Chapter 10
-- Qui ne vous aimerait? interrompit soeur Rosalie, presque malgré elle.
-- Mon père, je vous l'ai dit quelquefois, a une véritable adoration pour son Edmée, et je ne sais, de mon côté, ce que je ne ferais pas pour lui épargner un chagrin.
-- Vous avez raison, mon enfant; mais M. de Beaufort est riche, honoré. Il a une femme charmante, deux enfants adorables. Quel chagrin pourrait l'atteindre?
-- C'est vrai! et c'est ce que je me disais encore tout à l'heure pour me rassurer.
-- Vous rassurer, à quel propos?
-- Je ne sais pas; mais ce matin, j'en suis certaine, mon père avait quelque chose; je ne l'ai jamais vu si triste. Peut-être après tout, ai-je tort de m'alarmer ainsi, et cela vient sans doute de ce qu'il m'a annoncé qu'il allait partir.
-- Ah! M. de Beaufort quitte Paris?
-- Ce soir.
-- Et où va-t-il?
-- À Londres.
Soeur Rosalie eut un geste de douce compassion.
-- Et c'est là ce qui vous inquiète! Vous êtes trop impressionnable aussi, et il faut vous raisonner. D'ailleurs, ne vous reste-t-il pas votre mère?
-- Oui, oui, ma mère... répéta Edmée, d'un ton de rêverie vague.
Et sans avoir conscience de ce qu'elle disait, sans se douter qu'elle pensait tout haut, elle ajouta, comme dans une explosion de tendresse:
-- Oh! comme je l'aurais aimée, si elle m'avait elle-même aimée comme mon père!
Soeur Rosalie ne releva pas le propos.
Elle était plus émue qu'elle n'eût voulu le paraître; une pensée obstinée pesait sur son esprit; elle avait sur les lèvres mille questions qu'elle retenait avec peine.
-- Chère enfant, dit-elle enfin, vous avez tort de vous abandonner ainsi; je veux vous voir plus forte: d'ailleurs, votre père ne s'absente pas souvent, il reviendra bientôt, et vous oublierez ces petits chagrins auxquels vous vous étonnerez vous-même d'avoir donné tant d'importance.
-- Vous croyez? fit Edmée en essayant de sourire.
-- Vous aurez d'autres amitiés, d'autres attachements, qui vous seront une compensation plus douce que vous ne pouvez le supposer.
-- Si c'était vrai!
-- Je vous en réponds. Voyons, vous n'avez pas toujours été aussi malheureuse que vous croyez l'être en ce moment. Rappelez-vous votre enfance, reculez le plus que vous pourrez dans vos souvenirs, à cette époque éloignée, quand vous étiez toute petite. Votre mère vous aimait d'un égal amour, votre soeur et vous; elle ne vous distinguait pas dans sa tendresse. Vous aviez une même part toutes deux dans ses caresses. Moi, je connais aussi le coeur des mères; il peut s'égarer peut-être quelquefois et être incité à faire un choix entre deux belles jeunes filles, devenues, en grandissant, de caractère différent. Mais devant deux enfants charmants et doux, qui sourient et bégaient, appelant les baisers de leurs jolies lèvres roses, est-ce qu'il y a à choisir? Il n'y a qu'à aimer de toutes les expansions divines de son âme maternelle! Souvenez-vous! Et je suis bien certaine que vous me direz que c'est ainsi que vous a aimée madame de Beaufort!
Pendant que soeur Rosalie parlait, Edmée écoutait d'une oreille avide, et comme suspendue à ses lèvres.
Quelque chose d'anormal se passait en elle.
On eût dit qu'elle avait naguère un voile sur les yeux, et que ce voile venait de se déchirer. Sa poitrine se soulevait avec force; ses mains pressaient son front moite; elle regardait soeur Rosalie avec une sorte d'effarement.
-- Qu'avez-vous? fit celle-ci, en l'observant avec une poignante attention.
-- C'est étrange... balbutia Edmée.
-- Quoi donc?
-- Ce que vous me dites là, ce souvenir que vous venez d'évoquer.
-- Eh bien?
-- C'est la première fois que j'y pense. J'avais oublié, et jamais je n'avais cherché à me rappeler...
-- Et maintenant?
-- Je me souviens.
-- Vous voyez!...
-- Oui! C'est bien cela! J'étais toute petite. Avais-je deux ans? Je ne sais plus! Mais mon père était là, et déjà il m'aimait, comme toujours, depuis...
-- Vous étiez en France...
-- Attendez! Mon Dieu!... c'est donc un rêve que j'ai fait.
-- Non, non! ne vous arrêtez pas! insista Fanny Stevenson, la gorge serrée, les doigts crispés sur son rosaire. Ce n'est pas un rêve. Rappelez-vous encore... mais plus loin, avant votre père! Ne voyez-vous pas, là-bas, dans la brume de vos souvenirs d'enfant... un pays à la végétation luxuriante; avec la mer infinie pour horizon, et plus près... tout près, un grand fleuve large et profond, sur la berge duquel vous alliez tremper vos petits pieds blancs?
Edmée se rejeta brusquement en arrière, et regarda soeur Rosalie avec une véritable épouvante.
-- D'où savez-vous cela? interrogea-t-elle en frissonnant.
-- C'est vrai, n'est-ce pas?
-- Qui vous l'a dit?
-- Et sur cette berge où vous couriez déjà, vous n'étiez pas seule?
-- En effet.
-- Il y avait là une femme, jeune, qui suivait vos pas, attentive, caressante, vous parlant avec tout son coeur, vous dévorant de caresses; vous apprenant à prononcer les premiers mots que vous ne faisiez que bégayer.
-- C'est cela! C'est cela!
Fanny Stevenson ne pouvait plus se contenir à son tour; vaincue par l'émotion, elle se voila le visage, et fondit en sanglots!
-- Elle! je savais bien que c'était elle! murmura-t-elle le coeur débordant de tendresse; ah! soyez béni, Dieu juste et bon, qui me l'avez rendue!
Cependant Edmée continuait de regarder soeur Rosalie, sans comprendre ce qui se passait en elle, émue, frissonnante, n'osant l'interroger davantage.
Fanny Stevenson ne voulut pas prolonger davantage cette dangereuse situation. Le moment n'était pas venu encore de révélations plus complètes; elle craignit de livrer son secret, et essuyant rapidement les larmes qui inondaient ses joues, elle se tourna vers la jeune fille, le visage presque calme.
-- Vous pleurez? fit Edmée; au comble de la surprise.
-- Ce n'est rien, répondit Fanny Stevenson, en s'efforçant de sourire; seulement, ce que nous avons dit là tout à l'heure m'a rappelé un des plus tristes souvenirs de ma vie.
-- Vous avez bien souffert?
-- Oui, mon enfant, j'ai souffert et pleuré plus qu'aucune créature humaine.
-- Vous, si bonne!
-- Mais Dieu m'a prise en pitié; désormais tous mes chagrins vont finir.
-- Vraiment?
-- Je vous raconterai cela. Je vous dirai tout... plus tard... bientôt, car pour le moment vos amies vous attendent et vous allez reprendre vos études, mais ce soir, quand vous serez seule dans votre cellule.
-- Vous viendrez?
-- Vous le voulez bien?
-- Ah! n'en doutez pas, car sans Mariette et vous... Edmée n'acheva pas.
Mariette était venue la reprendre en courant et elle l'entraîna vers le couvent, avec cette pétulance franche et gaie, qui était sa plus irrésistible séduction.
Soeur Rosalie les regarda un moment s'éloigner, en se tenant par la main; un sourire d'une ineffable tendresse releva sa lèvre, et posant ses deux mains en croix sur sa poitrine, elle reprit le chemin de sa cellule.
Il était dix heures à peine; elle y resta jusqu'à midi.
C'était l'heure où Maxime et Gaston devaient se présenter au parloir, et elle ne doutait pas que Mariette et Edmée ne fussent exactes à l'innocent rendez-vous.
Elle attendit l'heure sans trop d'impatience.
Elle avait la tête et le coeur pleins... Jamais elle ne s'était sentie si heureuse; elle faisait mille projets d'avenir, tour à tour accueillis avec enthousiasme ou abandonnés à regret. Ce qu'elle voulait tenter devait rencontrer bien des obstacles: elle allait avoir à lutter contre madame de Beaufort, contre le comte, et elle s'effrayait à la pensée des difficultés sans nombre que l'on ne manquerait pas d'accumuler sous ses pas.
Mais que lui importait!
Elle ne pouvait plus hésiter... Maintenant qu'elle avait retrouvé sa fille, son devoir était tracé, et son amour maternel la soutiendrait dans la lutte qu'elle allait engager.
Sa fille?... Edmée?...
Elle la retrouvait plus belle, plus aimante qu'elle n'eût jamais osé l'espérer, et elle se disait qu'aucune puissance humaine ne pourrait plus la lui arracher.
Au surplus, depuis quelques jours, elle était convaincue qu'un grand trouble régnait dans la maison de la rue de la Chaussée- d'Antin.
L'entrevue qui avait eu lieu entre Palmer et Gobson ne lui laissait aucun doute sur ce point.
Le comte avait peur! Quelque machination se tramait de ce côté.
Mais qu'avait-elle à redouter pour elle-même?
Madame de Beaufort avait-elle été mise dans le secret des agissements de son mari? Savait-elle, surtout, que Fanny Stevenson était vivante, et qu'elle pouvait menacer son propre bonheur.
Pendant qu'elle pensait à toutes ces choses, l'heure s'écoulait, et à mesure que le moment approchait, elle se sentait prise d'une sorte d'agitation qui lui enlevait une partie de sa liberté d'esprit.
Midi allait sonner. Elle quitta sa cellule, et descendit au parloir.
Maxime et Gaston ne devaient pas tarder d'arriver.
En effet, au premier coup, elle entendit des pas d'hommes sur les marches de l'escalier, et peu après, elle vit entrer les deux amoureux.
Une joie sereine inonda son coeur, quand elle songea à l'amour que Gaston portait à sa fille.
Jamais elle n'eût rêvé de remettre le bonheur d'Edmée à un homme plus digne.
Les deux jeunes gens s'inclinèrent et elle rendit le salut sans quitter le livre qu'elle avait sous les yeux et qu'elle faisait semblant de lire.
Puis, cinq minutes se passèrent.
Maxime, qui n'était pas la patience même, allait et venait à travers le parloir, jetant, de seconde en seconde, un regard sur le palier de l'étage ou s'arrêtant pour écouter si personne ne venait.
Mais aucun bruit ne se faisait entendre; à peine percevait-on, de temps à autre, au milieu du pieux silence de la sainte demeure, le pas furtif de quelque soeur qui passait au rez-de-chaussée, se rendant à la chapelle ou encore le mystérieux murmure de deux voix qui se parlaient à voix basse.
Maxime commença à s'étonner du retard que Mariette mettait à venir le trouver, et il se tourna vers Gaston.
-- Voilà qui est singulier, dit-il; aurait-on par hasard oublié de prévenir ma cousine?
-- Ce n'est pas probable, répondit Gaston; il faut croire plutôt que mademoiselle Mariette aura été retenue pour une cause imprévue, et elle nous expliquera elle-même...
-- La voici! interrompit vivement le jeune lieutenant de vaisseau.
Et il fit quelques pas à la rencontre de la jolie enfant qui arrivait en courant. Mais elle n'eut pas plus tôt passé le seuil du parloir, que Maxime et Gaston échangèrent le même regard inquiet, pendant que de son côté, soeur Rosalie se levait vivement de sa chaise.
Mariette était seule, et elle portait sur le visage les signes manifestes d'une vive émotion.
XIV
Maxime, à qui sa qualité de cousin permettait certaines privautés que Mariette n'avait aucune envie de trouver mauvaises, Maxime prit la jolie enfant dans ses bras et déposa un pur baiser sur son front.
-- Eh mon Dieu! qu'avez-vous? dit-il en même temps; vous êtes tout émue et tremblante.
-- Mademoiselle Edmée ne vous accompagne pas? interrogea à son tour Gaston de Pradelle.
Mariette poussa un profond soupir.
-- Non, monsieur Gaston, répondit-elle avec effort. Edmée ne viendra pas, et c'est à cause d'elle que vous me voyez dans cet état.
-- Qu'est-il arrivé? fit Maxime.
-- Ah! je n'en sais rien; mais tout de même, c'est terrible.
-- Quoi donc?
-- Je vais vous dire; vous savez -- en tout cas, je vous l'apprends -- qu'Edmée est ma meilleure amie, pour mieux parler, ma seule amie. Nous ne nous quittons jamais, nous bavardons ou nous rêvons ensemble; et comme elle est beaucoup plus savante que moi, je copie souvent mes devoirs sur les siens. Nous n'avons pas de secrets l'une pour l'autre; nous disons tout ce que nous pensons, et quand Edmée a un chagrin, si petit qu'il soit, elle essayerait en vain de le dissimuler, car je le devinerais tout de suite. Eh bien, aujourd'hui, ça n'a pas manqué. M. de Beaufort était venu la voir ce matin, de bonne heure; il lui a annoncé qu'il allait partir, et quand je l'ai revue, son pauvre coeur n'en pouvait plus!
-- C'est pour cette raison qu'elle n'est pas venue? demanda encore Gaston.
-- Ce n'est pas pour cette raison.
-- Eh! quelle autre?
-- Vous allez voir! Nous étions donc rentrées à l'étude, sans qu'elle eût pu me dire ce qui la rendait plus mélancolique encore qu'à l'ordinaire, et nous chuchotions: elle résistant à mes sollicitations, moi essayant de lui arracher la cause de son chagrin, quand tout à coup un grand silence se fait, toutes les pensionnaires se lèvent et nous voyons entrer madame la supérieure.
-- Diable! fit Maxime sur un ton enjoué; cela devenait grave.
-- Très grave, monsieur mon cousin, repartit Mariette; car madame la supérieure ne se montre que rarement, dans les grandes occasions, et il fallait une cause bien sérieuse pour qu'elle dérogeât ainsi à ses habitudes.
-- Que voulait-elle?
-- Madame la supérieure dit, en entrant, quelques mots à voix basse à la soeur qui était allée la recevoir, et moi qui observais celle-ci, je vis qu'en réponse à la question qui lui était adressée, elle désignait du geste la place où se trouvait Edmée.
-- Et alors?
-- Alors, madame la supérieure s'avança de son air le plus majestueux et vint droit à mademoiselle de Beaufort.
-- Que lui dit-elle?
-- Oh! ce ne fut pas long!... «Mademoiselle, dit-elle, je viens de voir madame de Beaufort, et j'ai eu avec elle une longue conversation à votre sujet: elle a sur vous des projets dont elle m'a fait part, et j'espère que vous voudrez bien vous y soumettre. Veuillez donc, je vous prie, prendre vos cahiers et vos livres; vous viendrez avec moi, nous aurons à causer, et je ne doute pas que vous ne vous montriez obéissante, comme je me plais à reconnaître que vous l'avez toujours été...» Edmée était blanche comme un suaire; ses lèvres tremblaient. Elle n'eut pas la force de répondre et se contenta de s'incliner en me jetant un regard désespéré. Il s'en fallut de bien peu que je n'éclatasse moi-même en sanglots! Et quand je la vis disparaître, suivant madame la supérieure, mon coeur se fondit, et je retombai sur mon banc, incapable d'avoir une idée.
-- Et c'est tout ce que vous savez!... interrogea Gaston d'une voix altérée.
-- C'est tout, répondit Mariette.
-- Pauvre enfant! fit à son tour Maxime en tapotant les petites mains de la jolie enfant: cela vous a bouleversée.
-- Il y a bien de quoi, je suppose.
-- Qui sait? Vous vous effrayez peut-être à tort. Quel danger pouvez-vous prévoir? Madame de Beaufort vient chercher sa fille; elle veut probablement la reprendre près d'elle au moment où son mari s'éloigne. Il n'y a rien là que de très légitime et de naturel.
-- C'est possible, mais tant que je ne saurai pas ce qu'Edmée est devenue, je resterai avec mes appréhensions.
Machinalement après cet incident, Maxime entraîna Mariette dans un coin du parloir, et aussitôt ils s'engagèrent dans une conversation, dont soeur Rosalie ne pouvait rien entendre.
Mais miss Fanny Stevenson avait bien d'autres pensées en tête!
Vingt fois, pendant le court récit de Mariette, elle s'était levée à demi, l'oeil plein d'effluves, la poitrine haletante, prête à se précipiter vers la jeune fille à laquelle elle eût voulu adresser mille questions qui se pressaient sur ses lèvres.
Quand Mariette eut fini, elle retomba accablée sur sa chaise, et par un geste saccadé et violent, elle ramena son voile sur ses yeux pour cacher les larmes qui baignaient son visage.
Gaston, qui était non moins ému qu'elle, s'approcha à pas discret et se pencha doucement.
-- Miss Fanny, dit-il à voix basse, comme un souffle.
Miss Fanny se dressa, farouche, et lui prit la main qu'elle serra à la briser.
-- Vous avez entendu, n'est-ce pas? répondit-elle d'un accent mal contenu.
-- Que craignez-vous?
-- Tout! ils sont capables de tout! Mais qu'ils prennent garde... Malheur à eux s'ils tentent de toucher à cette enfant?
-- Croyez-vous qu'ils en aient la pensée?
Fanny Stevenson eut un ricanement qui sonna comme un rire d'insensée.
-- C'est elle, je n'en doute pas, c'est cette femme! répondit- elle; elle a éloigné son mari, dont elle redoute la faiblesse, pour rester seule maîtresse et libre d'agir à sa guise; mais elle a compté sans moi. Elle ignore ce que je suis, ce que je peux, et ne sait pas ce dont peut devenir capable une mère qu'on a privée pendant dix-sept années de la vie et des caresses de son enfant.
-- Ne vous laissez pas aller à cette colère aveugle.
Miss Fanny jeta à Gaston un regard dont l'éclat d'acier pénétra jusqu'au plus profond de son être.
-- Vous ne l'aimez donc pas, dit-elle, vous qui me parlez ainsi, et qui pouvez rester calme en présence de ce qui se prépare?
Mais à quoi bon récriminer, ajouta-t-elle aussitôt? Il faut agir. Vous m'avez promis votre concours, j'espère que vous ne songez pas à me le refuser.
-- Ah! sur ma vie!
-- C'est bien.
-- Que faut-il faire?
-- Rien en ce moment. Avant de prendre une résolution, je veux savoir. Cette supérieure! On doit lui avoir dit... Je me ferai adroite, insinuante, j'irai jusqu'au mensonge, s'il le faut; mais je saurai. Et quand vous viendrez chez François, je vous dirai ce que j'aurai appris.
-- Alors nous nous verrons ce soir?
-- C'est cela.
-- À la même heure qu'hier?
-- À la même heure, oui. Partez maintenant; voici le moment de la séparation; j'ai hâte de me retirer et d'aller me recueillir.
Cependant Mariette et Maxime continuaient de causer et on entendait de temps en temps le rire charmant de la jolie enfant égayer le coin obscur du parloir où ils s'étaient réfugiés.
Mais l'heure allait sonner et ils n'avaient plus que quelques minutes.
-- Quand vous reverrai-je? dit alors Mariette avec une petite moue ironique.
-- La belle question! repartit vivement Maxime. Mais je vous reverrai demain, après-demain, tous les jours, jusqu'à mon départ.
-- Cela ne vous ennuie donc pas de venir de si loin, passer une heure avec une petite fille.
-- Vous êtes méchante!
-- Moi!
-- Oui! vous! Vous! chère enfant, car vous savez que je n'ai à Paris que vous, et vous voyez trop clair de vos beaux yeux pour ne pas avoir deviné tout le bonheur que j'éprouve à tenir, pendant une heure, vos deux jolies petites mains dans les miennes.
-- Maxime!
-- Cela vous déplaît que je vous parle ainsi!
-- Oh! ne le croyez pas.
-- Alors, vous m'aimez un peu?
-- Un peu! Non, mais de toute mon âme, et de toute la reconnaissance que je vous ai vouée depuis le premier jour où je vous ai vu. Est-ce bien comme cela que je dois répondre?
-- Oui, oui, chère Mariette, dit Maxime d'un ton attendri, je n'avais pas espéré davantage... et pourtant peut-être y aurait-il plus encore.
-- Vraiment!
-- Si vous vouliez?
-- Eh mais, je ne demande pas mieux! répondit l'enfant; il faudra me dire, et croyez que si je puis...
En parlant de la sorte, elle avait un sourire plein de douce malice, et ses yeux se voilaient coquettement à demi.
Maxime fut sur le point de s'oublier, et il allait l'attirer contre sa poitrine, par un emportement irréfléchi, quand la voix de soeur Rosalie vint le rappeler à la réalité de la situation.
-- À demain, bien sûr? fit Mariette en accompagnant ces mots d'un regard qui eût été effronté, s'il n'eût été naïf.
-- Oui, oui, à demain! répondit Maxime ébloui.
Et prenant le bras de Gaston, il gagna rapidement la rue.
XV
Pendant les heures qui suivirent, ce qui se passa dans l'esprit de Fanny Stevenson serait bien difficile à raconter.
La pauvre femme se sentait envahir par une terreur qui croissait d'instant en instant.
Elle avait prétexté une indisposition et était rentrée précipitamment dans sa cellule.
Là, elle compta les heures et les secondes, prêtant l'oreille à tous les bruits, les deux bras croisés sur sa poitrine pour en étouffer les battements qui l'assourdissaient, s'attendant à entendre le pas d'Edmée qu'elle connaissait si bien, priant Dieu surtout de faire cesser l'horrible martyre qu'elle éprouvait.
Elle demeura ainsi jusqu'au soir.
Quand le jour commença à baisser, elle voulut sortir.
En entendant les voix jeunes et fraîches des pensionnaires qui prenaient leurs ébats dans l'enclos, elle pensa que peut-être Edmée se trouvait là avec ses compagnes.
Elle descendit.
En passant près de la cellule de mademoiselle de Beaufort elle poussa timidement la porte.
Qui sait? Dieu avait peut-être fait un miracle sans qu'elle entendît rien.
La porte céda à la première pression, et elle entra.
Il n'y avait personne. La cellule était vide!...
Elle mordit ses lèvres avec un sanglot.
-- Mon Dieu! je ne la reverrai donc plus! balbutia-t-elle l'âme brisée.
Et elle s'éloigna lentement, comme à regret.
C'est ainsi qu'elle arriva dans le jardin; du premier coup d'oeil elle s'assura qu'Edmée était absente.
Cependant, à sa vue, Mariette, qui était aux aguets, s'empressa d'accourir à sa rencontre.
-- On nous a dit que vous étiez souffrante, ma soeur, dit-elle d'une voix hésitante; je vois avec plaisir que vous allez mieux.
-- Je vous remercie, mon enfant, répondit soeur Rosalie; je me sens plus forte, en effet, et j'ai voulu prendre l'air.
Puis elle ajouta d'un ton en apparence indifférent:
-- Et votre amie, mademoiselle de Beaufort, n'est-elle pas près de vous?
Mariette releva la tête d'un air triste:
-- Edmée? répondit-elle, on ne l'a plus revue depuis ce matin.
-- Est-ce que sa mère serait venue la chercher?
-- Je ne pense pas.
-- Qu'est-elle devenue?
-- On se le demande. Cela nous a agitées toutes, et il y a de quoi, n'est-ce pas? Madame la supérieure était venue elle-même la prendre à l'étude. On l'a vue se rendre avec elle à la chapelle, puis de là à sa propre cellule; mais après, plus rien.
-- C'est singulier.
-- Ah! si vous pouviez savoir...
-- Moi?
-- Sans doute. Si j'étais à votre place: vous êtes bien avec madame la supérieure, et je suis certaine qu'elle vous dirait...
Miss Fanny se prit à réfléchir.
-- Vous ne répondez pas? insista Mariette.
-- C'était mon intention d'abord, mais depuis...
-- Qui vous a fait changer d'avis?
-- Je verrai, je me consulterai.
-- Et si vous apprenez quelque chose, vous me le direz, n'est-ce pas, ma soeur? Songez donc, Edmée était ma seule amie, et vous ne sauriez croire quelle anxiété est la mienne depuis ce matin.
-- Eh bien! je vous le promets, mon enfant, répondit soeur Rosalie: j'observerai encore, j'interrogerai, et si je parviens à connaître ce qu'est devenue Edmée, vous le saurez tout de suite.
-- Ah! vous êtes bonne, et je vous remercie.
Soeur Rosalie n'en entendit pas davantage et s'empressa de regagner le couvent.
Quelques heures plus tard, l'agitation qu'avait provoquée la disparition de mademoiselle de Beaufort était calmée et le couvent de Sainte-Marthe dormait enveloppé dans le plus profond silence.
Neuf heures venaient de sonner.
La nuit était plus sombre que la veille, de lourds nuages chargés d'électricité couraient dans le ciel, poussés par un vent violent d'orage. La lune n'avait point paru, et l'on voyait à peine à se guider.
En ce moment, la porte de l'enclos s'ouvrit, et deux hommes entrèrent.
C'était Palmer et Gaston de Pradelle.
Cette fois, François ne se trouvait pas là pour les recevoir; mais Palmer commençait à connaître les _êtres_, et après avoir invité Gaston à régler sa marche sur la sienne, il prit les devants et se dirigea vers le pavillon, où ils rencontrèrent le jardinier.
-- Soeur Rosalie? demanda Palmer, en serrant la main de son compagnon de bouteille.
-- Soeur Rosalie n'est point encore arrivée, répondit François; mais elle ne peut tarder à venir, et s'il plait au commandant d'entrer...
Gaston, ayant remercié du geste, pénétra dans le pavillon.
Palmer et François n'attendirent pas davantage, et un instant après, ils prenaient le chemin du caboulot où ils allaient trouver quelque cordial aimé.
Gaston, lui, s'était assis au fond de la chambre, et le front dans les mains, le regard fixe, il cherchait à ramener l'ordre et le calme dans son esprit.
Depuis le matin, il ne vivait plus!