Chapter 12
--Eh bien, dans ce cas ne l'emploie-t-on pas pour remplacer un enfant ou un automate, n'en fait-on pas un ouvrier ou un domestique?
--Non, nous le regardons alors comme un malheureux qui a perdu la raison et nous le plaçons, aux frais de l'État, dans un bâtiment public où on lui prodigue tous les soins et tout le luxe nécessaires pour adoucir son état. Mais un An n'aime pas à passer pour fou, et des cas semblables se présentent si rarement que le bâtiment dont je parle n'est plus aujourd'hui qu'une ruine, et le dernier habitant qu'il y ait eu est un An que je me souviens d'avoir vu dans mon enfance. Il ne semblait pas s'apercevoir de son manque de raison et il écrivait des glaubs (poésies). Quand j'ai parlé de besoins, j'ai voulu dire ces désirs que la fortune d'un An peut ne pas lui permettre de satisfaire, comme les oiseaux chantants d'un prix élevé, ou une plus grande maison, ou un jardin à la campagne; et le moyen de satisfaire ces désirs c'est d'acheter à l'An qui les forme les choses qu'il vend. C'est pourquoi les Ana riches comme moi sont obligés d'acheter beaucoup de choses dont ils n'ont pas besoin et de mener un grand train de maison, quand ils préféreraient une vie plus simple. Par exempte, la grandeur de ma maison de ville est une source de soucis pour ma femme et même pour moi; mais je suis forcé de l'avoir si grande qu'elle en est incommode pour nous, parce que, comme l'An le plus riche de la tribu, je suis désigné pour recevoir les étrangers venus des autres tribus pour nous visiter, ce qu'ils font en foule deux fois par an, à l'époque de certaines fêtes périodiques et quand nos parents dispersés dans les divers États viennent se réunir à nous quelque temps. Cette hospitalité sur une si vaste échelle n'est pas de mon goût et je serais plus heureux si j'étais moins riche. Mais nous devons tous accepter le lot qui nous est assigné dans ce court voyage que nous appelons la vie. Après tout, qu'est-ce que cent ans, environ, comparés aux siècles que nous devons traverser? Heureusement j'ai un fils qui aime la richesse. C'est une rare exception à la règle générale et je confesse que je ne puis le comprendre.
Après cette conversation je cherchai à revenir au sujet qui continuait à peser sur mon coeur.... je veux dire aux chances que j'avais d'échapper à Zee. Mais mon hôte refusa poliment de renouveler la discussion et demanda son bateau aérien. En revenant, nous rencontrâmes Zee, qui s'apercevant de notre départ, à son retour du Collège des Sages, avait déployé ses ailes et s'était mise à notre recherche.
Sa belle, mais pour moi peu attrayante physionomie s'illumina en nous voyant, et, s'approchant du bateau les ailes étendues, elle dit à Aph-Lin d'un ton de reproche:--
--Oh! père, n'as-tu pas eu tort d'exposer la vie de ton hôte dans un véhicule auquel il est si peu accoutumé? Il aurait pu, par un mouvement imprudent, tomber par-dessus le bord, et hélas! il n'est pas comme nous, il n'a pas d'ailes. Ce serait la mort pour lui. Cher!--ajouta-t-elle en m'abordant et parlant d'une voix douce, ce qui ne m'empêchait pas de trembler,--ne pensais-tu donc pas à moi quand tu exposais ainsi une vie qui est devenue pour ainsi dire une partie de la mienne? Ne sois plus aussi téméraire à moins que tu ne sois avec moi. Quelle frayeur tu m'as causée!
Je regardai Aph-Lin, espérant du moins qu'il réprimanderait sa fille, pour avoir exprimé son inquiétude et son affection en des termes qui, dans notre monde, seraient toujours regardés comme inconvenants dans la bouche de toute jeune fille parlant à un autre qu'à son fiancé, fût-il du même rang qu'elle.
Mais les droits des femmes sont si bien établis en ce pays et, parmi ces droits, les femmes revendiquent si absolument le privilège de faire leur cour aux hommes, qu'Aph-Lin n'aurait pas plus pensé à réprimander sa fille qu'à désobéir au Tur. Chez ce peuple, comme il me l'avait dit, la coutume est tout.
--Zee--répondit-il doucement,--le Tish ne courait aucun danger, et mon opinion est qu'il peut très bien prendre soin de lui-même.
--J'aimerais mieux qu'il me laissât me charger de ce soin. Oh! ma chère âme, c'est à la pensée du danger que tu courais que j'ai senti pour la première fois combien je t'aimais!
Jamais homme ne se trouva dans une plus fausse position. Ces paroles étaient prononcées assez haut pour que le père de Zee les entendît, ainsi que l'enfant qui nous conduisait. Je rougis de honte pour eux et pour elle et ne pus m'empêcher de répondre avec dépit:--
--Zee, ou vous vous moquez de moi, ce qui est inconvenant vis-à-vis l'hôte de votre père, ou les paroles que vous venez de m'adresser sont malséantes dans la bouche d'une jeune Gy, même en s'adressant à un An, si ce dernier ne lui a pas fait la cour avec l'autorisation de ses parents. Mais combien elles sont plus inconvenantes encore, adressées à un Tish qui n'a jamais essayé de gagner vos affections et qui ne pourra jamais vous regarder avec d'autres sentiments que ceux du respect et de la crainte.
Aph-Lin me fit à la dérobée un signe d'approbation, mais ne dit rien.
--Ne soyez pas si cruel!--s'écria Zee, sans baisser la voix.--L'amour véritable est-il maître de lui-même? Supposez-vous qu'une jeune Gy puisse cacher un sentiment qui l'élève? De quel pays venez-vous donc?
Ici Aph-Lin s'interposa doucement.
--Parmi les Tish-a,--dit-il,--les droits de ton sexe ne paraissent pas être établis, et dans tous les cas mon hôte pourra causer plus librement avec toi, quand il ne sera pas gêné par la présence d'autrui.
Zee ne répondit rien à cette observation, mais me lançant un regard de tendre reproche, elle agita ses ailes et s'envola vers la maison.
--J'avais compté, du moins, sur quelque assistance de mon hôte,--dis-je avec amertume,--dans les dangers auxquels sa fille m'expose.
--J'ai fait tout ce que je pouvais faire. Contrarier une Gy dans ses amours, c'est affermir sa résolution. Elle ne permet à aucun conseiller de se mettre entre elle et l'objet de son affection.
XXIV.
En descendant du bateau aérien, Aph-Lin fut abordé dans le vestibule par un enfant qui venait le prier d'assister aux obsèques d'un ami qui avait depuis peu quitté ce bas monde.
Je n'avais jamais vu aucun cimetière dans le pays et, heureux de saisir même cette triste occasion d'éviter un entretien avec Zee, je demandai à Aph-Lin s'il me serait permis d'assister à l'enterrement de son parent, à moins que cette cérémonie ne fût regardée comme trop sacrée pour qu'on y admît un être d'une race différente.
--Le départ d'un An pour un monde meilleur,--me répondit mon hôte,--alors que, comme mon parent, il a vécu assez longtemps dans celui-ci pour n'y plus goûter de plaisir, est plutôt une fête animée d'une joie tranquille qu'une cérémonie sacrée, et vous pouvez m'accompagner si vous voulez.
Précédés par le jeune messager, nous nous rendîmes à une des maisons de la grande rue et, entrant dans l'antichambre, nous fûmes conduits à une salle du rez-de-chaussée, où nous trouvâmes plusieurs personnes réunies autour d'une couche sur laquelle était étendu le défunt. C'était un vieillard qui, me dit-on, avait dépassé sa cent trentième année. À en juger par le calme sourire de son visage, il était mort sans souffrances. Un des fils, qui se trouvait maintenant le chef de la famille et qui semblait encore dans toute la vigueur de l'âge, bien qu'il eût beaucoup plus de soixante-dix ans, s'avança vers Aph-Lin avec un visage joyeux et lui dit que la veille de sa mort son père avait vu en songe sa Gy déjà morte, qu'il était pressé d'aller la rejoindre et de redevenir jeune sous le sourire plus proche de la Bonté Suprême.
Pendant qu'ils s'entretenaient ainsi, mon attention fut attirée par un objet noir et métallique placé à l'autre bout de la chambre. Cet objet avait vingt pieds de long environ et était étroit proportionnellement à sa largeur: il était fermé de tous côtés, sauf le dessus, où l'on voyait de petits trous ronds au travers desquels scintillait une lueur rouge. De l'intérieur s'exhalait un parfum doux et pénétrant. Pendant que je me demandais à quoi pouvait servir cette machine, toutes les horloges de la ville se mirent à sonner l'heure avec leur solennel carillon. Quand ce bruit cessa, une musique d'un caractère plus joyeux, mais cependant calme et douce, emplit la chambre et les pièces voisines. Tous les assistants se mirent à chanter en choeur sur cet accompagnement. Les paroles de cet hymne étaient fort simples. Elles n'exprimaient ni adieux, ni regrets, mais semblaient plutôt souhaiter la bienvenue dans ce monde meilleur au défunt qui y précédait les chanteurs. Dans leur langue, ils appellent l'hymne des funérailles le Chant de la Naissance. Alors le corps couvert de longues draperies fut soulevé avec tendresse par six parents et porté vers l'objet noir que j'ai décrit. Je m'avançai pour voir ce qui allait arriver. On souleva une trappe ou coulisse à l'un des bouts de la machine, le corps fut déposé à l'intérieur sur une planche, la porte refermée, on toucha un ressort sur le côté, un certain sifflement se fit entendre; aussitôt l'autre bout de la machine s'ouvrit et une petite poignée de cendres tomba dans une coupe préparée à l'avance pour les recevoir. Le fils du défunt prit cette coupe et dit (j'appris plus tard que ces paroles étaient une formule consacrée):--
--Voyez combien le Créateur est grand! Il a donné à ce peu de cendres une forme, une vie, une âme. Il n'a pas besoin de ces cendres pour rendre l'âme, la forme et la vie au bien-aimé que nous rejoindrons bientôt.
Tous les assistants s'inclinèrent en mettant la main sur leur coeur. Alors une petite fille ouvrit une porte dans le mur et j'aperçus dans un enfoncement, sur des étagères, plusieurs coupes semblables à celle que j'avais vue sauf qu'elles avaient toutes des couvercles. Une Gy s'approcha alors du fils, en tenant à la main un couvercle qu'elle plaça sur la coupe et qui s'y adapta au moyen d'un ressort. Sur le côté se trouvaient gravés le nom du défunt et ces mots: «Il nous fut prêté» (ici la date de la naissance). «Il nous fut retiré» (ici la date de la mort).
La porte se ferma avec un bruit musical, et tout fut terminé.
XXV.
--Et c'est là,--dis-je, l'esprit tout plein du spectacle auquel je venais d'assister,--c'est là votre manière habituelle d'enterrer vos morts?
--C'est notre coutume invariable,--me répondit Aph-Lin.--Comment faites-vous dans votre monde?
--Nous enterrons le corps entier dans le sol?
--Quoi! dégrader ainsi le corps que vous avez aimé et respecté, la femme sur le sein de laquelle vous avez dormi! vous l'abandonnez aux horreurs de la corruption!
--Mais, si l'âme est immortelle, qu'importe que le corps se décompose dans la terre ou soit réduit par cette effroyable machine, mue, je n'en doute pas, par la puissance du vril, en une petite pincée de cendres?
--Votre réponse est judicieuse,--dit mon hôte,--et il n'y a pas à discuter une question de sentiment. Mais pour moi, votre coutume est horrible et répugnante, elle doit servir, ce me semble, à entourer la mort d'idées sombres et hideuses. C'est quelque chose aussi, selon moi, de pouvoir conserver un souvenir de celui qui a été notre ami ou notre parent, dans la maison que nous habitons. Nous sentons ainsi qu'il vit encore, quoique invisible à nos yeux. Mais nos sentiments en ceci, comme en toutes choses, sont créés par l'habitude. Un An sage ne peut pas plus qu'un État sage changer une coutume sans les délibérations les plus graves, suivies de la conviction la plus sincère. C'est ainsi que le changement cesse d'être un caprice, et qu'une fois accompli, il l'est pour tout de bon.
Quand nous rentrâmes chez lui, Aph-Lin appela quelques enfants et les envoya chez ses amis pour les prier de venir ce jour-là, aux Heures Oisives, afin de fêter le départ de leur parent rappelé par la Bonté Suprême. Cette réunion fut la plus nombreuse et la plus gaie que j'ai jamais vue pendant mon séjour chez les Ana, et elle se prolongea fort tard pendant les Heures Silencieuses.
Le banquet fut servi dans une salle réservée pour les grandes occasions. Ce repas différait des nôtres et ressemblait assez à ceux dont nous lisons la description dans les écrits qui nous retracent l'époque la plus luxueuse de l'empire romain. Il n'y avait pas une seule grande table, mais un grand nombre de petites tables, destinées chacune à huit convives. On prétend que, au delà de ce nombre, la conversation languit et l'amitié se refroidit. Les Ana ne rient jamais tout haut, comme je l'ai déjà dit; mais le son joyeux de leurs voix aux différentes tables prouvait la gaieté de leur conversation. Comme ils n'ont aucune boisson excitante et mangent très sobrement, quoique délicats dans le choix de leurs mets, le banquet ne dura pas longtemps. Les tables disparurent à travers le plancher et la musique commença pour ceux qui l'aimaient. Beaucoup, cependant, se mirent à se promener: les plus jeunes s'envolèrent, car la salle était à ciel ouvert, et formèrent des danses aériennes; d'autres erraient dans les appartements, examinant les curiosités dont ils étaient remplis, ou se formaient en groupes pour jouer à divers jeux; le plus en vogue est une sorte de jeu d'échecs compliqué qui se joue à huit. Je me mêlai à la foule, sans pouvoir prendre part aux conversations, grâce à la présence de l'un ou de l'autre des fils de mon hôte, toujours placé à côté de moi, pour empêcher qu'on ne m'adressât des questions embarrassantes. Les gens me remarquaient peu: ils s'étaient habitués à mon aspect, en me voyant souvent dans les rues, et j'avais cessé d'exciter une vive curiosité.
À mon grand contentement, Zee m'évitait et cherchait évidemment à exciter ma jalousie par ses attentions marquées envers un jeune An, très beau garçon et qui (tout en baissant les yeux et en rougissant suivant la coutume modeste des Ana quand une femme leur parle, et en paraissant aussi timide et aussi embarrassé que la plupart des jeunes filles du monde civilisé, excepté en Angleterre et en Amérique) était évidemment séduit par la belle Gy et prêt à balbutier un modeste oui si elle l'en avait prié. Espérant de tout mon coeur qu'elle y viendrait, et de plus en plus rebelle à l'idée d'être réduit en cendres, depuis que j'avais vu avec quelle rapidité un corps humain peut être transformé en une pincée de poussière, je m'amusai à examiner les manières des autres jeunes gens. J'eus la satisfaction de remarquer que Zee n'était pas seule à revendiquer les plus précieux droits de la femme. Partout ou je portai les yeux, partout où j'écoutai une conversation, il me semblait que c'était la Gy qui témoignait de l'empressement et l'An qui se montrait timide et qui résistait. Les jolis airs d'innocence que se donne un An quand on le courtise ainsi, la dextérité avec laquelle il évite de répondre directement aux déclarations, ou tourne en plaisanterie les compliments flatteurs qu'on lui adresse, feraient honneur à la coquette la plus accomplie. Mes deux chaperons furent soumis à ces influences séductrices, et tous deux s'en tirèrent de façon à faire honneur à leur tact et à leur sang-froid.
Je dis au fils aîné, qui préférait la mécanique à l'administration d'une grande propriété et qui était d'un tempérament éminemment philosophique:--
--Je suis surpris qu'à votre âge, entouré de tous les objets qui peuvent enivrer les sens, de musique, de lumière, de parfums, vous vous montriez assez froid pour que cette jeune Gy si passionnée vous quitte les larmes aux yeux à cause de votre cruauté.
--Aimable Tish,--répondit le jeune An avec un soupir,--le plus grand malheur de la vie, c'est d'épouser une Gy quand on en aime une autre?
--Oh! vous êtes amoureux d'une autre?
--Hélas! oui!
--Et elle ne répond pas à votre amour?
--Je ne sais. Quelquefois un regard, un mot, me le fait espérer; mais elle ne m'a jamais dit qu'elle m'aimait.
--Ne lui avez-vous jamais murmuré à l'oreille que vous l'aimiez?
--Fi!... À quoi pensez-vous? D'où venez-vous donc? Puis-je trahir ainsi l'honneur de mon sexe? Pourrais-je être assez peu viril, assez dépourvu de pudeur pour avouer mon amour à une Gy qui n'a point devancé mon aveu par le sien?
--Je vous demande pardon; je ne croyais pas que la modestie de votre sexe fût poussée si loin chez vous. Mais un An ne dit-il jamais à une Gy: Je vous aime, si elle ne le lui a dit la première?
--Je ne puis dire qu'aucun An ne l'ait jamais fait, mais celui qui se conduit ainsi est déshonoré aux yeux des Ana, et les Gy-ei le méprisent en secret. Aucune Gy bien élevée ne l'écouterait; elle regarderait cet aveu comme une usurpation audacieuse des droits de son sexe et un outrage à la modestie du nôtre. C'est bien fâcheux,--continua le jeune An,--car celle que j'aime n'a certainement fait la cour à aucun autre, et je ne puis m'empêcher de penser que je lui plais. Quelquefois je soupçonne qu'elle ne me fait pas la cour parce qu'elle craint que je n'exige quelque convention déraisonnable au sujet de l'abandon de ses droits. S'il en est ainsi, elle ne m'aime pas réellement, car lorsqu'une Gy aime, elle abandonne tous ses droits.
--Cette jeune Gy est-elle ici?
--Oh! oui. La voilà là-bas assise près de ma mère.
Je regardai dans la direction indiquée et j'aperçus une Gy habillée de vêtements d'un rouge brillant, ce qui chez ce peuple indique qu'une Gy préfère encore le célibat. Elle porte du gris, teinte neutre, pour indiquer qu'elle cherche un époux; du pourpre foncé, si elle veut faire entendre qu'elle a fait un choix; du pourpre et orange, si elle est fiancée ou mariée; du bleu clair, quand elle est divorcée ou veuve et désire se remarier. Le bleu clair est naturellement très rare.
Au milieu d'un peuple chez qui la beauté est si universellement répandue, il est difficile de distinguer une femme plus belle que les autres. La Gy choisie par mon ami me parut posséder la moyenne des charmes mais son visage avait une expression qui me plaisait beaucoup plus que celui de la plupart des Gy-ei; elle paraissait moins hardie, moins pénétrée des droits de la femme. Je remarquai qu'en causant avec Bra elle jetait de temps en temps un regard de côté vers mon jeune ami.
--Courage,--lui dis-je,--la jeune Gy vous aime.
--Oui, mais si elle ne veut pas me le dire, en suis-je plus heureux?
--Votre mère connaît votre amour?
--Peut-être bien. Je ne le lui ai jamais avoué. Il serait peu viril de confier une pareille faiblesse à sa mère. Je l'ai dit à mon père; il se peut qu'il l'ait répété à sa femme.
--Voulez-vous me permettre de vous quitter un moment et de me glisser derrière votre mère et votre bien-aimée? Je suis sûr qu'elles parlent de vous. N'hésitez pas. Je vous promets de ne pas me laisser questionner jusqu'au moment où je vous rejoindrai.
Le jeune An mit sa main sur son coeur, me toucha légèrement la tête, et me permit de le quitter. Je me glissai sans être remarqué derrière sa mère et sa bien-aimée et j'entendis leur conversation.
C'était Bra qui parlait.
--Il n'y a aucun doute à cet égard,--disait-elle,--ou bien mon fils, qui est d'âge à se marier, sera entraîné par une de ses nombreuses prétendantes, ou il se joindra aux émigrants qui s'en vont au loin, et nous ne le verrons plus. Si vous l'aimez réellement, ma chère Lo, vous devriez vous déclarer.
--Je l'aime beaucoup, Bra; mais je ne sais si je pourrai jamais gagner son affection; il a tant de passion pour ses inventions et ses horloges; et je ne suis pas comme Zee, je suis si sotte que je crains de ne pouvoir entrer dans ses goûts favoris, et alors il se fatiguera de moi, et au bout des trois ans il divorcera et je ne pourrais jamais en épouser un autre.... non, jamais.
--Il n'est pas nécessaire de connaître le mécanisme d'une horloge pour savoir devenir si nécessaire au bonheur d'un An, qu'il abandonnerait plutôt toutes ses mécaniques que de renvoyer sa Gy. Vous voyez, ma chère Lo,--continua Bra,--que précisément parce que nous sommes le sexe le plus fort, nous gouvernons l'autre à condition de ne jamais laisser voir notre force. Si vous étiez supérieure à mon fils dans la construction des horloges et des automates, comme sa femme vous devriez toujours lui laisser croire que la supériorité est de son côté; l'An accepte tacitement la supériorité de la Gy en tout, excepté dans les choses de sa vocation. Mais si elle le dépasse dans ces choses-là ou si elle affecte de ne pas admirer son talent, il ne l'aimera pas longtemps; peut-être même divorcera-t-il. Mais quand une Gy aime réellement, elle apprend bien vite à aimer tout ce qui est agréable à l'An.
La jeune Gy ne répondit rien à ce discours, Elle baissa les yeux d'un air rêveur, puis un sourire se glissa sur ses lèvres, elle se leva sans rien dire, et, traversant la foule, elle s'approcha de l'An qui l'aimait. Je la suivis, mais je me tins à quelque distance en l'observant. Je fus surpris, jusqu'au moment où je me souvins de la tactique modeste des Ana, de voir l'indifférence avec laquelle le jeune homme paraissait recevoir les avances de Lo. Il fit mine de s'éloigner, mais elle le suivit, et peu de temps après, je les vis étendre leurs ailes et s'élancer dans l'espace lumineux.
Au même instant, je fus accosté par le magistrat suprême, qui se mêlait à la foule sans aucune marque particulière de déférence ou d'honneur. Je n'avais pas revu ce haut dignitaire depuis le jour où j'étais entré dans son domaine, et me rappelant les paroles d'Aph-Lin à propos du terrible doute qu'il avait exprimé sur la question de savoir si je devais ou non être disséqué, je me sentis frissonner en regardant son visage tranquille.
--J'entends beaucoup parler de vous, étranger, par mon fils Taë,--dit le Tur, en posant poliment la main sur ma tête inclinée.--Il aime beaucoup votre société, et j'espère que les moeurs de notre peuple ne vous déplaisent pas.
Je murmurai une réponse inintelligible, qui devait exprimer ma reconnaissance pour toutes les bontés dont m'avait comblé le Tur et mon admiration pour ses compatriotes; mais le scalpel à disséquer brillait devant mes yeux et arrêtait les mots dans ma gorge. Une voix plus douce dit tout à coup:--
--L'ami de mon frère doit m'être cher.
En levant les yeux, j'aperçus une jeune Gy qui pouvait avoir seize ans, debout à côté du magistrat et me regardant avec bonté. Elle n'avait pas atteint toute sa taille, et n'était pas beaucoup plus grande que moi (cinq pieds dix pouces environ), et grâce à cette petitesse relative, je trouvai que c'était la plus jolie Gy que j'eusse encore vue. Je suppose que quelque chose dans mon regard trahit ma pensée, car sa physionomie devint encore plus douce.
--Taë me dit,--reprit-elle,--que vous n'avez pas appris à vous servir de nos ailes. Cela me fait de la peine, car j'aurais aimé à voler avec vous.
--Hélas!--répondis-je,--je ne puis espérer de jouir jamais de ce bonheur. Zee m'a assuré que le don de se servir des ailes avec sécurité était héréditaire et qu'il faudrait des siècles avant qu'un être de ma race pût planer dans les airs comme un oiseau.
--Que cette pensée ne vous désole pas trop,--me répondit l'aimable Princesse,--car, après tout, un jour viendra où, Zee et moi, nous déposerons nos ailes pour toujours. Peut-être quand ce jour arrivera, serions-nous toutes heureuses que l'An que nous choisirons ne possédât pas d'ailes.