La Rebelle

Part 16

Chapter 163,633 wordsPublic domain

--Vous ne l'accusez pas; vous l'excuseriez plutôt! J'admire votre indulgence... Ah! vous n'avez pas de rancune, vous!

--Noël!

--Vous l'avez revu, vous lui avez pardonné!...

--Je lui ai pardonné!... Je ne l'aime plus, mais je ne peux le haïr...

--Vous êtes si compatissante!... Ce monsieur est venu gémir près de vous!... Pas assez longtemps, j'imagine, car vous auriez fini par vous attendrir, par le consoler...

Josanne se leva brusquement:

--Noël! je peux tout supporter de vous, la colère, les reproches, même l'injustice... mais l'ironie, non! Je ne peux pas!...

--Josanne!... ma chérie! Pardon!... Je suis absurde!... Je suis méchant!... Josanne!

Il la força de se rasseoir, mit un genou en terre, près d'elle, et l'entoura de ses bras. Alors, elle recommença de pleurer, désespérément:

--Vous ne m'aimez plus!... Vous m'obligez à dire des choses affreuses, qui m'humilient... qui vous déchirent!...

--Oh! ma Josanne, je souffre tant!... J'ai le cœur à vif... Tout me fait mal!... Et vous me demandez d'être juste, d'être logique!... Je puis être généreux et lâche, bon et méchant, dans la même minute, selon qu'un mot de vous m'exaspère ou m'attendrit!... Ah! ma raison et ma sensibilité ne s'accordent guère!... Parbleu! je le sais bien, que je n'ai pas le droit de juger, que, sans doute, à votre place, j'aurais agi comme vous!... Je ne suis pas insensible à la douleur des autres! Je ne suis pas égoïste... Et je me rappelle que j'ai voulu m'affranchir de préjugés ordinaires et de la morale dogmatique!... Eh oui! J'ai dit, j'ai écrit qu'il n'y avait pas deux honneurs, l'un masculin, l'autre féminin! Mais ce qui était pour moi une théorie, c'était pour vous, la réalité quotidienne!... Et maintenant que je suis sorti du paradoxe et de l'abstraction, que je suis aux prises avec des faits, je sens que je suis un homme comme tous les autres, ni plus libre, ni plus juste, ni meilleur... Ah! Josanne, ah! mon amour, je suis jaloux!... Je ne suis pas un moraliste qui juge, un philosophe qui ergote... Je suis un homme qui aime, je suis un amant désespéré!... Le bien, le mal, vos devoirs, vos droits, la justice, la logique, je m'en moque!... Je ne sais plus que ça, ma Josanne!... Je suis jaloux!

--Mon pauvre Noël!

--Vous pleurez!... Moi, je n'ai pas pu pleurer...

--Mon Dieu! est-ce bien nous qui nous sommes dressés l'un contre l'autre en adversaires?... Nous qui nous aimons!...

--Josanne, Josanne, dites-moi que vous n'aimez plus cet homme!

--Je ne l'aime plus...

--Dites-moi que vous ne l'avez pas aimé, vraiment aimé...

--Je ne peux pas dire cela, Noël!

--Ah!

--Ma conduite n'avait qu'une excuse: l'amour... Si j'avais cédé à un caprice, m'estimeriez-vous davantage?

--Je ne sais pas... Je souffrirais moins... Un caprice, c'est vite oublié... J'en ai eu, moi, des caprices, que j'appelais des amours!... Qu'en reste-t-il?... Pas même de la cendre... rien... rien... Mais vous!... En parlant de cet homme, tout à l'heure, vous étiez remuée, malgré vous... Ah! j'ai eu un instant de colère aveugle!... Maintenant, ma violence n'est plus que de la douleur!... Josanne! ma chérie, mon amour, j'engage la lutte contre un ennemi voilé, inaccessible, qui se dérobe au plus obscur de vous-même: le souvenir!... Josanne, aidez-moi!... promettez-moi que je vaincrai!... Dites-moi qu'à force de m'aimer, vous croirez n'avoir aimé que moi, n'avoir eu de joie, de peine que de moi?...

--Oui, mon bien-aimé!... J'en suis sûre... Laissez faire le temps...

Et tout à coup, sans honte, Noël pleura, la tête sur le sein de son amie. Les paupières baissées, il pleura des larmes rares, brûlantes... Et, passionnément, il appuyait son front, d'une pression lente, obstinée, contre la douce poitrine, comme pour la pénétrer, pour atteindre, au plus profond de la chair, le cœur même, la vie palpitante de Josanne.

Elle le sentit vaincu, reconquis,--et l'âcreté de leur chagrin s'adoucit un peu, de leurs larmes mêlées.

Elle répétait:

--Que faire, mon Dieu? Que faire? Que pouvons-nous?

Il répondit:

--Nous aimer... Souffrir ensemble...

XXVIII

Ils essayèrent de «vivre comme avant». C'était le vœu de Josanne. Quand Noël, apaisé par les larmes, avait reparlé de l'avenir, elle lui avait imposé silence... Non! qu'il ne fût plus question d'amour,--encore moins de mariage!

--Mais pourquoi? demanda le jeune homme, un peu froissé. Est-ce par scrupule ou par orgueil que vous vous refusez à moi?...

--Ni par orgueil, ni par scrupule... Je vous aime et je vous appartiens. Mais je ne veux pas être votre femme...

--Puisque je vous aime, rien n'est changé...

--Si, Noël, tout est changé... Je ne suis pas, à vos yeux, cette même Josanne que vous aviez élue, la sacrifiée, la résignée, l'impeccable... Oh! je ne prétends pas que je sois indigne de vous!... Mais cette femme que je suis, il faut que vous acheviez de la connaître... Vous avez trop souffert! Il est impossible que la blessure se cicatrise en quelques jours... Laissez-moi du temps, Noël! Je vous guérirai, je vous rassurerai, je vous mériterai... Éprouvez-moi! Je vous dis à mon tour: «Demandez-moi des choses très difficiles...» Je ferai tout, pour vous donner confiance, tout...

--Tout tient en deux mots: aimez-moi!

--Je vous aime, vous le savez... Mais, pour notre bonheur à nous deux, je réclame une épreuve... Les crises douloureuses se renouvelleront peut-être... Si votre amour succombait?... Ne protestez pas, Noël!... Sauvons au moins l'amitié... Acceptez que je demeure, pour quelque temps, votre amie... Et puis, quand vous serez bien sûr de vous et de moi, je serai... ce que vous voudrez...

Noël se laissa convaincre.

--Soit! dit-il. Attendons!... Tâchons de travailler et d'oublier. Soyons braves.

Ainsi, d'un même accord, ils reprirent leur vie d'autrefois. Noël revint, chaque soir, dans le salon vert de Josanne. Il apportait des fleurs, des livres, il apportait des jouets pour Claude, et il feignait de ne point voir la pâleur de la mère pendant qu'il embrassait l'enfant...

Mais, au milieu d'une causerie ou d'une lecture, tout à coup, lentement, ils se rapprochaient. Leurs mains se joignaient et parfois leurs bouches... Et c'était Josanne qui se reprenait la première, qui disait:

--Non... pas encore... pas maintenant...

Il la quittait, irrité contre elle et contre lui, las d'attendre...

De bonne foi, il se croyait guéri... Mais, le lendemain, une réticence de Josanne, un nom de rue ou de ville qu'elle citait, une phrase lue dans un roman, un banal «fait divers», le sourire du petit Claude,--ce sourire qui n'avait ni le dessin ni l'expression du sourire maternel,--le moindre incident mettait au cœur de Noël une gêne sourde, un poids, puis, tout à coup, le déchirement d'une plaie rouverte... Il se maîtrisait pourtant. Il observait Josanne; il l'interrogeait, avec quelle angoisse! et de tout ce qu'elle disait, de tout ce qu'elle taisait, il se créait des raisons de souffrir...

Il connut les troubles, les cauchemars, l'insomnie fiévreuse où la pensée oscille, comme la flamme de la bougie au vent de la fenêtre, quand un souffle de folie passe, dans le cerveau enténébré. Il connut l'insomnie lucide, où l'on examine, pèse, contrôle, analyse les plus petits faits pour y découvrir un motif de crainte ou d'espérance...

«Pourquoi ne suis-je pas jaloux du mari? se demandait-il. Josanne a eu de l'affection pour ce Pierre Valentin, et même, au début, un peu d'amour? Pourquoi ma jalousie s'attache-t-elle à l'autre, et à tout ce qui vient de l'autre?... C'est que je puis me représenter le mari de Josanne, et les sentiments qu'elle avait pour lui, sans redouter aucun regret, aucune comparaison, aucune préférence rétrospective... Tandis que _l'autre_, j'ignore tout de _l'autre_... Pourquoi l'a-t-elle aimé? Il ne me ressemblait en rien, dit-elle... Pourquoi m'aime-t-elle, moi?...»

Il évoquait une vague forme masculine, dont les traits physiques, tout différents de ses traits, à lui, exprimaient une âme exactement opposée à la sienne... Cet inconnu, c'était un être d'une autre race, doux, faible, prudent, un peu féminin, un type d'homme que Noël détestait...

Et toujours la forme confuse reparaissait, liée à la forme chérie de Josanne, et, par les yeux de l'esprit, Noël voyait les scènes d'un roman d'amour semblable au sien... Les causeries, les lectures:--ah! le petit volume de la _Princesse de Clèves_, offert un jour de février, qui était, peut-être un anniversaire!...--Les promenades à deux:--est-ce que Josanne appuyait sa tête à l'épaule de son compagnon, avec ce geste adorable qu'elle avait près de Noël?... Les premières lettres échangées:--qu'étaient devenues ces lettres?...--les serrements de main, le prénom balbutié, l'aveu... et le grand trouble des regards, des mains, des lèvres... Et Noël, tout à coup, à la lueur rouge de ses pensées, Noël voyait un lieu inconnu, dans une ombre brûlante... Elle et _l'autre_!... Alors, il cachait sa tête dans l'oreiller, il enfonçait ses ongles dans les paumes de ses mains!... Et c'était la plus abominable minute, une souffrance sans noblesse, qui dégradait la femme aimée, qui salissait l'amour. Noël avait envie de quitter Paris, de ne plus revoir Josanne... Et le lendemain, il arrivait chez elle, et il lui disait seulement:

--Aimez-moi beaucoup, beaucoup, parce que je suis malheureux...

Elle comprenait, elle pleurait!... et Noël, en la consolant, oubliait sa peine. Parfois, elle discutait, et la douleur de l'amant, exagérée par un mot, par un silence subit, devenait de la colère.

«Elle a des arrière-pensées que j'ignore: elle se complaît peut-être à des souvenirs qu'elle n'oserait avouer... Elle ne me dit pas tout!... Pourquoi ne me parle-t-elle jamais de son enfant?... J'ai essayé de l'aimer, ce petit, et rien, en moi, ne trahit une malveillance involontaire, ni même la tristesse, bien naturelle, que je ressens, quand il est là, entre nous deux...»

Il reprochait à Josanne l'espèce de pudeur qui l'empêchait d'aimer Claude, à cœur ouvert, devant lui... Elle était--croyait-il--plus amoureuse que maternelle, et, souvent, Noël se demandait ce qu'elle faisait de son fils, pendant leurs rendez-vous quotidiens et leurs promenades. Il supposait que la Tourette seule s'occupait de Claude. Peu à peu il s'aperçut que Josanne surveillait la santé, le caractère, l'éducation de son enfant. Claude allait à l'école primaire la plus voisine, et la Tourette assumait le soin de le conduire, de l'aller chercher, de le faire jouer dans le square Notre-Dame. Mais, absente ou présente, la mère ne négligeait pas son cher devoir. Elle songeait à Claude, sans doute, quand Noël la voyait se hâter, tout inquiète, d'une inquiétude qu'elle n'exprimait pas.

Il souhaitait qu'elle exprimât cette inquiétude, et sa tendresse, et tous ses sentiments, qu'elle lui parlât comme elle se parlait à elle-même... Ne comprenait-elle pas qu'il faisait un effort méritoire pour aimer Claude?... Et pourtant, Noël qui eût adopté si aisément le fils de Pierre Valentin, ne pouvait que subir le fils de _l'autre_...

_L'autre_... Ah! comme, de jour en jour, Noël l'exécrait davantage!... Et quel désir il avait de le connaître, pour ne plus le soupçonner partout?... Que de fois, en écoutant Josanne, il guettait le nom qu'elle prononcerait peut-être, par hasard,--mais non pas sans que Noël en fût averti par une intuition infaillible,--le nom dont il savait seulement les initiales,--M. N...,--le nom qui était, dans la mémoire de cette femme, comme une chose vivante et cachée, qu'elle garderait, là, jusqu'à sa mort...

Ce nom, Noël le poursuivait, le traquait, l'attendait... sur un feuillet de livre, sur l'une de ces vieilles cartes postales illustrées dont s'amusait le petit Claude, sur les lèvres de Claude lui-même qui pouvait, peut-être, se souvenir... Quand Noël parlait à son amie des gens qui approchaient le _Monde féminin_, il épiait la palpitation des cils, la contraction de la bouche, la pâleur révélatrice de Josanne au choc imprévu de ce nom...

Rien... Elle ne se trahissait pas. Elle ne livrait aucun indice, et aux allusions, aux questions indirectes de Noël, elle répondait:

--Je vous ai dit l'essentiel... Que voulez-vous savoir de plus?... Vivons dans le présent et laissons mourir le passé...

--Mais je ne suis pas très sûr que vous viviez dans le présent, que vous ayez tout oublié...

--J'oublierai... J'oublie...

Elle ne disait pas: «J'ai oublié...» et Noël pensait:

«Elle n'oubliera pas... Elle a trop aimé l'autre... Que n'a-t-elle pas supporté, de lui?... Que n'a-t-elle pas fait à cause de lui? L'enfant,--leur enfant!--ne représente pas seulement un passé d'amour, mais des années de trahison et d'imposture...»

Alors, sa jalousie se compliquait d'un sentiment qui n'était pas du mépris, qui n'était pas de la méfiance, et qui pourtant se résumait par les paroles du père de Desdémone à Othello:

«Elle a trompé... elle sait tromper...»

Que Josanne eût vécu trop aisément dans la pratique du mensonge, c'était, pour Noël, une chose incompréhensible, qui révoltait son intransigeante loyauté. Et c'était une raison de plus qui lui faisait haïr _l'autre_...

Et la sincérité qu'il eût exigée de toute femme, Noël l'exigeait plus impérieusement de Josanne,--qui savait mentir, qui avait menti...

XXIX

Un soir, Noël étant plus calme et Josanne plus gaie, elle raconta qu'elle était allée, avec mademoiselle Bon, au déjeuner annuel d'un syndicat de couturières.

--Nous étions là soixante femmes, invitées, patronnes et ouvrières... Au dessert, la présidente a fait un discours, et une jolie fille--la secrétaire--a porté des toasts, aux «dames journalistes», à mademoiselle Bon, à madame Foucart, la «grande féministe»... Mademoiselle Bon a répondu... Et moi aussi, j'ai dû répondre.

--Au nom de madame Foucart?...

--Et des femmes journalistes... Ah! c'était drôle!... Je riais et tout l'auditoire riait avec moi... Je ne sais plus ce que j'ai dit, mais je me souviens que j'ai parlé de vous...

--De moi?

--Oui, j'ai cité une phrase de _la Travailleuse_... pour le plaisir de dire votre nom... C'est plus fort que moi... Je ne peux pas m'empêcher de parler de vous...

--Ma chérie!

--Mademoiselle Bon l'a bien remarqué... Je ne me gêne guère devant mademoiselle Bon...

--Et devant Flory?

--Un peu plus...

--Pas beaucoup?

--Pas trop... Flory n'est pas bête... Il y a beau temps qu'elle a deviné notre... sympathie... Et Foucart!... Il me demande d'un ton poli, trop poli même pour n'être pas ironique: «Savez-vous si Noël Delysle est encore en France?... On ne le voit plus...»

--Et vous répondez?

--Je réponds: «Certainement, monsieur Delysle est en France.»

--Et vous rougissez?

--Comme une petite fille... Aussi mes camarades du _Monde Féminin_ supposent... ce qui n'est pas...

--Et cela ne vous contrarie point?

--Moi!... Et pourquoi donc?... Je voudrais le crier à tout l'univers que je vous aime.

--Alors, vous ne regrettez rien?

--Que pourrais-je regretter? Je suis si heureuse!

--Si heureuse?... Mon pauvre amour! Vous êtes heureuse, malgré tout, malgré ce méchant ami, exigeant, irritable, qui vous fait pleurer, quelquefois?

--Malgré tout, malgré vous, oui, je suis heureuse... Je me sens aimée, j'aime; je ne suis plus seule, et toutes mes peines--nos peines--sont oubliées quand vous me regardez avec des yeux adoucis, quand vous me dites: «Mon amour...» Il y a encore bien de la mélancolie en nous, mais nous nous rapprochons chaque jour, et nous apprenons à nous comprendre, à nous accepter l'un l'autre... L'espoir du bonheur, Noël, c'est déjà le bonheur.

--Josanne, vous êtes une femme délicieuse...

Ils étaient assis côte à côte, sur le divan. Le crépuscule d'été, humide et chaud, alanguissait la jeune femme. Elle s'appuyait aux coussins, les bras demi-nus, la taille libre dans sa robe lâche et légère.

«Oui, pensait Noël, achevant pour lui-même la phrase qu'il n'osait articuler, oui, délicieuse et touchante, et désirable...»

Ses yeux d'amant caressaient Josanne, et, chastes encore, s'enhardissaient, se détournaient, puis revenaient aux cheveux obscurs, au cou baigné d'ombre, à l'enroulement délicat de l'oreille, au corps voilé, qui devait être, dans le mystère compliqué des vêtements, comme une rose blanche sous des feuilles... Et Noël songeait que Josanne était femme, qu'elle lui appartiendrait...

Elle reprit:

--Je vous aime tant! Depuis que je suis vôtre, je veille sur moi si jalousement! Ainsi, je ne permets plus au petit Bersier des plaisanteries pourtant bien innocentes que je supportais autrefois...

--Le petit Bersier vous fait la cour?

--Mais non!... Calmez-vous!... Bersier ne me fait pas la cour... Il flirte... c'est-à-dire qu'il flirtait!... Je lui ai dit que ces manières ne me plaisaient pas, et il a confié à Flory que je devenais... «une chipie!...» Il ne sait pas, ce Bersier, que je suis un objet sacré, une personne de dignité fort éminente, votre Josanne!... Ne m'embrassez pas comme ça, Noël!... Je suis trop nerveuse... Non!... Vous êtes fou?...

Il l'avait saisie, d'un geste amoureux, suppliant...

--Josanne!... Si vous me refusez vos lèvres, laissez-moi mettre mon front là, sur votre épaule, et mon bras autour de vous... Et puis dites-moi tout ce que vous voudrez, des mots grondeurs que je n'entendrai pas, des mots câlins qui passeront comme des baisers sur mon âme... Ah! comme je suis amoureux, ce soir, de vos yeux, de vos mains, de votre voix, de tout ce qui est vous et que j'ignore, et qui me tente... Je n'ai pas soixante ans, Josanne, et je vous aime tout entière et de toutes les façons... Méchante Josanne! froide Josanne!...

--Noël, il ne faut pas...

--Un scrupule absurde nous sépare...

--Non, dit Josanne tristement. Ce n'est pas un scrupule absurde, c'est la crainte de gâter, par trop de hâte, notre bel amour, notre cher amour... Ma résistance, que vous me reprochez, n'est pas de la coquetterie...

--Elle vous est trop facile, cette résistance!

--Trop facile!... Vous croyez cela?...

Il la vit rougir, dans la pénombre...

--Je n'ai pas soixante ans, moi non plus, et je vous aime... Mais j'ai peur!...

--Oh! Josanne! je ne suis plus très certain que nous ayons pris le meilleur parti...

Elle ne répondit pas.

--Que votre volonté soit faite! dit Noël. Et tant pis pour nous!...

Il desserra son étreinte et resta quelques minutes sans parler.

--Eh bien, dit-il tout à coup, racontez-moi quelque chose, n'importe quoi... Empêchez-moi de penser... Après ce déjeuner des couturières, où êtes-vous allée?

--A l'Hôpital Cochin, avec mademoiselle Bon.

--Pour un article?

--Non, pour voir une malade... Cette fille de la Villa Bleue, madame Neuf... Je vous ai parlé d'elle...

--Eh bien?...

--Mademoiselle Bon l'a retrouvée par hasard. Elle est mourante... tuberculeuse au troisième degré... Son amant l'a quittée: ce joli personnage redoutait la contagion.

--Et l'enfant?

--Abandonné, mort peut-être...

--Et vous vous intéressez à cette «madame Neuf»? Vous l'excusez?

--Oui... Je ne l'estime pas beaucoup, mais je l'excuse. Elle était plus femme que mère, cette fille, et son amant--l'étudiant en pharmacie, le bourgeois, le monsieur, le «savant», qui lui semblait un être de race supérieure--son amant lui avait déclaré, tout net, «qu'il n'aimait pas les gosses», et qu'entre le gosse et lui elle devait choisir.

--Vous, une très bonne mère, vous êtes indulgente à cette mauvaise mère... Est-ce là votre morale féministe?

--Précisément!... La femme sans éducation, passive, inconsciente, cette femme-là, quand elle aime, est trop souvent ce que l'homme la fait...

--Et l'instinct maternel?

--L'instinct maternel résiste presque toujours aux sollicitations mauvaises... presque toujours, mais pas toujours... Il y a des femmes qui ne l'ont pas, cet instinct, et, dans l'enfant, elles aiment, d'abord, le père de l'enfant...

Josanne avait parlé vite, d'un trait... Elle ne vit pas un frisson de souffrance sur le visage de Noël.

Elle continua:

--L'amant de «madame Neuf» pouvait éveiller en elle l'instinct endormi. Et cette malheureuse fût devenue une mère comme tant d'autres; elle eût aimé l'enfant de son amour...

Il y eut un silence. Josanne devina la pensée de Noël. Inquiète, elle se leva, pour allumer la lampe.

Elle se reprochait la phrase imprudente...

--Josanne, est-ce que...?

--Dites?

--Est-ce que vous l'aviez, l'instinct maternel, l'amour de l'enfant pour l'enfant?

Elle maniait le verre, l'abat-jour, feignant d'être agacée:

--Comme je suis maladroite!

Puis elle resta immobile, dans la lueur rose qui fardait sa pâleur.

--Je vous en prie, ne mentez pas...

--Je ne veux pas mentir, mais... Pourquoi me posez-vous cette question?

--Pour connaître toute votre âme...

--Eh bien, non... Je n'avais pas beaucoup l'instinct maternel...

Et soudain:

--C'est affreux, ce que vous faites... Vous me tendez des pièges! Vous me feriez regretter ma sincérité!...

--Croyez-vous donc m'apprendre quelque chose!

--Alors, pourquoi m'interrogez-vous? Pour m'éprouver?... Pour souffrir un peu plus?...

--Un peu plus, un peu moins, qu'importe!... J'ai l'habitude, maintenant!

--Hélas! dit Josanne en pleurant, rien ne vous consolera. Votre raison même ne vous est d'aucun secours contre votre passion jalouse... Et je doute que nous soyons jamais heureux!

Noël, ému par les larmes de Josanne, s'efforça de la rassurer; mais, ce soir-là encore, ils se quittèrent dans la mélancolie et le malaise.

Il s'en alla, par la nuit chaude et pluvieuse. Découragé, mécontent de Josanne et de lui-même, peu lui importaient les longueurs du retour solitaire. Il n'avait point de hâte d'être chez lui... Parfois, à un carrefour désert, une ombre se détachait de la muraille, sous quelque lanterne d'hôtel meublé... Une fille en cheveux appela Noël à mi-voix... Une autre le suivit, l'accosta. Il l'écarta doucement. Des paroles de Josanne lui revenaient à l'esprit:

«Si bas que tombe une femme, un homme, presque toujours, est responsable de sa déchéance...»

Noël songea que Josanne avait un sentiment très vif de la solidarité féminine, et qu'elle était, sans fausse honte et sans dégoût, pitoyable à ses sœurs malheureuses, indulgente à ses sœurs avilies...

«Elle ne juge pas les autres, qui donc oserait la juger?...»

Il ne pensait plus à lui, maintenant; il pensait à elle, et sa tristesse, moins égoïste, fut moins âcre.

Il arriva place des Vosges.

Sous les arcades, au coin de la rue de Turenne, un petit café restait ouvert. Il entra, demanda un verre de bière: il voulait écrire à Josanne avant de remonter chez lui.

Ce petit café... Un après-midi d'avril, Noël et Josanne s'étaient assis devant la porte, entre les caisses de fusains. La jeune femme avait pris des gâteaux et de l'orangeade, et Noël lui avait montré les fenêtres de son cabinet de travail... Comme ils étaient joyeux encore!... Ils ne savaient pas qu'ils s'aimaient!

Noël revit la figure charmante, la volute basse des cheveux noirs, les yeux d'un bleu variable, qui étaient ce jour-là, veloutés comme les pétales de la pensée... Et il revit cette figure telle qu'il la tenait entre ses mains, tout à l'heure, pour le baiser d'adieu, cette pauvre figure en larmes qui se contraignait à sourire...

Il écrivit: