, et se rendait dans l'Amérique du Sud, où il allait, disait-il, diriger une importante exploitation.

À vrai dire, je ne m'intéressai que médiocrement à ce que le comte avait fait, non plus qu'à l'avenir qu'il rêvait.

Je ne vis que lui... et dans la situation où je me trouvais, sa présence exerça tout de suite une profonde impression sur mon esprit et sur mon coeur.

Je n'avais jamais aimé encore, et il ne lui fut pas difficile de s'apercevoir que je l'aimais...

D'ailleurs, je ne cherchais à rien cacher de ce qui se passait en moi... J'avais remarqué, de mon côté, que le comte était empressé et ému chaque fois qu'il me parlait, et il y a dans l'amour que l'on éprouve ou dans celui que l'on inspire, un rayonnement dont on tenterait en vain d'atténuer l'éclat.

Un mois s'était à peine écoulé, que j'étais sa maîtresse!

La jeune femme suspendit un moment son récit et prit sa tête dans ses mains, comme pour ne pas voir l'expression presque douloureuse qui vint se refléter dans les yeux de Gaston de Pradelle.

-- Ah! je vous dis tout! poursuivit-elle d'un ton nerveux et contenu; je n'avais pas même demandé au comte ce qu'il comptait faire de moi; je m'étais donnée sans condition, sans réflexion, m'en remettant à lui du soin de sauver mon honneur, si tant est qu'il dut y penser jamais! Vous le voyez, Monsieur, la chute était complète... Et la seule chance de réhabilitation possible consistait en un semblant de mariage contracté un soir, sans témoins, dans quelque municipalité obscure, dont j'ai à peine conservé le nom! Que valait cette cérémonie? Rien, sans doute! Et que m'importait, d'ailleurs! Le rêve fut de si courte durée, que c'est à peine si, depuis dix ans, il m'en reste quelque souvenir au coeur. J'avais été heureuse plusieurs mois... Je m'étais endormie dans un amour que je croyais éternel, et je ne me rappelle plus, à cette heure, que le réveil terrible qui m'arracha à mon ivresse et me plaça brutalement en présence de la plus horrible des réalités...

-- Pauvre femme! balbutia Gaston, ému.

-- Le comte avait disparu... et je restais seule avec l'enfant à laquelle je venais de donner le jour.

-- Que fîtes-vous?

La jeune femme mordit ses lèvres avec rage.

--Ah! je n'eus pas une seconde d'hésitation, Monsieur, je le jure, répondit-elle; quand je m'aperçus que le bonheur rêvé s'était effondré, que je n'avais plus rien à espérer du misérable qui m'avait si indignement trompée, il se fit en moi une révolution soudaine, inattendue... Le mépris remplaça l'amour presque instantanément, et à la place de l'amant disparu, je ne vis plus que l'enfant qui n'avait pas demandé à naître et à laquelle je résolus de consacrer ma vie tout entière!...

-- Voilà qui était bien.

-- Sans doute, et Dieu m'est témoin que je l'eusse fait comme je l'avais résolu; seulement, j'avais compté sans mon père!...

-- Comment?

-- Depuis quelques jours il était de retour; il avait demandé à quitter la marine pour entrer dans le service des arsenaux. Il ignorait ma honte; mais quelqu'un se chargea de l'en instruire, et alors...

-- Qu'arriva-t-il?

-- Une nuit... j'étais seule... mon enfant dormait près de moi, je travaillais avec acharnement pour gagner le pain de chaque jour... et, en même temps, pour amasser la petite somme qui devait me permettre de fuir et de me dérober à la colère de mon père; j'étais presque heureuse à cette perspective de me retrancher du monde, ne pouvant croire qu'aucun obstacle pût m'empêcher de mettre mon projet à exécution, quand tout à coup la porte de ma chambre s'ouvrit brusquement, et deux hommes en franchirent le seuil.

-- Quels étaient ces hommes?

-- L'un était mon père... l'autre un de ses anciens camarades, que j'avais déjà vu une fois ou deux et qui commandait le cutter de l'État qui fait le service de la côte. Je me levai, le coeur glacé, avec une subite appréhension du danger, et je me précipitai vers le berceau, pour défendre mon enfant, que je croyais surtout menacée! Mais mon père me prit brutalement par le bras, et, pendant qu'il me nouait un bâillon sur la bouche, son compagnon me garrottait énergiquement, de façon à rendre tout cri et tout mouvement impossibles.

Quelques heures plus tard le cutter de l'État me déposait au pied du phare où je pénétrais pour n'en plus sortir!...

-- Mais votre enfant?...

-- Je n'en ai pas eu de nouvelles.

-- Quoi! votre père ne vous a pas dit...

-- Pendant dix années, Monsieur, nous avons vécu ici, l'un près de l'autre, sans échanger une parole. J'ai pleuré, j'ai supplié, j'ai menacé. Cent fois, sous ses yeux, j'ai fait le mouvement de me précipiter sur les rochers du phare, et il est resté muet, plus terrible que s'il m'eût accablée de reproches ou tuée de sa main vengeresse.

-- C'est terrible.

-- N'est-ce pas?...

-- Et pendant ces dix ans, il ne s'est produit aucun incident?

-- Aucun.

-- Personne n'a abordé le phare?

-- Personne.

Il y eut un nouveau et long silence.

Gaston était fort troublé par le récit qu'il venait d'entendre, et une suprême pitié s'élevait de son coeur à la pensée des tortures que la malheureuse avait dû souffrir.

Elle avait été coupable, sans doute!... Mais comment excuser le raffinement que l'on avait déployé dans le châtiment.

Il lui prit la main, et la serra avec intérêt.

Le sentiment qu'il éprouvait était, il faut le dire, d'une nature exceptionnelle.

La jeune femme avait dû être fort belle, ainsi qu'elle l'avait dit elle-même, mais le chagrin avait profondément altéré ses traits, et elle ne conservait que de rares vestiges de sa beauté d'autrefois.

L'oeil seul avait encore tout son éclat et toute sa vivacité, et il s'en échappait par instants des effluves ardentes dont on subissait malgré soi l'impression pénétrante et forte.

-- Dieu a eu pitié de votre situation lamentable, dit enfin Gaston; la liberté qui va vous être rendue vous permettra de vous livrer à des recherches qui vous ont été interdites jusqu'à ce jour.

-- J'essaierai, en effet, répondit la jeune femme en remuant tristement la tête.

-- Au moins, votre père vous laisse-t-il quelque aisance?

Un double éclair s'alluma à cette question dans les yeux de la fille du capitaine d'armes, et un sourire d'une expression mystérieuse releva le coin de sa lèvre.

-- Sous ce rapport, dit-elle d'un ton ironique, le hasard aura déjoué les calculs de mon bourreau.

-- Comment cela?

-- Au moment où il vint habiter le phare, mon père avait réalisé presque toute sa fortune, qui consistait en vingt mille dollars environ... Je savais qu'il avait caché cette somme dans une des nombreuses caches que recèlent les murs épais de la tour, et pendant deux années, sans lui donner le soupçon de mes préoccupations, j'usai de mille stratagèmes pour découvrir l'endroit où il avait enfoui son trésor. Il y a huit jours seulement, et comme sa fin approchait, que je parvins enfin à mon but.

-- Et vous avez cette somme?

-- Il y avait à peine dix minutes qu'il avait cessé de vivre, qu'elle était en ma possession.

Gaston baissa le front sans répondre.

Décidément, tout ce qu'il voyait ou entendait depuis un moment, le rejetait dans un monde de sensations excessives, où toutes les lois de la conscience humaine semblaient être singulièrement méconnues!

Au surplus, on ne lui laissa pas le temps de s'abandonner à des réflexions ni de discuter ses impressions.

La jeune femme s'était levée, et, à voir l'air de résolution qui se manifesta sur ses traits, on pouvait croire qu'elle en avait fini avec les émotions violentes qu'un moment le souvenir du passé avait éveillées en elle.

-- Maintenant, dit-elle, vous me connaissez tout entière, Monsieur, et j'espère que vous voudrez bien me rendre le service que j'ai à vous demander, puisque vous êtes certain que votre intérêt ne s'égarera pas sur une créature indigne.

-- Qu'attendez-vous de moi? interrogea Gaston, repris de nouveau par sa curiosité.

-- Peu de chose, en réalité; mais de votre concours dépend peut- être le succès des recherches auxquelles je vais me livrer.

-- Parlez en toute confiance, et si je puis vous être utile.

-- En premier lieu, continua la jeune femme, vous m'aiderez à abréger toutes les formalités que je vais avoir à subir au sortir de cette prison! Il s'agit, d'abord, d'emporter d'ici le corps de mon père, et de le déposer dans le cimetière du bourg le plus voisin.

-- Cela sera fait comme vous le souhaitez: dans une heure, la chaloupe viendra prendre le cercueil, et dès demain, il sera enseveli dans le lieu que vous aurez désigné vous-même. J'ajoute que l'équipage de _l'Atalante_ l'accompagnera à sa demeure dernière.

-- Merci.

-- Ce n'est pas tout ce que vous désirez?

-- Non, Monsieur.

-- Qu'y a-t-il encore?

La jeune femme parut hésiter une dernière fois; mais elle fit aussitôt un effort sur elle-même, et leva son regard assuré sur Gaston.

-- Vous êtes jeune, Monsieur, dit-elle d'une voix ferme; pendant les courts instants que je viens de passer avec vous, j'ai pu m'assurer que vous êtes sensible et bon, et je me suis persuadé qu'une femme ne s'adressera pas en vain à votre loyauté.

-- Je ne vous comprends pas.

-- Je vais m'expliquer. Votre temps est précieux, je n'en doute pas, et je comprends que vous ayez hâte de reprendre la mer.

-- Sans doute.

-- Cependant si je vous priais de ne pas vous éloigner tout de suite, de m'accorder un jour ou deux, pour m'aider dans certaines démarches que je ne puis faire seule ou qui, du moins, acquerraient une grande autorité si je les faisais appuyée à votre bras et recommandée de votre nom.

-- Que voulez-vous dire?

-- Est-ce trop demander à votre courtoisie?

-- Ce n'est malheureusement pas de courtoisie qu'il s'agit, Madame, mais de mon devoir qui m'oblige à reprendre la mer le plus tôt possible.

-- Alors vous comptez repartir demain.

-- Demain, à l'issue de la cérémonie funèbre.

La jeune femme réprima un mouvement de contrariété, et son regard plongea dans celui du commandant.

-- Soit! dit-elle d'un ton nerveux, j'espérais mieux, mais je n'insiste pas. Seulement, dans les délais que vous venez d'indiquer vous-même, pourrai-je compter sur vous?

-- Assurément.

-- Vous voudrez bien m'accorder votre appui et votre bras?

-- Sans doute.

-- Ce que je vous demande-là, songez-y, Monsieur, je ne puis le demander à personne autre. Désormais, je suis seule au monde, et si vous me refusiez...

-- Mais, par grâce, dites-moi...

-- Voici: je vous ai raconté tout à l'heure, que pour le rapt odieux accompli sur ma personne, mon père s'était fait aider par un sien ami, commandant d'un cutter de l'État.

-- Eh bien!

-- Eh bien... cet homme, je veux le voir!

-- Vous savez donc où il est.

-- Il habite à quelques milles de la côte, où il vit misérablement! L'infâme action qu'il a commise ne lui a pas profité, et une lettre récente qu'il a écrite à mon père, et que j'ai pu intercepter, témoigne de quelques remords. Peut-être le moment est-il favorable: il doit connaître bien des choses du passé, et qui sait si je ne parviendrai pas à lui arracher quelques aveux. Vous comprenez.

-- Parfaitement.

-- Et vous consentez à m'accompagner?

-- Nous partirons quand vous voudrez.

Par un mouvement plus prompt que la pensée même, la jeune femme s'empara des mains de Gaston et les baisa avec un transport de joie folle.

-- Ah! c'est bien, cela! dit-elle en cherchant à réagir contre sa propre émotion, vous êtes généreux, et Dieu vous récompensera. Si ma fille m'est rendue, c'est à vous peut-être que je le devrai...

Puis elle passa dans une pièce voisine, jeta à la hâte une mante sur ses épaules, un voile épais sur ses cheveux, et revint peu après vers le jeune commandant qui attendait.

-- Partons! partons! dit-elle, ne perdons pas une seconde... nous n'avons plus que quelques heures de jour; et la nuit, nous pouvons être arrêtés par bien des obstacles... Venez!...

Ils descendirent d'un pas rapide vers l'embarcation qui fut immédiatement poussée à la mer, et quelques minutes après, elle filait vers la côte, emportant le commandant, la jeune femme et Bob, le petit mousse.

Quand ils atteignirent la côte, il était cinq heures environ.

La bourrasque s'était tout à fait calmée; la mer était unie comme un lac; de chaque côté de l'embarcation, le regard plongeait en des profondeurs limpides, où l'on distinguait une végétation vigoureuse, aux tons colorés, où se mêlaient les fougères hérissées, de véritables parterres émaillés de pépites azurées, ou encore de longs rubans de lianes globuleuses ou tubulées. C'était comme une fête des yeux; de temps à autre, s'élançaient du flanc des rochers aigus et noirs des arbres gigantesques dont les branches chargées de fleurs éclatantes se balançaient mollement au mouvement du flux et du reflux.

Gaston de Pradelle avait rarement observé un pareil spectacle, et s'abandonnait à l'admiration qu'il éveillait en lui.

Quant à miss Fanny Stevenson, elle semblait indifférente à tout, absorbée dans une pensée unique, ne songeant qu'à son but.

Elle s'était rejetée à l'arrière de l'embarcation, avait serré fortement sa mante autour de sa taille, son voile épais sur ses cheveux.

Ainsi accotée, elle gardait le silence, et pendant tout le temps elle ne proféra pas une parole.

Seulement, quand on approcha de terre, elle parut éprouver comme une secousse nerveuse, se dressa sur son séant, et, écartant brusquement son voile, elle jeta un regard plein de flamme sur la rive.

-- Qu'avez-vous? interrogea Gaston, rappelé par ce mouvement à la réalité de la situation.

-- Nous approchons! fit la jeune femme.

-- Vous reconnaissez la côte?

Un sourire amer crispa la lèvre de miss Stevenson, pendant qu'un frisson secouait ses épaules.

-- Depuis dix années, répondit-elle, tout cela a bien changé; la nature ne vieillit pas, et l'âge ne fait que l'embellir. Ce bourg, que vous apercevez maintenant derrière ces bouquets d'arbres, n'était autrefois qu'un pauvre petit refuge de pêcheurs; maintenant c'est presque une ville.

-- Est-ce là que vous habitiez?

Miss Stevenson étendit la main vers un point de la rive.

-- Tenez, dit-elle avec un sanglot mal étouffé, vous voyez cette petite maison blanche, à moitié cachée aujourd'hui par un épais rideau de peupliers et de tamaris, il y a dix ans, elle était humble et pauvre, et le sol, autour d'elle, était pelé et nu. C'est là que j'ai passé les plus doux instants de ma vie, assise auprès du berceau de ma fille. C'est de là aussi que j'ai été violemment arrachée, pour être jetée dans cette prison où vous m'avez trouvée.

-- Est-ce de ce côté qu'il faut gouverner? demanda Gaston.

-- Si vous le voulez bien, répondit miss Stevenson.

La côte n'était plus qu'à une faible distance, il y avait là une petite crique de sable fin, au-dessus de laquelle le bourg s'élevait en amphithéâtre. Gaston y dirigea l'embarcation, et peu après, il sautait à terre et aidait la jeune femme à en faire autant.

Celle-ci avait repris toute son énergie; dès qu'elle eut senti le sol sous ses pieds, elle prit résolument le bras du commandant, et l'entraîna vers la maison qu'elle avait désignée.

Une fois qu'elle en eut atteint le seuil, elle abandonna brusquement le jeune marin et ne tarda pas à disparaître dans le jardin.

Elle resta absente quelques minutes.

Quand elle revint, Gaston remarqua qu'elle était plus pâle encore et qu'elle semblait plus oppressée et plus sombre.

-- Eh bien? fit-il avec un vif intérêt.

-- Rien, répondit miss Stevenson, les gens que je viens d'interroger n'habitent le pays que depuis peu de temps. Ils ne savent rien du passé, et ont ouvert de grands yeux quand j'ai prononcé le nom que je portais autrefois.

-- Alors, vous n'avez obtenu aucun renseignement?

-- Ils ignorent ce qu'est devenue mon enfant; mais ils m'ont donné l'adresse d'un colon qui, peut-être, me le dira.

-- L'ami de votre père?

-- Oui, Monsieur, Georges-Adam Palmer est très connu, paraît-il, dans le bourg de Smeaton. Ah! il n'a pas changé, celui-là, et les références que j'ai recueillies sont peu flatteuses. Sensuel, brutal, ivrogne et voleur, on l'a, pour ainsi dire, mis en quarantaine depuis quelques années, et il habite dans un enclos situé à l'extrémité nord, vivant de rapines, adonné à toutes les débauches.

-- Et vous ne craignez pas d'affronter un pareil homme? objecta Gaston en fronçant les sourcils.

-- Je ne crains rien, puisque vous m'avez promis de m'accompagner.

Le jeune officier approuva du geste.

-- Vous avez raison, dit-il, je suis à vos ordres. Seulement, c'est moi, maintenant, qui vous prierai de vous hâter, car la nuit vient vite, et nous avons à peine une heure devant nous.

Ils s'éloignèrent et se mirent à gravir la rampe par laquelle on montait sur les hauteurs du bourg de Smeaton.

À quelques pas derrière marchait lentement le petit Bob.

À mesure qu'ils avançaient, les habitations devenaient plus rares et le sentier plus étroit... C'était, à droite et à gauche, des terrains vagues, où l'on ne remarquait aucune trace de travail humain. De loin en loin seulement, quelques mauvaises cabanes évidemment abandonnées, ou de sinistres bouges dont l'aspect seul donnait le frisson.

Enfin, au tournant du sentier qu'ils suivaient depuis un quart d'heure, miss Stevenson s'arrêta tout à coup et montra à Gaston une misérable chaumière qui s'élevait au milieu d'un vaste enclos et dont le toit s'était depuis longtemps à moitié effondré sous les efforts combinés de la pluie et du vent.

-- C'est ici? dit-elle d'une voix stridente.

Et elle continua de marcher jusqu'à ce qu'elle eût atteint l'habitation où elle espérait trouver l'homme qu'elle cherchait.

Arrivée près de la porte, elle frappa plusieurs coups sonores, et appliqua aussitôt son oeil contre les ais mal joints.

-- Je le vois, balbutia-t-elle, en proie à une violente émotion.

À l'appel énergique venu du dehors, quelqu'un avait remué à l'intérieur et des pas s'étaient rapprochés du seuil.

-- Qui est là? demanda alors une voix fortement éraillée par l'abus du gin.

-- C'est moi... ouvrez, répondit la jeune femme.

-- Vous!... Qui vous?

-- Avez-vous peur d'une femme?

-- Votre nom!... mille diables... à qui en avez-vous?

-- Eh bien... je suis miss Fanny Stevenson et je veux parler au capitaine Georges-Adam Palmer.

Ce fut un coup de théâtre.

La porte s'ouvrit aussitôt, et le capitaine Palmer apparut sur le seuil, éclairé par la lampe qui brûlait sur la table.

C'était un homme de taille moyenne, aux robustes épaules, à l'aspect repoussant et rude.

D'un premier regard, il toisa miss Fanny, comme pour s'assurer qu'on ne l'avait pas trompé, et que c'était bien la fille de Stevenson qui était devant lui.

Quand tout doute eut disparu de son esprit, il laissa voir un profond étonnement.

Il n'apercevait du reste que la jeune femme, Gaston de Pradelle se tenant dans l'ombre du dehors, il put croire qu'elle était seule.

Un étrange sourire éclaira sa face ignoble.

Évidemment, il venait de se livrer à des libations copieuses. Ses yeux, ses lèvres, ses joues, toute sa physionomie exsudait le gin, et de singulières pensées flottaient dans son cerveau.

Il fît mine de s'incliner.

-- Ah! ah! c'est vous, dit-il; en effet, je vous reconnais. Entrez donc.

Miss Stevenson fit quelques pas et avança jusqu'à la table où brûlait la lampe.

Palmer ne s'occupait que de la jeune femme; une lueur douteuse régnait dans la chambre, on y voyait à peine.

L'ancien capitaine ne remarquait pas la présence du commandant.

D'ailleurs, d'autres sentiments s'étaient emparés de lui, et l'ivresse lui enlevait une partie de sa présence d'esprit.

-- Ah çà! dit-il au bout d'un moment, comme poursuivant une pensée obstinée, vous vous êtes donc échappée de votre prison.

-- Vous le voyez!

-- Ce n'est pas le père qui vous a autorisée?

-- Mon père n'a plus aucun pouvoir sur moi!

-- Il est parti?...

-- Il est mort!

Palmer fit un soubresaut.

-- Mort! mort! répéta-t-il. Dieu me damne, voilà une nouvelle à laquelle j'étais loin de m'attendre, et je m'étonne qu'il ne m'ait pas fait prévenir.

-- Il n'en a pas eu le temps.

-- Quand est-il mort?

-- La nuit dernière.

-- Subitement, alors?

-- Oui, subitement... comme vous dites.

Palmer ne répondit pas. Il était troublé. Quelque chose d'extraordinaire se passait en lui.

Il regardait la jeune femme et la trouvait belle.

Machinalement, il lui offrit la seule chaise qui fût dans la pièce; miss Stevenson s'y laissa tomber.