Part 22
Elle dressa l’oreille. S’agissait-il de Laurent? Non, mais de Nicolas qui accompagnait ses parents. Tout le monde entra dans le salon.
--Ma chère Clarisse! fit Mme Henri Bourgueil avec une majestueuse compassion.
Le départ de Laurent... Dans cinq jours elle ne le verrait plus. Son existence, qu’il avait embellie si peu de temps, hélas! serait vidée de sa chère présence. Elle n’entendrait plus sa voix grave, son rire brusque, ce rire presque étouffé qui n’appartenait qu’à lui. Il partirait, et tout rentrerait dans l’ordre. Et il ne reviendrait pas, et elle demeurerait sans lui toujours malheureuse, en proie à des remords qui grandiraient d’année en année pour empoisonner jusqu’au souvenir même de ce triste amour. C’était un arrachement, une amputation que ce départ. Tout ce qui s’en allait d’elle-même avec lui, comment l’exprimer? Quel affreux sacrifice! Laurent, Laurent! Le cœur brisé, elle éclata en sanglots.
--Ma chère Clarisse, répéta Mme Henri Bourgueil, ne vous découragez pas. Votre père peut parfaitement surmonter cette crise. Tout n’est pas perdu.
Personne n’avait jamais vu pleurer Clarisse. Ce brusque bouleversement, si différent de sa maîtrise habituelle, remua les assistants qui mesurèrent là sa douleur filiale.
Le vieux Bourgueil, dans sa chambre aux volets tirés pour le garantir du soleil, secoué par des toux atroces, râlant parfois, anxieux de sentir l’air nécessaire se refuser de plus en plus à ses poumons, eut un désir: il voulut voir Nicolas Bourgueil, et son père l’accompagna au chevet du malade. L’entretien ne dura que quelques minutes. Mais quand les deux hommes revinrent, M. Henri Bourgueil dit, la gorge serrée:
--Mon pauvre frère...
Il ne détourna pas la tête devant l’évidence. Et même, tandis que les autres se concentraient sur la minute présente, il envisagea l’avenir, il ne put s’empêcher de voir dans ce même salon aux tapisseries bibliques, le prochain service funèbre. Esther au festin d’Assuérus, Abigaïl et Déborah mèneraient un deuil pompeux au-dessus de la foule recueillie. Sa pensée alla si vite qu’il ne s’aperçut pas qu’elle anticipait d’une manière inconvenante. «Qui présidera le service? se demanda-t-il. M. Lachault, sans doute... La disparition de mon frère fera beaucoup de bruit. Il y aura certainement un article de fond dans le _Journal de Genève_, des dépêches de tous les coins de l’Europe, des orateurs officiels au cimetière.» Et, quoique profondément affligé, sa vanité de mondain attaché aux cérémonies, à l’apparat, son souci protocolaire de remplir dignement son rôle, lui firent conclure: «Ce sera un grand enterrement.»
Nicolas se tenait droit et sérieux. Cette visite au moribond qui disputait sa noblesse et sa fierté aux affres de l’étouffement, l’avait ému sur lui-même aussi bien que sur son oncle. C’était lui qui était destiné à devenir le chef de la famille. A l’heure où le seul mâle de la branche aînée allait disparaître, il gagnait une importance disproportionnée à sa personne. On avait voulu l’associer à ces instants solennels, et il s’efforçait de porter dignement le poids de sa fonction. Un jour, il serait le maître du nom, un jour viendrait donc se grouper derrière lui, avec son esprit de corps, ses armoiries, ses traditions, ses vertus, ses richesses,--la famille. Il se composa une expression d’héritier présomptif, imprégnée de majesté simple, où l’on reconnaissait la ressemblance de sa mère.
Tout le monde s’était réuni autour de Clarisse, laissant Mme Bourgueil à son larmoiement. Les voix se faisaient graves, les visages soucieux. Clarisse avait essuyé ses larmes, et répondit avec netteté aux questions.
--Quand revient le docteur?
--A quatre heures.
--La fièvre?
--Elle a baissé.
--Souffre-t-il beaucoup?
--Oui. On attend des ballons d’oxygène qui le soulageront.
L’oncle Amédée survint, l’air atterré:
--Je ne savais pas, balbutia-t-il, je ne savais pas...
Il ne demanda rien, il vit bien aux figures qu’on était très anxieux. Il s’assit près de Clarisse et la regarda en attendant ce qu’elle déciderait. Être à ses côtés, c’était le meilleur réconfort. M. Henri Bourgueil aussi rapprocha sa chaise et le cercle d’inquiétude fut plus étroit. Clarisse sentit avec angoisse que tous ces gens venaient, comme à l’ordinaire, lui demander instinctivement un appui. Ils attendaient d’elle une direction morale, une parole de vérité et de raison, une attitude qui serait l’attitude juste et qu’ils pourraient copier. Or ce rôle qu’elle avait joué toute sa vie, d’être l’inspiratrice et le guide, elle devenait incapable de le tenir au moment suprême. Ils ne savaient pas qu’elle était toute faible, désorientée, victime d’un débat cruel. Avec un grand effort, elle essaya de cacher le contre-coup violent de son amour et de sa douleur. Elle ne put le dissimuler tout à fait. Mais ils prirent pour le témoignage d’une émotion légitime les marques sur son visage du désespoir et de la honte. Et ils continuèrent à trouver en elle les forces dont ils avaient besoin.
Hubert entra dans le salon. Il venait de chez son beau-père. A l’interrogation muette de tous les assistants retournés vers lui, il répondit par un signe de tête découragé et en écartant les bras de son corps, comme s’il renonçait à l’espoir. Alors Clarisse se leva. Elle imagina qu’un dernier sacrifice offert au Maître tout-puissant de la vie et de la mort, pourrait sauver son père. S’adressant à ceux qui comptaient sur elle, elle dit, d’une voix claire, presque sa voix paisible et heureuse d’autrefois:
--J’ai un mot à écrire.
Elle prit sur le bureau de Mme Bourgueil une feuille de papier et écrivit: «Mon père est mourant, partez sans jamais me revoir. Oubliez-moi comme je vous oublie.» Elle rédigea l’adresse: «Monsieur Laurent Fabre-Gilles, chez Mademoiselle Moeuffre, route de Florissant.» Puis elle colla un timbre et sortit prier le domestique de porter la lettre à la boîte.
Du vestibule elle gagna la salle à manger. Elle avait des faiblesses dans les jambes, et par instants la tête lui tournait. «Il faut que je prenne quelque chose», dit-elle tout haut. Justement, sur un dressoir, il y avait une assiette de gâteaux. Elle s’assit et se mit à les manger.
Hubert vint la rejoindre, et d’un air maussade:
--Le docteur est arrivé... Ta mère se tient chez ton père... Bien entendu je resterai en ville ce soir. Je ne puis coucher à l’appartement, n’est-ce pas? Non. J’irai à l’hôtel... Je repasserai au bureau avant dîner... Ah! j’oubliais: le petit Fabre-Gilles nous quitte, il est rappelé à Nîmes. Il partira dans quatre ou cinq jours.
Clarisse mangeait toujours les gâteaux. Elle eut un frisson.
--Il fait froid ici, dit-elle.
--Froid..., fit Hubert d’un air prodigieusement étonné.
Il s’arrêta brusquement tandis qu’un bruit de paroles confuses arrivait du salon. Clarisse se leva. Ils restèrent un instant à se dévisager sans se voir, puis se retournèrent vers la porte. Nicolas venait d’apparaître sur le seuil. Il était grave et intimidé. Il ne dit rien. C’était inutile: ils avaient compris.
(1914-1916.)
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