La Puce de Mme Desroches

Part 1

Chapter 13,715 wordsPublic domain

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.

LA PUCE

DE

MME DESROCHES

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PARIS _Cabinet du Bibliophile_ M DCCC LXVIII

LA PUCE DE MME DESROCHES

_CABINET DU BIBLIOPHILE_ No III

TIRAGE.

300 exemplaires sur papier vergé. 15 » sur papier Whatman. 15 » sur papier de Chine. 2 » sur parchemin. ----- 332 exemplaires numérotés.

No ***

LA PUCE DE

MME DESROCHES

PUBLIÉE PAR D. JOUAUST

[Ornement]

_A PARIS_ CHEZ D. JOUAUST, IMPRIMEUR RUE SAINT-HONORÉ, 338

MDCCCLXVIII

[Ornement]

AVANT-PROPOS

Le seizième siècle a été par excellence l'époque de la poésie. Le mouvement littéraire qui se produisit alors entraîna tous les esprits cultivés; la mode fut de faire des vers, et l'on versifia, comme on aurait fait toute autre chose. Tous, poëtes, savants, magistrats, furent pris de l'ardeur de rimer, et chacun voulut enfourcher son Pégase. Combien restèrent en route dans cette course effrénée vers le sommet du Parnasse, nul ne pourrait les compter, l'ingrate histoire ne nous ayant pas transmis leurs noms. Mais, à côté de ceux dont elle a pris soin de nous conserver les écrits, il en est bon nombre dont elle a laissé survivre les essais, et souvent il peut y avoir profit et plaisir à s'arrêter à ceux-là.

Une autre cause vient encore expliquer la profusion de rimeurs éclos à cette époque. On ne voyait pas alors, comme aujourd'hui, les talents se localiser dans une spécialité littéraire ou scientifique; souvent le poëte était un savant, et le savant un poëte; il n'y avait pas entre les différentes branches des connaissances humaines cette séparation profonde qui existe aujourd'hui, et qui souvent se trouve accentuée par des aversions réciproques. L'homme instruit ne voyait rien d'indigne de lui dans tout ce qui pouvait exercer son intelligence. Il en fut ainsi pendant longtemps encore; Descartes et Pascal sont deux exemples merveilleux de cette union des sciences et des lettres. Nous aurons encore de très-grands écrivains et de très-remarquables savants, mais il est peu probable qu'il s'en rencontre encore qui soient l'un et l'autre à un degré aussi élevé.

On devra donc moins s'étonner de voir toutes les pièces que nous réimprimons dans ce volume signées par des personnages connus comme magistrats, mais fort ignorés comme poëtes. Voici, du reste, en quelques mots, dans quelles circonstances elles virent le jour.

La haute société du pays poitevin s'honorait alors de deux dames appartenant à la lignée des _précieuses_ de Molière et des _bas-bleus_ de nos jours: c'étaient Madelène Neveu, épouse du sieur Desroches, et Catherine, sa fille. Poëtes elles-mêmes, mais dans une mesure très-restreinte, Mmes Desroches réunissaient autour d'elles une société de poëtes; c'était à elles que revenait de droit la primeur du sonnet nouvellement éclos: l'auteur accourait dans le cénacle, à l'heure dite, pour débiter ses _petits vers_ devant un auditoire dont les applaudissements lui étaient assurés, car dans chacun de ses juges il avait un complice en poésie dont il devait être le juge à son tour.

Si l'on était attiré chez ces dames par l'amour des vers, on l'était aussi par les charmes de demoiselle Catherine, qui, du reste, ne les dérobait pas trop aux regards, comme nous l'apprend l'aventure de la puce. Mais Catherine est aussi sage que belle; c'est, au dire de ceux qui chantent sa beauté, une _roche_ contre laquelle viennent s'émousser les traits les mieux aiguisés de l'_Archerot idalien_. Aucun de ses soupirants ne se vante, en effet, d'avoir obtenu d'elle la moindre faveur, et si parfois, dans la description de ses charmes, ils s'égarent au delà de la limite qu'elle a elle-même assignée à leurs regards, ils se reprennent de leur témérité, et se hâtent, en honnêtes rimeurs qu'ils sont, de rentrer dans le devoir:

_Car la mesme pudeur honneste Doit voiler le front du poëte Comme l'habit couvre le cors._

Conseil excellent pour certains poëtes de notre temps!

Les Grands-Jours tenus à Poitiers en 1579 furent une nouvelle occasion de faire briller le mérite de Mmes Desroches; c'est dans leur salon que se rencontraient tous les magistrats appelés dans la ville par cette solennité. Un jour qu'on était réuni, Étienne Pasquier, apercevant une puce qui s'était «parquée au beau milieu du sein» de Mlle Desroches, fit remarquer la témérité de l'animal. Il s'ensuivit quelques propos badins, et l'incident se termina par l'échange de deux pièces de vers entre Pasquier et Catherine Desroches.

Il n'en fallut pas davantage pour mettre en mouvement l'humeur poétique de tous ces honnêtes magistrats, qui se prirent à célébrer la puce en français, en espagnol, en latin, voire même en grec. Étienne Pasquier recueillit les différentes pièces qui se produisirent dans ce tournoi poétique, et c'est leur réunion qui constitue le recueil connu sous le titre de _Puce de Mme Desroches_. Le vrai titre eût été _la Puce de Mlle Desroches_, puisque c'est Catherine qui fut l'héroïne de l'aventure.

On se demanderait volontiers comment des hommes aussi graves que l'étaient les Pasquier, les du Harlay, et tant d'autres, purent s'exercer sur un sujet aussi frivole. Mais qu'on ne l'oublie pas, quelque influence que les grands esprits exercent sur les pensées et les opinions de leur temps, ils reflètent toujours en eux cette teinte générale qui caractérise une époque et qui est le résultat de la marche forcée des événements. Or le badinage était alors le ton de la société; on savait _desipere in loco_, et les choses n'en allaient pas plus mal. Les esprits ne trouvaient pas dans la lecture des journaux cet aliment que la presse quotidienne nous fournit aujourd'hui avec tant de libéralité; on n'avait pour s'occuper ni le jeu, ni les courses de chevaux, ces nobles amusements de la haute vie que nous devons à la civilisation moderne. Au lieu de parier sur un cheval, on rimait sur une puce. C'était bien naïf sans doute, mais, si l'esprit ne gagnait pas beaucoup à ce délassement puéril, il en sortait reposé, sans y rien laisser de sa vigueur ni de sa dignité.

Ces productions légères n'ont pas une telle importance littéraire qu'il y ait lieu de leur consacrer une étude. Nous les donnons donc sans aucun commentaire, les abandonnant à l'appréciation des lecteurs qui seront curieux de se faire une idée du bel esprit au XVIe siècle.

Nous ne leur offrirons pas, pour les éclairer, l'opinion de Pasquier, juge et partie dans la question, puisqu'il figure en tête des chanteurs de la puce, et qu'il qualifie hardiment de _braves poëtes_ ses confrères en Apollon.

Mais ce qui est peut-être curieux, c'est de rapprocher de cet éloge, nécessairement exagéré, ce que Pasquier dit ailleurs, se plaignant du trop grand nombre de poëtes éclos de son temps.

«On ne vit jamais en la France, écrit-il quelque part, telle foison de poëtes; je crains qu'à la longue le peuple ne s'en lasse. Mais c'est un vice qui nous est propre, que, soudain que nous voyons quelque chose succéder heureusement à quelqu'un, chacun veut être de la partie.»

Quoi qu'il en soit, le recueil de la _Puce de Mme Desroches_ a son intérêt, en ce qu'il donne un échantillon du savoir-faire poétique des gens du monde au XVIe siècle. Il porte en lui, ainsi que toutes les poésies secondaires de cette époque, comme un écho affaibli des accents éclatants du chef de la Pléiade. L'uniformité du sujet donne à toutes ces pièces une certaine teinte de monotonie, mais la forme en est toujours agréable, et elles offrent de gracieux détails.

Nous avons réuni dans cette réimpression les deux éditions de la Puce de Mme Desroches, de 1583, in-4º, et de 1610, in-8º; mais c'est le texte de cette dernière que nous avons suivi. Nous avons adopté pour chaque pièce la place qu'il nous a paru le plus logique de lui laisser. Des titres courants placés en haut des pages nous ont servi à classer plus clairement les poésies par noms d'auteurs.

Quant aux variantes, nous n'avons relevé que les principales, laissant de côté celles qui ne consistaient qu'en de simples mots. On les trouvera à la fin du volume, page 117, avec la description des deux éditions.

Nous n'avons pas reproduit les pièces latines, grecques et espagnoles: notre publication ne peut être intéressante que pour l'étude de la poésie française, et des vers en langue étrangère n'ont pas de raison d'y figurer.

La _Puce de Mme Desroches_ est devenue un livre rare; elle atteint toujours dans les ventes un prix assez élevé. Nous croyons donc être agréable aux littérateurs et aux bibliophiles en donnant aujourd'hui une réimpression de ce recueil.

D. JOUAUST.

[Ornement]

AU LECTEUR

Tu en riras, je m'asseure (Lecteur); aussi n'a esté fait ce petit Poëme que pour te donner plaisir, et en riras d'avantage, quand tu entendras le motif. M'estant transporté en la ville de Poictiers, pour me trouver aux Grands Jours qui se devoient tenir sous la banniere de Monsieur le President de Harlay, je voulu visiter mes Dames des Roches, mere et fille, et apres avoir longuement gouverné la fille, l'une des plus belles et sages de nostre France, j'aperceu une Puce qui s'estoit parquee au beau meillieu de son sein. Au moyen dequoy, par forme de rizée, je luy dy que vrayment j'estimois cette Puce tres-prudente et tres-hardie: prudente d'avoir sceu entre toutes les parties de son corps choisir cette belle place pour ce rafraichir, mais tres-hardie de s'estre mise en si beau jour, parce que, jalouz de son heur, peu s'en falloit que je ne meisse la main sur elle, en deliberation de luy faire un mauvais tour, et bien luy prenoit qu'elle estoit en lieu de franchise. Et estant ce propos rejetté d'une bouche à autre par une contention mignarde, finalement ayant esté l'Autheur de la noise, je luy dy que, puisque cette Puce avoit receu tant d'heur de se repaistre de son sang et d'estre reciproquement honoree de nos propos, elle meritoit encores d'estre enchassee dedans nos papiers, et que tres-volontiers je m'y emploierois, si cette Dame vouloit de sa part faire le semblable, chose qu'elle m'accorda liberalement. Cette parole du commencement sembloit avoir esté jettee à coup perdu, toutesfois soigneusement par nous recueillie, meismes la main à la plume en mesme temps, pensant toutesfois chacun de nous à part soy que son compagnon eust mis en oubly, ou nonchaloir sa promesse, et parachevasmes nostre tasche en mesme heure, tombants en quelques rencontres de mots les plus signalez pour le subject. Et comme un Dimanche matin, pensant la prendre à l'impourveu, je luy eusse envoyé mon ouvrage, elle, n'aiant encores fait mettre le sien au net, le meist entre les mains de mon homme, afin que je ne pensasse qu'elle se fust enrichie du mien. Heureuse certes rencontre et jouyssance de deux esprits, qui passe d'un long entregét toutes ces opinions follastres et vulgaires d'amour. Que si en cecy tu me permets d'y apporter quelque chose de mon jugement, je te diray qu'en l'un tu trouveras les discours d'une sage fille, en l'autre les discours d'un homme qui n'est pas trop fol: ayants l'un et l'autre par une bienseance de nos sexes joué tels roolles que devions. Or voy, je te prie, quel fruict nous a produit cette belle altercation, ou, pour mieux dire, symbolization de deux ames. Ces deux petits Jeus poëtiques commencerent à courir par les mains de plusieurs, et se trouverent si agreables que, sur leur modelle, quelques personnages de marque voulurent estre de la partie, et s'emploierent sur mesme subject à qui mieux mieux, les uns en Latin, les autres en François, et quelques uns en l'une et l'autre langue. Ayant chacun si bien exploité en son endroict qu'à chacun doit demourer la victoire. Pour memorial de laquelle j'ay voulu dresser ce trophee, qui est la publication de leurs vers, laquelle je te prie vouloir recevoir d'aussi bon cœur qu'elle t'est par moy presentee. De Paris le dixiesme septembre 1582.

[Ornement]

[Ornement]

SUR LA PUCE.

_Ne nous trompetez plus vostre Troyen Cheval, Dont vindrent tant de Ducs, ô trompeuses trompettes! Vos superbes discours n'ont rien à nous d'egal, Puisque une Puce esclost tant de braves Poëtes._

E. PASQUIER.

A SCEVOLE DE SAINTE MARTHE.

(Traduit du latin.)

_Quand je feis ceste Puce en langage François, Comme œuvre d'une nuit, mocquer je me pensois. Va, Puce, pren ton vol, mais aux ans ne te fie: Tu mourras aussi-tost que tost tu pris ta vie._

E. PASQUIER.

A UN ENVIEUX.

(Traduit du latin.)

_Peut-estre adviendra-il qu'un babouin d'envieux Rongnonnera nos vers: tay toy, sot, ou fay mieux._

E. PASQUIER.

A MESSIRE ACHILLES DE HARLAY,

Seigneur de Beaumont, Conseiller d'Estat, et President en la grand Chambre au Parlement de Paris.

_Pendant que du HARLAY, de Themis la lumiere, Pour bannir de Poitou l'espouventable mal, Exerçant la Justice à tous de pois égal, Restablissoit l'Astrée en sa chaire premiere,_

_Quelques nobles esprits, pour se donner carriere, Voulurent exalter un petit animal, Et luy coler aux flancs les aisles du cheval Qui prend jusques au Ciel sa course coutumiere._ HARLAY, _mon_ ACHILLES, _relasche tes espris, Sousguigne d'un bon œil tant soit peu ces escris: Ils attendent de toy ou la mort ou la vie:_

_Si tu pers à les lire un seul point de ton temps, Ils vivront immortels dans le temple des ans, Malgré l'oubly, la mort, le mesdire et l'envie._

E. PASQUIER.

[Ornement]

[Ornement]

LA PUCE DE CATHERINE DES ROCHES

PETITE _Puce fretillarde, Qui d'une bouchette mignarde Sucçotes le sang incarnat Qui colore un sein delicat, Vous pourroit-on dire friande Pour desirer telle viande? Vrayment nenni, car ce n'est poinct La friandise qui vous poingt, Et si n'allez à l'adventure Pour chercher vostre nourriture, Mais, pleine de discretion, D'une plus sage affection, Vous choisissez place honorable Pour prendre un repas agreable: Ce repas seulement est pris Du sang le siege des espris. Car, desirant estre subtile, Vive, gaye, prompte et agile, Vous prenez d'un seul aliment, Nourriture et enseignement. On le voit par vostre allegresse Et vos petits tours de finesse, Quand vous sautelez en un sein, Fuyant la rigueur d'une main._

_Quelquesfois vous faites la morte, Puis, d'une ruse plus accorte, Vous fraudez le doigt poursuivant, Qui pour vous ne prent que du vent. O mon Dieu! de quelle maniere Vous fuiez cette main meurtriere Et vous cachez aux cheveux longs Comme Syringue entre les joncs! Ah! que je crain pour vous, mignonne, Ceste main superbe et felonne! Hé! pourquoi ne veut-elle pas Que vous preniez vostre repas? Vostre blesseure n'est cruelle, Vostre pointure n'est mortelle, Car, en blessant pour vous guerir, Vous ne tuez pour vous nourrir. Vous estes de petite vie, Mais, aymant la Geometrie, En ceux que vous avez espoint Vous tracez seulement un point, Où les lignes se viennent rendre. Encor avez vous sceu apprendre Comment en Sparte les plus fins Ne se laissoient prendre aux larcins. Vous ne voulez estre surprise: Quand vous avez fait quelque prise, Vous vous cachez subtilement Aux replis de l'acoutrement. Puce, si ma plume estoit digne, Je descrirois vostre origine, Et comment le plus grand des Dieux, Pour la terre quittant les Cieux, Vous fit naitre, comme il me semble, Orion et vous tout ensemble. Mais il faudra que tel escrit Vienne d'un plus gentil esprit; De moy je veux seulement dire Voz beautez et le grand martire Que Pan souffrit en vous aymant, Avant qu'on vit ce changement Et que vostre face divine Prit cette couleur ebenine, Et que vos blancs pieds de Thetis Fussent si gresles et petis. Puce, quand vous estiez pucelle, Gentille, sage, douce et belle, Vous mouvant d'un pied si leger, A sauter et à voltiger, Que vous eussiez peu d'Atalante Devancer la course trop lente, Pan, voyant voz perfections, Sentit un feu d'affections, Desirant vostre mariage. Mais quoy? vostre vierge courage Aima mieux vous faire changer En Puce, à fin de l'etranger, Et que, perdant toute esperance, Il rompit sa perseverance. Diane sçeut vostre souhait; Vous le voulustes, il fut fait: Elle voila vostre figure Sous une noire couverture. Depuis, fuyant tousjours ce Dieu, Petite vous cherchez un lieu Qui vous serve de sauvegarde, Et craignez que Pan vous regarde. Bien souvent la timidité Fait voir vostre dexterité; Vous sautelez à l'impourveuë, Quand vous soupçonnez d'estre veuë, Et de vous ne reste, sinon La crainte, l'adresse et le nom._

[Ornement]

[Ornement]

LA PUCE DE EST. PASQUIER,

Advocat en Parlement.

PUCE _qui te viens percher Dessus cette tendre chair, Au milieu des deux mammelles De la plus belle des belles; Qui la picques, qui la poingts, Qui la mors à tes bons poincts, Qui, t'enyvrant sous son voile Du sang, ains du nectar d'elle, Chancelles et fais maint sault Du haut en bas, puis en haut; O que je porte d'envie A l'heur fatal de ta vie. Ainsi que dedans le pré, D'un vert émail diapré, On voit que la blonde avette Sur les belles fleurs volette, Pillant la manne du Ciel, Dont elle forme son miel, Ainsi, petite Pucette Ainsi, Puce pucelette, Tu volettes à taton Sur l'un et l'autre teton, Puis tout à coup te recelles Sous l'abri de ses aisselles; Or, panchée sur son flanc, Humes à longs traits son sang; Or, ayant pris ta pasture, Tu t'en viens à l'adventure Soudain apres heberger Au millieu d'un beau verger, Ains d'un Paradis terrestre, D'un Paradis qui fait naitre Mille fleurs en mes espris, Dont elle emporte le pris, Paradis qui me reveille Lors que plus elle sommeille: Là, prenant ton bel esbat, Tu lui livres un combat, Combat qui aussi l'esveille Lors que plus elle sommeille._

_Las voulut Dieu que pour moy Elle fut en tel esmoy! Toy seule par ton approche Fais esmouvoir cette Roche, Que mes pleurs, ains mes ruisseaux, Que mes soupirs à monceaux, Quelque veu que je remue, N'ont jamais en elle esmeue._

_Ha! mechante, bien je voy Que j'ay ce malheur par toy. Car, quand folle tu te joues Maintenant dessus ses joues, Puis, par un nouveau dessein, Tu furettes en son sein, Et que tu la tiens en transe, Madame en toy seule pense, Et luy ostes le loisir De soigner à son plaisir; Ou cette mesaventure Pour laquelle tant j'endure, Ce mal où suis confiné, Vient d'un astre infortuné Qui est entre toy et elle, Entre la Puce et pucelle, Ayans par un mesme accort Toutes deux juré ma mort. En toi seule elle se fie Comme garde de sa vie. Car, si en faisant tes jeux Tu la piques, et je veux Te tuer, fascheuse puce, Au lieu où tu fais ta musse, Ell' craint, pour ne rien celer, Que c'est la depuceler, Et bannir à jamais d'elle Ce cruel nom de pucelle. Ainsi, par commun concours, Vous jouez en moy voz tours, Et faut que pour un tel vice Mon ame à jamais languisse._

_Mais toy, Puce, cependant Te vas, grasse, respandant Dessus le Ciel de Madame; Et de là tirant ton ame, Tout autant que tu la poins, Autant tu luy fais de poins; Ains graves autant d'estoilles En la plus belle des belles. Je ne veux ni du Taureau, Ni du Cyne blanc oiseau, Ni d'Amphitrion la forme, Ni qu'en pluie on me transforme, Puis que Madame se paist Sans plus de ce qu'il te plaist. Pleust or à Dieu que je pusse Seulement devenir Puce: Tantost je prendrois mon vol Tout au plus beau de ton col, Ou d'une douce rapine Je succerois ta poitrine, Ou lentement, pas à pas, Je me glisserois plus bas, Et d'un muselin folastre Je serois Puce idolatre, Pinçottant je ne sçay quoy Que j'ayme trop plus que moy. Mais las! malheureux Poëte, Qu'est ce qu'en vain je souhaite? Cest eschange affiert à ceux Qui font leur sejour aux Cieux. Et partant, Puce pucette, Partant, Puce pucelette, Petite Puce, je veus Adresser vers toi mes veus. Quelque chose que je chante, Mignonne, tu n'es méchante, Et moins fascheuse, et je veus Pourtant t'adresser mes veus. Si tu piques les plus belles, Si tu as aussi des ailes, Tout ainsi que Cupidon, Je te requiers un seul don Pour ma pauvre ame alterée: O Puce, ô ma Cytherée, C'est que Madame par toy Se puisse esveiller pour moy, Que pour moy elle s'esveille Et ayt la Puce en l'oreille._

A CATHERINE DES ROCHES.

(Traduit du latin.)

_Soit que des vers Latins ou des François je trace, Tu les chantes partout, ores qu'ils soient sans grace, Et si ne puis sçavoir d'où me provient cet heur, Si ce n'est que tu veus qu'ils vivent par ta bouche._ _Je le croy; mais, helas! ô fortune farouche! Tu fais vivre mes vers et mourir leur autheur._

E. PASQUIER.

A E. PASQUIER.

_Vostre encre est de ce just qui change l'homme en Dieu Dont Glauque se nourrist quand il quitta son lieu Pour les ondes, laissant nostre terre fleurie; Comme le clair flambeau de ce grand univers Ternit les moindres feus, la grace de vos vers Fait mourir mes escris et me donne la vie._

C. DES ROCHES.

LA MESME DES ROCHES

AU MESME PASQUIER.

_O second Apollon, je n'eus jamais l'audace De penser honorer vostre excellente grace, Je sçay que vostre honneur est hors d'accroissement. De vostre beau Soleil je suis l'obscure nue, Qui, au lieu d'exprimer vostre gloire cogneue, Meurtris de vostre los le plus digne ornement._

A E. PASQUIER.

_Tu dis, Pasquier, qu'en consultant, Sur la puce tu fais des vers; Ne plain point le temps que tu pers, Puis qu'en perdant tu gagnes tant._

ACH. D. H.

[Ornement]

[Ornement]

LA PUCE DE BRISSON.

(Traduit du latin.)

VOUS, _grenouilles et souris, Animées des escris Du grand Prince des Poëtes, Heureuses vrayment vous estes._

_Toy, Passereau fretillard, Caressé du vers mignard De Catulle, ô que ta vie Est à jamais annoblie!_

_En cas semblable voit-on, Petit Coussin, ton renom Eternisé par le stile Du grave-docte Virgile._

_Et toi, Puce, dont la main De quelque autheur incertain Immortalisa la gloire Dans le temple de memoire._

_Mais cela n'esgalle point Nostre Pucette, qui poingt Ceste charnure marbrine De la docte Catherine._

_Si ton heur tu cognoissois, Qu'heureuse, Puce, serois, De voir à l'envi ta vie Par deux braves mains cherie!_

_Que si l'on marque les tours Que tu brasses tous les jours, Et ta petite pointure, Seul moien de ta pasture,_

_Soudain l'on sent dans ses os Une flamme, ains un Chaos, On sent son ame envahie D'envieuse jalousie,_

_Voyant, Puce, que tu peus En mille beaus petits lieux, Bannis de nostre lumiere, Seule t'y donner carriere,_

_Qu'à toy il loist seulement, S'il te plaist, impunement Prendre folle ton adresse Dans le sein de ma maistresse,_

_O que tu as de beaus traicts De plaisir dont tu te pais, Et dont se diversifie Le doux apas de ta vie,_

_Car, s'il te vient à propos, Tu vas prendre ton repos, Ainçois te mets en dommage Dessus son tendre visage._

_Là tu piques son œil rond, Voltiges sur son beau front, Sur ses levres tu te poses, Pareilles aux belles roses;_