La Recluse

Chapter 12

Chapter 123,836 wordsPublic domain

-- Non; mais ne m'a-t-elle pas accusée de m'être emparée de l'esprit d'Edmée? N'a-t-elle pas pu ajouter que j'avais favorisé vos entrevues au parloir avec mademoiselle de Beaufort, et notamment qu'il n'était pas impossible que je me fusse prêtée à un échange de correspondances entre cette enfant et M. Gaston de Pradelle.

-- Quelle infernale machination!

-- Cela une fois admis, le reste va tout seul. La supérieure ne peut croire à tant d'immoralité de ma part; elle refuse d'accorder créance à cette accusation, et alors on lui indique le seul moyen pratique, presque honorable, de vérifier la calomnie sans que je puisse soupçonner jamais que j'en ai été l'objet. Comprenez-vous?

-- Parfaitement.

-- Et me blâmerez-vous désormais si je prends toutes les mesures que m'imposent l'intérêt de ma sécurité et celui plus sacré cent fois de ma vengeance.

-- Mais ces papiers?

--Ils ne m'ont pas quittée, je les porte sur moi, à toute heure de jour et de nuit.

-- Après cette première tentative, ne craignez-vous pas...

-- Je crains tout; car après avoir échoué en employant la ruse, je ne doute pas que l'on n'ait recours à la violence.

-- Et dans ce cas?

-- Mon parti est pris. Dès ce jour, ces titres, qui sont mon honneur, mieux que cela, la fortune et l'honneur de mon enfant, ces titres seront déposés en des mains qui sauront, j'en suis sûre, les conserver et les défendre: monsieur Gaston, j'espère que vous ne refuserez pas d'en accepter le dépôt.

-- Moi?

-- Et à qui donc voulez-vous que je les confie? Vous êtes le plus brave et le plus loyal gentilhomme que j'aie connu. Vous aimez mon Edmée, et je suis bien certaine qu'elle vous aime. C'est en son nom plus encore qu'au mien que je vous supplie de m'accorder ce que je vous demande.

-- Vous le voulez?

-- Je vous en prie.

-- Eh bien! soit, vous avez raison, et vous pouvez être assurée qu'on m'ôtera la vie plutôt que ces parchemins!...

À la suite de cet entretien, Gaston était resté une semaine sans revoir Fanny Stevenson, ni Mariette.

Maxime lui-même n'avait pas donné signe de vie, et ni Palmer ni Bob n'avaient apporté de renseignements dignes d'être recueillis.

Le jeune commandant commençait à sentir le découragement le gagner, et c'est vainement qu'il demandait à son imagination un moyen de sortir de l'impasse d'où il ne pouvait plus sortir.

Un soir, il était rentré de meilleure heure que de coutume.

Paris l'ennuyait: son bruit et son mouvement l'importunaient; il avait besoin d'être seul, et passait souvent de longues heures assis auprès de son feu.

Il y avait à peine quelques minutes qu'il était rentré, quand Bob se présenta.

Gaston releva le front, et remarqua que le jeune novice tenait une lettre à la main.

-- Une lettre! fit-il avec un tressaillement involontaire.

-- Oui, commandant, répondit Bob.

-- D'où vient-elle?

-- De Paris.

-- De Paris! Donne vite.

Et il jeta un regard curieux sur la suscription.

La lettre venait bien de Paris, et l'adresse avait été écrite par une main de femme.

Gaston s'empressa de déchirer l'enveloppe, et courut à la signature.

Il n'y avait que quelques lignes, et elles n'étaient pas signées!

Voici ce que disaient ces lignes:

XVII

«Monsieur Gaston,

«Je ne sais quand vous recevrez cette lettre, mais dès que vous l'aurez lue, venez me voir le plus tôt possible; j'ai bien des choses à vous dire.»

Gaston examina le billet avec plus d'attention. Il était daté de trois jours!

Mais il n'eut pas une seconde de doute.

Ce billet n'avait pu être écrit que par Mariette; elle avait dû le confier à une personne qui n'avait pu la porter de suite à la poste, et c'est de là que venait le retard.

Pendant toute la soirée et la nuit qui suivit, il fut fort agité.

Quelque incident important était survenu; mademoiselle Duparc avait dû apprendre quelque chose; mais comment et par qui?

Il ne doutait pas, d'ailleurs, qu'il ne s'agît d'Edmée.

Mariette était sa meilleure amie, et elle avait été fort contristée de sa disparition. Elle avait dû mettre tout en jeu pour se renseigner sur ce qu'elle était devenue, et peut-être allait-elle lui faire connaître en quel endroit de Paris il la retrouverait.

L'espoir rentra dans son âme, et c'est avec une impatience mortelle qu'il attendit le lendemain.

Il crut que la nuit ne finirait pas et que le jour ne viendrait jamais.

Quand il se réveilla le lendemain, après avoir fort mal dormi, neuf heures venaient de sonner.

Le soleil, un froid soleil d'hiver, blanchissait les rideaux de sa fenêtre, et décrivait de pâles losanges sur le tapis de sa chambre.

Il sauta à bas de son lit et appela Bob.

Ce dernier accourut.

-- Personne n'est venu me demander? demanda Gaston en s'habillant à la hâte.

-- Personne, mon commandant, répondit le jeune novice. Seulement, le facteur a apporté une lettre.

-- D'où vient-elle?

-- De Brest.

-- C'est de Maxime; donne.

La lettre était en effet de Maxime. Gaston la décacheta vivement, et trouva sous l'enveloppe quatre pages d'une écriture serrée et menue.

Il la lut avec résignation.

Maxime ne pouvait rien dire du sujet qui l'occupait tout entier, mais il l'entretenait longuement de Mariette Duparc.

Maxime était décidément amoureux. Eût-il voulu le nier, que toute sa lettre eut protesté!

Il expliquait les motifs qui l'avaient obligé à prolonger son absence, et annonçait qu'il ne tarderait pas à revenir à Paris.

Le jeune lieutenant de vaisseau, quoique orphelin comme sa cousine, avait encore quelques parents, entre autres une tante fort riche qui l'avait toujours tendrement aimé, et il n'avait pas voulu prendre un parti sans la consulter et obtenir son consentement.

Il s'agissait de son bonheur à lui, Maxime, et le bonheur c'est chose grave.

Il avait donc vu cette tante; elle s'était montrée favorable à ses projets, et avant peu tout serait réglé de ce côté.

Tout en faisant ces confidences à Gaston, Maxime le priait de n'en rien raconter à Mariette. Il n'en disait pas davantage, mais Gaston devina sans peine...

Quand il eut achevé la lecture de cette longue lettre il s'habilla, déjeuna sommairement et sortit.

Il ne tenait pas en place.

Mariette l'attendait; elle avait des choses à lui communiquer, et l'heure marchait trop lente à son gré.

Il était à peine onze heures quand il arriva dans les environs du couvent de Sainte-Marthe et comme il avait une heure avant de pouvoir s'y présenter il se mit à marcher devant lui sans but, indifférent à ce qu'il voyait ou entendait, ne cherchant qu'à passer le temps qui lui restait pour attendre midi.

Il n'avait qu'une pensée dans l'esprit, et se sentait incapable de s'en laisser distraire; Edmée! toujours Edmée!

Au bout d'un quart d'heure de cette promenade à l'aventure, dans un quartier qu'il ne connaissait pas, il se trouva perdu dans un lacis de rues étroites et solitaires qui se croisaient, sans direction voulue, formées d'habitations qui semblaient s'être élevées là au caprice des propriétaires et sans souci d'un ordre quelconque.

Un moment, quand il y prit garde, cela l'inquiéta.

Mais il continua néanmoins, rassuré par cette idée qu'il n'aurait qu'à s'adresser au premier passant, pour reprendre son chemin.

Toutefois, cette inquiétude passagère qui l'avait un moment troublé, le rendit un peu plus circonspect et plus attentif.

Il se mit à regarder l'endroit où il se trouvait, et involontairement il fut pris de curiosité.

Il longeait alors un mur élevé derrière lequel on voyait pointer quelques cimes d'arbres, et plus loin, la silhouette d'un édifice qui rappelait l'aspect de Sainte-Marthe.

C'était un couvent, à n'en pas douter.

Il tressaillit.

Pourquoi le hasard l'avait-il amené en ce lieu désert, presque inhabité?

Gaston avait toujours cru qu'il y a dans le hasard une mystérieuse intervention de la Providence, et il ne fut pas éloigné de penser que c'était Dieu lui-même qui l'avait poussé là.

Une fois que cette pensée se fut emparée de son esprit elle ne le quitta plus.

Il avança, fit le tour du mur de clôture, et finalement se trouva au seuil d'une grande porte qu'on avait laissée entrebâillée.

Il la poussa.

Elle ouvrait sur une vaste cour au fond de laquelle on apercevait un bâtiment qui présentait dans quelques-unes de ses parties certains vestiges Renaissance. Hautes cheminées ornées, toit à pans coupés, etc. À droite, se dessinait une autre construction plus moderne, dont les fenêtres à vitraux coloriés annonçaient une chapelle; puis enfin, à gauche, chose singulière et assurément anormale, en retour sur la cour, un corps de logis indépendant du couvent, et qui semblait habité par des ménages d'ouvriers et de petits bourgeois.

Gaston avait franchi le seuil de la porte; il fit quelques pas dans la cour, hésitant et craignant d'être taxé d'indiscrétion.

Pourquoi, en effet, était-il entré dans cette demeure? Il n'eût pu le dire lui-même.

C'était un sentiment confus, né de mille incitations diverses et, pour ainsi dire, analysables? Il voulait voir. Il était attiré là presque malgré lui. Il lui semblait qu'il obéissait à un désir que rien n'expliquait, mais qui s'affirmait impérieux et indiscutable.

Cependant on l'avait aperçu et on était venu à sa rencontre. C'était la soeur sacristine.

Gaston salua.

Sa bonne mine, sa distinction manifeste, le ruban qu'il portait à sa boutonnière, produisirent leur effet ordinaire.

La soeur sacristine sourit.

-- Vous désirez parler à madame la supérieure? demanda-t-elle avec le plus affectueux sourire qu'elle put trouver; il faudra alors que vous attendiez, car c'est l'heure de la prière, et vous ne pourrez la voir...

-- Dieu me garde d'être importun! répondit Gaston; je puis revenir.

-- Ce n'est pas la peine. L'entrée de la chapelle est libre, et, si vous le voulez, vous pourrez y attendre que madame la supérieure puisse vous recevoir.

Gaston fit un signe d'acquiescement et suivit la soeur.

Mais à peine eut-il fait quelques pas dans les couloirs qu'il devait traverser, qu'une sensation inattendue le saisit, et ce fut avec une surprise douloureuse qu'il constata combien le couvent dans lequel il venait de pénétrer différait de celui de Sainte- Marthe.

Dès qu'il mit le pied sous la voûte sombre du corridor qui conduisait à la chapelle, il sentit une humidité froide tomber sur ses épaules et glacer sa chair. Le jour n'entrait que par d'étroites meurtrières, ouvertes dans le mur épais. Un silence lugubre régnait de toutes parts, et l'on y respirait une âcre senteur de renfermé et de moisi.

Quand il passa près du parloir, il y jeta un coup d'oeil et frissonna.

Cela ressemblait, avec une apparence plus sinistre encore, aux parloirs de Mazas, où le prévenu ne peut communiquer avec ses parents ou ses amis qu'à travers le guichet d'une grille.

Ici, il n'y avait pas même de guichet, et la grille était voilée d'une longue draperie de couleur sombre.

On pouvait se parler, on ne pouvait se voir.

Quand il entra dans la chapelle, il respira.

Relativement, la chapelle était lumineuse.

Des hautes fenêtres qui donnaient sur la cour tombaient de grands rideaux qui tamisaient discrètement les pâles rayons du soleil, répercutés par les mousselines et les dentelles qui ornaient l'autel.

Mais cette clarté vive et gaie s'arrêtait contre le mur opposé, interceptée brutalement par une immense grille quadrillée, doublée d'une draperie noire.

C'est derrière cette draperie, dans une salle où le regard ne pouvait pénétrer, que priaient et psalmodiaient les soeurs et les élèves, à l'abri de toute indiscrétion.

Au-dessus, on apercevait quelques tribunes également dissimulées, qui étaient spécialement réservées aux malades et aux infirmes. Et c'était tout.

Çà et là, quelques chaises pour les fidèles du dehors, un grand Christ d'ivoire se détachant sur une croix d'ébène et quelques reliques saintes pieusement conservées dans de petits coffrets à fermoir d'argent.

Mais Gaston ne donna aucune attention à ces divers objets, et, dès qu'il fut entré, son âme tout entière s'attacha à cette draperie jalouse qui lui dérobait la seule chose qu'il eût voulu voir.

Il avait presque oublié Mariette, tant il était absorbé par cette pensée unique.

D'ailleurs, depuis quelques secondes, un murmure confus, indistinct, s'était élevé de derrière la grille. De temps à autre, il entendait remuer une chaise, le bruit d'une toux opiniâtre arrivait jusqu'à lui, et son regard se faisait ardent, comme s'il eût voulu déchirer ce voile irritant qui l'arrêtait.

Toutefois, il finit par s'apaiser et prit une attitude plus calme.

Un silence profond s'était établi: l'office commençait.

Il s'agenouilla et laissa tomber sa tête dans ses deux mains, pour ne pas laisser surprendre les impressions multiples qui l'assaillaient, menaçant de lui enlever sa force et son courage.

Du reste, cela fut court.

Un quart d'heure à peine. Midi sonnait, quand le prêtre qui officiait donna sa bénédiction à l'assistance et regagna la sacristie à pas comptés.

Gaston demeura encore quelques secondes.

Mais les fidèles quittaient un à un la chapelle, et il ne pouvait rester davantage. D'ailleurs, Mariette l'attendait.

Il abandonna sa place, passa devant la grille et il se dirigeait vers la porte de sortie, quand tout à coup il s'arrêta terrifié et près de tomber.

Au moment où il passait devant l'autel, un mouvement inattendu s'était effectué parmi les personnes qui passaient devant la grille, une main avait soulevé un coin de la draperie, et un cri de suprême angoisse et de défaillance s'était fait entendre.

Or, à tort ou à raison, dans la voix qui avait poussé ce cri, Gaston avait cru reconnaître celle de mademoiselle de Beaufort.

Ne se trompait-il pas? Était-ce possible? À tout prix il voulait savoir, et, poussé par un sentiment plus fort que sa volonté même, il fit quelques pas pour se rapprocher.

Mais il n'alla pas loin.

Une rumeur discordante s'entendait maintenant derrière la grille. C'était un brouhaha indescriptible à travers lequel on distinguait des exclamations effarées; la draperie s'agitait par moments, comme par saccades, et des regards violemment allumés s'attachaient au jeune commandant, qu'ils semblaient tenter d'exorciser.

Il en fut presque interdit.

Il avait vu cependant bien d'autres tempêtes, sans en avoir été troublé; mais ici, dans un pareil lieu, après la sensation si vive qu'il venait d'éprouver, il n'eut pas la force de réagir contre sa propre émotion.

La porte de sortie était ouverte, et machinalement, sans se rendre compte de ce qu'il faisait, il gagna la rue et s'enfuit, comme s'il venait de commettre un sacrilège.

Un quart d'heure plus tard, il arrivait à Sainte-Marthe et entrait au parloir, où il trouvait Mariette et soeur Rosalie.

XVIII

-- Ah! vous êtes en retard, dit la jolie enfant avec une petite moue charmante; moi qui vous attendais avec tant d'impatience! Si vous saviez combien j'avais hâte de vous voir.

Gaston lui prit les mains sans trop savoir ce qu'il faisait.

-- Pardonnez-moi, dit-il en essayant de se remettre, j'ai été retardé, en effet; je vous expliquerai cela; mais voyons, dites- moi, j'ai reçu votre lettre. Vous avez appris quelque chose?

-- Depuis trois jours.

-- Il s'agit d'Edmée?

-- Et de qui donc! Pauvre amie! Je suis si malheureuse depuis qu'elle est partie, et je m'ennuie tant.

-- Que vous a-t-on dit?

-- Ah! il n'y a encore que le hasard pour bien faire les choses, répondit Mariette; car sans lui nous n'aurions jamais rien su.

-- Et que savez-vous?

-- Voici: il faut dire d'abord que l'année dernière nous avions ici pour camarade mademoiselle Irma de Fontanges, une belle jeune fille appartenant à une famille qui malheureusement ne pouvait pas lui constituer une dot. Irma n'ignorait pas ce détail, et elle était bien résignée à passer sa vie dans un cloître, ne voulant pas d'un époux qui l'aurait prise pour sa beauté, et qui plus tard lui aurait reproché peut-être de ne lui avoir rien apporté.

-- Quelle idée!

-- C'était la sienne, et je suis loin de partager sa manière de voir; car il me semble, au contraire, qu'un homme qui épouse une jeune fille sans dot, lui donne, en agissant ainsi, la meilleure preuve d'amour qu'elle puisse désirer. N'est-ce pas votre avis?

-- Assurément.

-- À la bonne heure. Je suis bien aise de vous entendre parler ainsi. Enfin, c'était l'idée d'Irma, et quoiqu'elle n'eût pas de vocation, elle était décidée à se retirer au couvent. Mais voilà que tout à coup un oncle à elle, qui était parti pour l'Inde il y avait des années et des années, et dont on ne parlait plus depuis longtemps, vient à mourir subitement, laissant à sa nièce, dont il était le parrain, une fortune de plusieurs millions.

-- De sorte qu'elle a renoncé au couvent.

-- Tout de suite! Vous auriez fait comme elle, je suppose?

-- N'en doutez pas.

-- Elle a donc quitté Sainte-Marthe, voilà près d'un an, et il y a trois jours elle est venue nous annoncer qu'elle se mariait.

-- Elle n'a pas perdu de temps.

-- Il faut toujours en perdre le moins possible.

-- Mais je ne vois pas.

-- Vous allez voir! Irma est donc venue nous voir l'autre jour, pendant la récréation, et après qu'elle eut satisfait à toutes les questions dont on l'accablait, comme je me rappelais qu'elle était, comme moi, fort liée avec Edmée, je lui ai dit ma tristesse et le chagrin que j'éprouvais que l'on nous eût caché le couvent où elle devait se trouver.

Alors, continua Mariette, Irma montra un grand étonnement, et, en hésitant, elle me confia que le dimanche précédent elle avait vu et embrassé Edmée. -- Où cela? demandai-je. -- Et elle me répondit que c'était à _l'Adoration_. -- Vous comprenez que je n'ai pas gardé cela pour moi, j'en ai conféré aussitôt avec soeur Rosalie, et c'est elle qui m'a engagée à vous écrire.

-- Que vous êtes bonne... et combien je vous remercie! répondit Gaston, touché de la grâce charmante et de l'abandon communicatif de la jolie enfant... Mais vous ne m'auriez pas écrit, que je serais venu tout de même.

-- Vous avez reçu une lettre de Maxime?

-- C'est cela... une longue lettre de quatre pages.

-- Ah! il vous gâte, vous; car moi maintenant, depuis quinze jours surtout, ce sont presque des télégrammes qu'il m'envoie.

-- Ne lui en veuillez pas, Mademoiselle.

-- Oh! je ne lui en veux pas non plus.

-- Car dans cette longue lettre qu'il m'a adressée, il n'est guère question que de vous.

-- Vraiment?...

-- Il se reproche d'être parti si vite.

-- Il est si bon!

-- Et il vous aime tant!...

Mariette baissa les yeux, et ses joues se couvrirent d'une vive rougeur.

-- Et doit-il revenir bientôt! reprit-elle peu après, d'un accent ému.

-- Il me le fait espérer, et je ne doute pas qu'il ne soit lui- même bien impatient de vous revoir.

Il y eut encore un court silence.

Soeur Rosalie s'était rapprochée des deux jeunes gens; elle rappela à Mariette que l'heure allait sonner, et l'invita à se retirer.

-- Déjà! fit Mariette.

-- M. de Pradelle ne manquera pas de revenir, et j'ai d'ailleurs quelques recommandations à lui adresser.

-- Vous, ma soeur?

-- Oui, mon enfant.

-- Eh bien! je me retire et vous laisse. Mais, ajouta-t-elle en se tournant vers Gaston, si vous écrivez à Maxime, n'oubliez pas de lui dire que je lui suis bien reconnaissante de penser à moi et que je serai heureuse de le revoir.

Et elle partit en courant, comme elle était venue. Elle n'avait pas disparu, que Fanny Stevenson s'emparait avec autorité du bras de Gaston.

-- Cette enfant n'a rien vu, dit-elle d'un ton âpre; mais moi qui vous observais tout à l'heure je n'ai pu me tromper. Vous étiez pâle en arrivant, et il y avait encore dans votre regard une dernière expression d'effarement.

-- Rien ne vous échappe donc? fit Gaston.

-- C'était vrai, n'est-ce pas?

-- Sans doute.

-- Vous avez vu Edmée peut-être?

-- Non; mais elle m'a vu, elle, et cela suffit.

-- D'où venez-vous donc?

-- Du couvent de l'Adoration.

-- Qui vous avait dit d'y aller?

-- Personne; ou plutôt, c'est Dieu qui a guidé mes pas.

Le jeune commandant raconta brièvement alors ce qui lui était arrivé une heure auparavant, et pendant qu'il parlait, la malheureuse mère mordait ses lèvres jusqu'au sang, et ses doigts irrités se crispaient sur la bure de sa robe.

-- Elle! elle! ma pauvre et douce Edmée! balbutia-t-elle. Mon Dieu! si près de moi, et je ne puis la voir, et je reste-là...

Elle secoua la tête avec violence, comme le fauve que le sang ou la colère aveugle.

-- Non! non! non! poursuivit-elle, la lèvre torve, c'est assez souffrir; je ne veux pas laisser torturer plus longtemps mon enfant, car elle me reprocherait un jour à bon droit, mon indifférence et ma lâcheté.

-- Prenez garde!

-- À quoi donc? N'est-ce pas à eux plutôt de trembler? Que pourraient-ils ajouter encore aux tortures qu'ils m'ont fait endurer?

-- S'il ne s'agissait que de vous, vous auriez raison peut-être; mais Edmée est en leur pouvoir.

-- Je la leur arracherai.

-- S'ils vous en laissent le temps; songez-y, miss Fanny, vous avez été prudente jusqu'ici, ne compromettez pas le bénéfice acquis de cette conduite, et ne vous hâtez pas trop d'engager une lutte où vous pouvez être vaincue.

-- Je souffre tant.

-- Et croyez-vous que je souffre moins? Pensez-vous que mon coeur ne saigne pas aussi? Mais j'ai peur de la perdre encore une fois; je tremble qu'on nous l'enlève de nouveau, et si cela arrivait, quelle responsabilité n'assumeriez-vous pas!

-- Mon Dieu!

-- Laissez-moi faire.

-- Quel est votre dessein?

-- Fiez-vous à moi. Je comprends comme vous qu'il est urgent d'agir. Nous savons maintenant en quel lieu on tient Edmée enfermée et je vous jure que je vais faire bonne garde.

-- Soit! dit miss Fanny, je me tairai; je refoulerai au fond de mon coeur tous ces sentiments de révolte et de haine qui le brûlent et le déchirent. Je vous accorde quelques jours encore, mais je jure, de mon côté, que si les nouveaux efforts que vous allez tenter restent infructueux, rien ne pourra plus m'arrêter, et ils verront ce dont je suis capable.

Gaston avait son idée; en quittant miss Fanny, il prit la direction du couvent de _l'Adoration_, et en moins d'un quart d'heure il en apercevait le mur de clôture.

Mais au lieu d'aller à la porte par laquelle il était entré la première fois, il fit le tour de l'établissement, et gagna le corps de logis dont nous avons parlé, et qui, indépendant de la communauté, faisait retour sur la cour principale.

Ce corps de logis était habité par quelques modestes ménages de bourgeois et d'ouvriers; mais le personnel des locataires s'y renouvelait souvent, en raison même de l'espèce de servitude que le voisinage du couvent lui créait.

On y entendait à toute heure de jour et de nuit le bruit de la cloche qui appelait à la prière, et l'on assistait, pour ainsi dire, aux offices qui se disaient à la chapelle.

Cela n'avait rien précisément de récréatif, et il était rare qu'il n'y eût pas toujours quelque logement vacant.

Gaston vit, en effet, en approchant, deux ou trois écriteaux pendus au-dessus de la porte d'entrée.

Il s'en réjouit et s'empressa de s'adresser au concierge.

Ce dernier fit un geste d'étonnement qui n'échappa point au jeune commandant.

-- Vous avez quelques logements à louer? demanda ce dernier, sans tenir compte de l'étonnement de son interlocuteur.

-- Oui, Monsieur, répondit le concierge; mais je doute qu'ils puissent vous convenir.

-- Pourquoi?

-- Ce sont des logements d'ouvriers.

-- Qu'à cela ne tienne, repartit Gaston; car le logement que je cherche est destiné à être occupé par mon domestique.

Le concierge se leva.

-- S'il en est ainsi, dit-il, je crois bien que j'ai votre affaire.

-- Peut-on visiter les lieux?

-- Si Monsieur veut me suivre.

Le concierge confia sa loge à sa femme, et prenant les devants, il se mit à monter l'escalier, suivi de près par Gaston.

Ils arrivèrent ainsi au palier du troisième étage.

-- C'est ici? interrogea Gaston.

Le concierge avait ouvert une porte; il s'effaça pour permettre au jeune homme de passer.