Chapter 25
JULIE, ARISTE, ORGON, LE MARQUIS, LISETTE.
JULIE, à Ariste.
Je ne puis m'empêcher de vous demander, monsieur, pour quelle fête on a rassemblé ici ce nombre infini de musiciens.
LE MARQUIS.
C'est moi qui les ai amenés, mademoiselle, pour célébrer le plus beau de nos jours.... Mais on me tient ici des discours étranges! Je vous prie d'éclaircir hautement le fait. On dit qu'un autre que moi est le héros de la fête.... (En riant.) Ah ! rassurez-moi, de grâce.
Orgon, à Ariste.
Ecoutons.
JULIE, au marquis.
Les discours qu'on tient à présent me touchent peu. Je renonce à tout engagement: mais il est vrai qu'un autre que vous avoit quelque empire sur mon coeur.
ORGON, à part.
Ah! ah!
JULIE.
C'est un empire qu'il méprise.... Je ne prends plus le change sur sa conduite. La fierté et la modestie gardent également le silence.
ORGON, à part.
J'entends bien le reproche.
LE MARQUIS, à Julie.
Quoi! déguiseriez-vous toujours ce que vos yeux m'ont répété tant de fois, et ce que votre main vient de me confirmer?
ORGON.
Chanson.
JULIE, au marquis.
A l'égard de la lettre, votre erreur est excusable. Aussi n'est-ce pas ma faute si elle vous a été envoyée.... Cependant, vous devez avoir vu clairement qu'elle n'étoit pas écrite pour vous.
ORGON, au marquis.
Cela est positif.
LE MARQUIS.
Voilà un petit caprice aussi bien conditionné, et poussé aussi loin.... Oh! qu'on me définisse à présent les femmes!
ORGON.
Allez, allez, mademoiselle n'a point de caprices.... (A Julie.) Vos attraits sont brillants, adorable personne! et si fort au-dessus de tout ce que l'histoire et la fable nous vantent qu'il n'étoit pas naturel qu'un homme de soixante et dix ans....
LE MARQUIS, l'interrompant.
Qu'est-ce que dit donc mon oncle? Est-ce qu'il perd l'esprit?
ORGON, à Julie.
Il étoit, dis-je, peu naturel qu'un homme septuagénaire regardât ces attraits comme un bien qui pût lui devenir propre : mais, de même qu'Eson fut rajeuni par les charmes de Médée, vos charmes enchanteurs....
LE MARQUIS, l'interrompant.
Ah! miséricorde! Quoi! mon oncle a des prétentions? Il y a de quoi mourir de rire!
JULIE, à Orgon.
L'âge, même aussi avancé que le vôtre, n'est point un défaut, selon moi, monsieur...
ORGON, l'interrompant.
Vous êtes bien obligeante.
JULIE.
Mais ce n'est pas non plus un mérite assez recommandable pour qu'il me tienne lieu de l'inclination que je n'ai point pour vous.
ORGON.
Comment?
LISETTE, à part.
Que veut dire ceci?
LE MARQUIS, à Orgon.
Cela est positif, mon oncle, et très positif.
ORGON, à Julie.
Excusez mon erreur. (A part.) Cette fille-là a quelque chose d'extraordinaire.
LE MARQUIS, riant.
Ah! ah! ah!
ARISTE, à part.
Ce que je vois, et le souvenir de ce qui s'est passé, me force à rompre le silence.
LE MARQUIS.
Qu'est-ce que c'est?
ARISTE, à Julie, en se jetant à ses genoux.
Ah! Julie, refusez donc aussi cet Ariste, qu'une passion sincère oblige à se jeter à vos genoux; qui, jusqu'à présent, n'a osé se livrer à un espoir trop flatteur, ni vous découvrir ses sentiments, parce qu'il se croit cent fois indigne de vous, mais qui, de tous les hommes, est le plus passionné.
LE MARQUIS, éclatant de rire.
Ah! monsieur veut aller aussi sur mes brisées? Mais, mais l'aventure devient trop bouffonne.
LISETTE, à part.
Notre tuteur amoureux!
JULIE, à Ariste.
J'ai dit que je renonçois à tout engagement...
LE MARQUIS, l'interrompant.
Oui, et dans le fond il n'en est rien.
JULIE, à Ariste.
Je viens de refuser Orgon et le marquis: l'un m'accuse de caprice, l'autre de singularité. (En souriant.) Un troisième refus m'attireroit sans doute un reproche plus sensible. (Lui présentant la main pour le relever.) J'accepte votre main, Ariste.
ARISTE, se relevant.
C'est in bonheur inattendu, auquel je me livre tout entier.
ORGON, à part.
Parbleu! j'en suis ravi, et pour cause. (Au marquis.) Eh bien ! notre cher neveu, êtes-vous content du personnage que vous m'avez fait jouer ici?
LE MARQUIS.
Que voulez-vous, monsieur, que je vous dise? Le dépit a fait faire des choses extraordinaires, et il y a, dans tout ceci, moins de changement qu'on ne se l'imagine.
(Il va chercher les musiciens et les danseurs dans la coulisse.)