La Recluse

Chapter 18

Chapter 183,891 wordsPublic domain

-- Oui! oui! dit-elle en baissant les yeux, je vous aime comme je n'ai jamais aimé, comme je n'aimerai jamais! J'espère que ce qui arrive aujourd'hui est la derrière épreuve que Dieu ait voulu m'envoyer. Mais quoi qu'il advienne encore, quelque résolution que mon père doive prendre, je vous jure, Gaston, que je n'aurai jamais d'autre époux que vous, et que ce me sera une joie profonde de vous confier, à vous, le bonheur de toute ma vie.

Une immense satisfaction éclaira à ces paroles les traits du pauvre commandant, et il baisa avec transport les mains de la jolie enfant interdite.

Pendant qu'ils causaient ainsi, tous les deux seuls, oubliant ceux qui les entouraient et qui, du reste, ne prenaient plus garde à eux, toutes les dispositions avaient été prises pour le transport du blessé.

On était allé chercher une voiture; on y avait installé un matelas où Gaston put rester allongé pendant le trajet, et il avait été convenu que le médecin et Edmée ne le quitteraient pas.

Le trajet était long, et on devait aller au pas.

Palmer avait été dépêché en avant pour prévenir Bob, afin qu'il se tînt prêt à recevoir son maître. Une fois le transport effectué, Edmée songerait à ce qu'il lui resterait à faire.

D'ailleurs, elle était résolue.

On eût dit qu'une nouvelle force s'était développée en elle. Maintenant ce n'est plus d'elle qu'il s'agissait, mais de Gaston, et l'épouvantable douleur qu'elle avait éprouvée à la pensée de le voir mourir lui avait donné la mesure de son amour.

Elle ne voulait plus le perdre de nouveau, et aucune puissance humaine ne ferait sur ce point ployer sa volonté.

Et puis, qui était-elle après tout?

Depuis que Fanny Stevenson lui avait révélé le mystère de sa naissance, quelque chose qu'elle n'avait jamais ressenti jusque-là s'était passé en elle.

Désormais elle se sentait complètement détachée des hôtes de la rue de la Chaussée-d'Antin, et si elle conservait toujours pour son père, un profond et inaltérable attachement, elle n'éprouvait pour madame de Beaufort qu'un sentiment de dédain ou tout au moins d'indifférence.

Cette révélation lui avait en quelque sorte rendu sa liberté d'action, et elle était décidée à en user pour assurer le bonheur de ceux qu'elle aimait.

Mais quel moyen employer pour atteindre ce but?

Cela resta un secret qu'elle ne confia à personne, et qu'elle jugea prudent de cacher avec un soin jaloux.

Aussi quand le lendemain, dans l'après-midi, Fanny Stevenson, qu'elle avait trouvée au domicile de Gaston, voulut la questionner sur ce point, et lui faire part des projets qu'elle avait formés elle-même, Edmée eut un geste mystérieux et lui imposa doucement silence.

-- Si vous le voulez bien, ma mère, dit-elle, nous parlerons de toutes ces choses une autre fois.

-- Cependant, il faut prendre un parti, insista miss Fanny.

-- Je le sais.

-- Ton père peut venir d'un moment à l'autre, il connaît ta fuite du couvent; il apprendra que tu es ici, et il viendra.

-- Je le verrai avec bonheur, et j'aurai pour lui la même déférence.

-- Mais ne crains-tu pas...

-- Je ne crains plus rien, car j'ai mon idée.

-- Quelle est-elle?

-- Je vous le dirai bientôt; ayez confiance. J'ai beaucoup réfléchi depuis hier; vous verrez que vous n'aurez pas à vous repentir de m'avoir laissé agir.

Et elle ajouta aussitôt sur un ton singulier:

-- Seulement, il faut que j'aie avec Gaston un entretien décisif; il m'aime, j'en suis certaine, presque autant que je l'aime moi- même, mais il est un point important sur lequel je veux lui demander quelques éclaircissements, et cette explication ne pourra avoir lieu que lorsqu'il sera tout à fait hors de danger.

X

-- Mais le docteur a déclaré que sa blessure était des plus légères.

-- Et j'en rends grâce à. Dieu. C'est donc un peu de patience que je vous demande, et j'espère que vous serez contente de votre fille.

Edmée n'en dit pas davantage, et elle quitta Fanny Stevenson pour aller au chevet de Gaston.

Aucun autre incident ne se produisit ce jour-là, et Edmée ne quitta presque pas le chevet du blessé.

Vers le soir, à la suite de la visite du docteur qui s'était retiré, après avoir constaté un mieux sensible, miss Fanny Stevenson était venue prendre place à côté d'Edmée, et tous les trois, délivrés désormais de toute inquiétude grave, se concertaient sur ce qu'ils allaient faire.

Il était évident que M. et Madame de Beaufort ne resteraient pas inactifs et qu'ils emploieraient tous les moyens légaux pour reprendre leur fille. Miss Fanny Stevenson s'exaltait dans sa résistance et sa haine, et elle ne parlait de rien moins que d'en appeler au scandale et de produire les documents terribles qu'elle avait confiés naguère à Gaston.

Ce dernier la regardait sans répliquer, et soucieux.

Au bout d'un moment, il lui prit doucement la main, et l'interrogea.

-- Vous ne dites rien, vous, Edmée, dit-il: et pourtant c'est mon bonheur, peut-être le vôtre aussi, qui sont ici en jeu.

Edmée releva la tête et oublia son regard sur le visage pâle du jeune commandant.

-- Je n'ai rien à répondre dit-elle, car depuis hier, dans l'état de faiblesse où vous étiez, je ne me sentais pas le courage de vous interroger: mais à présent que le docteur assure que tout danger a disparu, il y a un renseignement que je veux vous demander et que nous avons intérêt à connaître.

-- Lequel? fit Gaston, étonné autant peut-être de la question que de la fermeté avec laquelle elle était faite.

-- Vous nous avez appris que vous aviez failli être assassiné, mais vous ne nous avez pas fait connaître à quel assassin vous avez eu affaire.

-- Eh! le commandant a-t-il besoin de le nommer, interrompit impétueusement miss Fanny, cela ne se devine-t-il pas aisément? L'assassin est Gobson, et c'est madame de Beaufort qui le poussait.

-- Quel but avait-il donc? insista Edmée de la même voix assurée. Ce n'est pas à la vie de Gaston qu'il en voulait, je suppose.

-- Sans doute, répliqua encore miss Stevenson, mais il voulait lui arracher les titres qui établissent mes droits d'épouse, et en même temps la légitimité de ta naissance...

-- Et ces papiers, vous les avez encore? continua Edmée, poursuivant obstinément sa pensée.

-- Ah! c'est Dieu qui m'a protégé, répondit Gaston. Ils étaient trois, et j'eusse été perdu, infailliblement dépouillé, si quelques agents accourus au bruit de la lutte, n'avaient mis les misérables en fuite.

-- De sorte que vous avez toujours ces titres auxquels sont attachés l'honneur et la fortune de madame de Beaufort.

-- Comprends-tu? fit miss Fanny, d'un air de triomphe.

Edmée retomba pour la seconde fois, dans son attitude taciturne et morne, et elle sembla réfléchir profondément.

Il y eut un long silence.

Fanny Stevenson et Gaston l'observaient avec attention, et ils cherchaient à deviner ce qui se passait dans son coeur.

Pourquoi se taisait-elle ainsi? d'où venait son hésitation? quelle pensée sombre pesait sur son esprit?

Miss Fanny eut un mouvement d'impatience.

-- Tu te tais! dit-elle d'un accent amer; tu n'éprouves ni colère du passé, ni désir de vengeance pour l'avenir. Ah! tu n'as donc aucune pitié pour les souffrances dont on a abreuvé ta mère.

Edmée tourna vers miss Stevenson son visage baigné de larmes, et l'attira près d'elle par un geste plein d'abandon et de tendresse.

-- Oh! je vous aime! répondit-elle. Je vous aime de tout l'amour que vous méritez, et ma vie se passera à vous faire oublier les tortures que vous avez endurées; mais, comprenez-moi bien aussi, chère mère adorée, comprenez bien ce que j'éprouve, et pourquoi je ne pourrai jamais me faire un avenir avec le malheur de mon père.

-- Que dis-tu?

-- Ah! il m'aime, lui aussi, vous le savez bien, et je ne pourrais être heureuse si je l'abandonnais avec cette épouvantable pensée que sa honte lui viendrait par l'enfant qu'il a si tendrement aimée. Non, non, plutôt le cloître, plutôt la mort, et je suis bien sûre que M. Gaston ne voudrait pas plus que moi d'un bonheur acheté à ce prix.

-- Mais quelle est ta pensée, dit miss Fanny un peu ébranlée, quel est ton projet?

-- J'en ai un en effet.

-- Dis-le nous.

-- Plus tard.

-- Pourquoi cette discrétion?

-- N'insistez pas, ne me troublez pas, surtout, car, j'ai besoin de toute ma présence d'esprit, de tout mon sang-froid... Mais ayez confiance en moi, et soyez certains, l'un et l'autre, que je n'ai d'autre désir que celui d'assurer votre bonheur qui est le mien!

-- Enfin, que veux-tu faire?

Edmée eut un doux sourire.

-- Je vais prier Dieu de m'éclairer encore, répondit-elle; puis, je réfléchirai pendant cette nuit, et demain je vous dirai ce que j'aurai résolu. Voulez-vous?

-- Il le faut bien.

-- Eh bien! à demain, ma mère bien-aimée; à demain, Gaston, mon fiancé... Et aimez-moi assez l'un et l'autre pour ne pas me demander une action dont le souvenir pèserait éternellement sur ma vie à l'égal d'un remords.

Ce que fit Edmée le lendemain, nous le dirons plus loin; mais auparavant, il n'est pas inutile de faire connaître ce qui se tramait rue de la Chaussée-d'Antin, et surtout ce qui s'y était passé à la suite des événements que nous venons de raconter.

Ainsi que l'avait deviné miss Fanny Stevenson, c'était bien Gobson, poussé par madame de Beaufort, qui avait préparé le guet- apens, lequel devait avoir pour effet de dépouiller le jeune commandant des papiers qu'il portait toujours sur lui.

Seulement, il faut être juste, même envers les coquins; la pensée de Gobson n'allait pas plus loin que la spoliation, et son intention n'était point d'attenter aux jours de Gaston.

Sous prétexte de le conduire auprès de M. de Beaufort, il l'avait attiré dans un lieu désert, où deux affidés étaient apostés, et une fois là, il s'était démasqué tout à fait et avait découvert ses batteries.

Mais il avait affaire à un homme qu'il n'était pas facile d'intimider ni de surprendre. Gaston s'était défendu avec une énergie à laquelle les assaillants ne s'attendaient pas, et une lutte s'était engagée, qui avait mal tourné.

Un coup de couteau est bien vite donné, et l'un des deux hommes aux gages de Gobson n'aimait pas à flâner longtemps dans les rues, la nuit.

Il avait donc précipité le dénouement, convaincu, depuis longtemps, qu'il est plus commode de dépouiller un blessé qu'un homme valide.

Cette vivacité avait tout gâté.

Gaston était tombé en appelant à l'aide, et au moment où les trois bandits allaient se ruer sur le corps roulé à terre, un bruit de pas s'était fait entendre, et ils avaient dû s'empresser de disparaître.

Gobson fut le dernier à s'éloigner.

Mais l'affaire devenait mauvaise. Cela ne pouvait plus passer pour une simple rixe; il jugea prudent d'imiter l'exemple que lui donnaient ses deux compagnons.

Il détala donc peu après, disparut dans le lacis des rues étroites et sombres de ces quartiers, et s'étant jeté dans le premier fiacre qu'il rencontra, il regagna lestement l'hôtel de la Chaussée-d'Antin.

Madame de Beaufort était déjà rentrée du couvent, et elle l'attendait avec une mortelle impatience.

Quand elle entendit son pas dans le couloir qui conduisait à sa chambre, elle fut sur le point de défaillir.

Un instant après, Gobson entrait.

-- Eh bien!... interrogea-t-elle l'oeil ardent, les doigts crispés.

Gobson fit un geste découragé.

-- Rien! dit-il un peu confus.

-- Tu ne l'as pas vu?

-- Je le quitte à l'instant.

-- Mais ces parchemins... ces titres?...

Gobson raconta brièvement ce qui venait d'arriver, et quand il eut fini, madame de Beaufort se laissa tomber accablée sur un fauteuil.

-- Ah! je suis maudite! balbutia-t-elle en roulant sa tête dans ses mains affolées; ma fille! mon enfant! c'est fini, cette femme nous déshonorera! Que faire! que faire!

Et elle resta inerte, affaissée devant Gobson qui, de son côté, n'osait plus proférer une parole.

Ce dernier incident allait singulièrement compliquer la situation.

Fanny Stevenson devait devenir plus implacable encore qu'auparavant; elle trouverait en Gaston un auxiliaire résolu et redoutable, et il n'était pas douteux qu'à eux deux, ils ne parvinssent à éveiller l'intérêt de la justice.

C'était terrible.

Madame de Beaufort se perdait en projets plus ou moins sensés, et elle se demandait si vraiment elle n'était pas le jouet de quelque abominable cauchemar.

Enfin, elle se releva et se mit à faire quelques pas à travers la chambre.

-- Et elle! Edmée! balbutia-t-elle d'une voix brisée, où est-elle? Ne sais-tu pas au moins ce qu'elle est devenue?

-- Je ne sais rien, répondit Gobson.

-- Mais il faut savoir, cependant...

-- Demain, dès le jour, je me mettrai en campagne, et je vous promets...

-- Quelle misère! mon Dieu! et quelle destinée pour ma pauvre Nancy! Car celle-là, c'est ma fille: Nancy, mon seul amour! et qu'espérer pour elle après un tel scandale? Ah! que Dieu ait pitié de nous!

XI

Sur ces mots, madame de Beaufort congédia Gobson en lui recommandant de venir le lendemain lui faire connaître ce qu'il aurait appris, et dès qu'il se fut éloigné elle rentra dans la chambre, plus désespérée qu'elle ne l'avait jamais été.

Elle avait peur! Mille fantômes vinrent s'asseoir à son chevet; elle eût donné la moitié des jours qui lui restaient à vivre pour être au lendemain.

Et en effet, elle était loin de se douter de ce qui allait se passer.

Pendant toute la matinée du lendemain, une agitation sourde ne cessa de régner dans l'hôtel de la Chaussée-d'Antin.

Madame de Beaufort déjeuna dans sa chambre, prétextant une légère indisposition, et M. de Beaufort, tourmenté de vagues inquiétudes, lui ayant fait demander si elle pouvait le recevoir, elle lui avait fait répondre qu'elle ne pourrait accéder à son désir que dans l'après-midi.

Elle resta donc seule, chez elle, attendant les nouvelles du dehors, que Gobson s'était engagé à lui apporter.

Ce dernier se présenta vers midi.

Il battait Paris depuis le matin et avait appris tout ce qu'il était intéressant de savoir.

Madame de Beaufort l'écouta avec une avidité fiévreuse et frissonna au récit des aventures de la nuit précédente.

Toutes ses appréhensions se vérifiaient: Fanny Stevenson avait révélé à Edmée le secret de sa naissance; la mère et la fille se liguaient avec Gaston de Pradelle, et de la lutte qui ne pouvait manquer de s'engager devaient sortir la honte et le déshonneur de M. de Beaufort!

C'était l'effondrement complet, la ruine irrémédiable... et elle ne voyait aucune issue à cette impasse où elle s'était elle-même acculée!

M. de Beaufort vint la voir vers deux heures.

Elle n'était pas encore remise.

De son côté, d'ailleurs, il était horriblement inquiet.

Il venait d'apprendre qu'Edmée avait quitté le couvent, et -- chose invraisemblable, mais effrayante -- on lui avait affirmé que sa fille avait accompagné Gaston blessé jusqu'à sa demeure.

Il y eut entre les deux époux une explication violente.

Madame de Beaufort s'abandonnait à son désespoir. Elle était désormais incapable de raisonner. On ne pouvait plus la bercer d'illusions; la catastrophe était imminente; il fallait prendre un parti.

Lequel?

Fanny Stevenson serait évidemment sans pitié; on devait s'attendre à tout de sa part, et il n'était pas douteux qu'Edmée ne se mît de son parti.

M. de Beaufort répondait à peine.

Une pâleur livide était répandue sur ses traits; son regard se voilait sous le regard ardent de sa femme. Ses yeux étaient rougis par des larmes qui les brûlaient sans pouvoir couler.

-- Et vous êtes là? vous ne répondez pas! dit tout à coup madame de Beaufort, en se dressant devant lui, irritée et menaçante; il est bien temps cependant que je sache ce que vous comptez faire, et si je ne dois plus me regarder désormais que comme votre maîtresse.

-- Juliette! fit le malheureux d'un ton suppliant.

-- Eh! ce n'est de prières ni de larmes qu'il s'agit, c'est de volonté et d'énergie. Ah! vous aviez jusqu'à présent, réservé le plus pur de votre amour pour l'enfant de cette femme, et quant à Nancy, ma pauvre fille à moi, il y a longtemps que vous l'aviez repoussée de votre coeur.

-- Ne parlez pas ainsi.

-- Aussi voyez; vous en êtes bien récompensé aujourd'hui. Est-ce qu'Edmée a souci de vous seulement, est-ce qu'elle s'inquiète du scandale, de la honte. A-t-elle hésité à suivre cet homme qu'elle aime, et dont au premier jour elle fera son amant.

-- Ce que vous dites là est indigne.

-- Vous allez peut-être la défendre?

-- Edmée est une enfant pure et soumise. Ce sont vos violences, vos injustices qui l'ont poussée à bout.

-- Mon Dieu! mon Dieu! vous l'entendez! balbutia madame de Beaufort éperdue; Edmée! Edmée! Ah! elle ne m'avait pas trompée, moi, du moins, et elle montre à cette heure qu'elle est bien l'enfant de cette Fanny!

En parlant ainsi, madame de Beaufort s'était mise à parcourir la chambre à pas heurtés; quand elle revint vers son mari elle s'arrêta brusquement.

-- Voyons! dit-elle d'un ton saccadé, je vous demandais tout à l'heure ce que vous comptiez faire, et j'ai besoin de connaître la résolution que vous allez prendre pour décider moi-même la conduite que je dois tenir. Faut-il que je quitte cet hôtel avec ma fille? ou bien encore m'y croire chez moi! Répondez.

M. de Beaufort eut un mouvement impatient qu'il ne put réprimer.

Il était lui-même à bout de force, sourdement fâché contre le sort, cherchant âprement à sortir de cette situation sans issue.

-- Pour Dieu! répliqua-t-il, ne vous abandonnez pas de la sorte, et n'aggravez pas par votre exagération la position qui nous est faite. Edmée, je le répète, est une enfant dont le coeur ne s'est jamais démenti et qui, j'en réponds, ne fera rien qui puisse être un danger pour son père. Laissez-moi donc la conduite de cette affaire; ne m'y mêlez plus ce Gobson qui m'a déjà bien plutôt mal servi, et je crois pouvoir vous assurer que sous peu...

-- Quelle est votre intention? interrompit madame de Beaufort.

-- Je verrai Edmée.

-- Quand cela?

-- Aujourd'hui même, et il faudra qu'elle ait bien changé en si peu de temps, pour que je n'obtienne pas ce que je compte lui demander.

Ainsi qu'il l'avait annoncé, M. de Beaufort se rendit le jour même à l'hôtel qu'Edmée habitait avec Fanny Stevenson; mais on lui dit qu'Edmée était avec elle auprès de M. Gaston de Pradelle, qui occupait un appartement dans la maison contiguë.

M. de Beaufort n'hésita pas, et quelques minutes plus tard, il sonnait chez le jeune commandant.

C'est Bob qui vint lui ouvrir.

-- M. de Pradelle? demanda M. de Beaufort.

-- Le commandant est souffrant en ce moment, répondit Bob, et le médecin a défendu de recevoir personne.

-- Mais n'y a-t-il pas auprès de lui?...

-- Le commandant est seul.

-- Cependant on m'avait assuré...

-- On aura trompé monsieur.

M. de Beaufort n'insista pas davantage. C'était une consigne; il n'avait aucun espoir de la forcer; il se retira.

Toutefois, il ne rentra pas tout de suite à l'hôtel.

Il ne voulait pas affronter madame de Beaufort, et il erra pendant quelques heures dans Paris, en proie à une agitation qui s'expliquait de reste.

Ce ne fut que le soir, vers huit heures, qu'il regagna la rue de la Chaussée-d'Antin.

Comme il passait devant la loge, il vit le concierge en sortir et venir à sa rencontre.

Il s'arrêta.

-- Qu'y a-t-il? demanda M. de Beaufort.

Le concierge lui tendit une lettre qu'il tenait à la main.

-- C'est une lettre! répondit-il. On vient de l'apporter à l'instant, et j'allais la remettre à Germain.

M. de Beaufort prit la lettre, jeta un coup d'oeil sur la souscription à la lueur du gaz, et frissonna.

C'était l'écriture d'Edmée!

-- Bien! c'est bien! dit-il.

Et il courut s'enfermer dans son cabinet. Un instant après, il lisait ce qui suit:

«Cher père adoré,

«On m'apprend, à l'instant que vous êtes venu à l'hôtel, et que vous avez demandé à me parler.

«Je suis bien désolée, car je comprends toutes les inquiétudes que vous devez éprouver, et j'aurais voulu vous expliquer tout ce qui s'est passé.

«J'allais vous écrire moi-même: j'ai bien besoin de vous voir, de vous rassurer, d'obtenir mon pardon pour la peine que je vous cause; de vous dire surtout que je vous aime, comme jamais peut- être je ne vous avais aimé encore.

«Ne vous hâtez pas trop de juger ma conduite... Remettez avant de me condamner...

«Demain, je vous attendrai toute la journée. -- Vous viendrez, n'est-ce pas?

«J'ai bien pleuré depuis hier, en pensant à vous, qui avez été toujours si bon pour moi; croyez que je vous conserve au fond de l'âme une inaltérable affection contre laquelle rien ne prévaudra.

«Les larmes m'aveuglent... ô mon bon père, songez que votre fille vous attendra demain, et que ce lui sera une grande consolation de pleurer dans vos bras et sur votre coeur.

«Edmée.»

XIII[1]

La journée du lendemain fut attendue par tous avec une impatience qui s'explique, sans qu'il soit besoin d'y insister.

M. de Beaufort avait fait connaître à madame de Beaufort la lettre d'Edmée, et les termes dans lesquels s'exprimait la pauvre enfant avaient communiqué une sorte d'espoir aux hôtes de la rue de la Chaussée-d'Antin.

M. de Beaufort ne pouvait penser que sa fille se montrerait impitoyable; il connaissait son coeur excellent, et le contact de Fanny Stevenson ne pouvait pas, en si peu de temps, lui avoir fait oublier l'amour qu'elle avait toujours témoigné à son père.

Mais que d'appréhensions cependant, et que d'inquiétudes le tinrent éveillé pendant une partie de la nuit!

Quant à Edmée, on eût dit qu'après avoir écrit à son père un grand apaisement s'était fait en elle. La fièvre qui l'agitait s'était calmée; une sérénité radieuse éclatait maintenant sur son front, et quand par hasard un voile passait sur son regard, il était promptement dissipé, et un sourire d'une ineffable douceur venait relever le coin de sa lèvre.

Le matin du jour suivant, elle se leva de bonne heure.

Fanny Stevenson entra dans sa chambre dès qu'elle fut levée, et après l'avoir baisée longuement au front, la retint un moment étroitement serrée contre sa poitrine.

-- Ainsi, tu es bien décidée? lui dit-elle d'une voix émue.

-- Oui, chère mère, bien décidée... répondit Edmée en la regardant dans les yeux.

-- Tu ne regretteras rien?

-- Rien! rien! croyez-le. Mais, vous-même, vous m'avez dit...

-- Moi! je n'ai qu'une pensée..., ton bonheur! et si tu es heureuse...

-- Ah! c'est la réalisation de mon rêve le plus cher, et quoi qu'il arrive...

Elle allait continuer... elle s'arrêta brusquement.

On venait de sonner.

-- Mon père! balbutia la pauvre enfant en devenant subitement pâle.

-- Ce ne peut être lui encore, répliqua Fanny Stevenson; il est à peine neuf heures.

-- Qui cela peut-il être, alors? Fanny Stevenson alla ouvrir. C'était Bob.

Edmée eut un cri d'effroi.

-- Qu'y a-t-il? fit-elle en se précipitant vers Bob. M. Gaston?...

-- Le commandant a passé une fort bonne nuit, répondit le novice, et il vous présente tous ses respects. Seulement, il a reçu ce matin une lettre sous l'enveloppe de laquelle il y en avait une seconde qui vous était adressée, et il m'a ordonné de vous l'apporter immédiatement.

En parlant ainsi, Bob remit à Edmée une lettre dont celle-ci s'empressa de déchirer l'enveloppe.

Elle courut à la signature: elle était de Mariette.

Il y avait longtemps qu'Edmée n'avait entendu parler de la jolie pensionnaire de Sainte-Marthe, et ce lui fut une grande joie d'avoir de ses nouvelles.

La lettre avait huit pages d'une écriture menue et serrée, et on voyait que la petite Mariette avait voulu rattraper le temps perdu.

Edmée ne remit pas à la lire.

Elle congédia Bob aussitôt, en le priant de prévenir Gaston qu'elle irait bientôt lui faire connaître le résultat de l'entretien qu'elle allait avoir avec son père, et comme Fanny Stevenson jugea que sa présence ne pouvait plus lui être utile, elle suivit le jeune novice, laissant sa fille tout entière à la lettre qu'elle venait de recevoir.

Dès qu'elle fut seule, Edmée en commença la lecture.

Et à peine eut-elle jeté un coup d'oeil sur les premières lignes, qu'une expression de profond étonnement se répandit sur ses traits.