La Prisonnière (Sodome et Gomorrhe III)
Part 38
Cette fois-ci encore, je n'avais pas le temps de garder un trop long silence qui eût pu lui laisser supposer de l'étonnement. Aussi, touché qu'elle fût si modeste et se crût dédaignée dans le milieu Verdurin, je lui dis tendrement: «Mais ma chérie, je vous donnerais bien volontiers quelques centaines de francs pour que vous alliez faire où vous voudrez la dame chic et que vous invitiez à un beau dîner M. et Mme Verdurin.» Hélas! Albertine était plusieurs personnes. La plus mystérieuse, la plus simple, la plus atroce se montra dans la réponse qu'elle me fit d'un air de dégoût et dont à dire vrai je ne distinguai pas bien les mots (même les mots du commencement puisqu'elle ne termina pas). Je ne les rétablis qu'un peu plus tard quand j'eus deviné sa pensée. On entend rétrospectivement quand on a compris. «Grand merci! dépenser un sou pour ces vieux-là, j'aime bien mieux que vous me laissiez une fois libre pour que j'aille me faire casser...» Aussitôt dit sa figure s'empourpra, elle eut l'air navré, elle mit sa main devant sa bouche comme si elle avait pu faire rentrer les mots qu'elle venait de dire et que je n'avais pas du tout compris. «Qu'est-ce que vous dites Albertine?» «Non rien, je m'endormais à moitié.» «Mais pas du tout, vous êtes très réveillée.» «Je pensais au dîner Verdurin, c'est très gentil de votre part». «Mais non, je parle de ce que vous avez dit». Elle me donna mille versions qui ne cadraient nullement, je ne dis même pas avec ses paroles qui, interrompues, restaient vagues, mais avec cette interruption même et la rougeur subite qui l'avait accompagnée. «Voyons, mon chéri, ce n'est pas cela que vous voulez dire, sans quoi pourquoi vous seriez-vous arrêtée.» «Parce que je trouvais ma demande indiscrète.» «Quelle demande?» «De donner un dîner.» «Mais non, ce n'est pas cela, il n'y a pas de discrétion à faire entre nous.» «Mais si, au contraire, il ne faut pas abuser des gens qu'on aime. En tous cas je vous jure que c'est cela.» D'une part il m'était toujours impossible de douter d'un serment d'elle, d'autre part ses explications ne satisfaisaient pas ma raison. Je ne cessai pas d'insister. «Enfin, au moins ayez le courage de finir votre phrase, vous en êtes restée à casser.» «Oh! non, laissez-moi!» «Mais pourquoi?» «Parce que c'est affreusement vulgaire, j'aurais trop de honte de dire ça devant vous. Je ne sais pas à quoi je pensais, ces mots dont je ne sais même pas le sens et que j'avais entendus un jour dans la rue dits par des gens très orduriers, me sont venus à la bouche, sans rime ni raison. Ça ne se rapporte ni à moi ni à personne, je rêvais tout haut.» Je sentis que je ne tirerais rien de plus d'Albertine. Elle m'avait menti quand elle m'avait juré tout à l'heure que ce qui l'avait arrêtée c'était une crainte mondaine d'indiscrétion, devenue maintenant la honte de tenir devant moi un propos trop vulgaire. Or c'était certainement un second mensonge. Car, quand nous étions ensemble avec Albertine, il n'y avait pas de propos si pervers, de mots si grossiers que nous ne les prononcions tout en nous caressant. En tout cas il était inutile d'insister en ce moment. Mais ma mémoire restait obsédée par ce mot «casser». Albertine disait souvent «casser du bois», «casser du sucre sur quelqu'un», ou tout court: «ah! ce que je lui en ai cassé!» pour dire «ce que je l'ai injurié!» Mais elle disait cela couramment devant moi et si c'est cela qu'elle avait voulu dire, pourquoi s'était-elle tue brusquement, pourquoi avait-elle rougi si fort, mis ses mains sur sa bouche, refait tout autrement sa phrase et, quand elle avait vu que j'avais bien entendu «casser», donné une fausse explication. Mais du moment que je renonçais à poursuivre un interrogatoire où je ne recevais pas de réponse, le mieux était d'avoir l'air de n'y plus penser, et revenant par la pensée aux reproches qu'Albertine m'avait faits d'être allé chez la Patronne, je lui dis fort gauchement, ce qui était comme une espèce d'excuse stupide: «J'avais justement voulu vous demander de venir ce soir à la soirée des Verdurin»,--phrase doublement maladroite, car si je le voulais, l'ayant vue tout le temps, pourquoi ne le lui aurais-je pas proposé? Furieuse de mon mensonge et enhardie par ma timidité: «Vous me l'auriez demandé pendant mille ans, me dit-elle, que je n'aurais pas consenti. Ce sont des gens qui ont toujours été contre moi, ils ont tout fait pour me contrarier. Il n'y a pas de gentillesse que je n'aie eues pour Mme Verdurin à Balbec, j'en ai été joliment récompensée. Elle me ferait demander à son lit de mort que je n'irais pas. Il y a des choses qui ne se pardonnent pas. Quant à vous, c'est la première indélicatesse que vous me faites. Quand Françoise m'a dit que vous étiez sorti (elle était contente, allez, de me le dire), j'aurais mieux aimé qu'on me fende la tête par le milieu. J'ai tâché qu'on ne remarque rien, mais de ma vie je n'ai jamais ressenti un affront pareil.» Pendant qu'elle me parlait se poursuivait en moi, dans le sommeil fort vivant et créateur de l'inconscient (sommeil où achèvent de se graver les choses qui nous effleurèrent seulement, où les mains endormies se saisissent de la clef qui ouvre, vainement cherchée jusque là), la recherche de ce qu'elle avait voulu dire par la phrase interrompue dont j'aurais voulu savoir quelle eût été la fin. Et tout d'un coup deux mots atroces, auxquels je n'avais nullement songé, tombèrent sur moi: «le pot». Je ne peux pas dire qu'ils vinrent d'un seul coup, comme quand, dans une longue soumission passive à un souvenir incomplet, tout en tâchant doucement, prudemment, de l'étendre, on reste plié, collé à lui. Non, contrairement à ma manière habituelle de me souvenir, il y eut je crois deux voies parallèles de recherche; l'une tenait compte non pas seulement de la phrase d'Albertine, mais de son regard excédé quand je lui avais proposé un don d'argent pour donner un beau dîner, un regard qui semblait dire: «Merci, dépenser de l'argent pour des choses qui m'embêtent, quand sans argent je pourrais en faire qui m'amusent!» Et c'est peut-être le souvenir de ce regard qu'elle avait eu, qui me fit changer de méthode pour trouver la fin de ce qu'elle avait voulu dire. Jusque-là je m'étais hypnotisé sur le dernier mot: «casser», elle avait voulu dire casser quoi? Casser du bois? Non. Du sucre? Non. Casser, casser, casser. Et tout à coup le regard qu'elle avait eu au moment de ma proposition qu'elle donnât un dîner, me fit rétrograder dans les mots de sa phrase. Et aussitôt je vis qu'elle n'avait pas dit «casser», mais «me faire casser». Horreur! c'était cela qu'elle aurait préféré. Double horreur! car même la dernière des grues, et qui consent à cela, ou le désire, n'emploie pas avec l'homme qui s'y prête cette affreuse expression. Elle se sentirait par trop avilie. Avec une femme seulement, si elle les aime, elle dit cela pour s'excuser de se donner tout à l'heure à un homme. Albertine n'avait pas menti quand elle m'avait dit qu'elle rêvait à moitié. Distraite, impulsive, ne songeant pas qu'elle était avec moi, elle avait eu le haussement d'épaules, elle avait commencé de parler comme elle eût fait avec une de ces femmes, avec peut-être une de mes jeunes filles en fleurs. Et brusquement rappelée à la réalité, rouge de honte, renfonçant ce qu'elle allait dire dans sa bouche, désespérée, elle n'avait plus voulu prononcer un seul mot. Je n'avais pas une seconde à perdre si je ne voulais pas qu'elle s'aperçût du désespoir où j'étais. Mais déjà, après le sursaut de la rage, es larmes me venaient aux yeux. Comme à Balbec, la nuit qui avait suivi sa révélation de son amitié avec les Vinteuil, il me fallait inventer immédiatement pour mon chagrin une cause plausible, en même temps capable de produire un effet si profond sur Albertine que cela me donnât un répit de quelques jours avant de prendre une décision. Aussi, au moment où elle me disait qu'elle n'avait jamais éprouvé un affront pareil à celui que je lui avais infligé en sortant, qu'elle aurait mieux aimé mourir que s'entendre dire cela par Françoise, et comme, agacé de sa risible susceptibilité, j'allais lui dire que ce que j'avais fait était bien insignifiant, que cela n'avait rien de froissant pour elle que je fusse sorti,--comme pendant ce temps-là, parallèlement, ma recherche inconsciente de ce qu'elle avait voulu dire après le mot «casser» avait abouti, et que le désespoir où ma découverte me jetait n'était pas possible à cacher complètement, au lieu de me défendre, je m'accusai. «Ma petite Albertine, lui dis-je d'un ton doux que gagnaient mes premières larmes, je pourrais vous dire que vous avez tort, que ce que j'ai fait n'est rien, mais je mentirais; c'est vous qui avez raison, vous avez compris la vérité, mon pauvre petit, c'est qu'il y a six mois, c'est qu'il y a trois mois, quand j'avais encore tant d'amitié pour vous, jamais je n'eusse fait cela. C'est un rien et c'est énorme à cause de l'immense changement dans mon cœur dont cela est le signe. Et puisque vous avez deviné ce changement que j'espérais vous cacher, cela m'amène à vous dire ceci: Ma petite Albertine (et je le dis avec une douceur et une tristesse profondes) voyez-vous, la vie que vous menez ici est ennuyeuse pour vous, il vaut mieux nous quitter, et comme les séparations les meilleures sont celles qui s'effectuent le plus rapidement, je vous demande pour abréger le grand chagrin que je vais avoir, de me dire adieu ce soir et de partir demain matin sans que je vous aie revue, pendant que je dormirai.» Elle parut stupéfaite, encore incrédule et déjà désolée: «Comment demain? Vous le voulez?» Et malgré la souffrance que j'éprouvais à parler de notre séparation comme déjà entrée dans le passé--peut-être en partie à cause de cette souffrance même--je me mis à adresser à Albertine les conseils les plus précis pour certaines choses qu'elle aurait à faire après son départ de la maison. Et de recommandations en recommandations, j'en arrivai bientôt à entrer dans de minutieux détails. «Ayez la gentillesse, dis-je avec une infinie tristesse, de me renvoyer le livre de Bergotte qui est chez votre tante. Cela n'a rien de pressé, dans trois jours, dans huit jours, quand vous voudrez, mais pensez-y pour que je n'aie pas à vous le faire demander, cela me ferait trop de mal. Nous avons été heureux, nous sentons maintenant que nous serions malheureux.» «Ne dites pas que nous sentons que nous serions malheureux, me dit Albertine en m'interrompant, ne dites pas nous, c'est vous seul qui trouvez cela.» «Oui, enfin, vous ou moi, comme vous voudrez, pour une raison ou l'autre. Mais il est une heure folle, il faut vous coucher--nous avons décidé de nous quitter ce soir.» «Pardon, _vous_ avez décidé et je vous obéis parce que je ne veux pas vous faire de la peine.» «Soit, c'est moi qui ai décidé, mais ce n'en est pas moins douloureux pour moi. Je ne dis pas que ce sera douloureux longtemps, vous savez que je n'ai pas la faculté de me souvenir longtemps, mais les premiers jours je m'ennuierai tant après vous! Aussi je trouve inutile de raviver par des lettres, il faut finir tout d'un coup.» «Oui vous avez raison, me dit-elle d'un air navré, auquel ajoutaient encore ses traits fléchis par la fatigue de l'heure tardive, plutôt que de se faire couper un doigt puis un autre, j'aime mieux donner la tête tout de suite.» «Mon Dieu, je suis épouvanté en pensant à l'heure à laquelle je vous fais coucher, c'est de la folie. Enfin pour le dernier soir! Vous aurez le temps de dormir tout le reste de la vie.» Et ainsi en lui disant qu'il fallait nous dire bonsoir, je cherchais à retarder le moment où elle me l'eût dit. «Voulez-vous, pour vous distraire les premiers jours, que je dise à Bloch de vous envoyer sa cousine Esther à l'endroit où vous serez, il fera cela pour moi.» «Je ne sais pas pourquoi vous dites cela (je le disais pour tâcher d'arracher un aveu à Albertine); je ne tiens qu'à une seule personne, c'est à vous», me dit Albertine, dont les paroles me remplirent de douceur. Mais aussitôt quel mal elle me fit: «Je me rappelle très bien que j'ai donné ma photographie à Esther parce qu'elle insistait beaucoup et que je voyais que cela lui ferait plaisir, mais quant à avoir eu de l'amitié pour elle ou à avoir envie de la voir jamais...» Et pourtant Albertine était de caractère si léger qu'elle ajouta: «Si elle veut me voir, moi ça m'est égal, elle est très gentille, mais je n'y tiens aucunement.» Ainsi quand je lui avais parlé de la photographie d'Esther que m'avait envoyée Bloch (et que je n'avais même pas encore reçue quand j'en avais parlé à Albertine) mon amie avait compris que Bloch m'avait montré une photographie d'elle, donnée par elle à Esther. Dans mes pires suppositions, je ne m'étais jamais figuré qu'une pareille intimité avait pu exister entre Albertine et Esther. Albertine n'avait rien trouvé à me répondre quand j'avais parlé de la photographie. Et maintenant me croyant bien à tort au courant elle trouvait plus habile d'avouer. J'étais accablé. «Et puis Albertine, je vous demande en grâce une chose, c'est de ne jamais chercher à me revoir. Si jamais, ce qui peut arriver dans un an, dans deux ans, dans trois ans, nous nous trouvions dans la même ville, évitez-moi.» Et voyant qu'elle ne répondait pas affirmativement à ma prière: «Mon Albertine, ne me revoyez jamais en cette vie. Cela me ferait trop de peine. Car j'avais vraiment de l'amitié pour vous, vous savez. Je sais bien que quand je vous ai raconté l'autre jour que je voulais revoir l'amie dont nous avions parlé à Balbec, vous avez cru que c'était arrangé. Mais non, je vous assure que cela m'était bien égal. Vous êtes persuadée que j'avais résolu depuis longtemps de vous quitter, que ma tendresse était une comédie.» «Mais non, vous êtes fou, je ne l'ai pas cru, dit-elle tristement.» «Vous avez raison, il ne faut pas le croire, je vous aimais vraiment, pas d'amour peut-être, mais de grande, de très grande amitié, plus que vous ne pouvez croire.» «Mais si, je le crois. Et si vous vous figurez que moi je ne vous aime pas!» «Cela me fait une grande peine de vous quitter.» «Et moi mille fois plus grande», me répondit Albertine. Et déjà depuis un moment je sentais que je ne pouvais plus retenir les larmes qui montaient à mes yeux. Et ces larmes ne venaient pas du tout du même genre de tristesse que j'éprouvais jadis quand je disais à Gilberte: «Il vaut mieux que nous ne nous voyions plus, la vie nous sépare.» Sans doute quand j'écrivais cela à Gilberte, je me disais que quand j'aimerais non plus elle, mais une autre, l'excès de mon amour diminuerait celui que j'aurais peut-être pu inspirer, comme s'il y avait fatalement entre deux êtres une certaine quantité d'amour disponible, où le trop-pris par l'un est retiré à l'autre, et que, de l'autre aussi, comme de Gilberte, je serais condamné à me séparer. Mais la situation était toute différente pour bien des raisons, dont la première, qui avait à son tour produit les autres, était que ce défaut de volonté que ma grand'mère et ma mère avaient redouté pour moi, à Combray, et devant laquelle l'une et l'autre, tant un malade a d'énergie pour imposer sa faiblesse, avaient successivement capitulé, ce défaut de volonté avait été en s'aggravant d'une façon de plus en plus rapide. Quand j'avais senti que ma présence fatiguait Gilberte, j'avais encore assez de forces pour renoncer à elle; je n'en avais plus, quand j'avais fait la même constatation pour Albertine et je ne songeais qu'à la retenir à tout prix. De sorte que, si j'écrivais à Gilberte que je ne la verrais plus, et dans l'intention de ne plus la voir en effet, je ne le disais à Albertine que par pur mensonge et pour amener une réconciliation. Ainsi nous présentions-nous l'un à l'autre une apparence qui était bien différente de la réalité. Et sans doute il en est toujours ainsi quand deux êtres sont face à face, puisque chacun d'eux ignore une partie de ce qui est dans l'autre (même ce qu'il sait, il ne peut en partie le comprendre) et que tous deux manifestent ce qui leur est le moins personnel, soit qu'ils n'aient pas démêlé eux-mêmes et jugent négligeable ce qui l'est le plus, soit que des avantages insignifiants et qui ne tiennent pas à eux leur semblent plus importants et plus flatteurs. Mais dans l'amour ce malentendu est porté au degré suprême parce que, sauf peut-être quand on est enfant, on tâche que l'apparence qu'on prend, plutôt que de refléter exactement notre pensée, soit ce que cette pensée juge le plus propre à nous faire obtenir ce que nous désirons, et qui pour moi, depuis que j'étais rentré, était de pouvoir garder Albertine aussi docile que par le passé, qu'elle ne me demandât pas dans son irritation une liberté plus grande, que je souhaitais lui donner un jour, mais qui en ce moment où j'avais peur de ses velléités d'indépendance, m'eût rendu trop jaloux. À partir d'un certain âge, par amour-propre et par sagacité, ce sont les choses qu'on désire le plus auxquelles on a l'air de ne pas tenir. Mais en amour, la simple sagacité--qui d'ailleurs n'est probablement pas la vraie sagesse--nous force assez vite à ce génie de duplicité. Tout ce que j'avais, enfant, rêvé de plus doux dans l'amour et qui me semblait de son essence même, c'était, devant celle que j'aimais, d'épancher librement ma tendresse, ma reconnaissance pour sa bonté, mon désir d'une perpétuelle vie commune. Mais je m'étais trop bien rendu compte par ma propre expérience et d'après celle de mes amis, que l'expression de tels sentiments est loin d'être contagieuse. Une fois qu'on a remarqué cela, on ne se «laisse plus aller»; je m'étais gardé dans l'après-midi de dire à Albertine toute la reconnaissance que je lui avais de ne pas être restée au Trocadéro. Et ce soir, ayant eu peur qu'elle me quittât, j'avais feint de désirer la quitter, feinte qui ne m'était pas seulement dictée d'ailleurs, par les enseignements que j'avais cru recueillir de mes amours précédentes et dont j'essayais de faire profiter celui-ci.
Cette crainte qu'Albertine allât peut-être me dire: «Je veux certaines heures où je sorte seule, je veux pouvoir m'absenter vingt-quatre heures», enfin je ne sais quelle demande de la sorte, que je ne cherchais pas à définir, mais qui m'épouvantait, cette crainte m'avait un instant effleuré avant et pendant la soirée Verdurin. Mais elle s'était dissipée, contredite d'ailleurs par le souvenir de tout ce qu'Albertine me disait sans cesse de son bonheur à la maison. L'intention de me quitter, si elle existait chez Albertine, ne se manifestait que d'une façon obscure, par certains regards tristes, certaines impatiences, des phrases qui ne voulaient nullement dire cela, mais qui, si on raisonnait (et on n'avait même pas besoin de raisonner car on devine immédiatement ce langage de la passion, les gens du peuple eux-mêmes comprennent ces phrases qui ne peuvent s'expliquer que par la vanité, la rancune, la jalousie, d'ailleurs inexprimées, mais que dépiste aussitôt chez l'interlocuteur une faculté intuitive qui, comme ce «bon sens» dont parle Descartes, est la chose du monde la plus répandue) révélaient la présence en elle d'un sentiment qu'elle cachait et qui pouvait la conduire à faire des plans pour une autre vie sans moi. De même que cette intention ne s'exprimait pas dans ses paroles d'une façon logique, de même le pressentiment de cette intention, que j'avais depuis ce soir, restait en moi tout aussi vague. Je continuais à vivre sur l'hypothèse qui admettait pour vrai tout ce que me disait Albertine. Mais il se peut qu'en moi, pendant ce temps là, une hypothèse toute contraire, et à laquelle je ne voulais pas penser, ne me quittât pas; cela est d'autant plus probable, que, sans cela, je n'eusse nullement été gêné de dire à Albertine que j'étais allé chez les Verdurin, et que, sans cela, le peu d'étonnement que me causa sa colère n'eût pas été compréhensible. De sorte que ce qui vivait probablement en moi, c'était l'idée d'une Albertine entièrement contraire à celle que ma raison s'en faisait, à celle aussi que ses paroles à elle dépeignaient, une Albertine pourtant pas absolument inventée, puisqu'elle était comme un miroir antérieur de certains mouvements qui se produisirent chez elle, comme sa mauvaise humeur que je fusse allé chez les Verdurin. D'ailleurs depuis longtemps mes angoisses fréquentes, ma peur de dire à Albertine que je l'aimais, tout cela correspondait à une autre hypothèse qui expliquait bien plus de choses et avait aussi cela pour elle, que, si on adoptait la première, la deuxième devenait plus probable, car en me laissant aller à des effusions de tendresse avec Albertine, je n'obtenais d'elle qu'une irritation (à laquelle d'ailleurs elle assignait une autre cause).