La puritaine et l'amour

Part 9

Chapter 93,797 wordsPublic domain

Que de fois ils avaient prononcé de telles paroles! L’exercice de la charité était ce qui les unissait le plus. Là étaient leur devoir commun, leur satisfaction partagée. Cependant Clarisse ne répondit pas tout de suite. La perspective de retourner dans un de ces logis populaires, de se créer une nouvelle obligation de bienfaisance, lui était pénible. Hubert, déjà pressé, insista:

--Alors, c’est convenu?

Peut-être, si Clarisse avait été à sa place coutumière, et habillée, coiffée, et en train de verser à son mari sa tasse de thé, aurait-elle obéi à sa discipline habituelle. Mais la chaleur du lit où elle s’attardait, déguisant en lassitude sa paresse découragée, la rendit lâche: ce changement infime dans ses mœurs lui changea les idées. Elle répondit:

--Pourquoi se presser? La lettre exagère peut-être... Ne te laisse pas prendre aux apparences.

--Précisément, il faut s’informer, étudier le cas.

Il traitait ces choses-là comme une affaire, avec sa netteté professionnelle.

--Iras-tu? Je suis en retard...

--J’irai...

Elle n’y alla pas. Elle envoya sa femme de chambre à l’adresse indiquée, avec un billet de banque dans une enveloppe. Pigueret lui avait enseigné sans le savoir le moyen de se libérer. Ensuite elle regretta cette dérobade; ce qui faisait la valeur de la charité, c’était la visite personnelle, la parole affectueuse, et l’argent ne venait qu’ensuite, comme remède matériel. Quand Hubert rentra pour déjeuner, elle raconta que de violents maux de tête l’avaient retenue chez elle.

--Es-tu malade?

--Non, un peu de fatigue...

Clarisse s’écoutait si peu, en général, qu’il insista pour téléphoner au docteur. Elle se défendit, elle lui en voulut de ne pas deviner qu’elle se servait d’un prétexte. Voyant sa mine fâchée, et, pour la satisfaire, il lui dit:

--Quant à la femme de ce matin, ne t’en préoccupe pas. Après tout c’est peut-être une intrigante, une hypocrite. Il y en a tant. En tous cas, je ne veux pas qu’on m’exploite.

Il aurait mieux aimé passer à côté d’une douleur vraie qu’être trompé par un faux malheur. Jamais personne ne l’avait roulé, ni une femme, ni un homme d’affaires. Il en tirait une sorte de vanité astucieuse, un dédain profond pour les naïfs, et il devenait de plus en plus méfiant à mesure que la vie augmentait les enjeux.

Mais Clarisse s’accabla intérieurement de reproches. Elle n’avait pas rempli son devoir, et il lui devenait de plus en plus difficile de le remplir. Elle ne trouvait pas dans son existence personnelle les moyens de s’arracher à l’inertie mélancolique où elle s’enlisait. Alors elle résolut de recourir à autrui, et elle se décida à rendre visite à son père qu’elle n’avait pas vu depuis longtemps. Et comme elle se sentait de plus en plus inquiète, elle y alla le jour même.

XI

M. Jean-Étienne Bourgueil était dans sa bibliothèque où un rhume le confinait depuis plusieurs jours. Le cou enveloppé d’un foulard blanc, sa tête paraissait singulièrement émaciée, avec son grand nez qui pointait, ses rares cheveux ramenés en avant et comme emportés par une silencieuse bourrasque. Clarisse le questionna.

--Eh bien, répondit-il, je tousse et ta mère me soigne. Naturellement, ta mère triomphe. J’ai aussi parfois un peu de peine à respirer. Qu’importe! Je ne veux pas faire un sort aux petites misères.

M. Bourgueil avait toujours maté la chair. Depuis des années il dormait dans une chambre sans cheminée ni radiateur, sur un lit de camp. A table, il ne buvait que de l’eau. Il n’était pas du tout sensuel, ce qui expliquait à un certain point son fanatisme doctrinaire. Ni gourmand, ni artiste, ni sceptique, ni indulgent, il n’était occupé que d’idées générales mais qu’il rendait passionnées. Son intelligence ardente et forte, nourrie de philosophie antique et d’humanisme chrétien, aimait à grouper les événements de l’histoire en larges perspectives d’hypothèses, ou bien à faire combattre entre elles les abstractions pour donner ensuite à celle qu’il préférait une magnifique couronne d’éloquence. Ses plus belles heures, il les avait passées au travail, lisant, annotant, écrivant, méditant, loin du monde et de la nature, mais recréant un monde et une nature selon sa pensée et les peuplant de nobles chimères. Dans ses yeux, usés par les veilles, le regard prenait maintenant une sorte de lassitude.

--Ah! fit-il, je suis quand même fatigué.

--Vous devriez vous soigner, dit Clarisse avec inquiétude.

Elle chérissait son père, mais ce sentiment, dont elle ne se rappelait pas la naissance, était plus latent que déclaré. M. Bourgueil n’aurait pas admis, d’ailleurs, qu’on lui témoignât de petites attentions, des tendresses féminines. Et elle l’admirait encore plus qu’elle ne l’aimait. Dès sa petite enfance elle avait subi le prestige de cet homme impératif et absorbé, parfois grondeur, et dont elle n’avait jamais entendu parler autour d’elle qu’avec beaucoup de respect. Sa famille, son monde s’enorgueillissaient de le compter parmi eux. Cependant sa pensée audacieuse aurait effrayé plusieurs des siens, s’ils l’avaient comprise. Dans le public, on était fier de son talent, de sa réputation européenne: on le lisait peu, mais on le louait de continuer, avec quelques autres, la grande tradition genevoise de savants et de philosophes. Sa notoriété ne devait rien à la mode: par son œuvre aussi bien que par sa personne il excluait toute idée de familiarité.

Lorsque Clarisse vit son père mélancolique, elle le jugea plus rapproché d’elle, plus apte à la comprendre. Attendrie de commencer une confidence, elle murmura:

--Si vous passez de mauvais moments, laissez-moi vous dire que moi-même...

Mais comme il n’écoutait jamais très bien les autres, il crut qu’elle s’attendrissait sur lui et voulut redresser sa royauté chancelante:

--N’exagère pas mes paroles. Peu m’importe que ma carcasse gémisse. Aussi longtemps que je pourrai travailler, je ne me plaindrai pas. Tant pis si l’on souffre. L’histoire enseigne que les grandes choses s’accompagnent toujours de douleur. Il ne faut pas se dorloter, ni déguiser sa paresse sous la maladie.

Clarisse se crut visée quoiqu’il ne cessât de penser à lui.

--Vous ne pensez qu’à des sorts tragiques, répliqua-t-elle sans mesurer son audace. Mais il y a des misères plus modestes, des inquiétudes quotidiennes dont on ne s’explique pas le sens et qu’il serait bien légitime de vouloir guérir. Vous me parlez de l’histoire, je vous parle de la vie de tous les jours, de vous, de moi...

--Je ne regrette pas de souffrir, ajouta-t-il sans s’offusquer de cette interruption, parce que c’est la rançon de ma vie, et que je ne regrette pas ma vie. Mais tu ne peux comprendre les ambitions d’un homme, et sa fierté d’avoir accompli sa tâche, sa mission, peut-être.

Il maintenait ses distances, majestueusement. Pour lui, Clarisse était toujours la petite fille, l’enfant qui se tient tranquille sur sa chaise et qui assiste, sans l’entendre, à la conversation des grandes personnes. Elle en fut froissée. Elle répondit:

--Je vous assure que je partage votre idée. Les femmes, il est vrai, n’ont pas une œuvre proprement dite à réaliser, mais elles ont leur vie, leur cœur qui les préoccupe...

M. Bourgueil ramena sur ses genoux les pans de sa robe de chambre et daigna réfléchir à ce que disait sa fille.

--Continue, fit-il.

--Les femmes attachent de l’importance à d’autres choses que vous, mais celles-ci leur importent grandement. Oh! je ne prétends pas comparer. Leur mission, comme vous dites, et quand elles n’ont pas d’enfant, n’est pas hors d’elles: elle se confond avec leur existence... Aussi sont-elles anxieuses de ne pas la manquer...

Clarisse s’arrêta, ne sachant plus très bien ce qu’elle voulait expliquer. Son père vint à elle, et, sans même incliner son profil d’oiseau décharné, il tapota sa joue.

--Tu as mille fois raison, dit-il en souriant.

Et ce sourire amical, mais qui refusait la discussion, prouva à Clarisse que son père ne supposait même pas qu’elle eût une pensée indépendante. Pourtant, elle voulait un conseil ou une consolation. Elle était venue pour cela. Et son père devait l’aider, oublier un instant sa propre personne et tous les livres dont il était l’auteur, pour tendre les bras à sa fille malheureuse... Elle vit les grandes bibliothèques étageant leurs reliures, et reprit avec un accent de soumission:

--Papa, vous avez écrit l’_Histoire de la liberté_ et elle vous a rendu célèbre. Vous savez combien j’en suis fière? Mais laissez-moi vous demander si elle est achevée?

--Que veux-tu dire?

Si peu observateur qu’il fût, il devina chez Clarisse une arrière-pensée. Il jeta sur elle un regard surpris, presque mécontent, puis il le tourna avec plus de douceur vers les huit volumes, pareillement reliés de noir et d’or, qui s’alignaient sur un rayon à portée de sa main. Clarisse reprit en hésitant, étonnée elle-même des mots qui lui venaient à l’esprit:

--Votre histoire, c’est, comment dirais-je? l’histoire d’un combat...

--Oui, c’est juste, un combat pour la liberté.

--Ne croyez-vous pas qu’il dure encore, et qu’il existe pour tous les hommes, humblement? Chaque jour, c’est bien ce problème que nous devons résoudre dans nos destinées particulières. Ce serait un chapitre nouveau à écrire. Moi-même, en ce qui me concerne...

--Mon œuvre est une œuvre de philosophie politique, s’écria le vieux Bourgueil, piqué par le reproche d’avoir été incomplet.--Elle est achevée. D’ailleurs je considère les ensembles, je ne m’occupe pas des destinées particulières. Je ne m’en occupe pas, tu entends... Qu’est-ce qui t’a fourré ces idées dans la tête?

--Personne, je vous assure...

--On m’a reproché d’être trop systématique, je le sais! Je ne pensais pas que tu reprendrais cet argument qu’ont développé certains envieux...

Il s’arrêta. Il savait qu’une de ses petitesses était de sentir trop vivement les critiques. Il s’efforçait de dissimuler cette mesquinerie, et voilà qu’il venait de la trahir. Il pria Clarisse de s’expliquer.

--Eh bien! il me semble que pour être tout à fait libres, nous devons nous efforcer de ne pas nous laisser engourdir par la banalité de nos habitudes. Est-ce qu’il n’y a pas une lutte pour la sincérité, ou plutôt pour la liberté d’être sincère. Nos relations de famille, de société nous empêchent parfois d’être véridiques vis-à-vis de nous-mêmes. Les autres nous empêchent d’oser... Enfin si je me sens tout à coup déprimée, sans courage, entraînée sans que je le veuille vers je ne sais quel but, mon indépendance se voit compromise. Me comprenez-vous? C’est pour moi que je vous parle.

--Les femmes n’ont jamais su traiter d’idées générales, affirma M. Bourgueil sur un ton de dédain, et rassuré par le désordre des arguments qu’on lui présentait.

--Mais ce ne sont pas des idées générales, papa! s’écria Clarisse avec angoisse.

--Tu commences par me proposer des objections théoriques et tu continues par des raisons personnelles. Tu cherches l’application de mes doctrines dans ta propre existence. C’est mêler les questions.

Clarisse ne sut que répondre. Elle avait cru ingénieux d’attirer son père sur le terrain qu’il préférait, mais elle se trouvait incapable de diriger la discussion. Les idées qui lui venaient à l’esprit ne s’accordaient pas ensemble et elle était tentée de choisir celles qui l’exprimaient elle-même, plutôt que celles qui correspondaient au sujet débattu.

Le vieux Bourgueil prit sur son bureau une liasse de feuilles imprimées et l’agita:

--Tiens, voilà une coupure de l’_Edinburgh Review_ que j’ai reçue hier. Tout un article de la revue est consacré à ton père. L’auteur fait quelques réserves de détail--elles sont intéressantes d’ailleurs--mais il souscrit à mes conclusions. Il vante la marche générale de l’ouvrage, l’ordonnance des parties. Certaines pages sur la Révolution française l’ont particulièrement retenu...

--Mais, papa...

--Tu te rappelles, le chapitre où je montre dans la Révolution un mouvement religieux qui s’ignore lui-même. Cette thèse a été critiquée à gauche et à droite, mais je l’estime vraie, et l’avenir lui rendra justice. Tiens, ce chapitre je l’ai écrit au moment de tes fiançailles, et tu t’es mariée juste huit jours après qu’il a paru en revue. Tu ne pensais qu’à Hubert à cette époque... Et tu voudrais maintenant remettre en discussion ce qui m’a pris tant d’années de recherches et de travaux? C’est enfantin!

M. Bourgueil, que les remarques de sa fille avaient mécontenté, redevint condescendant tellement il se sentit le plus fort. Il reprit:

--Et Hubert, au fait? Comment va-t-il, mon gendre? Sa finance lui laisse-t-elle des loisirs? Qu’est-il en train de traiter?

--Oh! répondit Clarisse, je ne saurais vous renseigner car il ne me parle jamais de ses affaires: d’ailleurs je ne les comprendrais sans doute pas davantage que la philosophie politique...

--Tant mieux, fit naïvement M. Bourgueil, s’il ne t’ennuie pas avec des histoires de Bourse et d’assemblées d’actionnaires. La banque m’a toujours paru un triste métier. Je me souviens que mon père avait l’habitude de dire...

Clarisse ne l’écouta plus. M. Bourgueil la décevait comme l’avaient déçue la vieille Winiger ou Pigueret. Elle ne savait pas comment s’exprimer et il exigeait d’elle, pour la comprendre, des explications systématiques et générales. Elle lui en voulut de son autoritarisme,--elle qui était inquiète et troublée... Un bruit de porte, qui vint jusqu’à eux, l’arracha à ses pensées. Puisque son père ne lui était d’aucun secours, elle irait demander l’appui de sa mère.

--Voilà maman qui rentre, fit-elle. Je vais la rejoindre.

--Va lui tenir compagnie, dit M. Bourgueil. C’est l’heure où je dois dormir...

Dans le salon aux tapisseries bibliques, Mme Bourgueil tendit les bras à sa fille pour l’embrasser.

--Bonjour, ma chérie, comme je suis contente de te voir!

Mais, tout de suite, elle devina quelque chose que le père n’avait pas su discerner.

--Tu es pâle? Qu’as-tu donc?

--J’ai des ennuis.

--Des ennuis? Viens me les dire.

Mme Bourgueil prit la main de sa fille dans ses bonnes mains tièdes, l’obligea à s’asseoir près d’elle. Clarisse pensa qu’il serait facile de raconter son cœur. Elle commença lentement, s’efforçant d’être sincère, de bien traduire ce qu’elle éprouvait d’insolite et d’incompréhensible.

--Eh bien! voilà... Oh! c’est très vague... Je ne saisis pas bien moi-même... Il s’agit de moi, de ma vie qui se transforme sans que je le veuille.

--Hubert n’est pas gentil avec toi?

--Oh! si.

--Tu lui reproches quelque chose?

--Oh! non.

--Merci, Clarisse, tu me soulages! Ah! je viens d’avoir très peur. J’imaginais... je ne sais quoi... Mais tant que vous serez unis, ton mari et toi, tout ira bien. Vous n’avez pas d’enfants, il est vrai, et c’est un grand chagrin pour moi, je t’assure. Raison de plus pour rester étroitement liés... D’ailleurs, vous êtes faits l’un pour l’autre. Vous avez les mêmes goûts, les mêmes habitudes. Au fond, Hubert te ressemble,--en moins bien, mais il te ressemble!

Mme Bourgueil exécutait avec innocence cette fausse peinture. Pour l’achever, elle ajouta:

--Je ne vous ai jamais entendus vous disputer. N’est-ce pas?

--Vous avez raison.

--Oh! je sais que Hubert pourrait être parfois plus courtois, plus aimable... Avec moi, par exemple, il manque un peu d’empressement. Mais je ne lui en veux pas: il est très préoccupé de ses affaires. Et dame, on ne saurait lui en vouloir puisqu’il gagne de l’argent et te fait une existence agréable. Je me résigne à le voir bâiller dès neuf heures, quand il vient dîner ici.

--Je vous répète, maman, qu’il ne s’agit pas d’Hubert.

--Et moi je te répète de ne pas laisser la vie relâcher votre affection.

Clarisse regarda la tapisserie qui représentait David et Abigaïl. Et elle songea que David n’éprouvait pas de l’affection, lui, mais de l’amour: aussi, Abigaïl l’accueillait avec un geste de prière et d’invite à la fois... Pourquoi sa mère n’employait-elle pas ce mot «amour» au lieu du terme convenable d’«affection»? Ce mot, jamais autour d’elle on ne se risquait à l’articuler. Sans doute paraissait-il excessif, peut-être impudique. Elle-même, en ce moment, aurait été presque gênée de le dire tout haut.

--S’il ne s’agit pas d’Hubert, de quoi te plains-tu donc? demanda Mme Bourgueil.

Clarisse reprit courage. Elle se rapprocha, avec, sur son visage doux et paisible d’habitude, une expression résolue, et elle vit sa mère inquiète, tourmentée avant même de savoir, et toute prête à se rendre malheureuse.

--Il n’y a rien, déclara-t-elle, entre Hubert et moi, mais peut-être vaudrait-il mieux qu’il y ait quelque chose, un grief que l’on puisse formuler et combattre. Tout est calme et habituel dans nos relations. Je suis sa femme, et il est mon mari. Cela vous paraît suffisant. Mais j’éprouve depuis quelque temps une grande lassitude, et des besoins que je ne sais formuler.

--Clarisse!

--Un dégoût, un ennui que je n’ai jamais connus me saisissent tout à coup. Qu’est-ce que cela signifie? Ce qui me plaisait, ne m’attire plus. Je n’ai plus l’impression de suivre une route droite, et qui me mène quelque part. Parfois je me demande si je ne serais pas capable de commettre de mauvaises actions. Pourquoi?

--Clarisse!

Mme Bourgueil était douloureusement surprise. Elle dit, sur un ton de reproche:

--Tu ne vas pas me raconter que tu souhaites autre chose que ton bonheur; que l’existence que nous t’avons faite ne te suffit plus.

--Qui sait?

--Mais ce serait la porte ouverte à des tentations que tu ne soupçonnes pas, ma pauvre enfant, mais qui te feraient bien du mal si elles venaient à t’effleurer... J’ai moins de sagesse, moins d’intelligence même que toi, mais je pressens ce que tu ignores, ce que tu ne peux pas connaître...

--Pourquoi me prêter cette ignorance?

--Parce que, pour en venir à dédaigner son bonheur régulier et les devoirs que la Providence vous assigne, il faut avoir passé par des aventures, des complications... après tout, je ne sais pas très bien lesquelles, mais que je devine terribles, et qui sont très éloignées de nous, et principalement de toi. Toi si simple, si honnête, si pure... Toi qui, toute petite, étais si sage. Ah! c’est impossible. Cela ne te ressemble pas.

--Cela ne m’a pas ressemblé assurément, mais cela me ressemblera peut-être.

Mme Bourgueil ne voulut pas admettre les hypothèses extravagantes de sa fille. Elle entreprit d’écarter ce qui risquait de la contredire ou de l’attrister. Lorsque la réalité la gênait elle réussissait à n’en pas tenir compte et couvrait ses yeux de ses deux mains.

--Ma pauvre Clarisse, fit-elle, comme un étranger se tromperait sur toi en t’écoutant. Tes phrases t’expriment si mal. Je te sais incapable d’une pensée qui n’appartienne pas à ton mari, d’une pensée qui ne soit pas loyale...

--Vous vous faites des illusions sur moi, murmura Clarisse.

--Pas du tout. Tu ne vas pas m’apprendre ton caractère.

--Pourtant...

Mais Mme Bourgueil voulait empêcher Clarisse de se compromettre. Elle l’interrompit avec force:

--Tu es ma fille. Rien de ta vie ne m’est caché. Tu te calomnies en imaginant je ne sais quels désirs impossibles. Tu es trop scrupuleuse, et ta conscience se forge des fantômes... Ou bien, est-ce Fanny qui t’a monté la tête?

--Mais non, maman.

--Non! Alors c’est M. Desnouettes? Je ne comprends guère votre intimité.

Clarisse ne voulut pas que la conversation s’attardât sur les personnalités. Pour détourner sa mère de cette piste qu’elle sentait dangereuse, elle battit un peu en retraite:

--Peut-être est-ce que j’exagère?

Sa mère tenta tout de suite d’exploiter ce léger avantage:

--Mais j’en suis certaine, moi. Tu n’es pas une rêveuse. Tu es raisonnable. Tout le monde le sait. C’est l’éloge qu’on me fait toujours de toi.

Clarisse songea combien il est difficile d’échapper à l’opinion des autres. Ceux qui nous touchent de près ne se rendent pas compte que nous changeons. Ils nous chérissent toujours, mais pour des motifs souvent périmés. Nous sommes prisonniers de l’apparence qu’ils voient, et obligés par leur logique bien plus que par la nôtre.

Mme Bourgueil, à cause du silence de sa fille, croyait l’avoir convaincue. Alors elle s’attendrit.

--Voilà bien ton portrait, dit-elle. Pourquoi serait-il modifié? Cela me ferait tant de peine que tu ne sois plus ma petite Clarisse. Et tu ne veux pas me faire de la peine, n’est-ce pas?

--Mais non.

--Comprends-tu, ma joie, c’est de vous voir heureux. Si le ménage de ma fille n’allait plus, je serais bien tourmentée. Qu’est-ce que je deviendrais, moi? C’est que ma vie dépend de la tienne.

Jamais Clarisse n’avait causé de chagrin à personne. A cause de sa mère, elle hésita à poursuivre ses plaintes. Il y eut un silence et Mme Bourgueil soupira de satisfaction.

--Dire, murmura-t-elle, que c’est moi qui te donne des conseils, à toi que j’ai toujours écoutée!

Rassurée maintenant, elle jugea adroit de faire une petite concession, et reprit:

--Je sais bien qu’une jeune femme a parfois des tristesses sans cause, des chagrins fictifs plus pénibles que des chagrins réels. Mais je t’en prie, quitte cet air mélancolique: souris-moi.

Clarisse eut un pâle sourire, plus mélancolique encore. L’autre continua, pour montrer qu’elle n’était pas injuste, ni fermée à toute compréhension:

--Moi aussi, j’ai connu de ces mauvaises heures...

Alors sa fille se mit à sourire tout à fait. Mme Bourgueil, avec ses cheveux blancs soigneusement coiffés, son air noble et naïf, n’avait jamais dit une parole défendue, n’avait jamais eu une pensée qu’elle ne pût avouer à l’instant même, et avait écoulé une existence parfaitement heureuse et résignée. L’idée de ses «mauvaises heures» était comique! D’ailleurs Clarisse avait trop de respect envers ses parents pour se les représenter autrement que maîtres de leur vie et de leur cœur. Il lui était impossible de leur prêter un passé, des hésitations, des défaillances. Toute leur expérience ne pouvait donc servir de rien. Chaque génération doit résoudre à tour de rôle les mêmes problèmes, et les destinées successives s’ajoutent mais ne se corrigent pas l’une par l’autre. Clarisse se leva pour partir, comprenant après coup l’inutilité de sa visite.

--Écoute, lui dit sa mère afin de prouver encore sa bonne volonté, veux-tu que je parle à Hubert?

--Oh! non, répliqua vivement Clarisse.

Elle sortit de chez ses parents sans nul réconfort et plus incertaine que jamais. L’un n’avait pas même cherché à la comprendre, et l’autre l’avait si mal comprise. Cependant il lui fallait retrouver son équilibre. A qui demander l’appui nécessaire? Elle pensa au pasteur Lachault. Et tout de suite l’idée de cet homme austère, judicieux, singulièrement perspicace la rassura: lui seul saurait découvrir la cause de son malaise, et lui indiquer le parti à prendre. Sa déception se transforma en espérance, une espérance fiévreuse. D’un pas allongé, elle se dirigea vers la rue des Chaudronniers; elle savait qu’il recevait ce jour-là. Il lui sembla qu’elle se rendait chez un médecin, et qu’il allait la guérir.

Elle arriva à la porte de sa maison et pénétra dans le vestibule. M. Lachault habitait au troisième. Déjà le fait de se rapprocher de lui aida Clarisse à voir un peu plus clair. Elle se représenta M. Lachault, son accueil bref et dépourvu de toute fausse cérémonie, sa voix nette, un peu métallique, ses yeux perçants qui avaient fouillé tant d’âmes. Elle avait l’impression d’être déjà devant lui, pour cette auscultation morale, et elle éprouvait à l’avance la pudeur du malade qu’on fait déshabiller afin de mettre à nu sa tare ou son infirmité. Alors, la perspective de l’interrogatoire imminent et lucide qu’elle allait subir révéla à Clarisse ce qui se passait en elle. Et pendant qu’elle montait l’escalier elle sut avec évidence ce que M. Lachault allait amener au jour, comme raison profonde de ses troubles. D’un mot, il la renseignerait:

--Laurent Fabre-Gilles.