Chapter 7
--Hélas!--disait Zee, dont la figure majestueuse prenait une expression d'angélique compassion,--cette domination du petit nombre sur la foule est le signe le plus sûr et le plus fatal d'une sauvagerie incorrigible. Ne voyez-vous pas que la première condition du bonheur mortel consiste à supprimer cette lutte et cette compétition entre les individus, car cette lutte, quelle que soit la forme du gouvernement, subordonne le grand nombre au petit nombre, détruit la liberté réelle des individus en dépit de la liberté nominale de l'État, et ôte à l'existence ce calme sans lequel on ne peut atteindre la félicité spirituelle ou corporelle? Nous pensons, nous, que plus nous pouvons rapprocher notre existence de celle que nos idées les plus nobles nous représentent comme le partage des âmes au delà du tombeau, plus nous nous rapprochons sur terre d'un bonheur divin, et plus la transition devient facile de cette vie à la vie future. Car, assurément, tout ce que nous pouvons imaginer de la vie des dieux ou des élus suppose l'absence de soucis personnels et de passions rivales, telles que l'avarice et l'ambition. Il nous semble que ce doit être une vie de sereine tranquillité. Sans doute, les facultés intellectuelles ou spirituelles n'y manquent point d'activité, mais cette activité, conforme au tempérament de chacun, n'a rien de forcé ni de répugnant; dans cette vie charmée par l'échange le plus libre des plus douces affections, l'atmosphère morale doit tuer la haine, la vengeance, l'esprit de contention et de rivalité. Tel est l'état politique auquel toutes les familles et toutes les tribus des Vril-ya cherchent à atteindre, et c'est vers ce but que tendent toutes nos théories gouvernementales. Vous voyez combien une pareille marche est opposée à celle des nations non civilisées d'où vous venez, et qui tendent systématiquement à perpétuer les troubles, les soucis, les passions belliqueuses, de plus en plus funestes à mesure que le progrès de ces peuples devient plus rapide dans la voie où ils marchent. La plus puissante de toutes les races de notre monde, en dehors de la famille des Vril-ya, se regarde comme la mieux gouvernée des sociétés politiques et croit avoir atteint à cet égard le plus haut degré de la sagesse politique, de sorte que les autres nations devraient essayer plus ou moins de l'imiter. Elle a établi, sur ses bases les plus larges, le Koom-Posh, c'est-à-dire le gouvernement des ignorants, d'après ce principe qu'ils sont les plus nombreux. Elle a fait consister le suprême bonheur en une rivalité universelle de sorte que les passions mauvaises ne sont jamais en repos; les citoyens sont en lutte pour le pouvoir, pour la richesse, pour tous les genres de supériorité, et dans cette rivalité, c'est quelque chose d'horrible que d'entendre les reproches, les médisances et les calomnies que les meilleurs mêmes et les plus doux d'entre eux accumulent les uns sur les autres sans honte et sans remords.
--Il y a quelques années,--dit Aph-Lin,--j'ai visité ce peuple. Leur misère et leur dégradation étaient d'autant plus effroyables qu'ils se vantaient sans cesse de leur félicité, de leur grandeur comparées à celles du reste des autres peuples de leur race. Il n'y a aucun espoir que ce peuple, qui évidemment ressemble au vôtre, puisse s'améliorer, parce que toutes ses idées tendent à une décadence plus complète. Il désire augmenter de plus en plus son empire en dépit de cette vérité qu'au delà de limites assez restreintes il devient impossible d'assurer à un État le bonheur qui appartient à une famille bien réglée; et plus ils perfectionnent un système par lequel certains individus sont chauffés et gonflés à une taille qui dépasse la petitesse de millions de créatures, plus ils se frottent les mains, et s'écrient fièrement:--«Voyez par quelles grandes exceptions à la petitesse commune de notre race, nous prouvons l'excellence de notre système!
--Bref,--conclut Zee,--si la sagesse de la vie humaine consiste à se rapprocher de la tranquillité sereine des immortels, il ne peut y avoir de système plus opposé à celui-là que celui qui tend à pousser à leur plus haut point les inégalités et les turbulences des mortels. Et je ne vois pas par quelle croyance religieuse des mortels agissant ainsi peuvent arriver à se faire même une idée des joies des immortels auxquels ils espèrent atteindre directement par la mort. Au contraire, des esprits habitués à placer le bonheur dans des choses si antipathiques à la nature divine trouveraient le bonheur des dieux très ennuyeux et désireraient revenir dans un monde où ils pourraient du moins se quereller.
XVI.
J'ai tant parlé de la baguette de vril que mes lecteurs s'attendent peut-être à ce que je la décrive. Je ne puis le faire avec exactitude, car on ne me permit jamais d'en toucher une, de peur que mon ignorance n'occasionnât quelque terrible accident. Elle est creuse; la poignée est garnie de plusieurs arrêts, clefs ou ressorts, par lesquels on peut en changer la force, la modifier et la diriger. Selon la manière dont on s'en sert elle tue ou elle guérit; elle perce un roc, ou chasse les vapeurs; elle affecte les corps, ou exerce une certaine influence sur les esprits. On la porte souvent sous la forme commode d'une canne de promeneur, mais elle est garnie de coulisses qui permettent de l'allonger ou de le raccourcir à volonté. Quand on s'en sert dans un but spécial, on en tient la poignée dans la paume de la main, l'index et le médius en avant. On m'assura, cependant, que la puissance de la baguette n'était pas la même dans toutes les mains, mais proportionnée à ce que l'organisme de chacun contient de vril, ou plutôt de celle des propriétés du vril qui a le plus d'affinité ou de rapport avec l'oeuvre à accomplir. Quelques-uns ont plus de puissance pour détruire, d'autres pour guérir, etc., et le résultat dépend beaucoup aussi du calme et de la sûreté de mouvement de l'opérateur. Ils affirment que le plein exercice de la puissance du vril ne peut être atteint que par un tempérament constitutionnel, c'est-à-dire par une organisation héréditairement transmise, et qu'une fille de quatre ans appartenant aux races Vril-ya peut accomplir, avec la baguette mise pour la première fois dans sa main, des effets que le mécanicien le plus fort et le plus habile ne parviendrait pas à exécuter, même quand il se serait exercé toute sa vie, s'il n'appartenait à la race des Vril-ya. Toutes ces baguettes ne sont pas également compliquées; celles qu'on donne aux enfants sont beaucoup plus simples que celles des adultes des deux sexes; elles sont construites pour l'occupation spéciale à laquelle les enfants sont attachés; et, comme je l'ai déjà dit, les plus jeunes enfants sont surtout occupés à détruire. Dans la baguette des femmes et des mères, la force de destruction est généralement supprimée, le pouvoir de guérir atteint son plus haut degré. Je voudrais pouvoir parler plus en détail de ce singulier conducteur du fluide vril, mais le mécanisme en est aussi délicat que les effets en sont merveilleux.
Je dirai cependant que ces peuples ont inventé certains tubes par lesquels le fluide vril peut être conduit vers l'objet qu'il doit détruire, à travers des distances presque indéfinies; du moins je n'exagère rien en parlant de cinq cents ou six cents kilomètres. Leur science mathématique appliquée à cet objet est si parfaitement exacte, que sur le rapport d'un observateur placé dans un bateau aérien, un membre quelconque du vril peut apprécier sans se tromper la nature des obstacles, la hauteur à laquelle on doit élever l'instrument, le point auquel on doit le charger, de façon à réduire en cendres une ville deux fois grande comme Londres ou New-York, dans un espace de temps trop court pour que j'ose l'indiquer.
Assurément ces Ana sont des mécaniciens d'une adresse merveilleuse, merveilleuse dans l'application de leurs facultés inventives aux usages pratiques.
J'allai avec mon hôte et sa fille Zee visiter le grand musée public, qui occupe une aile du Collège des Sages, et dans lequel sont conservées, comme spécimens curieux de l'ignorance et des tâtonnements des anciens temps, beaucoup de machines que nous regardons avec orgueil comme des chefs-d'oeuvre de notre génie. Dans une des salles, jetés de côte, comme des choses oubliées, se trouvent des tubes destinés à ôter la vie au moyen de boules métalliques et d'une poudre inflammable, dans le genre de nos canons et de nos catapultes, et plus meurtriers que nos inventions les plus modernes.
Mon hôte en parlait avec un sourire de mépris, comme pourrait le faire un officier d'artillerie en voyant les arcs et les flèches des Chinois. Dans une autre salle se trouvaient des modèles de voitures et de vaisseaux mus par la vapeur, et un ballon digne de Montgolfier. Zee prit la parole d'un air pensif.
--Tels étaient--dit-elle,--les faibles essais de nos sauvages ancêtres, avant qu'ils eussent la plus légère idée des propriétés du vril!
Cette jeune Gy était un magnifique exemple de la force musculaire à laquelle peuvent parvenir les femmes de son pays. Ses traits étaient beaux comme ceux de toute sa race; je n'ai jamais vu dans le monde supérieur un visage plus majestueux et plus parfait, mais son amour pour les études austères avait donné à sa physionomie une expression pensive qui la rendait un peu sévère quand elle ne parlait pas; et cette sévérité avait quelque chose de formidable quand on faisait attention à ses amples épaules et à sa grande taille. Elle était grande même pour une Gy et je l'ai vue soulever un canon avec autant d'aisance que j'en pourrais mettre à manier un pistolet de poche. Zee m'inspirait une terreur profonde, qui ne fit que s'accroître quand nous arrivâmes dans la salle du musée où l'on conservait les modèles des machines mues par le vril; par un certain mouvement de sa baguette, et en se tenant à distance elle mit en mouvement des corps pesants et énormes. Elle semblait les douer d'intelligence, elle s'en faisait comprendre et les contraignait d'obéir. Elle mit en mouvement des machines fort compliquées, arrêta ou continua le mouvement, jusqu'à ce que, dans un espace de temps prodigieusement court, elle eût changé des matériaux grossiers de diverses sortes en oeuvres d'art, régulières, complètes et parfaites. Tous les effets que produisent le mesmérisme ou l'électro-biologie sur les nerfs et les muscles des êtres vivants, Zee les produisit par un simple mouvement de sa baguette sur les roues et les ressorts de machines inanimées.
Comme je faisais part à mes compagnons de la surprise que me causait cette influence sur les objets inanimés, avouant que dans notre monde j'avais vu que certaines organisations vivantes exercent sur d'autres organisations vivantes une influence réelle, mais souvent exagérée par la crédulité ou le mensonge, Zee, qui s'intéressait plus que son père à ces questions, me pria d'étendre la main et, plaçant la sienne à côté, elle appela mon attention sur certaines différences de type et de caractère. D'abord, le pouce de la Gy (et dans toute cette race, comme je l'observai plus tard, il en est de même pour les deux sexes) est beaucoup plus large, plus long et plus massif que le nôtre. Il y a presque autant de différence qu'entre le pouce d'un homme et celui d'un gorille. Secondement, la paume est proportionnellement plus épaisse que la nôtre, la texture de la peau est infiniment plus fine et plus douce, la chaleur moyenne plus intense. Ce que je remarquai surtout, c'est un nerf visible et facile à sentir sous la peau, qui part du poignet, contourne le gras du pouce, et se partage comme une fourche à la racine de l'index et du médius.
--Avec votre faible pouce,--me dit la jeune savante,--et sans ce nerf, que vous trouvez plus ou moins développé dans notre race, vous ne pouvez obtenir qu'une influence faible et imparfaite sur le vril; mais en ce qui regarde le nerf, on ne le trouve pas chez nos premiers ancêtres ni chez les tribus les plus grossières qui n'appartiennent pas aux Vril-ya. Il s'est lentement développé dans le cours des générations, commençant avec les premiers progrès et s'accroissant par un exercice continuel de la puissance du vril; par conséquent, dans le cours de mille ou deux mille ans un nerf semblable pourrait se former chez les êtres supérieurs de votre race qui se consacreraient à cette science par excellence, qui soumet au vril les forces les plus subtiles de la nature. Mais vous parlez de la matière comme d'une chose en elle-même inerte et immobile; assurément vos parents ou vos institutions n'ont pu vous laisser ignorer qu'il n'y a pas de matière inerte: chaque particule est constamment en mouvement et constamment soumise aux agents parmi lesquels la chaleur est la plus apparente et la plus rapide, mais le vril est le plus subtil et le plus puissant quand on sait s'en servir. En fait, le courant, lancé par ma main et guidé par ma volonté, ne fait que rendre plus prompte et plus forte l'action qui agit éternellement sur toutes les particules de la matière, quelque inerte et immobile qu'elle paraisse. Si une masse de métal n'est pas capable de produire une pensée par elle-même, son mouvement intérieur la rend pénétrable à la pensée de l'agent intellectuel qui le travaille; et lorsque cette pensée est accompagnée d'une force suffisante de vril, le métal est aussi contraint d'obéir que s'il était transporté par une force matérielle visible. Il est animé pendant ce temps par l'âme qui le pénètre, de sorte qu'on peut presque dire qu'il vit et qu'il raisonne. Sans cela nous ne pourrions pas remplacer les domestiques par nos automates.
Je respectais trop les muscles et la science de la jeune Gy pour me hasarder à discuter avec elle. J'avais lu quelque part, quand j'étais écolier, qu'un sage, discutant avec un empereur romain, s'était brusquement arrêté, et comme l'empereur lui demandait s'il n'avait plus rien à dire en faveur de son opinion, il répondit:--
--Non, César, il est inutile de discuter contre un homme qui commande à vingt-cinq légions.
J'étais secrètement persuadé que quels que fussent les effets réels du vril sur la matière, M. Faraday aurait pu prouver à la jeune Gy qu'elle en comprenait mal la nature et les causes; mais je n'en restais pas moins convaincu que Zee aurait pu assommer tous les Membres de la Société Royale des Sciences, les uns après les autres, d'un coup de poing. Tout homme raisonnable sait qu'il est inutile de discuter avec une femme ordinaire sur des choses qu'on comprend; mais discuter avec une Gy de sept pieds sur les mystères du vril, autant eût valu discuter dans le désert avec le simoun!
Parmi les salles du musée du Collège des Sages, celle qui m'intéressa le plus était la salle consacrée à l'archéologie des Vril-ya et renfermant une très ancienne collection de portraits. Les couleurs et les corps sur lesquels elles étaient appliquées étaient si indestructibles, que les tableaux, qu'on faisait remonter à une date presque aussi ancienne que celles que mentionnent les plus vieilles annales des Chinois, conservaient une grande fraîcheur de coloris. Comme j'examinais cette collection, deux choses me frappèrent surtout: la première, c'est que les peintures qu'on disait vieilles de six ou sept mille ans étaient bien supérieures, sous le rapport de l'art, à celles qui avaient été exécutées depuis trois ou quatre mille ans; la seconde, c'est que les portraits de la première période se rapprochaient beaucoup du type de la race européenne du monde supérieur. Quelques-uns me rappelèrent vraiment les têtes italiennes des peintures du Titien, qui expriment si bien l'ambition ou la ruse, les soucis ou le chagrin, avec des rides qui sont comme des sillons creusés par les passions sur le visage qu'elles labourent. C'étaient bien là des portraits d'hommes qui avaient vécu dans la lutte et la guerre avant que la découverte des forces latentes du vril eût changé le caractère de la société, d'hommes qui avaient combattu pour la gloire ou pour le pouvoir, comme nous le faisons maintenant dans notre monde.
Le type commence visiblement à se modifier environ mille ans après la découverte du vril. Il devient dès lors de plus en plus calme à chaque génération nouvelle, et ce calme marque une différence de plus en plus profonde entre les Vril-ya et les hommes livrés au travail et au péché; mais à mesure que la beauté et la grandeur de la physionomie s'accentuaient davantage, l'art du peintre devenait plus froid et plus monotone.
Mais la plus grande curiosité de la collection c'étaient trois portraits appartenant aux âges anté-historiques et, suivant la tradition mythologique, faits par les ordres d'un philosophe, dont l'origine et les attributs étaient autant mêlés de fables symboliques, que ceux d'un Bouddha indien ou d'un Prométhée grec.
C'est à ce personnage mystérieux, à la fois un sage et un héros, que toutes les principales races des Vril-ya font remonter leur origine.
Les portraits dont je parle sont ceux du philosophe lui-même, de son grand-père et de son arrière-grand-père. Ils sont tous de grandeur naturelle. Le philosophe est vêtu d'une longue tunique qui semble former un vêtement lâche et comme une armure écailleuse, empruntée peut-être à quelque poisson ou à quelque reptile, mais les pieds et les mains sont nus; les doigts des uns et des autres sont très longs et palmés. La gorge est à peine visible, le front bas et fuyant; ce n'est pas du tout l'idée qu'on se fait d'un sage. Les yeux sont proéminents, noirs, brillants, la bouche très grande, les pommettes saillantes, et le teint couleur de boue. Suivant la tradition, ce philosophe avait vécu jusqu'à un âge patriarcal, dépassant plusieurs siècles, et il se souvenait d'avoir vu son grand-père, quand lui-même n'était qu'un homme d'un âge moyen, et son bisaïeul quand il était enfant; il avait fait ou fait faire le portrait du premier pendant sa vie; celui du second avait été pris sur sa momie. Le portrait du grand-père avait les traits et l'aspect de celui du philosophe, mais encore exagérés; il était nu et la couleur de son corps était singulière: la poitrine et le ventre étaient jaunes, les épaules et les bras d'une couleur bronzée; le bisaïeul était un magnifique spécimen du genre Batracien, une Grenouille Géante purement et simplement.
Parmi les pensées profondes que ce philosophe, suivant la tradition, avait léguées à la postérité sous une forme rythmée, dans une sentencieuse concision, on cite celle-ci: «Humiliez-vous, mes descendants; le père de votre race était un Têtard: enorgueillissez-vous, mes descendants, car c'est la même Pensée Divine qui créa votre père, qui se développe en vous exaltant.»
Aph-Lin me conta cette fable pendant que je regardais les trois portraits de ces Batraciens.
--Vous vous riez de mon ignorance supposée et de ma crédulité de Tish sans éducation,--lui répondis-je,--mais quoique ces horribles croûtes puissent être fort anciennes et qu'elles aient voulu être, dans le temps, quelques grossières caricatures, je suppose que personne, parmi les gens de votre race, même dans les âges les moins éclairés, n'a jamais cru que l'arrière-petit-fils d'une Grenouille ait pu devenir un philosophe sentencieux; ou qu'aucune famille, je ne dirai pas de Vril-ya, mais de la variété la plus vile de la race humaine, descende d'un Têtard.
--Pardonnez-moi,--répondit Aph-Lin,--pendant l'époque que nous nommons la Période Batailleuse ou Philosophique de l'Histoire, qui remonte à environ sept mille ans, un naturaliste très distingué prouva, à la satisfaction de ses nombreux disciples, qu'il y avait tant d'analogie entre le système anatomique de la Grenouille et celui de l'An, qu'on en conclut que l'un avait dû descendre de l'autre. Ils avaient en commun quelques maladie; ils étaient sujets à avoir dans les intestins les mêmes vers parasites; et, ce qu'il y a d'étrange à dire, c'est que l'An a dans son organisme la même vessie natatoire, devenue parfaitement inutile, mais qui, subsistant à l'état de rudiment, prouve jusqu'à l'évidence que l'An descend directement de la Grenouille. On ne peut alléguer contre cette théorie la différence de taille, car il existe encore dans notre monde des Grenouilles d'une taille peu inférieure à la nôtre et qui paraissent avoir été encore plus grandes il y a quelques milliers d'années.
--Je comprends cela,--dis-je,--car d'après nos plus éminents géologues, qui les ont peut-être vues en rêve, d'énormes Grenouilles ont dû habiter le monde supérieur avant le Déluge et de telles Grenouilles sont bien les êtres qui devaient vivre dans les lacs et les marais de votre monde souterrain. Mais, je vous en prie, continuez.