Chapter 9
--Votre question me surprend. Ce qui inspire le goût de la science, c'est l'amour de la vérité, en dehors de toute considération de gloire; et d'ailleurs la science, chez nous, est consacrée presque uniquement à des usages pratiques, essentiels à notre conservation sociale et au bien-être de notre vie quotidienne. L'inventeur ne demande pas la gloire et on ne lui en accorde aucune; il jouit d'une occupation qui lui plaît et ne recherche point la fatigue des passions. L'esprit de l'homme a besoin d'exercice aussi bien que son corps, et d'un exercice continuel plutôt que violent. Nos savants les plus ingénieux sont, en général, ceux qui vivent le plus longtemps et qui sont les plus exempts de toute maladie. La peinture est pour beaucoup un amusement, mais cet art n'est pas ce qu'il était autrefois, quand les grands peintres de nos différents peuples luttaient pour obtenir la couronne d'or, qui leur donnait un rang égal à celui des rois sous lesquels ils vivaient. Vous aurez sans doute observé dans notre musée combien les peintures étaient supérieures il y a plusieurs milliers d'années. C'est peut-être parce que la musique est en réalité plus voisine de la science que la poésie, qu'elle est encore le plus florissant de tous les arts parmi nous. Cependant, même à l'égard de la musique, l'absence du stimulant des louanges et de la gloire a empêché parmi nous toute grande supériorité de se manifester. Nous brillons plutôt par la musique d'ensemble, grâce à nos grands instruments mécaniques, dans lesquels nous nous servons beaucoup de l'eau[7], que par le talent des artistes qui jouent seuls. Nous n'avons guère eu de compositeurs originaux depuis plusieurs siècles. Nos airs favoris sont très anciens, mais on les a enrichis de variations compliquées, composées par des musiciens inférieurs, quoique ingénieux.
[Note 7: Ceci peut rappeler aux savants l'invention par Néron d'une machine musicale, dans laquelle l'eau remplissait les fonctions d'un orchestre et dont il s'occupait quand la conspiration éclata contre lui.]
--N'y a-t-il donc chez les Ana aucune société politique animée de ces passions, sujette à ces crimes, et admettant ces disparités de condition, intellectuelles et morales, que votre tribu et même les Vril-ya en général, ont depuis longtemps laissées derrière eux dans leur marche vers la perfection? S'il en est ainsi, peut-être que dans ces sociétés l'Art et sa soeur la Poésie sont encore cultivés et honorés?
--Il y a quelques sociétés de ce genre dans les régions les plus éloignées, mais nous ne les mettons pas au rang des nations civilisées; nous ne leur donnons pas même le nom d'Ana, et encore moins celui de Vril-ya. Ce sont des barbares, vivant surtout dans cet état inférieur, le Koom-Posh, qui tend nécessairement à la hideuse dissolution du Glek-Nas. Leur existence misérable se passe en luttes et en changements perpétuels. Quand ils ne se battent pas avec leurs voisins, ils se battent entre eux. Ils sont divisés en partis qui s'insultent, se pillent mutuellement quand ils ne s'assassinent pas, et cela pour des différences frivoles d'opinions que nous ne comprendrions même pas, si nous n'avions pas lu l'histoire et si nous n'avions passé par les mêmes épreuves dans les siècles d'ignorance et de barbarie. La moindre bagatelle suffit pour les faire partir en guerre. Ils prétendent tous être égaux, et, plus ils ont lutté dans ce but, détruisant les anciennes distinctions pour en créer de nouvelles, plus l'inégalité devient visible et intolérable, parce qu'il ne reste plus d'associations et d'affections héréditaires pour adoucir cette unique différence qui subsiste entre la majorité qui n'a rien et la minorité qui possède tout. Naturellement la majorité hait la minorité, mais ne peut s'en passer. Le grand nombre attaque sans cesse le petit nombre, et l'extermine quelquefois; mais aussitôt, une nouvelle minorité s'élève du sein de la majorité et se montre plus rude que la précédente. Car, là où les sociétés sont nombreuses et où le désir d'acquérir quelque chose est la fièvre prédominante, il y a peu de gagnants et beaucoup de perdants. Bref, le peuple dont je parle est composé de sauvages cherchant leur route à tâtons vers un rayon de lumière; leur misère mériterait notre pitié, si, comme des sauvages, ils ne provoquaient leur destruction par leur arrogance et leur cruauté. Pouvez-vous imaginer que des créatures de cette espèce, pourvues seulement de ces armes misérables que vous avez pu voir dans notre musée d'antiquités, de ces tubes de fer grossiers chargés de salpêtre, ont menacé plus d'une fois l'existence d'une tribu de Vril-ya, qui habite près d'eux, parce qu'ils disent qu'ils ont trente millions d'habitants, et la tribu dont je parle peut en avoir cinquante mille, si ces derniers n'acceptent pas leurs habitudes de Soc-Sec (l'art de gagner de l'argent), d'après certains principes commerciaux qu'ils ont l'impudence d'appeler une des lois de la civilisation?
--Mais,--dis-je,--trente millions d'habitants sont une force formidable contre cinquante mille!
Mon hôte me regarda avec étonnement.
--Étranger--dit-il--vous n'avez pas entendu sans doute que je vous disais que cette tribu appartient aux Vril-ya et qu'elle n'attend qu'une déclaration de guerre de la part de ces sauvages, afin de former une commission d'une demi-douzaine de petits enfants pour balayer toute leur population.
À ces mots je sentis un frisson d'horreur, me reconnaissant plus d'affinités avec ces sauvages qu'avec les Vril-ya et me souvenant de tout ce que j'avais dit à la louange des institutions de la glorieuse Amérique, qu'Aph-Lin stigmatisait sous le nom de Koom-Posh. Je repris cependant mon sang-froid et demandai s'il existait quelque mode de locomotion grâce auquel je pusse voyager avec sécurité parmi ces peuples éloignés et téméraires.
--Vous pouvez voyager avec sécurité, par le moyen du vril sur terre ou dans l'air, dans tous les États de notre alliance et de notre race; mais je ne puis répondre de votre sécurité au milieu de nations barbares gouvernées par des lois différentes des nôtres; des nations si peu éclairées qu'un grand nombre d'entre elles vivent de vol réciproque et que l'on ne pourrait pas chez elles laisser ses portes ouvertes même pendant les Heures Silencieuses.
Ici notre conversation fut interrompue par l'arrivée de Taë, qui venait nous dire que, ayant été chargé de découvrir et de détruire l'énorme reptile que j'avais vu à mon arrivée, il s'était constamment tenu en vedette et commençait à croire que mes yeux m'avaient trompé, ou que l'animal s'était enfui, par la caverne où je l'avais vu, vers les régions qu'habitaient ses semblables, quand le monstre avait donné signe de sa présence par les dévastations commises autour d'un des lacs.
--Et,--ajouta Taë,--je suis sûr qu'il est caché maintenant dans le lac. Aussi,--dit-il en se tournant vers moi,--j'ai pensé que cela pourrait vous amuser de m'accompagner pour voir de quelle façon nous détruisons ces désagréables visiteurs.
En regardant l'enfant et en me souvenant de la taille énorme de l'animal qu'il se proposait de détruire, je me sentis frissonner de terreur pour lui, et peut-être pour moi, si je l'accompagnais dans une pareille chasse. Mais le désir que j'éprouvais de constater par moi-même les effets destructifs de ce vril tant vanté, et la peur de m'abaisser aux yeux d'un enfant en trahissant quelque crainte, l'emportèrent sur mon premier mouvement. Je remerciai donc Taë de l'aimable intérêt qu'il portait à mes plaisirs et me déclarai tout disposé à l'accompagner dans une entreprise aussi amusante.
XVIII.
Comme Taë et moi, en quittant la ville et laissant à gauche la grande route qui y conduit, nous entrions dans les champs, la beauté étrange et solennelle du paysage, illuminé par d'innombrables lampes jusqu'aux limites de l'horizon, fascina mes yeux et me rendit pendant quelque temps inattentif à la conversation de mon compagnon.
Tout le long de la route des machines faisaient divers travaux d'agriculture; leurs formes étaient nouvelles pour moi et, pour la plupart, fort gracieuses; car parmi ce peuple, l'art n'étant cultivé que pour l'utilité, le goût se montre dans la manière d'orner et d'embellir les objets utiles. Les métaux précieux et les pierres fines sont si abondants chez eux, qu'on en couvre les objets les plus ordinaires; leur amour de ce qui est utile les conduit à parer leurs outils et stimule leur imagination à un point dont ils ne se rendent pas compte eux-mêmes.
Dans tous les services, soit à l'intérieur, soit à l'extérieur des maisons, ils se servent beaucoup d'automates si ingénieux, si dociles au pouvoir du vril, qu'ils semblent doués de raison. Il n'était guère possible de reconnaître si les formes humaines, que je voyais surveiller ou guider en apparence les rapides mouvements des vastes machines, étaient douées ou non de raison.
Peu à peu, à mesure que nous marchions, mon intérêt fut éveillé par les remarques de mon compagnon, remarques pleines de vivacité et de pénétration. L'intelligence des enfants parmi ce peuple est merveilleusement précoce, peut-être à cause de l'habitude qu'on a de leur confier de très bonne heure les soins et les responsabilités de l'âge mûr. En causant avec Taë, je croyais m'entretenir avec un homme doué d'une haute intelligence et d'un esprit observateur et au moins de mon âge. Je lui demandai s'il avait quelque notion sur le nombre des communautés entre lesquelles se partageaient les Vril-ya.
--Pas avec exactitude,--me répondit-il,--parce que le nombre augmente chaque année quand le surplus de la population émigre. Mais j'ai entendu dire à mon père que, suivant les derniers rapports, il y avait un million et demi de communautés parlant notre langue, adoptant nos institutions, nos moeurs et notre forme de gouvernement, sauf, je pense, avec quelques variations sur lesquelles vous pouvez consulter Zee avec plus de fruit. Elle en sait plus que la plupart des Ana. Un An s'occupe moins de ce qui ne le regarde pas qu'une Gy; les Gy-ei sont des créatures curieuse.
--Toutes les communautés se restreignent-elles au même nombre de familles ou d'habitants que la vôtre?
--Non, quelque-unes ont une population moindre, d'autres une population plus considérable. Cela varie suivant le pays où elles s'établissent, ou le degré de perfection où elles ont amené leurs moyens mécaniques. Chaque communauté établit ses limites suivant les circonstances, en prenant toujours soin qu'il ne puisse se produire une classe pauvre, ce qui arriverait si la population dépassait les ressources du territoire; et aussi qu'aucun État ne soit trop vaste pour supporter un gouvernement semblable à celui d'une famille bien réglée. Je ne crois pas qu'aucune communauté Vril dépasse trente mille familles. Mais, ceci est une règle générale, moins la communauté est nombreuse, pourvu qu'il y ait assez de mains pour cultiver le territoire qu'elle occupe, plus les habitants sont riches et plus la somme versée au trésor général est forte, et surtout plus le corps politique est heureux et tranquille, et plus sont parfaits les produits de l'industrie. La tribu que tous les Vril-ya reconnaissent comme la plus avancée en civilisation et qui a amené la force du vril à son plus grand développement est peut-être la moins nombreuse. Elle se restreint à quatre mille familles; mais chaque pouce de son terrain est cultivé avec autant de soin qu'on en peut donner à un jardin; ses machines sont meilleures que celles des autres tribus et il n'y a pas de produit de son industrie, dans aucune branche, qui ne soit vendu à des prix extraordinaires aux autres communautés. Toutes nos tribus prennent modèle sur celle-là, considérant que nous atteindrions le plus haut point de civilisation accordé aux mortels, si nous pouvions unir le plus haut degré de bonheur au plus haut degré de culture intellectuelle, et il est clair que plus la population d'un État est petite, plus ce but devient facile à atteindre. Notre population est trop considérable pour y arriver.
Cette réponse me fit réfléchir. Je me rappelai le petit État d'Athènes, composé seulement de vingt mille citoyens libres, et que jusqu'à ce jour nos plus puissants États regardent comme un guide suprême, un modèle en tout ce qui concerne l'intelligence. Mais Athènes, qui se permettait d'ardentes rivalités et des changements perpétuels, n'était certainement pas heureuse. Je sortis de la rêverie dans laquelle ces réflexions m'avaient plongé, et je ramenai la conversation sur le sujet des émigrations.
--Mais,--dis-je,--quand certains d'entre vous quittent, tous les ans, je suppose, leur foyer, pour aller fonder une colonie, ils sont nécessairement très peu nombreux et à peine suffisants, même avec le secours des machines qu'ils emportent, pour défricher le sol, bâtir des villes, et former un État civilisé possédant le bien-être et le luxe dans lequel ils ont été élevés.
--Vous vous trompez. Toutes les tribus des Vril-ya sont en communication constante et déterminent chaque année, entre elles, le nombre d'émigrants d'une communauté qui se joindront à ceux d'une autre communauté pour former un État suffisant. Le lieu de l'émigration est choisi au moins une année à l'avance, on y envoie des pionniers de tous les États pour niveler les rocs, canaliser les eaux et construire des maisons; de sorte que, quand les émigrants arrivent, ils trouvent une ville déjà bâtie et un pays en grande partie défriché. La vie active que nous menons dans notre enfance nous fait accepter gaiement les voyages et les aventures. J'ai l'intention d'émigrer moi-même quand je serai majeur.
--Les émigrants choisissent-ils toujours des pays jusque-là stériles et inhabités?
--Oui, en général, jusqu'à présent, parce que nous avons pour règle de ne rien détruire que quand cela est nécessaire à notre bien-être. Naturellement nous ne pouvons nous établir dans des pays déjà occupés par des Vril-ya, et, si nous prenons les terres cultivées d'autres Ana, il faut que nous détruisions complètement les premiers habitants. Quelquefois nous prenons des terrains vagues, et il arrive que quelque race ennuyeuse et querelleuse d'Ana, surtout si elle est soumise au Koom-Posh ou au Glek-Nas, se plaint de notre voisinage et nous cherche querelle. Alors, naturellement, comme ils menacent notre sécurité, nous les détruisons. Il n'y a pas moyen de s'entendre avec une race assez idiote pour changer toujours de forme de gouvernement. Le Koom-Posh,--dit l'enfant se servant de métaphores frappantes,--est bien mauvais, mais il a de la cervelle, quoiqu'elle soit derrière sa tête, et il ne manque pas de coeur. Mais dans le Glek-Nas, le coeur et la tête de la créature disparaissent, et elle n'est plus que dents, griffes et ventre.
--Vous vous servez d'expressions bien fortes. Permettez-moi de vous dire que je me fais gloire d'appartenir à un pays gouverné par le Koom-Posh.
--Je ne m'étonne plus de vous voir ici, si loin de chez vous,--dit Taë.--Quel était l'état de votre pays avant d'en venir au Koom-Posh?
--C'était une colonie d'émigrants.... comme ceux que vous envoyez vous-mêmes hors de vos communautés.... mais elle différait de vos colonies en ce qu'elle dépendait de l'État d'où venaient les émigrants. Elle secoua ce joug, et, couronnée d'une gloire éternelle, elle devint un Koom-Posh.
--Une gloire éternelle! Et depuis combien de temps dure le Koom-Posh?
--Depuis cent ans environ.
--Le temps de la vie d'un An, c'est une très jeune communauté. En beaucoup moins de cent ans, votre Koom-Posh sera arrivé au Glek-Nas.
--Mais, les plus vieux États du monde dont je viens ont tant de confiance en sa durée, que peu à peu ils arrivent à modeler leurs institutions sur les nôtres, et leurs politiques les plus profonds disent que les tendances irrésistibles de ces vieux États sont vers le Koom-Posh, que cela leur plaise ou non.
--Les vieux États?
--Oui, les vieux États.
--Avec des populations très peu nombreuses relativement à l'étendue qu'ils occupent?
--Au contraire, avec des populations très nombreuses proportionnellement au territoire.
--Je vois! de vieux États sans doute!.... si vieux qu'ils vont tomber en décomposition s'ils ne se débarrassent de ce surplus de population comme nous le faisons. De très vieux États!.... très... très vieux! Dites-moi, Tish, trouveriez-vous sage qu'un vieillard essayât de faire la roue sur les pieds et les mains comme le font les enfants? Et si vous lui demandiez pourquoi il se livre à ces enfantillages et qu'il vous répondît qu'en imitant les très jeunes enfants il redeviendra enfant lui-même, cela ne vous ferait-il pas rire? L'histoire ancienne abonde en événements de ce genre, qui ont eu lieu il y a plusieurs milliers d'années, et chaque exemple prouve qu'un vieil État qui joue au Koom-Posh tombe bientôt dans le Glek-Nas. Alors par horreur de lui-même, il demande à grands cris un maître, comme un vieillard qui radote demande un garde-malade, et après une succession plus ou moins longue de maîtres ou de gardes-malades, ce vieil État meurt et disparaît de l'histoire. Un très vieil État jouant au Koom-Posh est comme un vieillard qui démolit la maison à laquelle il est habitué et qui s'est tellement épuisé à la renverser que, tout ce qu'il peut faire pour la rebâtir, c'est d'édifier une hutte branlante dans laquelle lui et ses successeurs crient d'une voix lamentable: Comme le vent souffle!.... Comme les murs tremblent!....
--Mon cher Taë, je tiens compte de vos préjugés peu éclairés que tout écolier instruit dans un Koom-Posh pourrait aisément contredire, quoiqu'il pût ne pas être doué de cette connaissance si précoce que vous me montrez de l'histoire ancienne.
--Moi savant!.... pas le moins du monde. Mais un écolier, élevé dans votre Koom-Posh, demanderait-il à son bisaïeul ou à sa bisaïeule de se tenir la tête en bas et les pieds en l'air? Et si les pauvres vieillards hésitaient, leur dirait-il: Que craignez-vous? Voyez comme je le fais!
--Taë, je dédaigne de discuter avec un enfant de votre âge. Je vous répète que je tiens compte en cela du manque de cette culture que le Koom-Posh peut seul donner.
--Et moi, à mon tour,--dit Taë, avec cet air de bon ton gracieux mais hautain qui caractérise sa race,--je tiens compte de ce que vous n'avez pas été élevé parmi les Vril-ya, et je vous supplie de me pardonner si j'ai manqué de respect pour les opinions et les habitudes d'un si aimable.... Tish!
J'aurais dû faire remarquer plus tôt que mon hôte et sa famille m'appelaient familièrement Tish; c'est un nom poli et usuel, signifiant par métaphore un petit barbare, et littéralement une petite Grenouille; ses enfants l'emploient sous forme de caresse pour les Grenouilles apprivoisées qu'ils élèvent dans leurs jardins.
Nous avions atteint les bords d'un lac et Taë s'arrêta pour me montrer les ravages faits dans les champs environnants.
--L'ennemi est certainement sous les eaux de ce lac,--dit Taë.--Remarquez les bandes de poissons réunies près des bords. Les grands et les petits, qui sont habituellement leur proie, tous oublient leurs instincts en présence de l'ennemi commun. Ce reptile doit certainement appartenir à la classe des Krek-a, classe plus féroce qu'aucune autre et qu'on dit appartenir aux rares espèces encore vivantes parmi celles qui habitaient le monde avant la création des Ana. L'appétit du Krek est insatiable, il se nourrit également de végétaux et d'animaux, mais ses mouvements sont trop lents pour que les élans au pied léger aient rien à craindre de lui. Son met favori est l'An s'il peut le surprendre; c'est pour cela que les Ana le détruisent sans pitié dès qu'il pénètre sur leur domaine. J'ai entendu dire que quand nos ancêtres défrichèrent cette contrée, ces monstres et d'autres semblables abondaient, et comme le vril n'était pas encore découvert beaucoup des nôtres furent dévorés. Il fut impossible de détruire tout à fait ces bêtes avant cette découverte, qui fait la puissance et la civilisation de notre race; mais quand nous fûmes familiarisés avec l'usage du vril, toutes les créatures hostiles à notre race furent promptement détruites. Cependant une fois par an ou à peu près, un de ces énormes reptiles quitte les districts sauvages et inhabités, et je me souviens qu'une jeune Gy qui se baignait dans ce lac fut dévorée par l'un d'eux. Si elle avait été à terre et armée de sa baguette il n'aurait pas même osé se montrer; car ce reptile, comme tous les animaux sauvages, a un instinct merveilleux qui le met en garde contre tout être porteur d'une baguette à vril. Comment ils enseignent à leurs petits à l'éviter sans l'avoir jamais vue, c'est un de ces mystères dont vous pouvez demander l'explication à Zee, car je ne le connais pas[8]. Tant que je resterai là, le monstre ne sortira pas de sa cachette; mais nous l'en ferons sortir en lui offrant un leurre.
[Note 8: Par cet instinct, le reptile ressemble à nos oiseaux et à nos animaux sauvages, qui ne se risquent pas à portée d'un homme armé d'un fusil. Quand les premiers fils électriques furent installés, les perdrix les heurtaient dans leur vol et tombaient blessées. Maintenant, les plus jeunes générations de perdrix ne s'exposent jamais à pareil accident.]
--Ne sera-ce pas bien difficile?
--Pas du tout. Asseyez-vous là-bas sur ce rocher à environ cent pas du lac, je vais me retirer à quelque distance. Bientôt le reptile vous verra ou vous sentira, et, s'apercevant que vous n'êtes pas armé de vril, il s'avancera pour vous dévorer. Aussitôt qu'il sera hors de l'eau, il est à moi.
--Voulez-vous dire que je dois servir d'appât à ce terrible monstre qui pourrait m'engloutir en une seconde! Je vous prie de m'excuser.
L'enfant se mit à rire.
--Ne craignez rien,--dit-il,--asseyez-vous seulement et restez tranquille.
Au lieu d'obéir, je fis un bond et j'allais m'enfuir à toutes jambes, quand Taë me toucha légèrement l'épaule et fixa ses yeux sur les miens: je fus cloué au sol. Toute volonté m'abandonna. Soumis aux gestes de l'enfant, je le suivis vers le rocher qu'il m'avait indiqué et m'y assis en silence. Quelques-uns de mes lecteurs ont vu quelque chose des effets vrais ou faux de l'électro-biologie. Aucun professeur de cette science incertaine n'était parvenu à dominer un seul de mes mouvements ou une seule de mes pensées, mais je n'étais plus qu'une machine dans les mains de ce terrible enfant. Il étendit ses ailes, prit son essor, et s'abattit dans un bouquet de bois qui couronnait une colline peu éloignée.