Chapter 13
Le Tur nous avait quittés et se perdait dans la foule. Je commençais à me sentir à l'aise avec la charmante soeur de Taë et je l'étonnai un peu par la hardiesse de mon compliment en répondant que l'An qu'elle choisirait ne se servirait jamais de ses ailes pour fuir loin d'elle. Il est tellement contre l'usage qu'un An adresse un tel compliment à une Gy jusqu'à ce qu'elle lui ait déclaré son amour, que la jeune fille resta un instant muette d'étonnement. Mais elle n'avait pas l'air mécontent. Enfin, reprenant son sang-froid, elle m'invita à l'accompagner dans un salon moins encombré pour écouter le chant des oiseaux. Je suivis ses pas pendant qu'elle glissait devant moi et elle me mena dans une salle où il n'y avait presque personne. Une fontaine de naphte jaillissait au milieu; des divans moelleux étaient rangés tout autour, et tout un côté de la pièce, dépourvu de murs, donnait accès dans une volière remplie d'oiseaux, qui chantaient en choeur. La Gy s'assit sur l'un des divans et je me plaçai près d'elle.
--Taë m'a dit qu'Aph-Lin avait fait une loi[10] pour sa maison afin d'éviter qu'on vous questionnât sur le pays d'où vous venez ou sur la raison qui vous a porté à nous visiter. Est-ce vrai?
[Note 10: Littéralement: a dit: _On est prié dans cette maison_. Les mots synonymes de lois sont évités par ce peuple singulier, comme impliquant une idée de contrainte. Si le Tur avait décidé que son Collège des Sages devait disséquer, le décret aurait porté ceci: _On prie, pour le bien de la communauté, que le Tish carnivore soit prié de se soumettre à la dissection._]
--Oui.
--Puis-je, du moins, sans manquer à cette loi, vous demander si les Gy-ei de votre pays sont d'une couleur pâle comme la vôtre et si elles ne sont pas plus grandes?
--Je ne pense pas, ô belle Gy, enfreindre la loi d'Aph-Lin, à laquelle je suis plus obligé que tout autre de me soumettre, en répondant à des questions aussi inoffensives. Les Gy-ei de mon pays sont beaucoup plus blanches et elles sont ordinairement plus petites que moi d'au moins une tête.
--Elles ne peuvent être aussi fortes que les Ana parmi nous. Mais je pense que leur force en vril, supérieure à la vôtre, compense une si grande différence de taille.
--Elles ne se servent pas de la force du vril comme vous l'entendez. Mais cependant elles sont très puissantes dans mon pays et un An n'a pas grande chance de mener une heureuse vie s'il n'est pas plus ou moins gouverné par sa Gy.
--Voilà un mot plein de sentiment,--dit la soeur de Taë d'un ton à demi triste, à demi pétulant.--Vous n'êtes pas marié sans doute?
--Non.... certainement non.
--Ni fiancé?
--Ni fiancé.
--Est-il possible qu'aucune Gy ne vous ait demandé en mariage?
--Dans mon pays, ce n'est pas la Gy qui fait cette demande: c'est l'An qui parle le premier.
--Quel étrange renversement des lois de la nature,--dit la jeune fille,--et quel manque de modestie dans votre sexe! Mais vous n'avez jamais demandé une Gy.... vous n'en avez jamais aimé une plus que l'autre?
Je me sentais embarrassé par ces questions ingénues.
--Pardonnez-moi,--répondis-je,--mais je crois que nous commençons à dépasser les limites fixées par Aph-Lin. Je vais répondre à votre dernière question, mais, je vous en prie, ne m'en faites pas d'autres. J'ai ressenti une fois la préférence dont vous parlez. Je fis ma demande et la jeune Gy m'aurait accepté de grand coeur, mais ses parents refusèrent leur consentement.
--Ses parents!.... Voulez-vous dire sérieusement que les parents peuvent intervenir dans le choix fait par leurs filles?
--Oui, vraiment, ils le peuvent et ils le font assez souvent.
--Je n'aimerais pas à vivre dans ce pays,--dit simplement la Gy;--mais j'espère que vous n'y retournerez jamais.
Je baissai la tête en silence. La Gy la releva doucement avec sa main droite et me regarda avec tendresse.
--Restez avec nous,--dit-elle,--restez avec nous et soyez aimé.
Je tremble encore en pensant à ce que j'aurais pu répondre, au danger que je courais d'être réduit en cendres, quand la clarté de la fontaine de naphte fut obscurcie par l'ombre de deux ailes, et Zee, descendant par le plafond ouvert, se posa près de nous. Elle ne dit pas un mot, mais prenant mon bras dans sa puissante main, elle m'emmena, comme une mère emmène un enfant méchant, et me conduisit à travers les appartements vers l'un des corridors; de là, par une de ces machines qu'ils préfèrent aux escaliers, nous montâmes à ma chambre. Arrivés là, Zee souffla sur mon front, toucha ma poitrine de sa baguette, et je tombai dans un profond sommeil.
Quand je m'éveillai, quelques heures plus tard, et que j'entendis la voix des oiseaux dans la chambre voisine, le souvenir de la soeur de Taë, de ses doux regards, et de ses paroles caressantes me revint à l'esprit; et il est si impossible à un homme né et élevé dans notre monde de se débarrasser des idées inspirées par la vanité et l'ambition, que je me mis d'instinct à bâtir de hardis châteaux en l'air.
--Tout Tish que je suis,--me disais-je,--tout Tish que je suis, il est clair que Zee n'est pas la seule Gy que je puisse captiver. Évidemment je suis aimé d'une Princesse, la première jeune fille de ce pays, la fille du Monarque absolu dont ils cherchent si inutilement à déguiser l'autocratie par le titre républicain de premier magistrat. Sans la soudaine arrivée de cette horrible Zee, cette Altesse Royale m'aurait certainement demandé ma main, et quoiqu'il puisse très bien convenir à Aph-Lin, qui n'est qu'un ministre subordonné, un Commissaire des Lumières, de me menacer de la destruction si j'accepte la main de sa fille, cependant un Souverain, dont la parole fait loi, pourrait forcer la communauté à abroger la coutume qui défend les mariages avec les races étrangères et qui, après tout, est contraire à leur égalité tant vantée. Il n'est pas à supposer que sa fille, qui parle avec tant de dédain de l'intervention des parents, n'ait pas assez d'influence sur son royal père pour me sauver de la combustion à laquelle Aph-Lin prétend me condamner. Et si j'étais honoré d'une si haute alliance, qui sait.... peut-être le Monarque me désignerait-il pour son successeur? Pourquoi non? Peu de gens parmi cette race d'indolents philosophes se soucient du fardeau d'une telle grandeur. Tous seraient peut-être heureux de voir le pouvoir suprême remis entre les mains d'un étranger accompli, qui a l'expérience d'une vie plus remuante; et une fois au pouvoir quelles réformes j'introduirais! Que de choses j'ajouterais avec mes souvenirs d'une autre civilisation à cette vie réellement agréable mais trop monotone. J'aime la chasse. Après la guerre, la chasse n'est-elle pas le plaisir des rois? Quelles étranges sortes de gibier abondent dans ce monde inférieur! Quel plaisir on doit éprouver à voir tomber sous ses coups des animaux que depuis le Déluge on ne connaît plus sur la terre! Comment m'y prendrais-je? Au moyen de ce terrible vril, dans le maniement duquel je ne ferai jamais, dit-on, de grands progrès. Non, mais à l'aide d'un bon fusil à culasse, que ces ingénieux mécaniciens non seulement sauront faire, mais perfectionneront; je suis sûr d'en avoir vu un au Musée. Je crois d'ailleurs que comme roi absolu je serai peu favorable au vril, excepté en cas de guerre. À propos de guerre, il est parfaitement ridicule de resserrer un peuple si intelligent, si riche, si bien armé, dans un territoire insignifiant, suffisant pour dix ou douze mille familles. Cette restriction n'est-elle pas une pure lubie philosophique, en opposition avec les aspirations de la nature humaine, comme l'utopie qui, dans le monde supérieur, a été essayée en partie par feu M. Robert Owen, et qui a si complètement échoué. Naturellement nous n'irions pas faire la guerre aux nations voisines aussi bien armées que nos sujets; mais dans ces régions habitées par des races qui ne connaissent pas le vril et qui ressemblent, par leurs institutions démocratiques, à mes concitoyens d'Amérique. On pourrait les envahir sans offenser les nations Vril-ya, nos alliées, s'approprier leur territoire, s'étendant peut-être jusqu'aux régions les plus éloignées du monde intérieur, et régner ainsi sur un empire où le soleil ne se couche jamais. J'oubliais dans mon enthousiasme qu'il n'y a pas de soleil dans ces régions. Quant à leurs préjugés bizarres contre l'habitude d'accorder de la gloire et de la renommée à un individu remarquable, parce que la poursuite des honneurs excite des contestations, stimule les passions mauvaises, et trouble la félicité de la paix, cette doctrine est opposée aux instincts mêmes de la créature, non seulement humaine, mais de la brute, qui, si elle peut s'apprivoiser, devient sensible aux louanges et à l'émulation. Quel renom entourerait un roi qui agrandirait ainsi son empire! On ferait de moi un demi-dieu.
Je pensai aussi que c'était un autre préjugé fanatique que de vouloir régler cette vie sur la vie future, à laquelle nous croyons fermement, nous autres Chrétiens, mais dont nous ne tenons jamais compte. Je décidai donc qu'une philosophie éclairée me forçait à détruire une religion païenne, si superstitieusement contraire aux idées modernes et à la vie pratique. En rêvant à ces divers projets, je sentais que j'aurais très volontiers usé, pour réveiller mes esprits, d'un bon grog au whisky. Non pas que je sois un buveur de spiritueux, mais pourtant il y a des moments où un léger excitant alcoolique, accompagné d'un cigare, donne plus de vivacité à l'imagination. Oui, certainement, parmi ces herbes et ces fruits il doit en exister un dont on puisse extraire une agréable boisson alcoolique, et avec une côtelette d'élan (ah! quelle insulte à la science de rejeter la nourriture animale que nos plus grands médecins s'accordent à recommander au suc gastrique de l'humanité!) on passerait une heure agréable. Puis, au lieu de ces drames antiques joués par des enfants, certainement, quand je serai roi, j'organiserai un opéra moderne avec un corps de ballet pour lequel on pourra trouver, parmi les nations dont je ferai la conquête, des jeunes femmes moins formidables que ces Gy-ei, par la taille et par leur force, qui ne seront pas armées du vril, et ne voudront pas vous forcer à les épouser.
J'étais si complètement absorbé par ces idées de réforme sociale, politique, morale, et par le désir de répandre sur les races du monde inférieur les bienfaits de la civilisation du monde supérieur, que je ne m'aperçus de la présence de Zee qu'en l'entendant pousser un profond soupir et, levant les yeux, je la vis près de mon lit.
Je n'ai pas besoin de dire que, suivant les coutumes de ce peuple, une Gy peut sans manquer au décorum visiter un An dans sa chambre, mais qu'on regarderait un An comme effronté et immodeste au suprême degré, s'il entrait dans la chambre d'une Gy avant d'en avoir obtenu la permission formelle. Heureusement j'avais encore sur moi les vêtements que je portais quand Zee m'avait déposé sur mon lit. Cependant je me sentis très irrité aussi bien que choqué de sa visite et je lui demandai rudement ce qu'elle voulait.
--Parle doucement, mon bien-aimé, je t'en supplie,--dit-elle,--car je suis bien malheureuse. Je n'ai pas dormi depuis que je t'ai quitté.
--La conscience de votre honteuse conduite envers moi, l'hôte de votre père, était bien faite pour bannir le sommeil de vos paupières. Où était l'affection que vous prétendez avoir pour moi; où était cette politesse dont se vantent les Vril-ya, quand prenant avantage de la force physique, qui distingue votre sexe dans cet étrange pays, et de ce pouvoir détestable et impie que le vril donne à vos yeux et à vos doigts, vous m'avez exposé à l'humiliation, vos visiteurs réunis, devant Son Altesse Royale.... je veux dire, devant la fille de votre premier magistrat.... en m'emmenant au lit, comme un enfant méchant, et en me plongeant dans le sommeil, sans me demander mon consentement?
--Ingrat! Me reprocher ce témoignage de mon amour! Penses-tu que sans parler de la jalousie, qui accompagne l'amour jusqu'au moment béni où nous sommes sûres d'avoir gagné le coeur que nous poursuivons, je pouvais demeurer indifférente aux périls que te faisaient courir les audacieuses avances de cette sotte petite fille?
--Permettez! Puisque vous parlez de périls, il convient peut-être de vous dire que vous m'exposez au plus grand des dangers ou que vous m'y exposeriez si je me laissais aller à croire à votre amour et à accepter vos avances. Votre père m'a dit clairement que dans ce cas on me réduirait en cendres, avec aussi peu de remords que Taë a détruit l'autre jour le grand reptile, par un seul éclair de sa baguette.
--Que cette crainte ne t'arrête pas,--s'écria Zee en se jetant à genoux et en saisissant ma main dans la sienne.--Il est bien vrai que nous ne pouvons pas nous marier comme se marient des êtres de la même race; il est vrai que notre amour doit être aussi pur que celui qui, selon notre croyance, existe entre les amants qui se réunissent au delà des limites de cette vie. Mais n'est-ce pas un assez grand bonheur que de vivre ensemble, unis de coeur et d'esprit? Écoute.... je viens de parler à mon père, il consent à notre union à ces conditions. J'ai assez d'influence sur le Collège des Sages pour être certaine qu'ils prieront le Tur de ne pas intervenir dans le libre choix d'une Gy, pourvu que son mariage avec un étranger ne soit que l'union de leurs âmes. Oh! crois-tu donc que le véritable amour ait besoin d'une grossière union? Je ne désire pas seulement vivre près de toi, dans cette vie, pour y prendre part à tes douleurs et à tes joies; je demande un lien qui m'unisse à toi pour toujours dans le monde des immortels. Me refuseras-tu?
Tandis qu'elle disait ces mots, elle s'était agenouillée et toute l'expression de sa physionomie s'était transformée, et, si elle était encore majestueuse, elle n'avait plus rien de sévère: une lumière divine, comme l'auréole d'un être immortel, illuminait sa beauté mortelle. Mais j'étais plus disposé à la vénérer avec crainte comme un ange qu'à l'aimer comme une femme. Après une pause embarrassée, je balbutiai une réponse évasive qui exprimait ma gratitude et cherchai, aussi délicatement que je le pus, à lui faire comprendre combien ma position serait humiliante au milieu de son peuple dans le rôle d'un mari à qui ne serait jamais accordé le nom de père.
--Mais,--dit Zee,--cette communauté ne constitue pas le monde entier. Non, et d'ailleurs toutes les populations de ce monde ne font pas partie de la ligue des Vril-ya. Pour l'amour de toi, je renoncerai à mon pays et à mon peuple. Nous fuirons ensemble vers quelque région où tu sois en sûreté. Je suis assez forte pour te porter sur mes ailes à travers les déserts qui nous en séparent. Je suis assez habile pour ouvrir un chemin parmi les rochers et y creuser des vallées où nous établirons notre habitation. La solitude et une cabane avec toi seront ma société et mon univers. Ou préférerais-tu rentrer dans ton monde, au-dessus de celui-ci, exposé à des saisons incertaines et éclairé par ces globes changeants qui, d'après le tableau que tu nous en as tracé, président à l'inconstance de ces régions sauvages? S'il en est ainsi, dis un mot, et je t'ouvrirai un chemin pour y retourner, pourvu que je sois avec toi, quand même je devrais là comme ici n'être l'associée que de ton âme, ton compagnon de voyage jusqu'au pays où il n'y a plus ni mort ni séparation.
Je ne pouvais m'empêcher d'être profondément ému par cette tendresse à la fois si pure et si passionnée; Zee prononçait ces mots d'une voix qui aurait adouci les plus rudes sons de la plus rude langue. Et, pendant un instant, il me vint à l'esprit que je pourrais profiter du secours de Zee pour m'ouvrir une route prompte et sûre vers le monde supérieur. Mais un moment de réflexion suffit pour me montrer combien il serait bas et honteux de profiter de tant de dévouement pour l'entraîner hors d'un pays et d'une famille où j'avais été reçu avec tant d'hospitalité, vers un autre monde qui lui serait si antipathique. Je prévoyais bien aussi que, malgré son amour platonique et spirituel, je ne pourrais renoncer à l'affection plus humaine d'une compagne moins élevée au-dessus de moi. À ce sentiment de mes devoirs envers la Gy s'unissait le sentiment de mes devoirs envers mon pays. Pouvais-je me hasarder à introduire dans le monde supérieur un être doué d'un pouvoir si terrible, qui pouvait d'un seul mouvement de sa baguette réduire en moins d'une heure la ville de New-York et son glorieux Koom-Posh en une pincée de cendres? Si je lui enlevais sa baguette, sa science lui permettrait facilement d'en construire une autre; et tout son corps était chargé des éclairs mortels qui armaient la légère machine. Si redoutable aux cités et aux populations du monde supérieur, pourrait-elle être pour moi une compagne convenable, au cas où son affection serait sujette au changement ou empoisonnée par la jalousie? Ces pensées, qu'il me faut tant de mots pour exprimer, passèrent rapidement dans mon esprit et décidèrent ma réponse.
--Zee,--dis-je de la voix la plus douce que je pus trouver, et pressant avec respect mes lèvres sur cette main dans l'étreinte de laquelle disparaissait ma main captive,--Zee, je ne puis trouver de mots pour vous dire combien je suis touché et honoré par un amour si désintéressé et si prêt à tous les sacrifices. Ma meilleure réponse sera une entière franchise. Chaque pays a ses habitudes. Les habitudes du vôtre ne me permettent pas de vous épouser; celles de mon pays sont également opposées à une union entre des races si différentes. D'autre part, bien que je ne manque pas de courage parmi les miens, ou au milieu des dangers qui me sont familiers, je ne puis, sans un frisson d'horreur, penser à construire notre demeure nuptiale dans un si horrible chaos, où tous les éléments, le feu, l'eau, et les gaz méphitiques sont en guerre les uns contre les autres; où, tandis que vous seriez occupée à fendre des rochers ou à verser du vril dans les lampes, je serais dévoré par un krek, que vos opérations auraient fait sortir de son repaire. Moi, simple Tish, je ne mérite pas l'amour d'une Gy si brillante, si docte, si puissante que vous. Non, je ne mérite pas cet amour, car je ne puis y répondre.
Zee laissa tomber ma main, se redressa, et se détourna pour cacher son émotion; puis elle glissa sans bruit vers la porte et se retourna sur le seuil. Tout à coup et comme saisie d'une nouvelle pensée, elle revint vers moi et me dit tout bas:--
--Tu m'as dit que tu me parlerais avec une entière franchise. Réponds donc avec une entière franchise à cette question: Si tu ne peux m'aimer, en aimes-tu une autre?
--Certainement non.
--Tu n'aimes pas la soeur de Taë?
--Je ne l'avais jamais vue avant hier au soir.
--Ce n'est pas une réponse. L'amour est plus prompt que le vril. Tu hésites. Ne crois pas que la jalousie seule me pousse à t'avertir. Si la fille du Tur te déclare son amour.... si dans son ignorance elle confie à son père une préférence qui puisse lui faire supposer qu'elle te courtisera, il n'aura pas d'autre choix que de demander ta destruction immédiate, puisqu'il est chargé de veiller au bien de la communauté, qui ne peut permettre à une fille des Vril-ya de s'unir à un fils des Tish-a, par un mariage qui ne se borne pas à l'union des âmes. Hélas! il n'y aurait plus alors d'espoir pour toi. Elle n'a pas des ailes assez fortes pour t'emporter dans les airs; elle n'est pas assez savante pour te créer une demeure dans les déserts. Crois-moi, mon amitié seule parle et non ma jalousie.
Sur ces mots, Zee me quitta. En me rappelant ses paroles je perdis toute idée de succéder au trône des Vril-ya, j'oubliai toutes les réformes politiques, sociales et morales que je voulais introduire comme Monarque Absolu.
XXVI.
Après ma conversation avec Zee, je tombai dans une profonde mélancolie. La curiosité avec laquelle j'avais étudié jusque-là la vie et les habitudes de ce peuple merveilleux cessa tout à coup. Je ne pouvais chasser de mon esprit l'idée que j'étais au milieu d'une race qui, tout aimable et toute polie qu'elle fût, pouvait me détruire d'un instant à l'autre sans scrupule et sans remords. La vie pacifique et vertueuse d'un peuple qui m'avait d'abord paru auguste, par son contraste avec les passions, les luttes et les vices du monde supérieur, commençait à m'oppresser, à me paraître ennuyeuse et monotone. La sereine tranquillité de l'atmosphère même me fatiguait. J'avais envie de voir un changement, fût-ce l'hiver, un orage, ou l'obscurité. Je commençais à sentir que quels que soient nos rêves de perfectibilité, nos aspirations impatientes vers une sphère meilleure, plus haute, plus calme, nous, mortels du monde supérieur, nous ne sommes pas faits pour jouir longtemps de ce bonheur même que nous rêvons et auquel nous aspirons.