La puritaine et l'amour

Part 19

Chapter 193,808 wordsPublic domain

Clarisse, au départ de tous ses invités, lui parut tout à coup très agréable. Elle ne chercha pas à se soustraire. Seulement, elle l’accueillit avec une froideur qu’il mit, comme d’habitude, sur le compte de son tempérament. Elle céda, mais ne consentit à rien dans l’intimité dans son cœur. Son mari ne se douta pas de ses refus intérieurs, de sa résignation hostile, et qu’ainsi, dans la limite du possible, elle demeurait fidèle à Laurent.

Pourtant ce divorce mental était illusoire, et Clarisse dut constater la vanité de sa tentative. C’était à une heure tardive de la nuit. Hubert s’approchant de la fenêtre, poussa les volets pour laisser entrer l’air nocturne, et s’accouda au rebord... Clarisse crut revoir Laurent. Le même geste, la même heure, et pourtant il s’agissait d’un autre. Lequel des deux venait-elle donc de tromper? Jamais l’idée de son adultère ne lui apparut avec plus d’évidence qu’en cette minute, et avec son mari... Elle ne put que lui murmurer de refermer les volets, afin d’interdire cette chambre aux reproches silencieux du clair de lune.

* * * * *

Un soir qu’ils se tenaient sur la terrasse, Clarisse dit tout à coup à Hubert:

--Ne trouves-tu pas que ce grand sapin, au milieu de la pelouse, gâte la vue? Et puis il fait du tort aux chênes.

Hubert lui répondit exactement ce qu’elle avait répondu à Laurent:

--Ce sapin est très beau. D’ailleurs c’est un mélèze, un mélèze argenté.

--Je te propose de le couper.

--Couper le mélèze! Mais je l’ai toujours vu là.

--Qu’importe. Coupons-le.

--A quoi penses-tu, Clarisse? C’est mon père qui l’a planté. Jamais je ne toucherai à ce que mon père a fait ici.

--Pourquoi donc? Sommes-nous liés par les actes de nos parents?

--Certainement, répondit Hubert d’un ton bourru. Je considérerais comme une inconvenance de couper ce mélèze. D’ailleurs, c’est bien simple, je ne le couperai pas. Je ne le couperai pas.

--Il est fort laid, pourtant.

--Qu’est-ce que cela me fait? repartit Hubert avec innocence.

Un peu dépitée de ne pouvoir obéir à Laurent, Clarisse voulut le défendre sur un autre terrain. Après un silence, elle demanda:

--De quoi voulais-tu me parler l’autre soir, à propos du petit Fabre-Gilles? Tu m’as dit que nous en recauserions.

--Oui, parlons-en. Je t’ai déjà dit combien me déplaît sa façon de travailler. Il semble ne s’intéresser en rien à ses occupations. Si l’on veut réussir dans les affaires, il faut s’y consacrer avec sérieux. Elles exigent une sorte de vocation...

--Eh bien, fit Clarisse interrompant son mari, il n’a pas la vocation, voilà tout. Toi tu l’as, tu te transformes à ton bureau, tu y vis plus complètement qu’à ton foyer même, alors n’est-ce pas...

Elle s’arrêta, inquiète d’apporter dans ses phrases le reflet direct des paroles du jeune homme. Hubert demanda en grognant:

--Pourquoi me parles-tu de moi?

--Je voulais dire que ce petit n’ayant pas le goût des affaires ne peut pas s’y intéresser autant que toi, qui es chef de maison.

--Comment sais-tu qu’il ne l’a pas?

--Il me l’a dit.

Clarisse, tout à son projet de rendre justice au jeune homme, triompha. Hubert poursuivit:

--Je souhaite qu’il ne t’ait pas informé également de ses diverses «vocations».

--Je ne comprends pas.

--Ma chère Clarisse, ton indulgence et ton honnêteté t’aveuglent parfois. Tu t’es occupée avec beaucoup de zèle de Fabre-Gilles, je me plais à le reconnaître, mais je t’avertis que c’est un vaurien...

--Quoi?

--Tu penses bien que j’ai voulu savoir pourquoi il manquait si souvent le bureau. Je l’ai fait surveiller.

--Ce n’est pas très délicat.

--Pardon, son père m’en avait chargé, et toi-même tu m’as fait comprendre que nous étions responsables. Quand j’ai su ce que je voulais savoir...

--De quoi s’agissait-il?

--Oh! de rien qu’on puisse raconter à une honnête femme... Quand j’ai su ce que je voulais savoir, j’ai fait venir l’intéressé dans mon cabinet, et je l’ai secoué d’importance.

--Il ne me l’a pas dit.

--Il ne te dit pas tout... J’avais ainsi rempli mon devoir. A lui désormais de prendre garde. Mais depuis j’ai découvert quelque chose de plus grave.

--Quoi donc?

--Je reste toujours dans les bureaux après le départ des employés. Hier, en traversant la salle où travaille Fabre-Gilles, je vois sous sa chaise une lettre; je la ramasse, elle lui était adressée. Ma foi, j’y ai jeté un coup d’œil.

--Comment, Hubert, tu as fait cela? Mais c’est très mal.

--Oui, je sais bien, c’est très mal. Je me le suis dit après. Mais ce garçon m’est profondément antipathique. La lettre était de son frère qui lui conseillait de pousser à fond une intrigue dans laquelle Fabre-Gilles est engagé avec une femme mariée. Une femme mariée! A son âge! N’est-ce pas un peu fort? Ses fredaines, je les lui passais, mais une femme mariée... ce n’est plus de la polissonnerie. Tiens, voilà la lettre.

--Quelle est cette femme? demanda Clarisse anxieusement.

--Je ne sais, il ne dit pas son nom... Mais ce doit être une femme comme il faut...

Clarisse se leva, gagna le salon et lut la lettre à la lumière. Le frère de Laurent le félicitait de son aventure. Il ne nommait pas la complice, mais par certaines allusions où elle se devina, Clarisse reconnut que Laurent l’avait exactement décrite. Elle lut, le cœur serré d’angoisse et de tristesse. Comment avait-il pu révéler ces choses? Et quel danger il lui faisait courir.

--Eh bien? demanda Hubert qui l’avait rejointe.

--Tu as raison, répondit-elle.

--N’est-ce pas? Reconnais-tu la femme?

Clarisse leva les yeux vers son mari, prise d’une soudaine terreur. Il se tenait tout près d’elle et la dévisageait. Comme elle n’osait répondre, il insista:

--Relis la lettre, tu devineras peut-être...

Elle recommença sa lecture: le papier tremblait entre ses doigts, les phrases lui parurent transparentes. Elle s’assit, se sentit pâlir comme une accusée.

--Mais je ne sais...

--J’ai bien peur de comprendre, fit-il.

Cette fois elle était perdue. Elle redressa la tête et, sur un ton bref, lui dit de s’expliquer sans réticences. Il se pencha vers elle, lui saisit le bras et murmura:

--Fanny...

Clarisse avait eu trop peur. Brusquement rassurée, elle se sentit toute molle, avec une envie de pleurer. Un mot de plus, dans cette lettre fatale, une allusion plus directe, auraient peut-être suffi à mettre son mari sur la piste. Et alors! Pour la première fois de son existence, elle connut l’horreur d’être découverte, compromise, condamnée. Aucune excuse, aucune explication n’attendriraient Hubert. Cet homme qui n’admettait pas qu’on coupât un arbre puisqu’il avait été planté par son père, n’admettrait jamais la suprême dérogation à la loi de famille que Clarisse avait commise. Elle le regarda, il lui parut un ennemi et un juge, qui la frapperait sans rémission s’il connaissait la vérité.

--Fanny ou une autre, tu n’as pas le droit de savoir qui est cette femme, répondit-elle.

Ensuite, avant qu’il pût intervenir, elle déchira la lettre en petits morceaux.

--Que fais-tu? s’écria Hubert. Cette lettre ne t’appartient pas... Je comptais la remettre à sa place.

Clarisse ne put s’empêcher de hausser les épaules.

Plus tard, Hubert revint sur la question. Il se solidarisait avec ce mari outragé qu’il ne connaissait pas. Il était offensé dans sa dignité, dans son besoin d’ordre et de décence.

--Ce qui me tracasse, grommela-t-il, c’est l’idée de Gaillardoz. Mais je ne puis en parler à Fabre-Gilles: je ne veux pas avouer à ce gamin, à ce polisson, que j’ai lu une lettre qui ne m’était pas destinée... Une femme mariée! A son âge!

Clarisse conserva le souvenir de son angoisse affreuse. La possibilité de la catastrophe l’avait effleurée et elle avait entrevu, tout à coup, des conséquences que le seul raisonnement ne lui avait pas rendues aussi sensibles. La perspective du mal qu’elle aurait ainsi causé à son mari, aux siens, de la honte qui l’aurait salie à jamais, et peut-être du scandale public, cette perspective l’engagea à ensevelir sa faute au plus profond. Le mensonge ne l’effraya plus: c’était sa seule ressource. Il fallait mentir pour protéger son amour, pour protéger son nom qui ne pouvait être mêlé à une aventure. L’idée d’un aveu afin d’obtenir son pardon, ne lui vint jamais. Ce qu’elle voulut, de toutes ses forces, ce fut le secret, un secret total comme la tombe, qui enveloppât son amour d’un silence absolu et d’un mystère indéchiffrable.

Aussi se mit-elle à se surveiller davantage. Jusque-là sa bonne foi lui avait fait courir bien des risques. Elle apprit à calculer sa conversation, à dissimuler ses pensées. Chaque soir elle guettait le visage de son mari et ses moindres phrases pour savoir s’il rapportait d’autres révélations sur Laurent. Certains jours, elle croyait découvrir chez lui des allusions qui la bouleversaient. Elle ne reparla plus du tout du jeune homme, sinon en passant, mais sans s’attarder, et avec la crainte obsédante de se trahir. Et sa passion s’exalta à se sentir menacée.

* * * * *

Clarisse commença de grandes promenades à pied dans la campagne, pour calmer l’inquiétude qui ne l’abandonnait plus et qui lui faisait redouter une imprudence de Laurent, ou une brusque illumination de Hubert. Au retour d’une de ces marches, et comme elle approchait de la Cômerie, elle rencontra sa tante Henri Bourgueil avec son fils Nicolas. C’était à une croisée de routes et Clarisse les vit s’approcher: la mère, un peu lourde, mais toujours belle, s’avançant noblement,--le fils, très droit, tête nue et les cheveux en désordre, plus vif, allant d’un pas élastique, puis revenant à sa mère et se tournant sans cesse vers elle pour la consulter.

--Nous arrivons par les bois, dit Mme Bourgueil. Une longue course, je t’assure. J’avais promis ma journée à Nicolas, et je voulais tenir parole avant son départ.

--Son départ?

--N’as-tu pas reçu mon mot?

Clarisse se souvint alors que sa tante lui avait écrit quelques jours auparavant, au sujet de son fils.

--Je te demandais, continua Mme Bourgueil, si tu pouvais me donner des renseignements sur Penzance, en Cornouailles, où nous allons l’envoyer. Nous en avons reçu d’un autre côté, et il partira dans huit jours.

--Êtes-vous content de ce voyage? fit Clarisse au jeune homme.

Ses yeux brillèrent de joie dans son visage rougi par le soleil, criblé de taches de rousseur.

Toujours sereine et reprenant sa marche aux côtés de Clarisse, Mme Bourgueil raconta de quelle manière ses trois autres fils emploieraient leurs vacances. François avait loué avec deux de ses amis un petit bateau à voiles et ils comptaient vivre sur le lac, en navigateurs et en robinsons. Le troisième, Jean-Pierre, irait faire des courses de montagne. Le quatrième, Michel, qui avait dix ans, resterait à la maison; il était féru d’histoire naturelle et collectionnait des pierres, des papillons et des fleurs.

--Ils grandissent, fit cette mère heureuse, ils prennent des forces, ils sont joyeux tous les quatre.

--Et, dit Clarisse que cette conversation ennuyait un peu, ils travaillent à votre entière satisfaction, n’est-ce pas?

--Oh, le travail, tant pis. A quoi bon se fourrer trop de choses dans la tête. L’essentiel est qu’ils se portent bien. N’est-ce pas ton avis?

Clarisse acquiesça de la tête et l’autre reprit, dans sa triomphante certitude maternelle:

--Ils ont toujours vécu le plus possible en plein air. Je sais que dans la famille on les trouve sauvages. Mais ce sont des garçons endurants, qui savent se tirer d’affaire tout seuls, et surtout qui ne mentent jamais. Je voudrais qu’ils deviennent des hommes, c’est-à-dire qu’ils soient braves et loyaux.

Nicolas marchait devant les deux femmes de son pas souple, sans écouter leurs paroles, et guettant au ciel le vol d’un ramier.

Clarisse le regarda, songea qu’il avait juste l’âge de Laurent, et les compara. Ainsi, elle s’était éprise d’un contemporain de ce garçon dégingandé, bien ignorant des troubles et des duplicités de l’amour... Et pourtant, qui sait? Peut-être dissimulait-il, comme l’autre, sa nature véritable; peut-être avait-il, comme l’autre, une maîtresse! Elle le souhaita, tout à coup, par dépit des éloges que lui décernait sa mère. Puis elle renonça à cette hypothèse absurde: Nicolas revenant vers les deux femmes afin de leur montrer un caillou de couleur qu’il avait ramassé pour Michel, Clarisse dut reconnaître l’expression puérile de son visage.

Lorsqu’il fut reparti en avant, Mme Bourgueil reprit, baissant la voix:

--Ce n’est pas sans appréhension, pourtant, que je le vois nous quitter. J’ai d’excellents renseignements sur les personnes qui le prendront en pension. Mais qui va-t-il rencontrer là-bas? Crois-tu qu’il faille s’en inquiéter?

--Mais non.

--On me dit que les jeunes filles anglaises sont fort lancées. Et s’il allait tomber sur une aventurière!

--Il est bien jeune.

--Ah! ma pauvre amie, c’est justement ce qui me trouble. Le moindre prétexte peut servir à ces femmes. Elles pourraient acquérir de l’influence sur Nicolas, et lui faire bien du mal. Il est si inexpérimenté!

--Voilà une lacune de l’éducation qu’il a reçue, dit Clarisse avec une ironie mauvaise.

--Crois-tu? demanda Mme Bourgueil très sérieusement. Ah! celles qui nous prennent nos fils sont nos pires ennemies.

--Pourtant, reprit Clarisse décidément agacée par sa tante, il arrive une heure dans la vie de tout homme où l’amour filial doit céder la première place à l’autre amour, qui est le vrai.

Mme Bourgueil, sans lui répondre, songea: «Elle n’a pas d’enfants.»

Et Clarisse se représenta que Nicolas rencontrerait en Angleterre une femme comme elle, et qu’elle l’aimerait comme elle aimait Laurent, qu’ils connaîtraient ensemble, comme eux, d’ardentes délices, et qu’il reviendrait, au bout de ses deux mois de vacantes, pareil à Laurent. Et sa mère, sa mère orgueilleuse de sa royauté, ne saurait pas que son fils ne lui appartiendrait plus. Il garderait dans son cœur un poignant souvenir que tous les baisers maternels ne pourraient effacer... Puis, comme sa tante continuait de parler, Clarisse se sentit gênée: Mme Bourgueil lui confiait ses appréhensions et ses projets, et elle ne se doutait pas que sa nièce avait passé à l’ennemi.

La visite de Mme Bourgueil laissa à Clarisse une sorte de rancœur. L’honnêteté familiale, le bonheur maternel qui transparaissaient dans les propos de sa tante, rendit douloureux le retour qu’elle fit sur elle-même. Elle reconnut combien elle était devenue étrangère à ceux qui lui touchaient de plus près. Ils n’avaient plus de langage commun. Comment aurait-elle pu faire comprendre à son interlocutrice l’univers de sentiments nouveaux où elle avait pénétré? Là encore, il fallait se taire, dissimuler le plus soigneusement possible ce qu’elle ne pouvait faire partager. Par minutes, une vraie nostalgie de sa vie ancienne la tourmentait: jadis, elle avait une âme de cristal. Et puis elle se reprocha ces regards jetés en arrière, alors que son choix était définitif. Il fallait maintenant jouer courageusement la partie jusqu’au bout. Laurent l’avait fait renoncer à bien des joies simples, à sa franchise, mais il lui avait apporté des plaisirs dont elle n’était pas encore rassasiée. Et le souvenir du jeune homme revint brûler son sang. Ses hésitations, ses regrets se dissipèrent. Elle eut envie de se rapprocher de lui, puisqu’il était sa justification, de l’évoquer, dans cette Cômerie retombée au calme des après-midi d’été, et qui semblait oublier l’amour dont elle avait reçu, trois nuits durant, la confidence.

Ce fut dans ces sentiments qu’un matin, vers onze heures, Clarisse vit arriver le vieil Amédée Roset.

--Je viens vous demander à déjeuner, expliqua-t-il en s’avançant à petits pas sur la terrasse.

--Quelle bonne idée, s’écria Clarisse.

Elle aimait ce vieillard modeste qui lui montrait toujours une attentive courtoisie. Et lui se trouvait ragaillardi auprès de cette nièce qui représentait à ses yeux l’image du bonheur. Il s’éventa avec son chapeau de paille, un chapeau de forme démodée, bordé d’un galon d’étoffe, et qu’il traînait depuis des années avec lui. Il contempla la pièce d’eau, la pelouse, les chênes, et soupira d’aise.

--Ah le bel endroit, murmura-t-il... La dernière fois que j’y suis venu, c’était au printemps, avec vous et M. Fabre-Gilles. Vous vous en souvenez?

--Mais oui.

--C’était une des premières journées tièdes de la saison. La maison était encore froide, mais elle se réchauffait au soleil. Vous avez fait allumer le poêle de la salle à manger...

--Oui, murmura Clarisse.

Il se carra dans son fauteuil d’osier, étala avec soin la cravate flottante à pois qu’il avait mise pour la circonstance, et reprit:

--Je ne l’ai pas revu, M. Fabre-Gilles. Il m’avait fait une très bonne impression. C’est un jeune homme bien élevé. Au retour, dans la victoria, il me remettait tout le temps la couverture sur les genoux.

Clarisse fut reconnaissante à son oncle d’appeler Laurent «monsieur». Et ses paroles réveillèrent dans sa mémoire cette journée si précieuse à son cœur. Elle voulut en entendre encore parler.

--Vous rappelez-vous, dit-elle avec un sourire, votre indignation au sujet des mansardes?

--Quoi? demanda-t-il en penchant l’oreille.

--Les mansardes, répondit-elle tandis qu’elle tendait la main vers la maison.

--Ah, fit-il en croyant saisir, la chambre rouge où nous sommes entrés... Oui, je me souviens. Vous vous êtes accoudée à la fenêtre avec M. Fabre-Gilles et vous avez causé. Je ne pouvais pas vous entendre.

Il parlait sans malice, et Clarisse, qui le savait, jouissait de l’écouter. Elle lui dit que c’était dans cette chambre même qu’avait logé dernièrement le jeune homme. Il dodelina de la tête avec intérêt; il accordait de l’importance aux moindres détails de la vie des autres, et il les recueillait afin d’en enrichir son existence pauvre. Clarisse lui raconta le séjour de Laurent, pour le plaisir de prononcer tout haut son nom et de ne rien craindre, soulagée d’exprimer son secret sans pourtant le trahir, et trouvant le confident idéal dans ce vieux sourd respectueux qui ne comprenait pas la moitié de ce qu’elle disait.

Sur ces entrefaites, sa mère appela Clarisse au téléphone.

--Ton père n’est pas bien, dit-elle, cela m’inquiète.

--Oui, Hubert m’a raconté. Mais ce n’est rien, n’est-ce pas?

Sa mère lui donna quelques détails et Clarisse se reprocha de ne pas avoir accordé d’importance à cette indisposition. Elle écouta avec plus d’intérêt encore quand sa mère ajouta:

--Viens donc nous faire visite. Il y a des siècles que je ne t’ai vue.

--J’irai demain, s’écria Clarisse.

Le soir, elle communiqua son projet à Hubert.

--Tu as raison, dit-il. Il me semble que tu as négligé tes parents ces dernières semaines.

Elle décida de prendre le train de deux heures; elle monterait tout de suite au Bourg-de-Four; Hubert viendrait la chercher pour rentrer. Et tous ces préparatifs lui étaient dictés par l’envie grandissante de se rapprocher de Laurent. En allant à Genève, elle risquait de le rencontrer, elle était sûre même qu’elle le rencontrerait... Le revoir! Comment avait-elle attendu jusque-là?

Elle ne put s’empêcher de trahir son agitation. Hubert, qui l’observait, mit cette nervosité sur le compte des chaleurs.

XXIII

Quoiqu’elle eût dit qu’elle prendrait le train de deux heures, Clarisse, le lendemain, et sitôt Hubert parti, pensa qu’il serait bien long d’attendre toute la matinée, et elle prit celui de dix heures. Enfin, elle quittait sa solitude! Les rues de la ville, écrasées de soleil, lui parurent plus délicieuses que des chemins de forêt. C’était là que vivait Laurent. A chaque tournant de rue, elle pensa le rencontrer. Elle s’arrangea pour passer devant le bureau, elle lut la plaque de cuivre scellée à la porte: _Damien et Cie_. Qui sait? Laurent allait peut-être sortir, juste à cette minute... Elle souriait d’aise en se rappelant sa silhouette et sa voix. Elle se réjouissait de lui reparler, de renouer leurs existences à leur dernier entretien et de combler ainsi le vide des heures qu’ils avaient vécues loin l’un de l’autre. Aussi arriva-t-elle chez ses parents pleine de bonne humeur. Mais là elle trouva tout le monde consterné.

--Le médecin sort d’ici, expliqua Mme Bourgueil, il demande une consultation pour demain.

--Comment, c’est donc grave?

--Oui, ma pauvre enfant, c’est grave...

Sa mère essuya une larme. Clarisse dut s’asseoir: le salon aux tapisseries bibliques tournait autour d’elle. Ainsi, tandis qu’elle n’avait songé qu’à elle-même, son père...

--Mais enfin, s’écria-t-elle avec irritation, pourquoi ne m’a-t-on pas prévenue?

--C’est ton père lui-même qui s’y est opposé. Tu sais comme il est autoritaire. Il prétend que ce n’est rien, et il répète tout le temps: je ne veux pas qu’on ennuie Clarisse...

--Mais il fallait me prévenir sans lui le dire...

--Je n’ai pas osé tout de suite. Hier, je me suis décidée à te téléphoner, mais je ne voulais pas t’inquiéter non plus.

Elle se tourna vers Jimmy qui, la gueule ouverte, riait au milieu de cette tristesse, et elle le caressa pour se consoler elle-même. Alors il redoubla de gaieté. Clarisse demanda ce qu’avait dit le docteur. Les explications embrouillées de sa mère la rassurèrent beaucoup.

--D’ailleurs, ajouta-t-elle, votre médecin est toujours très noir. En somme, ce n’est qu’une bronchite.

--Oui, mais la consultation!

Mme Bourgueil donnait au terme plus qu’à la chose elle-même une importance considérable. Il l’impressionnait sans qu’elle en comprît toute la portée.

--La consultation n’est qu’une mesure de précaution, répliqua sa fille. Je vous assure, vous exagérez vos inquiétudes.

--Mais le mal a si vite empiré. Depuis hier!

--Vous connaissez la résistance de papa. Il est très solide. Il a déjà eu souvent des bronchites.

--Il n’a jamais eu autant de fièvre, Clarisse!

--A son âge, on a plus facilement de la fièvre. Cela ne signifie rien.

Clarisse ne cédait pas uniquement à l’instinct de contredire. Mais depuis le matin, elle était portée par un élan d’optimisme et elle voulait demeurer dans cet état d’esprit. Résolue à ne pas se frapper, elle était certaine que les choses s’arrangeraient.

Elle pénétra chez son père. Elle le trouva respirant avec peine, maigre dans sa chemise, et comme perdu au fond d’un vaste lit solennel qui remplaçait le lit de camp où il couchait d’habitude. Son grand nez, un peu pincé, pointait vers le plafond. Ses cheveux gris, d’ordinaire ramenés en coup de vent de chaque côté de la tête, étaient emmêlés et sans éclat. On l’eût dit plus rapproché de la moyenne humaine, plus familier, à l’instar d’un orateur descendu de la tribune ou d’un acteur sorti de scène.

--Eh bien! fit-il avec un faible sourire, me voilà couché.

Elle lui prit la main, il se redressa pour mieux marquer son affirmation et dit:

--Ce n’est rien du tout... Tu sais comme est ta mère... Tout de suite inquiète... Elle a voulu un second docteur!

Clarisse l’embrassa sur le front. Elle éprouva pour son père, en cet instant, une immense tendresse. Lui qu’elle avait toujours considéré debout, elle s’affligea de le voir couché, atteint. Mais elle ne pouvait admettre que M. Bourgueil, qui était un des personnages principaux de sa vie, fût menacé.

--Comment vous sentez-vous?

--Pas mal du tout, je t’assure.

Elle ne demandait qu’à le croire. Elle voulut trouver une raison encore de se réconforter, et l’interrogea:

--Avez-vous faim?

--Guère...

Alors elle conclut:

--Après tout, il vaut mieux que vous ne vous chargiez pas l’estomac.

Et comme il sourit de nouveau, elle sourit à son tour.

--Eh bien? fit Mme Bourgueil quand Clarisse sortit de la chambre.

--Eh bien!... il ne m’a pas fait mauvaise impression... Mais c’est vous, m’a-t-il dit, qui avez réclamé la consultation...

--Du tout. Nous le lui avons fait croire afin de ne pas le frapper. En réalité, c’est le docteur lui-même qui la réclame, et au plus vite.

--Ah!...