La Rebelle

Part 8

Chapter 83,807 wordsPublic domain

Il n'imagina point qu'elle pût redevenir sa maîtresse, mais il voulut garder une prise sur elle, la tenir, de loin, par les souvenirs d'amour, par l'enfant, et qu'elle le sentît toujours présent dans sa vie, et qu'il fût entre elle et les autres hommes, entre elle et l'amant futur qui viendrait...

Enhardi par la solitude, il se rapprocha, et il répétait: «Josanne!... ma chère Josanne!...» d'une voix triste, tendre, pénétrante, d'une voix que Josanne reconnaissait, hélas! qui éveillait en elle les échos profonds du désir, et qui s'insinuait, caressait, touchait son âme et ses sens à la place vive et secrète...

Elle résistait, détournant la tête pour ne pas voir le visage aimé, les yeux... Ah! ces yeux bleus de Maurice!...

--Je vous en conjure... Laissez-moi!... Allez-vous-en!...

--Josanne...

--Non!

--Josanne, au nom de l'amour ancien!... Nous fûmes heureux quelquefois, Josanne!... Rappelle-toi!... Promets-moi que tu me laisseras revoir Claude... C'est à Claude que je pense... Écoute!... Je ne te demande rien que tu ne puisses m'accorder... Revoir Claude... pas chez toi... dehors...

--Non!... non!...

--Tu ne peux pas me refuser ça, maintenant... Tu m'as pardonné... Malgré ta douleur, et mes fautes, vois, nous sommes ensemble, je tiens ta main, et tu vas pleurer... Josanne, qui fus ma Josanne, tu peux bien me bannir de ta vie, tu ne me banniras pas de toi-même, et jamais je ne t'oublierai, et jamais tu ne m'oublieras...

Il perdait la tête, il ne savait plus ce qu'il disait:

--L'amour ne peut pas, ne doit pas renaître entre nous, mais en te revoyant, là, tout à l'heure...

--Maurice!

--Pas demain... dans longtemps... si une circonstance grave... Suppose que l'enfant soit malade... en danger... Alors, promets-moi de m'avertir... Cela n'arrivera jamais, sans doute, mais il faut promettre. Il ne faut pas dire «Jamais!»

Éperdue, elle répondit:

--Eh bien! oui... dans ce cas... peut-être... dans ce cas seulement... Mais ça n'arrivera pas! j'en suis sûre!

--Tu m'écrirais, tu me laisserais venir!... Et même, dans toute autre circonstance où tu aurais besoin d'une aide, d'une amitié sûre. Il faut croire à mon dévouement. Je voudrais réparer, racheter...

Elle cria presque:

--Oui, oui, mais laissez-moi! Vous ne voyez donc pas que vous me faites du mal?... Oh! je veux m'en aller, me reposer, être seule. Si vous m'avez aimée, je vous en supplie, laissez-moi!

Il fut effrayé de ce qu'il avait fait:

--Je vous obéis, ma chère Josanne. Excusez-moi. J'ai été si violemment ému! Je n'aurais pas dû, peut-être...

Elle dit tout bas:

--Adieu!

Il répondit doucement:

--Au revoir!... J'ai votre promesse...

Et chacun suivit son chemin.

XV

--Cette fille de la Villa Bleue, une blonde, celle qu'on appelait «madame Neuf»... Vous lui avez parlé, le jour de la fête... rappelez-vous!...

--Eh bien? dit Josanne, elle est morte?

Mademoiselle Bon soupira:

--Elle a fait pis que de mourir, ma chère...

Les deux femmes causaient, dans le sombre petit bureau de mademoiselle Bon, meublé de cartonniers verts et de bibliothèques en bois brun, orné de photographies qui représentaient des écoles, des orphelinats, des groupes de médecins et d'infirmières en costume d'hôpital.

--Madame Platel m'a tout conté... La petite est accouchée, le mois dernier, à Baudelocque: un gros garçon, très bien accueilli... Larmes, grands sentiments: «Je l'élèverai... Je le nourrirai...» La dame visiteuse, envoyée par le Comité, revient, tout émue: madame Platel reste sceptique... Au bout de onze jours, la petite arrive à la Villa Bleue avec son bébé. On la félicite; on lui donne quelque argent et on lui cherche du travail... Voilà une fille sauvée!... Ah bien, oui! Le monsieur qui avait disparu depuis neuf mois est revenu... et la pauvre bête amoureuse est retournée à son vomissement.

--Et l'enfant?

--Le monsieur, un étudiant en pharmacie, n'aimait pas les gosses... Il l'a dit en propres termes: «Je n'aime pas les gosses. Ça me dégoûterait d'Hélène...» Hélène, c'est «madame Neuf». Et il a déclaré: «Je n'ai pas le sou: ma famille me colle cent vingt francs par mois... Je ne peux pas m'empêtrer d'une maîtresse et d'un enfant. L'Assistance publique n'est pas faite pour les petits chiens... Au surplus, il ne s'agit pas d'un abandon, mais d'un dépôt momentané... On le reprendra plus tard, ce mioche!...» La mère pleurait. Alors, pour la consoler et la convaincre, il lui a raconté l'histoire de Jean-Jacques Rousseau.

--Et elle a cédé!

--Elle a cédé. Une de ses anciennes compagnes de la Villa Bleue a reçu ses confidences et averti madame Platel... Il était trop tard. L'intéressante Hélène et son cher amant avaient imité Thérèse et Jean-Jacques... Elle éprouvait bien quelques remords, mais elle avouait: «J'aime trop mon ami. Je l'ai dans le sang. Je ne peux aimer que lui... Il me dirait de faire un crime, je le ferais...»

Josanne, accoudée à la cheminée, un pied tendu vers le feu, répondit:

--Vous n'êtes pas découragée?

--De quoi?

--De ce métier de dupe que vous faites!... Relever la femme, éduquer la femme, affranchir la femme! Vous croyez à l'avènement de la femme consciente, fière de sa libre maternité, heureuse de n'être plus l'idole ou la servante de l'homme? Vous croyez que grâce à vous, grâce à nous, les «madame Neuf» deviendront plus rares?

--Je le crois.

--Alors il faudra supprimer l'amour, mademoiselle. Peut-être affranchirez-vous la femme des entraves sociales, des préjugés qui l'empêchent de gagner son pain... Mais vous ne l'affranchirez pas d'elle-même... La femme qui a un «homme dans le sang» appartient servilement à cet homme.

La porte du bureau s'ouvrit. Un groom appela:

--Madame Valentin!... Il y a quelqu'un qui vous demande...

--Dites que je ne suis pas arrivée, qu'on m'attende. Faites entrer dans mon bureau... C'est insupportable d'être dérangée ainsi.

La porte se referma.

--Josanne! dit mademoiselle Bon, qu'avez-vous? Vous avez beaucoup changé depuis un mois. Vous êtes amère et triste... et vous devenez injuste!... Votre pessimisme m'étonne. Qu'y a-t-il donc?

--Mais rien... rien... J'ai des migraines, de la fatigue nerveuse... Ah! ne parlons pas de moi. Cela m'ennuie...

Elle se détourna, regardant le feu qui mourait. Et, après un silence, elle reprit:

--Je songe à toutes ces femmes que je vais voir, et que j'interroge sur leur vie, leur caractère, leurs goûts; je songe à ces doctoresses, à ces avocates, à ces professeurs, à ces artistes, dont le _Monde féminin_ raconte les succès... C'est l'élite féminine, les «affranchies», les «rebelles», comme dit monsieur Noël Delysle... Elles s'insurgent contre les préjugés, contre la morale conventionnelle, et elles recréent un idéal nouveau de l'honneur, de la vertu, du devoir féminin. Ce sont des intelligences claires et des âmes nobles... Elles ne ressemblent pas à madame Neuf... Et pourtant, dès qu'elles se livrent un peu, en causant, de femme à femme, et que je devine le secret de leur vie intérieure, je sens qu'elles ont gardé les vieux instincts de la femme d'autrefois... L'homme les trouve devant lui, concurrentes et rivales, dans les écoles, dans les hôpitaux, dans les administrations; mais au foyer, dans l'alcôve, l'ordre antique se rétablit... Avec tout son cœur, avec tous ses sens, la femme aspire à la servitude amoureuse... Elle n'a pas le courage de la liberté; elle n'a pas le sentiment de sa dignité; elle n'a que le désir et le regret de l'amour. Que l'amant aimé marche sur elle, elle lui baisera les pieds et dira: «Encore!...»

Mademoiselle Bon écoutait Josanne sans protester.

La jeune femme s'animait, presque agressive:

--Mariées, elles ne peuvent pas s'affranchir de l'époux; libres, elles ne veulent pas s'affranchir de l'amant... Ce sont des serves, comme étaient leurs mères, comme seront leurs filles...

--Ce sont des femmes! dit mademoiselle Bon, en souriant. Elles sont nées à une époque de transition, et elles se révoltent contre une morale et des lois dont elles subissent la contrainte. De toutes parts, la société limite l'effet de leur rébellion. Elles n'accordent pas toujours leurs actes avec leurs idées?--Ainsi les anarchistes font leur service militaire et paient l'impôt.--Elles gardent l'instinct de la servitude amoureuse?--N'oubliez pas que les siècles et les siècles ont façonné leur sensibilité pour l'obéissance et le sacrifice.--Elles aiment des gens indignes d'elles?... Mais les erreurs sentimentales seront toujours possibles, en tout temps, malgré toutes les évolutions de la morale. De même les progrès de l'hygiène et de la médecine n'empêcheront pas les maladies... Ne raillez pas les femmes qui ont brisé les vieilles chaînes, parce qu'elles traînent encore les tronçons!... Vous-même, Josanne, ne faites-vous pas l'apprentissage de la liberté?... Si vous vous sentez lâche, ne découragez pas les autres.

--Vous êtes sévère pour moi, mademoiselle Bon! Je vous ai fait de la peine...

--Beaucoup... Vous étiez juste et généreuse, autrefois, et si brave!... Qu'est-ce qui vous a troublée ainsi?

--Je ne sais... Un vague malaise physique... Et puis, l'histoire de cette fille, cette «madame Neuf...»

--Il n'y a pas de quoi... Ma pauvre Josanne, la vie est dure pour vous, je le sais... Vous avez des heures de doute, d'agacement...

--De défaillance... Ah! mademoiselle je vous admire.

--Bah!

--Je fais mieux: je vous aime...

--Ça, c'est gentil... Vous ne me trouvez pas trop ridicule?

--Ridicule! Vous qui avez tant de raison et tant d'indulgence, et cette force d'espoir, et cet optimisme paisible!... Vous êtes une sœur de charité laïque, oui, tout anticléricale que vous êtes...

Josanne se mit à rire:

--Vous auriez dû vous marier; je vous vois très bien, mariée et mère de famille...

--J'aurais pu me marier, dit la vieille fille avec un petit air de fierté. A vingt ans, je n'étais pas plus laide qu'une autre, et l'on m'a demandée, oui; deux fois!

--Et vous avez refusé!... Pourquoi?

--Parce que j'avais un cœur très timide, craintif même, et scrupuleux... et puis des idées à moi... et je voulais toujours les mettre en pratique, mes idées!... J'appartenais au peuple, où les honnêtes filles ne sont pas, forcément, des ingénues... Je savais comment vivent les hommes avant leur mariage, et j'avais vu beaucoup de femmes, séduites, lâchées, qui tombaient... je savais où... Alors je m'étais promis d'épouser un jeune homme qui... que...

Une chaste rougeur couvrit la figure de mademoiselle Bon.

--... qui n'aurait jamais profité de la misère, de la faiblesse de ces malheureuses, pour... vous comprenez!... un jeune homme pur comme moi-même... Et je ne l'ai pas rencontré.

--Et vous n'avez pas aimé?

--D'amour? non... J'ai aimé mes parents, mes amis, mes idées, les malheureux... J'ai aimé beaucoup de gens et beaucoup de choses... Et j'ai gardé mon petit rêve intact, ni brisé, ni sali... Mais je n'en parle jamais à personne et c'est bien la première fois...

Josanne embrassa mademoiselle Bon:

--Ah! mademoiselle, cela me fait du bien, de vous entendre...

--Et cela me fait plaisir, à moi, de vous réconforter.

La vieille fille tourna un bouton électrique, et, dans la vive lumière blanche, elle observa le visage amaigri, les yeux cernés, la bouche triste de Josanne. Une pensée naissait dans son esprit, qu'elle n'osait formuler.

--Je suis sûre que vous mangez n'importe quoi, à n'importe quelle heure, et que vous restez chez vous, à rêvasser... Je n'aime pas cela... Votre petit garçon va bien?

--Très bien.

--Il faudra le reprendre.

--Oui... bientôt... Il aura cinq ans au mois d'avril... Je pourrai l'envoyer à l'école... Il me faudra une domestique, au moins quelques heures par jour... Cela coûte cher, et je dois de l'argent à ma tante Miracle... Elle n'est pas riche, et elle m'a généreusement prêté une assez grosse somme quand je me suis réinstallée à Paris. Alors je fais des économies, j'attends...

--Tâchez de vous distraire... Venez aux réunions de la _Fraternité_.

Josanne n'était pas très enthousiaste de la _Fraternité féminine_, petite association féministe, socialiste et révolutionnaire, où de grosses dames moustachues et de maigres illuminées s'appelaient héroïquement «citoyennes» et votaient des ordres du jour flétrissant le parlement bourgeois.

Elle répondit:

--Je n'ai pas le temps... Je lis, j'essaie de m'instruire... et je fais mes robes moi-même, vous savez... Plus tard, je louerai un piano. Je me remettrai à la musique... Je n'étais pas une trop mauvaise musicienne, autrefois... J'ai même donné des leçons.

En prononçant ces mots, elle revit le salon de madame Grancher, et les gens qui dansaient, et Maurice, dans un coin, près d'elle. Il disait tout haut: «Bonsoir, madame», et, tout bas: «Je vous aime...»

Maurice... Comme il avait troublé sa vie, depuis un mois, depuis le fatal entretien qu'elle n'avait pas su rompre!... Elle était maintenant dans l'angoisse perpétuelle de l'attente.

Il n'était pas venu: elle espérait qu'il ne viendrait pas. Sa curiosité satisfaite, sa conscience rassurée, il s'était laissé reprendre au charme de sa vie nouvelle... Près de sa jeune femme, il avait oublié la maîtresse, l'enfant et le dangereux désir qui l'avait un soir, ramené vers Josanne... C'était un garçon prudent.

Il ne viendrait pas.

Et s'il revenait, pourtant, que ferait Josanne?

Elle-même n'en savait rien. Il y avait en elle deux femmes: celle «d'en haut», la fière, la vaillante, la «rebelle», qui voulait se libérer, guérir et vivre dans sa chaste solitude,--et l'autre, l'inférieure, l'asservie, qui conservait encore, dans son sang et dans ses nerfs, le poison ancien, le besoin des larmes et des caresses, le goût morbide de la souffrance d'amour...

Cependant le groom avait rouvert la porte:

--Madame Valentin!... C'est le monsieur qui attend... Il dit qu'il va s'en aller, et il m'a donné sa carte pour madame.

Josanne prit le petit rectangle de carton.

--Ah!... Je viens... oui... Je viens tout de suite.

Mais elle ne bougeait pas. Des ombres et des rayons, tour à tour, passaient dans ses prunelles profondes. La vieille fille, la voyant émue, songeait:

«Qu'a-t-elle?...»

Josanne jeta un coup d'œil sur la glace, arrangea ses cheveux, tira sa blouse dans sa ceinture, et, tout irrésolue:

--Regardez donc, dit-elle, ne suis-je pas fagotée aujourd'hui?... Cette blouse me va mal... Et il me semble que j'ai un drôle d'air...

--Mais pas du tout... Vous êtes très bien... Quelle idée!

--Oh! ça m'est égal, vous savez, complètement égal...

Mademoiselle Bon sourit:

--Josanne, ma petite Josanne, je vous reconnais.

XVI

Noël Delysle, las d'attendre, considérait le petit bureau mal éclairé par une seule lampe électrique. La fleur d'opale, épanouie et courbée au bout de sa tige de bronze, rabattait une fixe lumière blanche sur le blanc des papiers épars. Noël regarda le bouquet de violettes qui se fanait, entre l'encrier et le pot à colle, la danseuse de Tanagra sur la cheminée, les lithographies en couleur accrochées aux murs, la toque et le boa de Mongolie pendus aux patères de cuivre.

Le groom avait dit:

--Madame Valentin va venir.

Elle ne venait pas. Noël, déçu, agacé, se leva pour partir. C'est alors que Josanne ouvrit la porte et qu'ils se trouvèrent face à face. Il vit qu'elle était assez grande, mince, tout en noir et très brune, avec un teint pâle, des yeux et des dents qui brillaient. Elle vit qu'il était jeune, brun, de haute taille, et qu'il la regardait d'un regard clair, aigu, glacé, un regard qui entra en elle du premier coup.

Il dit:

--J'ai bien tardé, madame...

Il expliquait qu'il était à Paris depuis quinze jours et qu'il avait prié Foucart de le présenter à madame Valentin. Mais Foucart était parti pour Nice.

--Alors j'ai perdu patience: je me présente tout seul.

--Mais vous pouviez bien... tout de suite... car, enfin, nous nous connaissons, et je pensais bien que... peut-être... un jour ou l'autre...

Elle parlait vite, sans finir ses phrases, et cherchant les mots... Et elle pensait:

«Comme il est jeune!»

Elle le voyait mieux. Il avait trente ans tout au plus, un fin visage méridional, le nez droit, les cheveux bruns, coupés en brosse, la moustache aux pointes rousses, quelque chose de militaire dans le port, le geste, la voix. Il était maigre et robuste. Et elle ne sut pas, dès l'abord, s'il était vraiment «sympathique», tant elle se sentait nerveuse et rétractile sous le clair regard gris d'acier qui n'était pas insolent, certes, pas même hardi, mais calme, direct et pénétrant jusqu'à toucher l'âme.

Quand elle eut fini de répondre, debout, une main crispée sur le dossier d'une chaise, l'autre main tourmentant la boucle de jais qui scintillait à sa ceinture, Josanne demeurait tout interdite...

--Oui, répétait Noël, nous nous connaissons déjà, depuis longtemps...

--Depuis un an!

--Pardon! depuis le mois d'octobre: six mois.

--Il y a un an que j'ai lu _la Travailleuse_.

--Il y a six mois que j'ai lu votre article. N'importe! Six mois, c'est beaucoup...

--Oui, beaucoup...

--Mais si j'étais resté à Paris, je pourrais vous connaître depuis un an... Que de temps perdu! Je ne m'en consolerais pas, si l'avenir... car... peut-être...

Il s'embarrassait dans des formules de regret courtois. Et, tout à coup, il avoua:

--Madame, j'aime mieux vous le dire: je suis très intimidé...

--Mais, monsieur...

--Ça me paraissait tout simple de venir, de vous parler... Et voilà! Je suis intimidé! Je suis gauche et ridicule... J'ai envie de vous remercier, de m'excuser, de m'en aller... Une autre fois j'aurai plus de chance et vous aurez une meilleure opinion de moi.

Josanne rit, d'un rire gai, qui lui fit un visage enfantin.

--Eh bien, monsieur, je vais vous rassurer: asseyez-vous d'abord... là!... Moi aussi, je suis intimidée... horriblement... N'est-ce pas, quand on se connaît sans se connaître...

--On se crée des images...

--Qui ne ressemblent pas à la réalité!...

--Pas du tout...

Il rit, comme elle, et ni l'un ni l'autre n'osa dire quelle image il s'était faite «qui ne ressemblait pas à la réalité!»

Josanne s'assit à sa table, prit à pleines mains des papiers qu'elle éparpilla. M. Delysle lui demanda si elle travaillait beaucoup, si elle était contente. Et il ajouta:

--J'ai lu vos articles... Quelques-uns m'ont paru très jolis.

Comme il ne disait pas: «Ils sont tous jolis», elle le sentit sincère, et fut très flattée de ce demi-compliment.

--Vous lisez donc le _Monde féminin_, monsieur?

--J'y suis abonné, madame!... depuis le mois d'octobre.

--Par curiosité?

--Et aussi par reconnaissance...

Elle sourit. La fleur opaline éclairait ses doigts délicats, ses poignets blancs, la blouse de soie noire, la fine chaînette de jais... La figure attentive de Josanne restait un peu au-dessus de la lampe, dans la lumineuse pénombre, et ce qui attirait, ce qui fascinait maintenant Noël Delysle, c'étaient les mains,--les deux mains pâles, nerveuses, expressives, où brillait l'or mat d'un seul anneau.

--Ainsi, reprit-il, je sais tout ce que vous faites, où vous allez, qui vous voyez... La veille de Noël, vous étiez à la «Crèche Alsacienne», le 1er janvier à la Villa Bleue... Vous avez écrit un petit article très touchant, sur la Villa Bleue!... Le 3 février... Vous étiez de méchante humeur, le 3 février!... Vous avez dit des malices, très voilées, très polies à l'auteur d'un roman féministe...

--Parce qu'il représentait des féministes de fantaisie, des exaltées!... C'était le pavé de l'ours, ce roman!

--Je sais encore...

--Quoi?

Ils s'animaient. Noël Delysle était plus à l'aise, et Josanne, intriguée, amusée, retrouvait sa verve et sa grâce. Elle insista:

--Dites, monsieur, que savez-vous?

--Ce que Foucart m'a dit, l'autre jour: votre jeunesse, votre courage, et la grande estime que tout le monde, ici, a pour vous.

--Monsieur Foucart est bienveillant... surtout depuis mon retour...

--Il ne vous exploite pas trop?

--J'ai un «fixe», pour tant d'articles chaque mois et deux heures de présence quotidiennes. J'ai fait un peu de tout, naguère, dans la maison, et je continue... Oh! je ne me plains pas.

Le téléphone retentit. Le groom réclama madame Valentin.

--Non, non! dit Josanne à Noël, ne vous levez pas; je reviens...

Elle sortit et rentra presque aussitôt.

--Il y a erreur: on demandait Flory.

--La blonde Flory?

--Vous la connaissez?... Vous connaissez donc tout le monde?

--Je l'ai vue, à un souper de centième, avec son ami... un peintre.

--Non, un banquier...

--De mon temps, c'était un peintre... Et il y avait un acteur... Flory avait le cœur large. Est-ce qu'il y a beaucoup de femmes dans son genre, au _Monde féminin_?

--Deux ou trois, les amies particulières de la patronne... Mais il y a aussi de très honnêtes femmes... Madame Morin, qui fait du reportage, comme moi,--du reportage sévère: elle va voir les généraux, les hommes politiques et les diplomates... Madame Bure, la dessinatrice... mademoiselle Bon, la rédactrice en chef de l'_Assistance féminine_, notre supplément!...

--Je l'ai lu. Un peu... naïf, le supplément!...

--J'aime beaucoup mademoiselle Bon... Je fréquente peu ou pas mes autres camarades...

--Et le petit Bersier, il est toujours là?

--Oui.

--Gentil. Un peu...

--Le contraire de naïf? Un peu roublard et très arriviste... mais gentil!... Oh! monsieur, je vous en prie, ne regardez pas ma table comme ça... Il y a trop de désordre! Je ne fais que passer, ici, je n'y vis pas...

--Vous travaillez chez vous?

--Ici et chez moi...

--Vous ne faites pas un petit roman, en cachette?

--Mais non!

--Ni une pièce de théâtre?

--Non plus!

--C'est étonnant.

--Pourquoi?

--Parce que toutes les femmes en font. C'est la mode...

Josanne sentit l'imperceptible raillerie... Le féministe parlait des œuvres féminines avec une aimable irrévérence!

Elle dit simplement:

--Si j'avais du talent, j'écrirais des livres: je dirais des choses vraies, graves et tristes, qu'une femme seulement peut bien dire... Hélas! je n'ai pas de talent... J'écris adroitement un article: j'ai un peu de verve et d'esprit, du métier... Mais il me manque le don de réaliser mes imaginations, la faculté créatrice... Je serais une bonne conseillère, peut-être une bonne collaboratrice... Et c'est tout.

Il l'écoutait, surpris de sa modestie...

--Mais alors, madame, à quoi travaillez-vous?

--Je lis... Je relis... Vous pourriez voir, chez moi, sur ma table, _la Travailleuse_. J'en ai tiré des tas d'articles. C'est une mine de documents.

--Je serais très fier de voir, de mes yeux, ce bouquin rébarbatif sur votre table.

Josanne comprit et se déroba:

--Oh! je suis à peine installée! Je ne reçois jamais personne...

Le jeune homme n'insista point.

--Il se fait tard, madame, et j'abuse... Mais je vous devais une visite, et je vous l'ai faite très longue, par compensation... Et je ne vous ai rien dit de ce que je voulais vous dire...

Il répéta:

--Rien... rien, vraiment...

Josanne pensait:

«Moi non plus, je n'ai rien dit, que des banalités... J'étais si curieuse de connaître monsieur Delysle!... Il est venu. Il s'en va, et je ne sais rien de lui...»

Ils étaient, tous deux, non pas déçus, mais déconcertés par ce premier entretien qu'ils avaient, à l'avance, imaginé plus émouvant, plus original, plus intime. Et Josanne sentait que Noël n'avait pas la moindre envie de s'en aller... Mais elle n'osa pas le retenir.

--Vous me permettrez de revenir quelquefois?

--Très volontiers, monsieur. Vous me trouverez ici, tous les jours, de cinq à sept.

Il était parti. Josanne, encore étourdie de cette visite imprévue, songeait:

«Il aurait dû me prévenir... J'ai été niaise, peu aimable, peu gracieuse... Il m'a interrogée tout le temps... Il n'est pas mal... Il est même bien... Et ces yeux! Clairs et clairvoyants... de très beaux yeux qui m'intimidaient... Oh! il ne doit pas être tendre! Il n'a jamais pleuré, cet homme-là!...»

XVII

Foucart, revenu de Nice, entra, un jour, dans le bureau de Josanne pour lui demander un renseignement. Et, comme il était de bonne humeur, il dit: