Chapter 10
J'étais seul; je tournai les yeux avec une sensation d'horreur indescriptible vers le lac, et, comme enchaîné par un charme, je les tins fixés sur l'eau. Au bout de dix à quinze minutes, qui me parurent des siècles, la surface calme de l'eau, étincelant sous la lumière des lampes, commença à s'agiter vers le centre. Au même moment, les bandes de poissons réunis près des bords commencèrent à manifester leur terreur à l'approche de l'ennemi en sautant hors de l'eau; leur course produisait une sorte de bouillonnement circulaire. Je les voyais fuir précipitamment çà et là, quelques-uns même se lancèrent sur le rivage. Un sillon long, sombre, onduleux, s'avançait sur l'eau de plus en plus près du bord, jusqu'à ce que l'énorme tête du reptile sortît, ses mâchoires armées de crocs formidables, et ses yeux ternes fixés d'un air affamé sur l'endroit où je me trouvais. Il posa ses pieds de devant sur le rivage, puis sa large poitrine, couverte d'écailles, comme d'une armure, des deux côtés, et, au milieu, laissant voir une peau ridée d'un jaune terne et venimeux; bientôt il fut tout entier hors de l'eau; il était long de cent pieds au moins de la tête à la queue. Encore un pas de ces pieds effroyables et il était sur moi. Je n'étais séparé de cette horrible mort que par quelques secondes quand, tout à coup, une sorte d'éclair traversa l'air, la foudre éclata, et, en moins de temps qu'il n'en faut à un homme pour respirer, enveloppa le monstre; puis, au moment où l'éclair s'éteignait, je vis devant moi une masse noire, carbonisée, déformée, quelque chose de gigantesque, mais dont les contours avaient été détruits par la flamme, et qui s'en allait rapidement en cendres et en poussière. Je demeurai assis sans voix et glacé de terreur: ce qui avait été de l'horreur était maintenant une sorte de crainte respectueuse.
Je sentis la main de l'enfant se poser sur ma tête, la peur me quitta.... le charme était rompu, je me levai.
--Vous voyez avec quelle facilité les Vril-ya détruisent leurs ennemis,--me dit Taë.
Puis, s'approchant du rivage, il contempla les restes défigurés du monstre et dit tranquillement:--
--J'ai détruit des animaux plus grands, mais aucun avec tant de plaisir que celui-ci. Oui, c'est un Krek; quelles souffrances n'a-t-il pas dû infliger pendant sa vie!
Il prit alors les pauvres poissons qui s'étaient jetés à terre et les remit avec bonté dans leur élément.
XIX.
Pour retourner à la ville, Taë me fit prendre un chemin plus long que celui que nous avions pris en venant; il voulait me montrer ce que j'appellerai familièrement la Station d'où partent les émigrants et les voyageurs qui se rendent chez une autre tribu. J'avais déjà exprimé le désir de voir les véhicules des Vril-ya. Je vis qu'ils étaient de deux sortes, les uns pour les voyages par terre, les autres pour les voyages aériens: les premiers étaient de toutes tailles et de toutes formes, quelques-uns n'étaient pas plus grands qu'une de nos voitures ordinaires, d'autres étaient de véritables maisons mobiles à un étage et contenant plusieurs chambres meublées suivant les idées de confort et de luxe des Vril-ya. Les véhicules aériens étaient faits de matières légères, ne ressemblant pas du tout à nos ballons, mais plutôt à nos bateaux de plaisance, avec une barre et un gouvernail, de larges ailes ou palettes, et une machine mue par le vril. Tous les véhicules, soit pour terre, soit pour air, étaient également mus par ce puissant et mystérieux agent.
Je vis un convoi prêt à partir, mais il contenait peu de voyageurs; il transportait surtout des marchandises et se dirigeait vers un État voisin; car il se fait beaucoup de commerce entre les différentes tribus de Vril-ya. Je puis faire observer ici que leur monnaie courante ne consiste pas en métaux précieux, trop communs chez eux pour cet usage. La petite monnaie, dont on se sert ordinairement, est faite avec un coquillage fossile particulier, reste peu abondant de quelque déluge primitif ou de quelque autre convulsion de la nature, dans laquelle l'espèce s'est perdue. Ce coquillage est petit, plat comme l'huître, et il se polit comme une pierre précieuse. Cette monnaie circule parmi toutes les tribus Vril-ya. Leurs affaires les plus considérables se font à peu près comme les nôtres, au moyen de lettres de change et de plaques minces de métal qui remplacent nos billets de banque. Permettez-moi de profiter de cette occasion pour dire que les impôts, dans la tribu que je voyais, étaient très considérables, comparés à la population. Mais je n'ai jamais entendu dire que personne en murmurât, car ils étaient consacrés à des objets d'utilité universelle et nécessaires même à la civilisation de la tribu. La dépense à faire pour éclairer un si grand territoire, pour pourvoir aux besoins des émigrants, maintenir en état les édifices publics où l'on satisfaisait aux divers besoins intellectuels de la nation, depuis la première éducation des enfants, jusqu'au Collège des Sages, toujours occupés à essayer de nouvelles expériences; tout cela demandait des fonds considérables. Je dois ajouter encore une dépense qui me parut singulière. J'ai déjà dit que tout le travail manuel était fait par les enfants jusqu'à ce qu'ils atteignissent l'âge du mariage. L'État paie ce travail et à un prix beaucoup plus élevé que celui même que nous payons aux États-Unis. Suivant leurs théories, chaque enfant, mâle ou femelle, quand il atteint l'époque du mariage et sort, par conséquent, de l'âge du travail, doit avoir acquis assez de fortune pour vivre dans l'indépendance le reste de ses jours. Comme tous les enfants, quelle que soit la fortune des parents, doivent servir également, tous sont payés suivant leur âge ou la nature de leurs services. Quand les parents gardent un enfant à leur service, ils doivent payer au trésor public le même prix que l'État paye aux enfants qu'il emploie, et cette somme est remise à l'enfant quand son travail expire. Cette habitude sert sans doute à rendre la notion de l'égalité familière et agréable, et on peut dire que les enfants forment une démocratie, avec autant de vérité qu'on peut ajouter que les adultes forment une aristocratie. La politesse exquise et la délicatesse des manières des Vril-ya, la générosité de leurs sentiments, la liberté absolue qu'ils ont de suivre leurs goûts, la douceur de leurs relations domestiques, où ils font preuve d'une générosité qui ne se défie jamais des actes ni des paroles du prochain; tout cela fait des Vril-ya la noblesse la plus parfaite, qu'un disciple politique de Platon ou de Sidney ait jamais pu rêver pour une république aristocratique.
XX.
À partir de l'expédition que je viens de raconter, Taë me fit de fréquentes visites. Il s'était pris d'affection pour moi et je le lui rendais cordialement. Comme il n'avait pas encore douze ans et qu'il n'avait pas commencé le cours d'études scientifiques par lequel l'enfance se termine chez ce peuple, mon intelligence était moins inférieure à la sienne qu'à celle des membres plus âgés de sa race, surtout des Gy-ei, et, par-dessus tout, à celle de l'admirable Zee. Chez les Vril-ya, les enfants, sur l'esprit desquels pèsent tant de devoirs actifs et de graves responsabilités, ne sont pas très gais; mais Taë, avec toute sa sagesse, avait beaucoup de cette bonne humeur et de cette gaieté qui distinguent souvent des hommes de génie dans un âge assez avancé. Il trouvait dans ma société le même plaisir qu'un enfant du même âge, dans notre monde, éprouve dans la compagnie d'un chien favori ou d'un singe. Il s'amusait à m'apprendre les habitudes de son pays, comme certain neveu que j'ai s'amuse à faire marcher son caniche sur ses pattes de derrière ou à le faire sauter dans un cerceau. Je me prêtais avec complaisance à ces expériences, mais je ne réussis jamais aussi bien que le caniche. J'avais grande envie d'apprendre à me servir des ailes dont les plus jeunes Vril-ya se servent avec autant d'adresse et de facilité que nous de nos bras ou de nos jambes, mais mes essais furent suivis de contusions assez graves pour me faire renoncer à ce projet.
Ces ailes, comme je l'ai déjà dit, sont très grandes, tombent jusqu'aux genoux et, au repos, elles sont rejetées en arrière de façon à former un manteau fort gracieux. Elles sont faites des plumes d'un oiseau gigantesque qui est commun dans les rochers de ce pays; ces plumes sont blanches, quelquefois rayées de rouge. Les ailes sont attachées aux épaules par des ressorts d'acier légers mais solides; quand elles sont étendues, les bras glissent dans des coulisses pratiquées à cet effet et formant comme une forte membrane centrale. Quand les bras se lèvent, une doublure tubulaire de la veste ou de la tunique s'enfle par des moyens mécaniques, se remplit d'air, qu'on peut augmenter ou diminuer par le mouvement des bras, et sert à soutenir tout le corps comme sur des vessies. Les ailes et l'appareil, assez semblable à un ballon, sont fortement chargés de vril, et quand le corps flotte, il semble avoir beaucoup perdu de son poids. Je trouvai toujours facile de m'élancer du sol; même quand les ailes étaient étendues, il était difficile de ne pas s'élever; mais c'était là que commençaient la difficulté et le danger. J'étais tout à fait impuissant à me servir de mes ailes, quoique sur terre on me regarde comme un homme singulièrement alerte et adroit aux exercices du corps et que je sois excellent nageur. Je ne pouvais faire que des efforts confus et maladroits. J'obéissais à mes ailes au lieu de leur commander, et quand, par un violent effort musculaire, et, je dois le dire franchement, avec cette force que donne une excessive frayeur, j'arrêtais leur mouvement et les ramenais contre mon corps, il me semblait que ni les ailes ni les vessies n'avaient plus la force de me soutenir, comme quand on laisse échapper l'air d'un ballon, et je tombais précipité à terre. Quelques mouvements spasmodiques me préservaient d'être mis en pièces, mais ne me sauvaient pas des contusions ni de l'étourdissement d'une lourde chute. J'aurais cependant persévéré dans mes tentatives, sans les avis et les ordres de la savante Zee, qui avait eu l'obligeance d'assister à mes essais et qui, la dernière fois, en volant au-dessous de moi, me reçut dans ma chute sur ses grandes ailes étendues et m'empêcha de me briser la tête sur le toit de la pyramide d'où j'avais pris mon vol.
--Je vois,--dit-elle,--que vos tentatives sont vaines, non par la faute des ailes et du reste de l'appareil, ni par suite d'aucune imperfection ou d'aucune mauvaise conformation de votre corps, mais à cause de la faiblesse naturelle et par suite irrémédiable de votre volonté. Sachez que l'empire de la volonté sur les effets de ce fluide que les Vril-ya ont maîtrisé ne fut jamais atteint par ceux qui le découvrirent, ni par une seule génération; il s'est accru peu à peu comme les autres facultés de notre race, en se transmettant des pères aux enfants, de sorte qu'il est devenu comme un instinct. Un petit enfant, chez nous, vole aussi naturellement et aussi spontanément qu'il marche. Il se sert de ses ailes artificielles avec autant de sécurité qu'un oiseau se sert de ses ailes naturelles. Je n'avais pas assez pensé à cela quand je vous ai permis de tenter une expérience qui me séduisait, car je désirais vous avoir comme compagnon. J'abandonne maintenant ces essais. Votre vie me devient chère.
Ici la voix et le visage de la jeune Gy s'adoucirent et je me sentis plus alarmé que je ne l'avais été dans mes tentatives aériennes.
Pendant que je parle des ailes, je ne dois pas omettre de rapporter une coutume des Gy-ei, qui me paraît charmante et qui indique bien la tendresse de leurs sentiments. Tant qu'elle est jeune fille, la Gy porte des ailes, elle se joint aux Ana dans leurs jeux aériens, elle s'aventure seule dans les régions éloignées du monde souterrain: par la hardiesse et la hauteur de son vol elle l'emporte sur les Ana, aussi bien que par la grâce de ses mouvements. Mais à partir du jour du mariage, elle ne porte plus d'ailes, elle les suspend de ses propres mains au-dessus de la couche nuptiale, pour ne les reprendre que si les liens du mariage sont rompus par la mort ou le divorce.
Quand les yeux et la voix de Zee s'adoucirent ainsi, et à cette vue j'éprouvai je ne sais quel pressentiment qui me fit frissonner, Taë, qui nous accompagnait dans notre vol et qui, comme un enfant, s'était amusé de ma maladresse, plus qu'il n'avait été touché de mes frayeurs et du danger que je courais, se balançait au-dessus de nous sur ses ailes étendues et planait immobile et calme dans l'atmosphère toujours lumineuse; il entendit les tendres paroles de Zee, se mit à rire tout haut, et s'écria:--
--Si le Tish ne peut apprendre à se servir de ses ailes, tu pourras encore être sa compagne, Zee; tu suspendras les tiennes.
XXI.
J'avais depuis longtemps remarqué chez la savante et forte fille de mon hôte ce sentiment de tendre protection que, sur terre comme sous terre, le Tout-Puissant a mis au coeur de la femme. Mais jusqu'à ce moment je l'avais attribué à cette affection pour les jouets favoris que les femmes de tout âge partagent avec les enfants. Je m'aperçus alors avec peine que le sentiment avec lequel Zee daignait me regarder était bien différent de celui que j'inspirais à Taë. Mais cette découverte ne me donna aucune des sensations de plaisir qui chatouillent la vanité de l'homme quand il s'aperçoit de l'opinion flatteuse que le beau sexe a de lui; elle ne me fit éprouver au contraire que la peur. Cependant de toutes les Gy-ei de la tribu, si Zee était la plus savante et la plus forte, c'était aussi, sans contredit, la plus douce et la plus aimée. Le désir d'aider, de secourir, de protéger, de soulager, de rendre heureux semblait remplir tout son être. Quoique les misères diverses qui naissent de la pauvreté et du crime soient inconnues dans le système social des Vril-ya, toutefois aucun savant n'a encore découvert dans le vril une puissance qui pût bannir le chagrin de la vie. Or, partout où le chagrin se montrait, on était sûr de trouver Zee dans son rôle de consolatrice. Une Gy ne pouvait-elle s'assurer l'amour de l'An pour lequel elle soupirait? Zee allait la trouver et employait toutes les ressources de sa science, tous les charmes de sa sympathie, à soulager cette douleur qui a tant besoin de s'épancher en confidences. Dans les rares occasions où une maladie grave attaquait l'enfance ou la jeunesse, et dans les cas, moins rares, où les rudes et aventureuses occupations des enfants causaient quelque accident douloureux ou quelque blessure, Zee abandonnait ses études ou ses jeux pour se faire médecin et garde-malade. Elle prenait pour but habituel de ses promenades aériennes les frontières où des enfants montaient la garde pour surveiller les explosions des forces hostiles de la nature et repousser l'invasion des animaux féroces, de façon à pouvoir les prévenir des dangers que sa science devinait ou prévoyait, ou les secourir si quelque mal les atteignait. Ses études mêmes étaient dirigées par le désir et la volonté de faire le bien. Était-elle informée de quelque nouvelle invention dont la connaissance pût être utile à ceux qui exerçaient un art ou un métier? Elle s'empressait de la leur communiquer et de la leur expliquer. Quelque vieillard du Collège des Sages était-il embarrassé et fatigué d'une recherche pénible? Elle se consacrait patiemment à l'aider, s'occupait pour lui des détails, l'encourageait par un sourire plein d'espérance, l'excitait par ses idées lumineuses; elle devenait en un mot pour lui un bon génie visible qui donnait la force et l'inspiration. Elle montrait la même tendresse pour les créatures inférieures. Je l'ai souvent vue rapporter chez elle des animaux malades ou blessés et les soigner comme un père pourrait soigner un enfant. Plus d'une fois assis sur le balcon, ou jardin suspendu, sur lequel s'ouvrait ma fenêtre, je l'ai vue s'élever dans l'air sur ses ailes brillantes. Tout à coup des groupes d'enfants qui l'apercevaient au-dessus d'eux s'élançaient vers elle en la saluant de cris joyeux, se groupaient et jouaient autour d'elle, l'entourant comme d'un cercle de joie innocente. Quand je me promenais avec elle dans les rochers et les vallées de la campagne, les élans la sentaient ou la voyaient de loin, ils venaient la rejoindre en bondissant et en demandant une caresse de sa main, et ils la suivaient jusqu'à ce qu'elle les renvoyât par un léger murmure musical qu'elle les avait habitués à comprendre. Il est de mode parmi les jeunes Gy-ei de porter sur la tête un cercle ou diadème, garni de pierres semblables à des opales qui forment quatre pointes ou rayons en formes d'étoiles. Les pierres sont ordinairement sans éclat, mais si on les touche avec la baguette du vril elles jettent une flamme brillante qui voltige et qui éclaire sans brûler. Cette couronne leur sert d'ornement dans les fêtes, et de lampe quand elles voyagent au delà des régions artificiellement éclairées et se trouvent dans l'obscurité. Parfois, quand je voyais la figure pensive et majestueuse de Zee illuminée par l'auréole de ce diadème, je ne pouvais croire qu'elle fût une créature mortelle et je courbais mon front, comme devant une apparition céleste. Mais jamais mon coeur n'éprouva pour ce type superbe de la plus noble beauté féminine le moindre sentiment d'amour humain. Peut-être cela vient-il de ce que dans notre race l'orgueil de l'homme domine assez ses passions pour que la femme perde à ses yeux tous ses charmes de femme dès qu'il la sent de tous points supérieure à lui-même. Mais par quelle étrange fascination cette fille incomparable d'une race qui, dans sa puissance et sa félicité, mettait toutes les autres races au rang des barbares, avait-elle daigné m'honorer de sa préférence? Je passais parmi les miens pour avoir bonne mine, mais les plus beaux hommes de ma race auraient paru insignifiants à côté du type de beauté sereine et grandiose qui caractérise les Vril-ya.
Il est probable que la nouveauté, la différence même qui existait entre moi et les hommes qu'elle était habituée à voir avaient tourné vers moi les pensées de Zee. Le lecteur verra plus loin que cette cause pouvait suffire à expliquer la prédilection que me témoigna une autre Gy, à peine sortie de l'enfance et à tous égards inférieure à Zee. Mais tous ceux qui réfléchiront à la tendresse de caractère de la fille d'Aph-Lin comprendront que la principale source de l'attrait qu'elle ressentait pour moi était son désir instinctif de secourir, de soulager, de protéger les faibles et, par sa protection, de les soutenir et de les élever. Aussi, quand je regarde en arrière, est-ce ainsi que je m'explique cette unique faiblesse, indigne de son grand coeur et qui abaissa la fille des Vril-ya jusqu'à ressentir une affection de femme pour un être aussi inférieur à elle-même que l'était l'hôte de son père. Quoi qu'il en soit, la pensée que j'avais inspiré une pareille affection me remplissait de terreur. J'étais effrayé de ses perfections mêmes, de son pouvoir mystérieux et des ineffaçables différences qui séparaient sa race de la mienne. À cette terreur se mêlait, je dois le confesser, la crainte, plus matérielle et plus vile des périls auxquels devait m'exposer la préférence qu'elle m'accordait.
Pouvait-on supposer un instant que les parents et la famille de cet être supérieur vissent sans indignation et sans dégoût la possibilité d'une union entre elle et un Tish? Ils ne pouvaient ni la punir, elle, ni l'enfermer, ni l'empêcher d'agir. Dans la vie domestique, pas plus que dans la vie politique, ils n'admettent l'emploi de la force. Mais ils pouvaient guérir sa folie par un éclair de vril à mon adresse.
Dans ce péril, heureusement, ma conscience et mon honneur ne me reprochaient rien. Mon devoir, si la préférence de Zee continuait à se manifester, devenait bien clair. Il me fallait avertir mon hôte, avec toute la délicatesse qu'un homme bien élevé doit montrer quand il confie à un autre la moindre faveur dont une femme a daigné l'honorer. Je serais ainsi délivré de toute responsabilité; l'on ne pourrait me soupçonner d'avoir volontairement contribué à faire naître les sentiments de Zee: la sagesse de mon hôte lui suggérerait sans doute un moyen de me tirer de ce pas difficile. En prenant cette résolution j'obéissais à l'instinct ordinaire des hommes honnêtes et civilisés, qui, tout capables d'erreur qu'ils soient, préfèrent le droit chemin toutes les fois qu'il est évidemment contre leur goût, leur intérêt et leur sécurité de prendre le mauvais.
XXII.