Chapter 13
La chambre était propre; deux grandes fenêtres y laissaient pénétrer un jour cru.
Gaston en ouvrit une et plongea son regard au dehors.
Les fenêtres donnaient sur la cour. En face s'élevait le couvent, et Gaston constata avec un frémissement de joie que, de l'endroit où il se trouvait, on pouvait distinguer tout ce qui se passait dans le parloir.
C'est plus qu'il n'espérait.
-- Mon domestique sera fort bien ici, dit-il; je retiens donc le logement. Dans une heure, votre nouveau locataire viendra s'installer.
Et il allait se retirer, quand il demeura comme cloué à sa place par une surprise mêlée de stupeur.
Derrière la haute fenêtre du parloir, il venait d'apercevoir la silhouette d'Edmée.
XIX
Un frisson glacé passa sur sa chair et tout son être frémit.
Elle! c'était bien elle!
Il ne la voyait qu'imparfaitement; mais son coeur ne pouvait s'y tromper, et un sanglot s'engagea dans sa gorge.
C'est qu'aussi la pauvre recluse était bien changée.
Il remarqua surtout la profonde altération de ses traits et l'amère et douloureuse mélancolie de son attitude.
Son coeur se brisa. Il eût voulu franchir l'espace, la prendre dans ses bras, la serrer contre sa poitrine.
Jamais il ne l'avait tant aimée que dans ce moment; il eût donné sa vie pour presser une seconde son front pâli sous ses lèvres ardentes.
Mais il restait là, retenu à sa place par un sentiment supérieur. Il regardait et attendait.
Quoi? Il ne le savait pas lui-même.
Peut-être espérait-il qu'elle tournerait les yeux de son côté et qu'elle l'apercevrait.
Edmée était loin de soupçonner sa présence si près d'elle; son père lui parlait et elle l'écoutait triste, accablée, résignée comme toujours!
Que lui disait M. de Beaufort?
Parfois un sourire contraint relevait le coin de sa bouche: son regard se voilait, et elle cachait sa tête sur la poitrine de son père.
Parfois aussi un éclair parti de ses yeux, d'ordinaire si doux, éclairait son visage, et Gaston y surprenait une expression qu'il ne leur connaissait pas.
Qu'est-ce que cela voulait dire?
La pauvre créature, lasse de souffrir, sentait-elle sourdre en elle des mouvements de révolte mal contenus?
M. de Beaufort paraissait, par instants, embarrassé et timide; on eût dit qu'il s'étonnait de certaines résistances qu'il rencontrait pour la première fois chez son enfant.
Gaston observait tout cela, partagé entre mille sensations contraires.
L'homme qui l'accompagnait attendait derrière lui, étonné, sans comprendre.
Tout à coup, le jeune commandant se retira brusquement de la fenêtre, et gagnant précipitamment la porte.
-- C'est bien, dit-il au concierge: je retiens, cette chambre; mon domestique viendra, ainsi que je vous l'ai dit, s'y installer dès aujourd'hui, et il paiera le terme d'avance.
Puis il descendit les marches quatre à quatre.
Il n'avait pas de temps à perdre.
Il venait de voir une chose effrayante.
Pendant l'entretien du père et de la fille il avait remarqué que les soeurs allaient et venaient très affairées à travers les couloirs, et il n'y avait pas pris garde autrement.
Mais bientôt il vit Edmée jeter un voile épais sur ses cheveux, poser sur ses épaules un châle dont M. de Beaufort l'aida à s'envelopper; puis elle prit le bras de son père et quitta le parloir.
Une sueur froide perla à ses tempes, et une épouvante sans nom le saisit.
Allait-on encore une fois enlever Edmée? et dans ce cas, où devait-on la conduire?
Il y avait, dans cet acharnement à soustraire la malheureuse jeune fille à toutes recherches un fait si révoltant, si monstrueux, qu'il n'y pouvait croire.
Il voulait s'assurer qu'il se trompait.
Quand il arriva dans la rue, M. de Beaufort montait dans le coupé qui l'avait amené.
Mais Edmée y était-elle montée avec lui?
C'était là le point important et il ne put le vérifier.
Car au moment où il se précipitait vers la voiture pour fixer ses doutes, le cocher enlevait ses chevaux, et le coupé partait au grand trot.
Gaston eut un accès de rage aveugle, et fit un geste de résolution farouche.
-- Ah! quoi qu'ils fassent, murmura-t-il avec fureur, quelques précautions qu'ils prennent, il faudra bien que je la retrouve, et ce jour-là, à mon tour, je n'aurai ni pitié ni faiblesse.
Il rentra chez lui agité, fiévreux, en proie à une exaltation comme il n'en avait jamais éprouvé.
Malheureusement il était réduit à l'inaction jusqu'au lendemain, car c'est le lendemain seulement à midi qu'il pouvait voir soeur Rosalie et se concerter avec elle sur les résolutions à prendre.
Toutefois, en attendant, il donna ses ordres à Bob, lui désigna la maison où il venait de louer une chambre pour lui, et lui expliqua surabondamment ce qu'il avait à faire.
C'était simple d'ailleurs.
Tenter d'établir des communications avec le couvent, s'y ménager des intelligences, si c'était possible, fréquenter la chapelle; enfin surveiller toutes les personnes qui entreraient à _l'Adoration_ ou qui en sortiraient.
Bob partit emportant ces instructions, et Gaston resta seul.
Le soir, il alla rôder autour de l'hôtel de la Chaussée-d'Antin, dans l'espoir d'y rencontrer M. de Beaufort. Mais il ne vit personne.
L'hôtel était plongé dans l'ombre; on eût dit qu'il était inhabité.
La nuit qu'il passa à la suite de ces événements fut peut-être une des plus tourmentées qu'il eût passée encore.
Mais un incident inattendu allait lui apporter une distraction et en même temps un aide qui n'était pas à dédaigner.
Le matin, vers huit heures, il entendit carillonner à sa porte.
Bob n'était pas là. Gaston alla ouvrir, et il fut tout étonné de voir entrer Maxime.
Maxime avait précipité son départ; il n'avait pas pris le temps d'adresser un télégramme à son ami, s'était jeté dans le train express la veille, vers deux heures, et il arrivait tout droit chez Gaston, après avoir pris à peine une heure pour secouer la poussière du voyage.
-- Pardieu! fit Gaston, voilà une agréable surprise. Je ne t'attendais que dans quelques jours.
-- Je ne tenais plus à Brest, répondit Maxime; Paris me manquait.
-- Et mademoiselle Duparc?
-- Et Mariette aussi; pourquoi le cacherais-je? Décidément j'en suis fou.
-- Cela se voit de reste.
-- Je suis résolu...
-- À quoi!
-- À me marier.
Gaston regarda son ami avec un sourire ironique.
-- Ah çà! dit-il, avec une pointe d'enjouement, tu me dis cela comme si tu avais hésité.
-- Eh! sans doute que j'ai hésité.
-- À quel propos?
-- Dame! écoute donc! moi, je n'y avais jamais songé. J'ai bien ébauché quelques amourettes dans les quatre parties du monde; mais cela n'avait effleuré que l'épiderme, et je n'en faisais pas moins mes deux repas par jour, sans compter les lunchs. Mais il est écrit que c'en est fait!
-- Pauvre Maxime!
-- Tu me plains!
-- Eh non! Seulement je ne m'y attendais pas...
-- Ni moi non plus, pardieu! Quand je me suis rendu pour la première fois au couvent de Sainte-Marthe, je comptais continuer mon rôle de tuteur et de cousin, et je m'imaginais que, Mariette et moi, nous nous retrouverions, comme nous nous étions quittés trois années auparavant: enfants étourdis et insouciants qui ne songent qu'à rire, et ne demandent rien encore à la vie!
Mais au lieu de la petite fille que j'avais laissée au départ, voilà que j'aperçois une belle personne dans toute la grâce de l'adolescence; je la regarde et la trouve charmante; je l'écoute et elle est spirituelle; enfin, je lui parle, et je la vois s'émouvoir et se troubler, comme si ma présence lui faisait plaisir et peur! Ma foi! c'est communicatif cela, et j'ai perdu la tête.
-- Tu la retrouveras.
--C'est pour cela que je me marie.
-- Alors, tu vas la demander?
Maxime éclata en un joyeux éclat de rire.
-- N'est-ce pas là, dit-il gaiement, une situation exceptionnelle et tout à fait charmante? Deux orphelins qui ne dépendent plus que d'eux-mêmes et qui se donnent l'un à l'autre, dans toute la plénitude de leur volonté et la sincérité de leur amour! Cite-moi beaucoup de mariages qui se concluent dans de semblables conditions.
-- Tu as raison.
-- Mais voyons! nous bavardons tous les deux, et j'oublie...
-- Quoi donc?
-- Eh mais! il faut nous rendre à Sainte-Marthe.
Gaston haussa les épaules.
-- Décidément, répliqua-t-il, la tête n'y est plus; il n'est pas dix heures encore, et la seule chose que nous ayons à faire, c'est d'aller déjeuner.
-- C'est vrai! Tu vois, il est temps que cela finisse! J'ai toujours eu cependant un robuste appétit, et j'étais hors de pair sous ce rapport au carré des officiers; mais depuis un mois...
-- Es-tu prêt?
-- Quand tu voudras.
-- Eh bien! partons, mon ami; car je n'ai pas moins de hâte que toi d'aller au couvent de Sainte-Marthe.
Ils allaient sortir, Maxime s'arrêta sur les dernières paroles de Gaston.
-- Au fait, dit-il, pris d'une idée subite, je n'en fais jamais d'autres, et je suis vraiment bien ingrat.
-- Qu'est-ce qui te prend?
-- Ah! l'amour rend égoïste.
-- On le dit.
-- Et, dans la joie de mon bonheur, j'oubliais que tu traverses, en ce moment, de cruelles épreuves.
-- Ce ne sera rien, je l'espère.
-- Où en es-tu?
-- Au même point, à peu près.
-- Mais, mademoiselle de Beaufort?
-- Disparue.
-- Ah! je compte bien que tu ne repousseras pas mon concours, et tu sais que tout mon sang et ma vie sont à toi.
Gaston remercia du geste.
-- Oui, oui, je sais tout cela, dit-il, et je compte sur ton amitié et ton dévouement; mais, viens! partons, et tout en déjeunant, je te raconterai ce qui s'est passé pendant ton absence, et les événements qui se préparent.
XX
Quelques minutes avant midi, les deux amis entraient au couvent de Sainte-Marthe, bien diversement impressionnés l'un et l'autre.
Un changement inattendu s'était opéré chez Gaston: ce qu'il avait vu la veille, la certitude qu'il venait d'acquérir de la nouvelle tentative que l'on préparait contre Edmée, avait modifié ses dernières résolutions, et il arrivait bien décidé à s'unir à Fanny Stevenson pour empêcher l'odieuse séquestration que l'on méditait.
Jusqu'ici, il avait hésité.
Il ne pouvait croire à tant de noirceurs; il s'obstinait à espérer en l'amour que M. de Beaufort avait toujours témoigné à sa fille. Mais, depuis la veille, il ne doutait plus que le malheureux père ne fût entièrement gagné à la cause de madame de Beaufort, et il voulait empêcher qu'Edmée ne lui fût enlevée.
Ce qu'il allait faire, il ne le savait pas bien; mais il verrait miss Fanny, et, à eux deux, ils ne pouvaient manquer de réussir.
Quant à Maxime, il ne pensait qu'à Mariette, et il était fort ému.
Ce qu'il avait à lui dire était bien simple, cependant; mais quelquefois ce sont les choses les plus simples qui sont les plus difficiles à exprimer.
Comment s'y prendrait-il? Par où fallait-il commencer?
Le moment psychologique était venu, et après avoir cru fermement à l'amour de Mariette, maintenant il se sentait pris d'un doute affreux.
Mariette était la franchise et la bonté mêmes.
Jusqu'alors il avait cru lire dans ses yeux tout ce qui se passait dans son coeur, mais qu'allait-il devenir s'il s'était trompé et si ce qu'il avait pris pour de l'amour n'était que l'expression d'une reconnaissance dont elle n'avait pas cherché à voiler la vivacité!
Quand il pénétra dans le parloir et qu'il aperçut la jolie enfant, son coeur se mit à battre avec une violence désordonnée.
Mariette, elle, ne paraissait ni plus émue ni plus embarrassée qu'un mois auparavant, lors des premières visites de son cousin. Son visage resplendissait de la même joie sereine, et c'est avec la même candeur, le même abandon, qu'elle accourut présenter son front au baiser fraternel du jeune lieutenant de vaisseau.
Celui-ci l'entraîna dans un coin du parloir.
-- Ah! je ne vous attendais pas si tôt, dit-elle avec sa moue charmante: et pourtant j'avais hâte de vous revoir. Vous avez été bien longtemps absent et vous m'avez écrit bien peu souvent.
-- J'ai été si occupé... balbutia Maxime.
-- La marine prend donc tous vos instants?
-- Ce n'est pas la marine seule.
-- Cependant...
-- J'ai eu d'autres soucis.
-- Vous? À quoi pensiez-vous donc?
-- À vous.
-- Vraiment?... Ça, c'est gentil; car, moi, il ne se passe pas de jours...
-- Chère Mariette!...
-- Enfin! expliquez-moi, au moins, quelle grave préoccupation...
Un nuage glissa sur le front du jeune homme, et comme Mariette s'était assise, il prit place à ses côtés.
-- Voici! dit-il au bout d'un instant. Depuis que je vous ai revue, j'ai cru remarquer que vous ne vous plaisiez pas beaucoup à Sainte-Marthe.
-- Dites: pas du tout... et vous serez dans le vrai!
-- Alors, j'ai cherché quel moyen je pourrais bien prendre pour vous en faire sortir.
Mariette enveloppa son cousin d'un regard où il n'y avait encore que de l'étonnement.
-- Sortir d'ici, répéta-t-elle; y songez-vous? Et que pourrais-je faire, une fois dehors?
-- C'était le difficile en effet.
-- Une orpheline! Sans parents, sans amis!...
-- C'est ce que je me suis dit.
-- Et vous y avez renoncé?
-- J'ai persisté, au contraire, et je crois que j'ai bien fait.
-- Comment cela?
-- Car, si vous le voulez, cela dépendra de vous.
Cette fois encore, l'enfant regarda Maxime avec une profonde attention.
-- Voilà que je ne comprends plus, dit-elle d'un ton lent et vague.
-- C'est pourtant bien clair, répartit Maxime. Ainsi que vous le disiez, il vous serait difficile, une fois hors de Sainte-Marthe, de rencontrer une situation convenable, et vous vous y trouveriez plus malheureuse et plus isolée qu'au couvent. À moins cependant...
-- Achevez.
-- À moins qu'il ne se présente un homme que votre grâce et votre beauté auraient séduit, et qui vous demanderait le bonheur de devenir votre époux.
-- Vous voulez me marier? fit Mariette avec un tressaillement.
-- Cela vous effraierait-il?
-- Cela ne m'effraierait pas, mais il me semble si impossible qu'un homme raisonnable songe à épouser; sans dot...
-- Il y en a un.
-- Vous le connaissez?
-- C'est un jeune homme; vingt-cinq ans; ni beau, ni laid, avec de la gaieté, de l'esprit aussi, du moins on le dit, et possédant une fortune modeste, mais suffisante pour assurer le bonheur d'une femme qui ne serait pas très exigeante.
Mariette garda le silence; elle avait penché son beau front. Une imperceptible pâleur couvrait ses joues d'ordinaire si roses, et sa poitrine se gonflait par instant sous l'empire d'une émotion intense.
-- Vous ne répondez pas, insista Maxime d'une voix inquiète.
-- Eh! que voulez-vous que je réponde? dit-elle; j'étais loin de m'attendre à une pareille communication, et vous admettrez qu'elle a de quoi surprendre. Je ne dis pas que quelquefois je n'aie pas arrêté ma pensée sur un avenir qui est celui auquel rêvent le plus volontiers toutes les jeunes filles de mon âge. Mais, moi je m'étais fait un idéal.
-- Ah! fit Maxime, un moment décontenancé.
-- D'abord, je me suis promis de n'épouser jamais qu'un homme qui m'aimerait.
-- Ah! celui-là vous aime à en perdre la raison.
-- Il me connaît alors?
-- Depuis longtemps.
-- Mais ce n'est pas tout.
-- Qu'y a-t-il encore?
-- Il y a que je voudrais, moi aussi, être bien sûre que je l'aimerai.
Par un mouvement irréfléchi, Maxime prit la main de Mariette et la serra tendrement dans les siennes.
-- Il se trompe peut-être, répliqua-t-il, mais il a espéré quelquefois qu'il ne vous était pas tout à fait indifférent.
-- Je le vois donc? fit Mariette, dont le visage, s'éclaira.
-- Oui... oui... souvent.
-- Et quel est son nom?
-- Maxime de Palonnier.
Mariette eut un sanglot de bonheur: un petit cri vif et doux comme un cri d'oiseau s'échappa de ses lèvres, et elle leva sur Maxime ses deux yeux voilés de douces larmes.
-- Oh! vous êtes le meilleur, le plus généreux des hommes! dit- elle avec effusion, et ma vie tout entière ne suffira pas à vous payer le bonheur que vous m'aurez donné!
En parlant ainsi, elle alla cacher sa tête éperdue sur la poitrine du jeune homme, sans prendre garde à soeur Rosalie qu'un pareil oubli pouvait à bon droit scandaliser.
Mais miss Fanny ne songeait guère à elle. Gaston venait de lui raconter ce qui était arrivé, et à la nouvelle du récent enlèvement de sa fille, elle s'était dressée de sa chaise, palpitante, oppressée, le regard chargé de haine.
-- C'en est trop! dit-elle d'un ton violent; ils ont comblé la mesure, et il est temps que nous intervenions.
-- C'est mon avis! approuva Gaston; j'y suis désormais résolu, et ce que vous me direz de faire, je le ferai.
-- À la bonne heure! Dès aujourd'hui, moi, je me mettrai à l'oeuvre. Nous n'avons plus de temps à perdre. Le moindre retard peut aggraver la situation; et si nous restions plus longtemps inactifs, ils tueraient la pauvre enfant.
-- Que décidez-vous?
-- Vous le saurez bientôt. Il faut que je réfléchisse... Mais ne craignez rien: comptez sur moi, et je vous jure qu'avant peu je saurai si Dieu est avec nous ou avec les misérables qui m'ont ravi ma fille!
-- Devrai-je revenir demain?
-- Non, ne reparaissez plus. On vous épie désormais autant que moi-même; nous avons peut-être manqué de prudence jusqu'ici, et il ne faut plus retomber dans la même faute.
-- Où vous verrai-je, si je ne puis me présenter à Sainte-Marthe?
-- Laissez-moi faire et fiez-vous à moi. Seulement, pendant quelques jours, rentrez chez vous de bonne heure et attendez que l'on aille vous y trouver de ma part.
Gaston n'insista pas et se soumit.
Puis vingt-quatre heures se passèrent sans qu'il entendît parler de rien ou qu'il vît personne; mais le lendemain soir, vers dix heures, comme il était seul dans sa chambre, on sonna à la porte et il alla ouvrir.
Et quelle ne fut pas sa stupéfaction en apercevant, sur le seuil, miss Fanny Stevenson dans son costume de religieuse.
Miss Fanny passa une heure au moins chez le jeune commandant et eut avec lui une longue conversation, à la suite de laquelle ils prirent ensemble des résolutions énergiques qui devaient assurer le succès de la difficile entreprise qu'ils allaient tenter.
Nous croyons inutile de faire connaître pour le moment ces résolutions au lecteur; mais les événements dramatiques qui vont suivre l'édifieront surabondamment sur ce point en l'initiant à un monde inconnu, bizarre, mystérieux, qui s'est dérobé jusqu'à ce jour sous un voile impénétrable, et qu'aucune main profane n'avait encore osé soulever.
DEUXIÈME PARTIE
UN DRAME AU COUVENT
I
Il y avait plusieurs mois qu'Edmée avait quitté le couvent de Sainte-Marthe.
Quand son père était venu la prendre à _l'Adoration_, il l'avait trouvée bien abattue et bien triste. Elle avait beaucoup réfléchi, et un changement profond s'était opéré en elle.
Ce qui lui arrivait lui semblait incompréhensible: quelque chose se tramait qu'elle ne démêlait pas bien, mais qui l'effrayait.
Elle se sentait comme abandonnée, menacée même sans qu'elle eût pu dire à propos de quoi.
Qui lui en voulait donc, et que lui voulait-on?
Elle s'y perdait.
Le jour où son père était venu la chercher à _l'Adoration_, elle avait deviné, sous ses questions inquiètes, un chagrin qu'il n'avouait pas, qu'il s'efforçait de dissimuler, mais qui se trahissait par son attitude embarrassée, son front soucieux, son regard qui se voilait par moment sous celui de sa fille.
Edmée ne l'avait jamais vu ainsi.
On eût dit qu'il avait honte; pour la première fois, il manquait à sa franchise ordinaire.
La pauvre enfant se creusait l'esprit sans arriver à trouver une explication qui la satisfît. Et elle se demanda quel malheur le menaçait.
Elle aimait tant son père! C'était la seule personne au monde qui lui eût jamais témoigné une réelle affection. Elle se le rappelait à toutes les époques de sa vie, bon, dévoué, aimant, l'entourant de soins, la berçant dans sa tendresse infinie.
Elle s'était habituée à être aimée ainsi! Pour mieux dire, elle ne croyait pas alors qu'on pût l'aimer davantage ou autrement, et elle s'était abandonnée confiante en cet amour, où elle entrevoyait un avenir reposé et calme.
M. de Beaufort lui eût demandé de mourir qu'elle n'eût point discuté, si elle avait pu croire que sa mort dût aider à son bonheur.
Mais depuis quelque temps un grand trouble s'était emparé d'elle, et il ne lui fut pas difficile de voir que M. de Beaufort n'était plus le même.
Il ne lui parlait plus maintenant qu'avec contrainte; à peine un pâle sourire effleurait-il sa lèvre. Une fois ou deux, des mouvements d'impatience lui étaient échappés, lui qu'elle avait toujours trouvé complètement placide et doux!
Que s'était-il passé?
Le jour de son départ de _l'Adoration_, elle avait tenté de l'interroger; mille questions se pressaient sur ses lèvres; elle avait espéré un moment que son père lui parlerait de Gaston, et naïvement elle s'étonnait qu'il se fût tu sur ce point.
Un sombre nuage passa sur le front de M. de Beaufort et il enveloppa sa fille d'un douloureux regard.
-- Pauvre et chère enfant, dit-il d'un ton contenu, ne m'interroge pas; je ne puis rien te dire aujourd'hui, mais ne doute jamais de mon inaltérable affection.
-- Vous savez bien que je suis résignée d'avance à faire tout ce que vous me demanderez, dût ma soumission me coûter le bonheur de toute ma vie! Mais, en échange de cette obéissance aveugle à vos volontés, ne me sera-t-il pas permis au moins de connaître le sort que l'on me destine, afin que je puisse m'y préparer?
-- Oui, tu as raison: je te dirai tout!
-- Quand cela?
-- Bientôt.
-- Et en attendant, vous allez me conduire dans une autre maison?
-- Où tu ne resteras pas longtemps!
-- Mais vous m'y viendrez voir?
-- Oui, oui, souvent, je te le promets! Est-ce que je pourrais jamais renoncer à un pareil bonheur!
Edmée secoua tristement la tête.
-- Voyez, dit-elle d'un accent brisé, si j'ai besoin de croire à votre amour, puisqu'il ne me restera plus que vous dans ce monde dont je vais être séparée.
M. de Beaufort la prit dans ses bras et la baisa à plusieurs reprises sur le front et dans les cheveux.
-- Tais-toi! tais-toi! balbutia-t-il, pendant que deux larmes tombaient sur les joues de sa fille.
Celle-ci se dégagea brusquement, comme si ces deux larmes l'avaient brûlée.
-- Vous pleurez! s'écria-t-elle effrayée. Oh! ce n'est pas moi, au moins, qui vous cause ce chagrin?
-- Non; sur ma vie, je le jure!
-- Aucun danger ne vous menace?
-- Aucun. Quelle idée!
-- Mon Dieu! c'est la première fois; pleurer, vous? Mais qu'arrive-t-il donc? Par pitié, au nom du ciel, dites-moi...
M. de Beaufort lui mit la main sur la bouche. Il avait fait un effort surhumain et s'était contenu.
Il put ébaucher un sourire.
-- Voyons, dit-il, ne t'effraye pas. Tu es une enfant; je ne peux pas tout te dire, mais avant peu, je l'espère, je te confierai ce secret, qui, révélé aujourd'hui, pourrait n'être pas sans danger. Comprends-tu?
-- Je ne comprends qu'une chose, c'est que je suis prête à vous obéir.
-- À la bonne heure. Eh bien! partons!
-- Où me conduisez-vous?
-- Viens toujours. Ne m'interroge pas, et ne redoute rien tant que je serai près de toi.
Edmée n'avait plus fait d'objection, et elle s'était confiée à son père.
Dès le soir même, elle entrait dans un nouveau couvent, qu'elle ne connaissait pas, dont elle n'avait pas même demandé le nom, et après avoir été reçue par la supérieure, elle se laissait conduire dans la cellule qu'elle allait habiter désormais.
Elle était comme accablée, ne cherchait à s'expliquer rien de ce qui se passait, et se sentait disposée à n'opposer plus aucune résistance. Plusieurs mois se passèrent de la sorte.
M. de Beaufort était venu souvent dans le commencement, et cela l'aidait à vivre. Il ne l'abandonnait pas et c'est tout ce qu'elle demandait.
Mais bientôt les visites de son père devinrent plus rares et plus courtes.