Chapter 11
C'est surtout au moment où il était menacé de la perdre, qu'il comprenait à quel point il aimait Edmée. Vingt fois il avait passé devant l'hôtel de la rue de la Chaussée-d'Antin, espérant y relever quelque indice qui le rassurerait sur le sort de la pauvre enfant. Une fois même, il avait sonné à la porte de l'hôtel, et avait demandé à voir madame de Beaufort.
Mais le valet qui s'était présenté lui avait répondu que M. de Beaufort venait de partir pour Londres, que madame de Beaufort était souffrante et finalement que l'on ne recevait personne.
Gaston rentra chez lui en proie au plus violent désordre.
Le seul espoir qui lui restât, c'était soeur Rosalie; et il fallait attendre neuf heures!
Que fit-il et que devint-il jusque-là? il n'eût pu le dire au juste.
Seulement, comme neuf heures sonnaient, il s'était, trouvé à la porte de l'enclos et était entré.
Sa première impression fut un cruel désappointement.
Miss Fanny ne se trouvait pas au rendez-vous; mais on lui dit qu'elle allait venir, et cela le calma un peu.
Il prit patience.
Enfin, au bout d'une grande demi-heure, un bruit de pas précipités vint jusqu'à lui, et peu après, miss Fanny Stevenson entrait dans la chambre.
Gaston se leva vivement et courut à elle.
-- Enfin! dit-il avec un soupir de soulagement, vous voilà!
Mais presque aussitôt il recula de deux pas, frappé de l'altération profonde de son visage et de la sombre expression de son regard.
-- Grand Dieu! s'écria-t-il, qu'avez-vous? Que s'est-il passé?
Fanny Stevenson s'était laissé tomber accablée sur une chaise; elle semblait absorbée dans une pensée unique; sa poitrine se soulevait avec force; on eût dit qu'elle était étrangère à ce monde, perdue dans quelque rêve de folie.
Pourtant, au bout, d'un moment, elle secoua brusquement la tête pour chasser les pensées importunes qui menaçaient sa raison, et elle releva lentement son regard sur Gaston.
-- Parlez! parlez! insista ce dernier, d'où venez-vous?
-- Je quitte la supérieure; je voulais l'interroger.
-- Sur Edmée?
-- Oui, sur Edmée; j'avais pris le premier prétexte venu; mais dès mes premières paroles, je compris qu'on l'avait mise en défiance contre moi.
-- Qui cela?
-- Vous le demandez.
-- Madame de Beaufort, peut-être?
-- Et qui donc! Ah! je l'ai deviné tout de suite, et on ne me l'a pas caché, d'ailleurs; madame de Beaufort n'a pas tout dit cependant; elle ne s'est pas livrée tout entière, et elle ne s'est plainte que d'une chose, c'est que je m'étais emparé de l'esprit de sa fille.
-- Vous!
-- Sa fille!... Comprenez-vous! Elle ose donner ce nom à Edmée.
-- Mais elle ignore sans doute...
Fanny Stevenson l'interrompit par un ricanement.
-- Elle sait tout, vous dis-je, répliqua-t-elle; le comte est venu ce matin au couvent; en sortant, je l'ai croisé dans le couloir, et à l'effroi que j'ai surpris sur ses traits je suis sûre qu'il m'a reconnue.
-- Ainsi, Edmée a quitté le couvent?
-- Les misérables!
-- On vous l'a dit!
-- Et je ne la verrai plus!
-- Mais elle est retournée rue de la Chaussée-d'Antin, et si vous ne pouvez l'y aller voir, moi, du moins...
Fanny Stevenson oublia un moment son regard attendri sur le jeune commandant.
-- Vous êtes jeune, vous, monsieur Gaston, dit-elle d'un ton mélancolique et doux, vous avez pris votre chemin sur les hauteurs de la vie; vous ignorez le monde et, sûr de votre loyauté et de votre honneur, vous avez foi en l'honneur et en la loyauté des autres. Qu'elles déceptions cruelles vous attendent!
-- Cependant...
-- Vous croyez, n'est-ce pas, qu'à l'heure où je vous parle, Edmée est rentrée chez sa mère, et que l'on n'a eu d'autre pensée, en l'éloignant de Sainte-Marthe, que de la soustraire à l'empire que j'exerçais sur son esprit.
-- Eh bien?
-- Eh bien, rendez-vous demain, rue de la Chaussée-d'Antin, demandez mademoiselle de Beaufort et vous verrez quelle réponse vous sera faite.
-- Mais que supposez-vous donc? Que peut-on tenter contre la pauvre enfant?
La jeune femme se leva à cette question et, se penchant vers Gaston:
-- Ah! sans doute, le temps des enlèvements ou des séquestrations iniques est passé, dit-elle, les sourcils contractés et la lèvre tordue par un amer sourire; la civilisation et vos lois modernes répudient les moyens violents que l'on employait autrefois avec l'assentiment ou la complicité d'une société qui bénéficiait de ces iniquités; il vous semble, n'est-ce pas, que tous les mystères aient été dévoilés, et vous vous persuadez volontiers que la vigilance de vos austères magistrats a rendu à jamais impossible le retour des rapts odieux ou des disparitions ténébreuses. Ah! pauvre honnête homme que vous êtes! et que vous avez mal observé ce qui se passait autour de vous!
-- Eh quoi! vous prétendez...
-- Dieu me garde, monsieur Gaston, de calomnier les saintes demeures qui m'ont accueillie avec tant de bienveillance, et où j'ai trouvé le calme et le repos transitoire dont j'avais un si grand besoin; mais aujourd'hui que, menacée dans mon amour maternel, je sens mon coeur s'ouvrir à toutes les appréhensions, il m'est bien permis de me rappeler ce que j'ai vu et de redouter pour mon enfant les agissements dont j'ai été témoin.
-- Que voulez-vous dire?
-- Il vous est arrivé quelquefois, n'est-il pas vrai, d'entendre raconter qu'une jeune fille, belle, riche, heureuse, du moins en apparence, avait tout à coup renoncé au monde, et qu'elle venait de prendre le voile! Vous vous êtes dit alors, comme les autres, qu'elle avait été poussée à cette résolution excessive par quelque désespoir d'amour ou par une vocation irrésistible.
-- En effet...
-- C'est parfois vrai... et on recueille souvent dans les pieuses demeures où nous sommes, de pauvres âmes blessées au combat de la vie, ou certaines natures exaltées que l'ardente séduction de la solitude, un penchant impérieux vers le mysticisme, attirent incessamment autour de ces thébaïdes, où elles croient trouver l'apaisement et des satisfactions que le monde ne peut pas leur donner.
-- J'ai cru qu'il en était toujours ainsi.
-- Et vous vous trompiez.
-- Comment?
-- Ah! vous ne savez pas les ressources inconnues et sans nombre que la haine ou le fanatisme peut rencontrer dans ces maisons, et combien, en regardant de près, on y compterait de victimes, que l'égoïsme, l'ambition, la jalousie, tous les mauvais sentiments du coeur humain, y ont enfermées de gré ou de force.
-- De force?...
-- Oh! il faut s'entendre... et votre étonnement est naturel. On n'enlève pas une jeune fille contre son gré, au su du monde et en pleine lumière; mais on prend la pauvre enfant à l'âge où sa raison ne s'est pas encore éveillée, où son coeur seul palpite et commence à battre... on l'entoure de soins et d'affection; on adoucit, pour elle la règle sévère du couvent; on se fait caressant et doux, et on développe insensiblement cet amour divin qui doit bientôt prendre l'âme tout entière!... Quelle vie plus heureuse, d'ailleurs, pour une créature tendre et pure, que le contact du monde n'a point encore troublée! C'est un bonheur qui souvent se double de l'âpre ivresse du sacrifice!...
Que voulez-vous que devienne une malheureuse enfant, ignorante et crédule, sous cette pression qui s'exerce à tous les instants du jour et sous toutes les formes?... Ce qu'elles deviennent toutes!... résignées ou indifférentes... quand elles n'ont pas apporté au couvent le germe de quelque amour profond, auquel cas elles se révoltent... ou meurent!...
-- Vous avez vu cela?
-- Oui, j'ai vu cela, monsieur Gaston, et j'espère que vous comprenez maintenant pourquoi je veux arracher mon Edmée à une pareille destinée...
-- Mais M. de Beaufort aime sa fille...
-- Il l'aime! Je le crois, je l'ai vu!... repartit Fanny Stevenson; et pourtant, Edmée vous l'a peut-être dit, à vous, comme elle me l'a dit, à moi! À plusieurs reprises, M. de Beaufort l'a préparée au sort qu'on lui destine. On lui a fait entrevoir mille dangers dans ce monde qu'elle ne connaissait pas... On l'a effrayée, troublée, on a exalté sa nature mélancolique et tendre, si bien qu'à de certains moments elle a pu entrevoir le cloître comme un refuge où elle se trouverait à l'abri de toute atteinte, Chère enfant!... Son père était la seule personne en qui elle eût confiance; elle a cru à ses paroles, a été touchée de sa tristesse, et dans sa candeur, elle s'est laissée persuader.
-- Ainsi, vous croyez qu'elle accepterait?...
-- Elle en souffrira profondément, mais elle se soumettra.
-- Ah! il ne faut pas que cela soit.
-- Cela ne sera pas.
-- Enfin, que voulez-vous?
-- Je veux que ma fille vive, entendez-vous? Je veux qu'elle aime et qu'elle soit aimée! Je veux qu'elle ne soit pas ensevelie vivante dans cette tombe que l'on prépare pour elle!
-- Que dites-vous?
Fanny Stevenson parcourait la chambre à pas heurtés, avec des mouvements de fauve. Aux derniers mots de Gaston, elle s'arrêta brusquement, le regard allumé d'une flamme sombre.
-- Ah! vous n'avez rien vu encore, dit-elle, et vous ignorez tout! Mais moi! moi! Tenez, voulez-vous que je vous dise? Ce sont de ces tableaux que l'on ne peut oublier, et que l'on conserve toujours devant les yeux, ne les eût-on entrevus qu'une fois! C'est terrible, voyez-vous, et bien fait pour épouvanter l'imagination. La veille encore, on allait et venait, dans toute sa volonté libre; on pouvait sortir, on pouvait surtout ne pas rentrer! Mais une fois le jour solennel arrivé, tout est fini! Une porte de bronze se ferme sur vous pour ne plus se rouvrir, et les ténèbres du cloître vous enveloppent à jamais, comme les ténèbres de la mort même! Et ce n'est point là seulement un pur symbole, un spectacle institué pour frapper les âmes crédules et dont les esprits sceptiques peuvent se railler! Non! car moi, qui ne crois plus depuis longtemps à ces superstitions et ces moeurs d'un autre âge, je suis souvent sortie de ces solennités la pâleur au front et l'épouvante au coeur.
-- Vous! vous! miss Fanny?
-- Vous n'avez jamais assisté à de pareils spectacles, et c'est sinistre. La mort même ne provoque pas d'aussi redoutables émotions. Comme pour une cérémonie funèbre, le choeur est tendu de deuil; les chants retentissent sous les voûtes sonores, l'orgue fait entendre des accents qui ressemblent à des sanglots; puis, les prières murmurées à voix basse par toute la communauté. L'église s'emplit d'un âcre parfum d'encens et de cierges allumés. C'est un mélange de recueillement et d'ardente curiosité. Tout à coup, les chants éclatent avec plus d'intensité! Un mouvement se fait, et la victime paraît. Pauvre chère Edmée? Elle est vêtue de blanc, comme ces belles jeunes filles qu'attend un époux impatient du bonheur promis. C'est une statue qui marche. Son regard semble hanté par des visions de l'autre monde; son visage a l'impassibilité du marbre; déjà on a porté une main sacrilège sur son opulente chevelure qui, dénouée, l'eût naguère enveloppée tout entière; elle ne regrette rien pourtant; on la dirait insensible et glacée, inconsciente du sacrifice qui va s'accomplir. Alors, savez-vous ce qui se passe, car ce n'est rien encore? On la couche sur la dalle froide, on étend sur son beau corps de vierge le drap noir rayé d'une croix blanche, et l'on commence les prières des morts et le _De profundis_!
-- Horrible! c'est horrible!... balbutia Gaston.
-- N'est-ce pas? répliqua miss Fanny; le monde, qui est rarement admis à ces cérémonies, n'y voit, le plus souvent, qu'une coutume qui diffère peu des autres solennités du culte; mais, croyez-moi, monsieur Gaston, quand je vous assure que c'est la plus redoutable épreuve par laquelle puisse passer une créature humaine...
-- Ah! nous saurons empêcher qu'un pareil sort soit imposé à Edmée!
Miss Fanny ne répondit pas tout de suite. Son front s'était penché de nouveau; son regard s'était voilé; elle se prit à réfléchir.
-- Dans la situation qui nous est faite, reprit-elle bientôt, nous ne pouvons prendre encore aucune résolution. Il faut s'assurer en premier lieu qu'Edmée n'est point rue de la Chaussée-d'Antin.
-- Je le saurai.
-- Puis, quand vous aurez appris qu'elle ne se trouve point auprès de sa mère, vous viendrez me le dire, et nous nous concerterons.
-- Je vous verrai demain.
-- C'est cela. Profitons des derniers moments pendant lesquels je puis encore me soustraire à la surveillance dont je ne vais pas manquer d'être l'objet.
-- Vous croyez?
-- Oh! j'en suis sûre. On devine une ennemie en moi, et madame de Beaufort ne manquera pas de donner l'éveil. Mais soyez sans inquiétude: quoi qu'il arrive, quelque moyen qu'il faille employer, je saurai vous faire prévenir.
-- Alors, à demain.
-- C'est cela, à demain; il se fait tard, et je crains qu'on ne remarque mon absence.
Gaston serra, sur ces mots, les deux mains de Fanny Stevenson, et peu après il gagnait la porte de l'enclos.
Il était près de onze heures quand il rentra chez lui.
Il fut tout étonné d'y trouver Maxime, qui l'attendait en fumant un cigare.
Maxime avait la physionomie exceptionnellement mobile, et il ne fallut qu'un regard à Gaston pour s'apercevoir qu'il était préoccupé.
En dépit de ses propres ennuis, il en fut frappé.
-- Eh! qu'as-tu donc? demanda-t-il avec intérêt, et d'où vient que je te trouve chez moi à cette heure indue?
-- Je t'attendais, répondit Maxime.
-- Tu as à me parler?
-- C'est cela.
-- À quel propos?
-- J'ai un service à te demander.
-- À moi? Eh! que ne le disais-tu tout de suite. De quoi s'agit- il?
-- Voici. Cet après-midi j'ai été appelé au ministère.
-- Que te voulait-on?
-- On m'a donné l'ordre de rallier Brest sans tarder.
-- Tu vas partir?
-- Demain.
-- Eh bien?
-- Eh bien! c'est là ce qui me préoccupe. Mariette se faisait une fête de me voir tous les jours, et elle va être désolée.
-- Mais tu reviendras bientôt?
-- Je ne pense pas.
-- Que se passe-t-il donc?
-- Je l'ignore. Toutefois, je suppose que l'on a besoin de moi, et une fois à Brest je crains que l'on m'y retienne.
-- Enfin, quel est le service que tu réclames de mon amitié?
-- Cela t'ennuiera peut-être, mais je voudrais que tu allasses voir Mariette, au moins tous les jeudis.
-- N'est-ce que cela?
-- Tu y consens?
-- Parbleu!
-- À la bonne heure. Tu m'écriras tous les huit jours, et de cette façon...
-- Tu sauras ce que fait et ce que pense mademoiselle Mariette Duparc. Ah çà! est-ce que tu serais jaloux, par hasard?
-- Je ne crois pas.
-- Amoureux, alors?
-- Peut-être bien.
Gaston jeta un regard d'envie à son ami.
-- Ah! tu es heureux, toi, dit-il avec un soupir; tu peux aimer à ton aise, sans contrainte, et tu ne redoutes pas que l'on t'enlève la charmante enfant que tu as choisie pour en faire la compagne de ta vie.
-- N'en es-tu pas là toi-même?
-- Hélas!
-- Est-ce que mademoiselle de Beaufort...
-- Mademoiselle de Beaufort a disparu, mon ami, et j'ignore ce que l'on veut faire d'elle.
-- Voilà qui est grave.
-- N'est-ce pas?
-- Que vas-tu faire?
-- Eh! le sais-je? Je verrai, je chercherai, je fouillerai tous les couvents de Paris, s'il le faut; mais, à coup sûr, je ne m'arrêterai que lorsque j'aurai épuisé tous les moyens; mais ne pensons pas à cela pour le moment. Tu vas partir, et puisque tu le désires, je verrai mademoiselle Mariette.
-- Je ne doutais pas de ton assentiment, et j'ai écrit à la supérieure pour la prévenir.
-- Tout est pour le mieux. D'ailleurs, ce me sera déjà un moyen de pénétrer à Sainte-Marthe, et peut-être y trouverai-je une facilité de plus pour la recherche que je vais entreprendre.
-- Alors, c'est convenu?
-- Compte sur moi.
Et les deux amis se séparèrent.
XVI
Un mois s'était passé sans amener aucun changement important dans la situation de nos personnages.
Maxime de Palonnier était parti pour Brest, et depuis son départ, il avait écrit plusieurs fois à Gaston pour lui renouveler les recommandations qu'il lui avait faites au sujet de Mariette, et pour lui demander, en post-scriptum, s'il avait enfin quelques renseignements sur Edmée.
Gaston avait répondu que les choses étaient toujours dans le même état, qu'il avait vu mademoiselle Duparc, et qu'il l'avait trouvée bien triste de son absence et impatiente de son retour. Quant à mademoiselle de Beaufort, il n'en avait rien appris; elle avait décidément disparu. À diverses reprises, il s'était présenté à l'hôtel de la Chaussée-d'Antin, et s'était heurté à un parti pris de discrétion absolue. Madame de Beaufort était restée impénétrable, et il n'avait rien pu deviner.
Il était évident pour lui qu'Edmée avait été conduite dans un autre couvent, et que des ordres sévères avaient été donnés pour qu'on l'empêchât de communiquer avec les personnes du dehors.
Elle était séparée du monde, et le hasard seul ou un miracle pouvait désormais le mettre sur la trace de la pauvre recluse!
Gaston venait de passer un mois terrible.
Pendant les premiers jours qui avaient suivi la disparition de la chère victime, il s'était multiplié avec une sorte de fièvre; il avait parcouru la capitale, cherchant âprement une piste, comme quelque agent de police lancé à la poursuite d'un criminel. Il avait visité toutes les communautés, inventant des prétextes, s'ingéniant à mille ruses qu'en d'autres circonstances sa nature droite et chevaleresque eût certainement répudiées; mais un sentiment supérieur de justice et d'amour le soutenait; il y avait là une iniquité monstrueuse à démasquer, et il n'avait reculé devant aucune investigation, quelque indiscrète qu'elle lui parût à lui-même.
Il était d'ailleurs soutenu dans son âpre recherche par les excitations de Fanny Stevenson.
Celle-ci, bien qu'elle se contînt, n'avait pas d'autre pensée que de retrouver sa fille. Seulement une crainte la retenait encore et la garrottait dans son inaction.
Elle comprenait que son ennemie, madame de Beaufort, avait les yeux fixés sur elle: que tous ses mouvements étaient surveillés; que ses moindres paroles étaient recueillies; qu'enfin ses tristesses et ses larmes pouvaient devenir des révélations funestes dont on ne manquerait pas de te servir contre elle!
Et elle se taisait, dévorant son impatience, étouffant ses révoltes, dissimulant ses colères aveugles, de peur d'exalter davantage encore l'implacable bourreau qui tenait entre ses mains le coeur de son enfant!
Oh! cette femme! cette Juliette de Beaufort! que n'eût-elle pas donné pour la tenir à son tour terrifiée et vaincue, et lui rendre toutes les tortures qu'elle lui faisait endurer!
Elle ne songeait plus guère à autre chose.
Ses nuits étaient hantées de fantômes; elle ne pouvait plus que haïr; il y avait des moments où elle oubliait presque sa fille pour ne songer qu'à sa vengeance.
Aussi, c'est le souffle ardent, la mort dans l'âme, que tous les huit jours elle voyait arriver Gaston, qui venait voir Mariette, et en même temps lui apporter le résultat de ses recherches de la semaine.
Tristes résultats!
Rien! toujours rien!
Ni Palmer, mis en campagne, ni Bob si intelligent et si vif, n'avaient recueilli le moindre indice.
Gaston lui-même avait visité presque tous les, couvents, et il en sortait comme il y était entré.
Il ne pouvait pas en être autrement.
Quelque prétexte qu'il prit pour s'introduire dans ces mystérieuses demeures, il rencontrait partout la même politesse banale; on l'accompagnait au parloir, on le laissait s'agenouiller à la chapelle; parfois, même, il était admis jusque auprès de la supérieure.
Et c'était tout!...
Ce qu'on lui montrait, ce qu'il voyait, c'étaient les parties banales du couvent; ce que tout le monde pouvait voir comme lui; ce que l'on n'a aucun intérêt à cacher.
Mais derrière ces murs épais, sous ces voûtes silencieuses, au fond de ces corridors sombres où parfois il a surpris d'étranges murmures de voix contenues, au delà de ces doubles grilles quadrillées, voilées de tentures noires, qu'y avait-il?... Que de mystères peut-être se fussent offerts à ses regards s'il lui eût été donné, d'y pénétrer!
Fanny Stevenson se désolait au récit de ses recherches vaines; elle ne pouvait croire qu'elle ne parviendrait pas un jour à découvrir la retraite où l'on avait enfermé Edmée. Mais elle se désespérait en voyant le temps s'écouler, sans amener aucun changement à la cruelle situation qui lui était faite.
Une fois cependant, quelque chose de bizarre se passa qui vînt ajouter encore à ses terreurs et lui donna la mesure de ce que son ennemie pouvait tenter!
C'était lors de la dernière visite que Gaston avait faite à Sainte-Marthe.
Il était arrivé à midi sonnant. Mariette ne se trouvait pas encore au parloir: soeur Rosalie l'attendait, et il fut frappé de l'expression insolite qu'il remarqua sur ses traits.
Elle était plus sombre encore que d'habitude; plongée dans ses réflexions amères, elle semblait insensible à tous les bruits qu'elle entendait; mais dès que Gaston monta les degrés de l'escalier, elle reconnut tout de suite son pas et releva brusquement la tête.
-- Oh! venez! venez! dit-elle d'un ton agité et nerveux; j'avais hâte de vous voir.
-- Auriez-vous quelques nouvelles?... interrogea ardemment Gaston.
-- Non... je ne sais rien, je n'ai rien appris; mais ce que j'ai à vous dire...
-- Parlez!
Soeur Rosalie s'était levée; ses mains tremblaient d'émotion et de colère; une flamme sinistre éclairait ses yeux pleins de haine.
-- Qu'avez-vous donc? insista Gaston presque effrayé.
-- C'est infâme! la misérable! balbutia miss Fanny; ne vous ai-je pas dit déjà qu'elle était capable de tout.
-- Qu'est-il arrivé?
-- Une chose odieuse.
-- Quoi? quoi?
-- Moi? je ne pensais à rien. Je ne pouvais croire à tant d'infamie. Écoutez! Hier soir, après la prière, au moment où j'allais rentrer dans ma cellule, la mère assistante, c'est-à-dire celle qui remplace et supplée parfois la supérieure, me pria de lui accorder quelques instants d'entretien.
-- Que voulait-elle?
-- Un instant, j'ai cru qu'il s'agissait d'Edmée, ou que du moins j'allais obtenir de la soeur quelques renseignements dont je pourrais tirer parti; mais elle me retint un quart d'heure au moins pour se répandre en paroles inutiles, banales, et qui, pour tout dire, n'avaient aucun sens. Je ne m'en étonnai pas trop cependant; car ici c'est un peu l'habitude, et on n'y parle le plus souvent que pour bien s'assurer que l'on n'est pas devenue tout à fait muette; quand je la quittai, je regagnai donc ma cellule sans penser à mal, heureuse de lui échapper, heureuse surtout de rentrer dans ma solitude et dans la possession de moi- même. J'étais loin de me douter de ce qui m'attendait.
-- Qu'est-ce donc?
-- Tout d'abord, je ne fis aucune remarque. J'étais tout entière à mon enfant; mais quand j'allai poser ma lumière au chevet de mon lit, je demeurai glacée de stupeur.
-- Qu'y avait-il?
-- Oh! c'était presque imperceptible pour tout autre que moi; mais du premier coup d'oeil, je m'aperçus que ma cellule avait été visitée pendant mon absence et que l'on avait dû y opérer une perquisition minutieuse.
-- Est-ce possible?
-- Je voulus douter. J'examinai avec plus d'attention et bientôt les preuves abondèrent; sur les dalles, il y avait des traces de pas; le petit bahut dans lequel je serre quelques modestes objets de toilette avait été bouleversé; mon lit lui-même, défait et en désordre, attestait, par l'état dans lequel je le retrouvais, qu'une main curieuse l'avait indignement fouillé.
-- Mais quel intérêt?...
-- Vous ne devinez pas?
-- Je cherche.
-- Ah! je n'ai pas cherché longtemps, moi! car la vérité m'a tout de suite sauté aux yeux.
-- Quelle est votre pensée?
-- Madame de Beaufort sait que j'ai en ma possession des titres à l'aide desquels je puis à jamais détruire son bonheur et celui de sa fille, et elle a payé quelqu'un, pour venir me les voler.
-- Et vous supposez qu'elle a trouvé ici une complicité coupable?