La Pupille

Chapter 15

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JULIE, ARISTE.

JULIE.

Vous me voyez revenir, monsieur, quoique je vous aie quitté avec assez de vivacité. J'ai fait réflexion que ce pouvoit être un sage motif dans celui que je veux avoir pour époux, qui le fait douter de mon penchant. Je voudrois répondre aux objections qu'il pourroit me faire, et l'assurer combien il est digne de mon estime.

ARISTE.

Je n'ai pas bien compris quelle espèce de dispute il pouvoit y avoir entre vous et le marquis, mais je ne puis que vous engager tous deux à vous réconcilier au plus tôt. La sympathie est une loi impérieuse à laquelle on veut en vain se soustraire, et quelque réflexion que la raison nous inspire, il faut céder au trait qui nous a frappés, quand le destin le veut.

JULIE, à part.

Il est toujours dans l'erreur, et je n'ose encore l'en tirer.

ARISTE.

Me sera-t-il permis de le dire? Je sens bien ce qui fait votre peine. Vous craignez que le monde ne soit pas aussi convaincu du mérite du marquis que vous l'êtes; et, à mon égard, il faudroit qu'il fût plus parfait pour qu'il me parût digne de vous. Mais enfin le penchant que vous avez pour lui me le fait respecter, et le justifie devant moi de tous ses défauts.

JULIE.

Vous me conseillez donc de le prendre pour époux?

ARISTE.

Je vous conseille, comme j'ai toujours fait, de ne consulter que votre coeur.

JULIE.

Si vous me conseillez de ne consulter que mon coeur, je suivrai votre avis. Je suis, pour la dernière fois, résolue de découvrir mes véritables sentiments; mais comme il en coûte toujours infiniment à les déclarer, je cherche quelque innocent stratagème, et je pense qu'une lettre m'épargneroit une partie de ma honte.

ARISTE.

Eh bien! écrivez. Il est permis d'écrire à un homme que l'on est sur le point d'épouser. Une lettre, effectivement, expliquera ce que vous n'auriez peut-être pas la force de dire de bouche, et l'explication est nécessaire après le petit démêlé que vous avez eu ensemble.

JULIE.

J'exigerois encore de votre complaisance que vous l'écrivissiez pour moi.

ARISTE.

Volontiers.

JULIE.

Je suis prête à la dicter.

ARISTE, montrant un bureau, devant lequel il va s'asseoir.

Voilà, sur ce bureau, tout ce qu'il faut pour cela. (A part.) Le marquis, après tout, est homme de condition, et s'il a quelques défauts, l'âge l'en corrigera. (A Julie.) Allons, dictez, me voilà prêt.

JULIE, dictant.

"Vous être trop intelligent pour ne pas savoir le secret de mon coeur."

ARISTE, lisant, après avoir écrit.

"De mon coeur."

JULIE, dictant.

"Mais un excès de modestie vous empêche d'en convenir."

ARISTE, après avoir écrit.

Bon!

JULIE, dictant.

"Tout vous fait voir que c'est vous que j'aime."

ARISTE, après avoir écrit.

Fort bien.

JULIE.

Oui, c'est vous que j'aime... M'entendez-vous?

ARISTE.

J'ai bien mis.

JULIE, dictant.

"Je vous suis déjà attachée par la reconnoissance."

ARISTE, à part.

De la reconnaissance au marquis?

JULIE.

Ecrivez donc, monsieur.

ARISTE.

Allons. (A part.) Il faut écrire ce qu'elle veut. (Lisant, après avoir écrit.) "Par la reconnoissance."

JULIE, dictant.

"Mais j'y joins un sentiment désintéressé."

ARISTE, lisant, après avoir écrit.

"Désintéressé."

JULIE.

"Et pour vous prouver que vous devez bien plus à mon penchant...."

ARISTE, après avoir écrit.

Après?

JULIE.

"Je voudrais n'avoir point reçu de vous tant de soins généreux dans mon enfance."

ARISTE, sans écrire.

Y pensez-vous, Julie?... (A Part.) L'ai-je entendu, ou si c'est une illusion?

JULIE, à part.

Pourquoi ai-je rompu le silence? Je me doutois bien qu'il recevroit mal un pareil aveu!

ARISTE, se levant.

Julie!

JULIE.

Ariste!

ARISTE.

A qui donc écrivez-vous cette lettre?

JULIE.

C'est au marquis, sans doute.

ARISTE.

Il ne faut donc point parler des soins de votre enfance. Ce seroit un contre-sens.

JULIE.

J'ai tort.... je l'avoue; et cela ne sauroit lui convenir.

ARISTE.

C'est donc par distraction que cela vous est échappé?

JULIE.

Assurément. Les bienfaits n'étant point à lui, il n'en doit point recueillir le salaire.

ARISTE.

Voyez donc ce que vous voulez substituer à cela?

JULIE.

J'en ai assez dit pour me faire entendre.

ARISTE.

En ce cas, il ne s'agit donc que de finir le billet par un compliment ordinaire, et de l'envoyer de votre part?

JULIE.

Envoyez-le, de ma part, puisque vous croyez que je doive le faire.

ARISTE, appelant.

Holà! quelqu'un....