Part 4
Mais il ne paraissait pas goûter les remarques trop personnelles. Il se leva, et cette fois avec un élan qui témoignait d’un ferme propos de partir--et il s’en aperçut, sans doute, car, pour compenser, il se mit à être cérémonieux. Elle dut le mener jusqu’à la porte pour l’aider à s’en aller.
V
Les Gaillardoz continuaient de scandaliser la famille. Mais ils ne s’en troublaient pas. Lui, Gaillardoz, s’apercevait bien de cette réprobation tacite, mais il y opposait une malice très fine dissimulée sous ses dehors robustes de Jupiter tonnant, aux sourcils touffus. La famille, qui n’osait pas l’aborder de front, estimait qu’il était aveuglé sur le compte de sa femme, la ravissante Fanny, à laquelle il passait tous ses caprices. La famille trouvait qu’ils dépensaient trop. La famille jugeait qu’ils voyaient des gens qui n’étaient pas de leur monde... Et Fanny, jolie, élégante, méchante parfois, énigmatique surtout, choquait à journée faite la famille.
Le soir où elle dîna chez eux, Clarisse se sentit chargée d’une responsabilité bien lourde. Les deux hommes étaient allés fumer; elle se trouva tête à tête avec sa cousine, sans trop savoir comment s’acquitter de ses deux commissions, celle de sa mère et celle de Desnouettes. Suivant le pli de son éducation, elle débuta par la plus difficile:
--Fanny, vous allez me trouver très indiscrète...
Le teint de Fanny, ce soir, était parfaitement clair. Mais elle avait promis. Elle continua, en réponse à l’air étonné de la jeune femme:
--Je ne suis qu’une intermédiaire... Je vous transmets une observation...
--Laquelle, dites vite?
--Eh bien, voilà: on estime que peut-être...
Fanny se mit à rire en s’écriant qu’elle devinait tout. Clarisse ne l’espérait guère, mais l’autre insista:
--Si, si. On se plaint de moi dans la famille. Alors ce dernier reproche...
Elle affecta une mine contrite. Clarisse sourit à son tour:
--Eh bien, on vous reproche de vous peindre le visage... C’est absurde, car si vous avez un joli teint, il n’est que naturel, et je le constate ce soir encore.
Fanny haussa les épaules:
--Vous vous trompez, chère amie.
Elle ouvrit un petit sac qu’elle avait à portée de la main, en tira un bâton de fard, et, se dévisageant dans une glace de poche, elle se rougit les lèvres. Puis elle ajouta, avec beaucoup de calme:
--Les sourcils, je les ai faits avant dîner.
Elle se rejeta au fond du canapé et murmura, avec une moue de sa bouche en cerise:
--Oh, comme ces gens-là m’agacent! Clarisse, je vous en prie, ne prenez pas cet air scandalisé!
Clarisse n’était pas scandalisée, mais elle trouvait que sa cousine avait tort. Elle lui dit:
--Ne croyez-vous pas qu’à votre âge, il est inutile...
--A mon âge, je suis libre de me colorier la figure en jaune, si je le veux... Et si l’on prétend m’en empêcher...
--Voyons, Fanny, vous n’agissez que par contradiction. Cela vous amuse-t-il vraiment?
Un peu agacée, et cédant à cet esprit de contradiction qu’elle reprochait à son interlocutrice, Clarisse vanta la simplicité, blâma le mensonge. Sûre d’avoir raison, sa parole devint plus sèche, plus autoritaire, comme si elle parlait à un enfant qui ne veut pas obéir... L’autre finit par l’interrompre:
--Voilà de beaux conseils. Mais qui vous a chargé de me les transmettre?
Clarisse hésita, Fanny insista:
--Ma pauvre amie, vous n’êtes pas assez rouée: c’est la mère de mon mari.
--Écoutez, Fanny...
--Ah vous n’allez pas dissimuler à votre tour, «farder» la vérité!
Elle se mit devant la glace de la cheminée, prit dans son sac un crayon de khôl et s’allongea les yeux.
--Tenez, fit-elle, voilà pour ma belle-mère!
Puis elle revint vers Clarisse, se pencha en souriant de côté:
--Je ne vous en veux pas, vous savez... Ni à elle non plus... Et maintenant, abordons d’autres sujets!
Clarisse, vexée, se sentait légèrement ridicule. Fanny, qui avait l’air de deviner toutes ses pensées, lui dit:
--Racontez-moi quelque chose. Avez-vous vu Desnouettes?
Pressentant qu’un moyen de rabattre l’assurance de sa cousine serait peut-être de débiner le jeune homme, Clarisse s’écria:
--Ah, par exemple, qu’il est donc absurde, qu’il est donc ridicule!
--Pourquoi?
--Il est persuadé que vous lui en voulez.
--Moi? s’exclama Fanny d’un air ravi.
--Oui. Je lui ai affirmé qu’il n’en était rien, et que vous ne lui accordiez pas la moindre attention. Mais il s’imagine qu’il vous fait la cour.
--Il est bête de le dire.
--Aussi l’ai-je bien découragé. Il m’avait chargé de vous demander si vous aviez un parti pris contre lui. Je vais lui dire que non, qu’il vous est aussi indifférent que possible, et, soyez tranquille, il n’insistera plus.
--Ah mais pardon, s’écria Fanny avec un rire un peu forcé, ne le découragez pas trop. Ne m’enlevez pas mes adorateurs. Ce pauvre Desnouettes! Il se tuerait--ou ne viendrait plus me voir.
--Lui? Il ne se tuera jamais pour personne.
--Prenez garde de ne pas le défier!
--En tout cas, pas pour vous...
Clarisse s’arrêta net, surprise de l’âpreté qu’elle mettait dans ses paroles, et un peu confuse. Elle était fâchée que ce bref dialogue l’eût remuée à ce point; elle était en train de rougir sous le regard de sa cousine devenue silencieuse. Il y eut un silence. Puis, s’efforçant d’avoir l’air de ne pas attacher d’importance à toutes ces choses, elle demanda à Fanny:
--Eh bien, votre dernier mot?
--Dites à Desnouettes qu’il est absurde en effet, et ridicule, de vous faire faire ses commissions. S’il a des scrupules, qu’il vienne me trouver.
Gênée, Clarisse murmura:
--Fanny, ne soyez pas imprudente.
Fanny se leva, affecta son demi-sourire de côté, plein d’une fausse innocence, puis prenant son amie par le bras:
--Je sais l’affection que vous avez pour moi, et je compte sur elle. Mais ne vous effrayez pas. Et allons rejoindre nos maris.
Elles gagnèrent le fumoir. C’était une pièce confortable qu’éclairait avec douceur la lumière voilée d’une lampe. Les sièges larges et profonds, recouverts de cuir, étaient flanqués de petites tables où l’on pouvait atteindre, sans presque allonger le bras, des cigarettes, une tasse de café ou un livre. Gaillardoz accueillit les deux jeunes femmes avec l’empressement joyeux qu’il manifestait toujours.
--Comme c’est aimable de venir nous trouver dans cette caverne remplie de fumée. Clarisse, un petit verre d’eau-de-vie? Non? Bien sûr? C’est dommage, car elle est bonne. Dois-je jeter mon cigare?
--Naturellement, dit Fanny.
Il tira encore une bouffée, regarda avec regret son long Corona à moitié fumé, puis, malgré les protestations de Clarisse, le jeta dans le feu.
--Fanny, vous êtes sans pitié, remarqua Hubert en continuant à fumer le sien.
Il était à demi vautré sur un divan et essayait de dissimuler des bâillements de plus en plus nombreux. Dès neuf heures et demie, il avait envie d’aller se coucher. On voyait passer dans ses prunelles décolorées comme des ondes de sommeil.
Clarisse, cherchant une conversation de tout repos, dit:
--Vous savez que notre oncle Henri va avec ses quatre fils à Saint-Cergues.
Gaillardoz poussa un cri:
--Quelle bonne idée! Si nous allions les rejoindre, Fanny? Hein, un premier janvier dans la neige, là-haut!
--J’aimerais mieux Villars: il paraît qu’on s’y amuse beaucoup plus.
--Nous irons à Villars. Tu danseras tous les soirs, et tu remporteras tous les succès!
Sa femme se plaignit de ses clameurs. Alors il se redressa, le sourire aux lèvres, et cambra son large torse. Son attitude était celle d’un lutteur forain, mais une expression narquoise courait sur sa face puissante.
--Est-il beau, mon énorme mari! s’écria Fanny presque malgré elle.
--Certes, répondit Gaillardoz, il est magnifique.
Il affecta de faire valoir ses muscles, avec des gestes d’athlète, puis, se retournant:
--Et vous, les Damien, viendrez-vous à Villars?
Hubert s’effara. Il avait horreur de se déplacer. Il répéta ce qu’il disait toujours: les hôtels étaient mal chauffés. Sa préoccupation profonde, qu’il n’avouait pas, était de ne pas s’éloigner de son bureau.
Pour changer de thème, Fanny demanda:
--Que faites-vous ces temps-ci?
--J’ai après-demain un arbre de Noël pour de petites orphelines.
--Charitable Clarisse, s’écria Gaillardoz, voilà une distraction que je ne vous envie pas.
--Voyons, dit sa femme, tu ne vas pas te moquer de ces enfants?
Il protesta et offrit même ses services.
--Je vous prends au mot, répondit sa cousine; envoyez-nous des jouets; nous avons si peu de chose à leur donner à ces pauvres petites, et cela leur fait tant de plaisir!
--Vous verrez qu’il oubliera, dit Fanny.
* * * * *
Gaillardoz n’oublia pas, au contraire, et Clarisse ne put s’empêcher de sourire devant l’amoncellement de ses paquets. Il avait dû se ruiner. Tout en coupant les ficelles, elle songea que, là encore, la famille l’accuserait de dilapider son patrimoine.
Clarisse se trouvait dans une vaste salle, au pied d’un arbre auréolé de lumières et qui sentait bon la forêt. Les petites filles entrèrent. Elles avaient des robes pareilles et leurs figures se ressemblaient, à cause du sentiment unique qui se peignait sur toutes. Elles se tenaient immobiles, la bouche ouverte, sans très bien comprendre, et leurs yeux reflétaient les bougies. Clarisse vint à elles, les engagea à se rapprocher. Elles la regardèrent d’abord avec inquiétude, sans la reconnaître tout à fait, et craignant qu’on ne les arrachât à ce spectacle extraordinaire. Plus près du sapin, elles sentirent mieux la chaleur égale, elles virent les noix dorées, les fils d’argent. Et plusieurs, soudain, la tête renversée en arrière, découvrirent l’étoile plantée sur la dernière branche. Alors, comme si on les délivrait de leur timidité, ce fut une explosion de joie et, toutes, elles tendirent les bras vers l’arbre, dans leur désir de posséder ces choses brillantes.
Clarisse, au milieu d’elles, et s’occupant de chacune, trouva poignant ce désir puéril, d’une violence si naïve et si pure. Quand on est une grande personne, pensa-t-elle, on n’éprouve plus ces minutes d’extase. Et elle devint mélancolique à l’idée que ces petites filles, plus tard, lors de ces mêmes anniversaires, seraient seules, et qu’elles écouteraient, sans y prendre part, la joie des autres. Elle plaignit ceux dont personne ne s’occupe, qui sont silencieux et timides... Puis elle s’aperçut qu’elle ne pensait plus aux orphelines, qu’elle pensait à Laurent Fabre-Gilles, éloigné des siens durant les fêtes de Noël. Il lui parut un orphelin aussi, en tout cas un exilé. Elle le revit, taciturne, et de nouveau elle le crut en proie à un chagrin qu’elle ne connaissait pas.
Mais comme son visage de jeune Arabe mélancolique s’imposait à sa mémoire avec trop d’évidence, elle voulut chasser cette image qui l’engourdissait. Elle se rapprocha des orphelines: maintenant rassemblées, elles chantaient en chœur. Une seule, à l’écart se taisait. Elle était toute petite, et portait de grosses lunettes noires qui couvraient la moitié de sa face. Elle semblait encore plus abandonnée que les autres. Clarisse la prit brusquement dans ses bras. L’enfant, d’abord effrayée, sentit que cette dame l’aimait et tourna vers elle sa figure aveuglée par les deux ronds noirs. Clarisse alors l’embrassa: elle avait un besoin poignant en cette minute de consoler les malheureux, de leur témoigner sa pitié. Son cœur, tout à l’heure inquiet et incertain, se fondit en une vaste aspiration à la charité. Et tandis qu’elle serrait cette petite, des larmes mouillaient ses paupières.
VI
L’époque de Noël et du jour de l’An était pour la famille l’occasion de rencontres solennelles. On renouvelait dans ces réunions la notion si confortable d’appartenir à un même clan. On se plaisait aux cadeaux, aux compliments et aux dindes truffées.
Ces journées importantes étaient réglées selon un protocole traditionnel auquel chacun se pliait. Le 31 décembre on dînait chez les Henri Bourgueil dans leur hôtel de Saint-Antoine: c’était luxueux et correct. Les fils de la maison, assistés de quelques cousins, jouaient après dîner une comédie de paravent qui attendrissait l’auditoire. Ensuite, à l’issue de la soirée, sauf les personnes âgées--et les Gaillardoz qui allaient au restaurant réveillonner avec des amis--on ne manquait pas de se rendre devant la cathédrale. Clarisse aimait particulièrement entendre à minuit s’ébranler les cloches qui saluaient la nouvelle année, mais elle ne s’attristait pas sur la fuite du temps.
Le lendemain, il y avait un grand déjeuner chez Jean-Étienne Bourgueil. Il avait droit au 1er janvier, étant le chef de la branche aînée. A ce repas était conviée une parenté considérable. On voyait là des cousins éloignés, de vieilles tantes qui ne sortaient plus guère qu’à cette occasion, des célibataires revenus de l’étranger pour quelques jours, et même des gens qui, par la faute de leur mariage, avaient perdu quelque peu de leur titre originel mais dont on consentait, une fois par an, à reconnaître la consanguinité. Chacun s’enorgueillissait d’assister à une pareille agape, et ne manquait pas, lors des visites qu’il faisait dans l’après-midi, de laisser entendre, avec une négligence affectée, qu’il arrivait du «déjeuner Bourgueil».
La grande table de la salle à manger ne suffisant pas à cette foule, de nombreuses petites tables étaient dressées dans tout le bel appartement. Plusieurs étaient pour la jeune génération qui apprenait là le bonheur d’appartenir à une race choisie. La domesticité même portait sur son visage la fierté de participer à cette cérémonie si pleine de significations. Chaque année le repas se déroulait selon un menu invariable. Vers deux heures on parvenait au dessert, et le champagne était versé à la ronde. Alors un grand silence se faisait, comme dans une église. Personne, même les enfants, ne se permettait plus un rire ou une plaisanterie. C’est que Jean-Étienne Bourgueil se levait pour son discours. Beaucoup de convives ne le voyaient pas; ils l’entendaient à peine par les portes ouvertes, à travers l’enfilade des pièces. Mais tous allongeaient l’oreille. Régulièrement le vieillard commençait par une revue des événements politiques de l’année; puis il passait aux événements privés et récapitulait les deuils, naissances, mariages, nominations, succès, épisodes de toutes sortes qui avaient marqué pour la famille ces douze mois écoulés. Enfin il terminait en formulant ses vœux pour l’avenir, en remerciant ses convives d’être venus dans sa maison et en appelant sur eux la bénédiction du Seigneur. Cette harangue était toujours préparée avec grand soin par l’orateur, qui variait à chaque anniversaire ses formules, mais se tenait au plan traditionnel; il la prononçait d’une voix majestueuse, et levant vers le plafond sa tête osseuse, glabre et sèche. Lorsqu’il avait fini, on retenait encore son souffle, puis tous les visages se tournaient vers la pièce d’où la voix était venue et l’on applaudissait furieusement, avec satisfaction, avec optimisme, avec émotion aussi: n’avait-on pas vu, une fois, un vieux valet de chambre depuis trente ans dans la famille, éclater en sanglots au discours de son maître? Ensuite les conversations reprenaient de partout, plus bruyantes après ces instants solennels.
Cependant, en ce premier janvier 1913, Clarisse fut distraite. C’est qu’elle songea--et cette idée lui venait du Noël de l’orphelinat--à ceux qui sont seuls tandis que d’autres se groupent, à ceux qui ne sont pas soutenus et encadrés comme elle l’était, à ceux qui ne reçoivent rien alors qu’elle était comblée. Jusque-là, quelque vive que fût sa charité, elle admettait comme une chose naturelle qu’il y eût des riches et des pauvres, des heureux et des malheureux; c’était grâce à cet ordre réglé que les premiers avaient le devoir de secourir les seconds. Or, une idée nouvelle se faisait jour dans sa conscience: l’idée qu’il ne fallait pas se résigner à l’injustice comme à une nécessité. La pauvreté et la souffrance ne lui parurent plus simplement des occasions de faire le bien par tradition, par convenance: elle pensa qu’il fallait témoigner à ceux qu’on secourait une pitié personnelle. La charité, ce ne devait pas être l’exercice d’une vertu égoïste, mais un élan d’amour--d’amour chrétien.
Cette pensée poursuivit Clarisse au cours des visites qu’elle fit à ses amis modestes; la vieille Winiger dont les fêtes attristaient la folie, Pigueret, très jovial au contraire et qui réclama une lecture appropriée, d’autres encore auxquels elle apporta des paquets choisis avec soin et dont elle avait noué elle-même les faveurs bleu pâle. Et elle se répéta les mêmes choses, mais avec plus de force, en songeant à ses orphelines ou au petit Fabre-Gilles. Assurément ce dernier n’était la victime d’aucun malheur. Mais Clarisse, pour mieux s’occuper de lui, le rangea parmi ses autres protégés. Il bénéficia de cet accès généreux qui ne pouvait se maintenir dans les généralités anonymes.
Pourtant Clarisse n’osa pas le faire inviter aux grandes réunions de la famille, car il n’était pas admis qu’on y amenât des étrangers, et elle s’exagérait elle-même les lois de la tribu. Elle ne tenait pas non plus à le livrer à la curiosité de tant de personnes. Elle mettait un point d’honneur à réaliser à l’insu des autres une œuvre dont, seule, elle concevait l’importance morale. Son amour-propre et sa conscience collaboraient ainsi à la tâche entreprise.
Sitôt le premier janvier passé, et obéissant à cette recrudescence de charité active, Clarisse expliqua à Hubert qu’elle voulait améliorer la situation matérielle de ses orphelines. Hubert sortit de son portefeuille une liasse de billets de banque.
--Tiens, fit-il.
Clarisse, reconnaissante de sa générosité, essaya de mieux dire sa pensée, car elle savait mal exprimer ses délicatesses, et il ne l’avait peut-être pas comprise.
--Inutile... Tu sais mieux que moi ce qui est nécessaire. Je ne te refuse pas l’argent, je te laisse l’exécution.
Et il partit pour son bureau, retrouver ses jouissances habituelles. Sa conscience, à lui, était satisfaite dès qu’il avait largement versé. Clarisse fut déçue: elle aurait voulu faire saisir à son mari l’intérêt nouveau que lui inspiraient les malheureux.
Elle se rendit à l’orphelinat et expliqua à la directrice les réformes qu’elle comptait introduire. Elle passa à travers un dortoir, s’enquit d’une petite qui était malade, donna des ordres. Ensuite, ayant réglé cette question, elle voulut s’occuper de l’autre, c’est-à-dire de Laurent Fabre-Gilles, puisqu’elle l’avait fait rentrer dans son plan général de bienfaisance. Mais pour cela il fallait le rejoindre, et lui faire sentir son autorité.
Elle manquait de renseignements sur lui. Elle lui prêtait un certain état d’esprit, qui correspondait à ce qu’elle souhaitait, mais elle ne pouvait le situer, ni se représenter les détails matériels de son existence. Elle pensa qu’elle le garderait mieux sous sa dépendance quand elle saurait où il habitait, où il fréquentait, ce qu’il faisait. Aussi résolut-elle d’aller constater quel air avait sa pension. Elle n’entrerait pas, elle regarderait simplement du dehors.
S’étant arrangée pour passer boulevard de la Cluse à une heure où elle savait le jeune homme au bureau, Clarisse s’arrêta sur le trottoir d’en face et considéra l’immeuble où il vivait. C’était une maison grise et sale. Au second étage, des lettres dorées, fixées au balcon, annonçaient l’endroit. Clarisse suivit des yeux la rangée de fenêtres aux rideaux blancs: laquelle était la sienne? Attirée, elle traversa la rue. Une vieille concierge, qui sortait avec un balai et un seau plein d’une eau dégoûtante, crut que Clarisse voulait entrer et s’effaça contre le mur. Alors Clarisse entra.
--Il faut que je sache, se disait-elle en montant l’escalier. Il s’est logé ici au hasard, il peut très bien être tombé sur des gens impossibles. Beaucoup de pensions abritent des étrangers suspects.
Au second palier, elle se demanda comment expliquer sa démarche. Bah! elle ferait semblant de prendre des renseignements pour une amie. Elle avait l’habitude, par ses visites de paroisse, d’aller questionner ainsi dans toutes sortes de maisons.
Elle sonna. Une dame âgée, aux cheveux blancs tirés avec soin jusqu’à un chignon tortillé, les épaules couvertes d’un petit châle de tricot, vint ouvrir:
--Vous désirez?
--Je viens voir si vous avez une chambre libre pour une personne à laquelle je m’intéresse, une amie.
La dame fit entrer Clarisse dans un vestibule sombre où l’air était chargé d’une odeur de cuisine. D’une chambre voisine venaient les cris aigus d’un violon: on eût dit que le musicien invisible suppliciait son malheureux instrument. Les deux femmes pénétrèrent dans un petit salon encombré de meubles en peluche, de poussiéreuses plantes vertes et d’innombrables photographies. La dame, accompagnée par les gémissements du violon, expliqua à Clarisse les prix, le régime de la pension, puis elle proposa:
--Si vous voulez voir une chambre pour vous rendre compte?
--Oui, certes.
Elles suivirent un corridor étroit où s’affirmait l’odeur de soupe qui remplissait tout l’appartement. Clarisse pensa qu’on allait peut-être lui montrer la chambre de Laurent Fabre-Gilles. Elle en éprouva, sur le moment, presque un remords: n’était-ce pas de l’espionnage? Mais sa curiosité s’excitait et l’entraînait à être indiscrète.
La dame ouvrit une porte. Clarisse vit un lit de fer aux draps en désordre, une table de nuit chargée de journaux et de brochures, au milieu du tapis des bottines crottées, et, dans un coin, un petit squelette.
--Nous avons ici un étudiant en médecine...
Suspendant sa torture, le musicien s’était arrêté de jouer. Il sortit dans le couloir. «Le Hongrois», pensa Clarisse. Et elle se sentit confuse, redouta l’arrivée inopinée de Laurent, voulut s’en aller.
--Madame me donne-t-elle son nom?
--Je vous écrirai.
Clarisse prit son air le plus Bourgueil pour passer sous les yeux du méchant violoniste, et partit.
Dans la rue, elle décida avec force que le jeune Fabre-Gilles devait déménager. Cette pension ne lui plaisait pas du tout: c’était sale, c’était triste, c’était vulgaire. Et comme il était retenu tout le jour au bureau et qu’il ne connaissait personne à Genève, c’était à elle, évidemment, de lui trouver autre chose. Elle se souvint que sa mère lui avait recommandé à Florissant deux demoiselles sans fortune qui prenaient des pensionnaires. Elle se dirigea tout de suite vers l’adresse indiquée.
Les demoiselles Moeuffre habitaient une petite maison à balcon de bois au bout d’un jardin très bien tenu. Elles-mêmes étaient aussi soignées que leur pelouse. L’une portait des lunettes d’acier, ce qui aidait à les reconnaître, car elles se ressemblaient étonnamment. Elles croisaient de façon identique leurs bras pointus sur des blouses de flanelle. Leurs visages jumeaux exprimaient la même timidité effarouchée; on eût dit deux perruches pareilles, rapprochées sur le même barreau.
La chambre qu’elles louaient était libre, leur dernière pensionnaire, une Anglaise, étant partie la semaine précédente.
--Une dame si charmante, dit la Moeuffre à lunettes, qui a beaucoup voyagé, et qui raconte si bien ses voyages.
Clarisse leur demanda leurs conditions. Elles répondirent vite, puis l’autre Moeuffre recommença la louange frémissante de l’Anglaise.
--C’est la veuve d’un officier des Indes. Elle appartient à une excellente famille de Sussex. Elle a été présentée à la cour.
La Moeuffre à lunettes joignait les mains en écoutant sa sœur. Toutes deux s’attendrissaient au souvenir de la disparue, et n’accordaient pas la moindre importance à qui la remplacerait. Un peu impatientée par ce verbiage, Clarisse déclara que leurs conditions conviendraient à M. Fabre-Gilles. Toutes deux poussèrent un cri:
--Comment, il s’agit d’un monsieur?
--Oui, un jeune homme.
--Un jeune homme!